L’'ENFER. — . CHANT XXI
Dès que le toit ardent eut couvert le damné,
On eût dit qu’à leur rage un signal fût donné.
Je vis des deux côtés les griffes infernales
Chercher, fuir et toujours retrouver leurs rivales : Je vis s'entrelacer les combattans hideux....
Puis dans la poix bouillante ils tombèrent tous deux. La chaleur fut pour eux bien vite un caducée,
Sans que pourtant leur fuite en füt plus avancée : Tant leurs ailes tenaient au liquide visqueux.
Tous les démons hurlaient, et leur chef avec eux. Soudain quatre, à sa voix, passent vers l’autre rive. Onmarche,on court,on vole, aux deux bords onarrive: . Tous tendent à l’envi le fer de leurs tridens
Aux captifs déjà cuits dans les fourneaux ardens. Quant à nous, dédaignant leur salut ou leur perte,
Nous suivimes la route au côté gauche ouverte.
CHANT XXIHIT.
ARGUMENT. — Dans le sixième circuit, Dante trouve les Hypocrites qui traînent des chappes en plomb recouvertes d’or : il reconnaît deux Podestats de Florence, qui indiquent aux poètes le moyen de
sortir de la fosse.
Comme des Franciscains, sur ces bords rocailleux Nous allions seul à seul, rêveurs, silencieux. Encor préoccupé du combat redoutable,
Je me représentais l’ingénieuse fable ‘
Où Phèdre nous fait voir la grenouille et le rat Saisis par un milan qui met fin au combat.
Dans la joute du lac, comme dans cet emblème, C’est le même début, et la fin est la même.
Mais comme nos pensers n'ont tous qu’un seul lien, Cette idée en fit naître une autre — et j'en conviens — Ma peur en redoubla : — « C’est pour nous, me disais-je, » Qu'ils ont été joués : et d’un si rude piége
» Ils se seront tirés, je crois, si mécontens,
» Qu’à leur mésaventure ils penseront long-tems.
» Sur un mauvais vouloir s’ils greffent la colère, ….
» Nous serons poursuivis par eux, c'est chose claire, » Par eux plus acharnés que les limiers ardents,
» Quandlelièvre, àla chasse, est tombé sous leurs dents. » Mes cheveux se dressaient : dans l’obscure carrière Ma vue à chaque pas se portait en arrière.
— « Cache-toi, cache-moi, maître ; ils sont sur nos pas... » Les démons... j'ai si peur... ne les entends-tu pas? » — « Je serais un crystal étamé, dit le Sage,
» Je ne pourrais pas mieux réfléchir ton image
» Que je ne réfléchis tes vœux les plus secrets.
» Oui, sous la même forme, avec les mêmes traits, » Nous n'avons tous les deux qu’une seule pensée.
» Je crains, quand par la peut ton âme est offensée :
» Si cet escarpement vers la droite abaïissé » Nous permet de descendre au sixième fossé,
» Nous fuirons le chasseur, füt-il imaginaire. »
Il exprimait encor cet avis salutaire,
Quand je les vis courir par différens chemins, En étendant vers nous leurs ailes et leurs mains. Telle, à des cris confus, une mère s’éveille >, Se relève, regarde au loin, prête l'oreille : | Au berceau de son fils tout à coup elle voit
Se refléter le feu qui dévore son toit :
Ses bras l'ont enlacé : tremblante, à demi-nue, Elle fuit à travers une foule inconnue...
Elle n’a rien perdu, car son fils est sauvé.
Tel mon guide en ses bras me tenait élevé :
Tel il s’'abandonnait du haut de la colline,
Le long du grand rocher qui brusquement s'incline.
L'eau qui vient de la vanne à la roue en grondant,
Court moins vite, arrivée au plus près de la dent‘. Emporté par mon guide ou plutôt par mon père, À peine étais-je au fond du sixième repaire, Quand au haut du rocher parurent les démons.
Je ne les craignais plus : le Dieu que nous aimons
L'Enfer. 14
À dit aux instrumens de sa colère sainte :
« Vous ne sortirez pas de la cinquième enceinte. »
Les maudits étaient peints des plus riches couleurs :
Mais, d’un air harassé, les yeux baïignés de pleurs,
Ils se traînaient à peine autour de la carrière.
Les chappes qu'ils portaient, d’une forme grossière, Et dont le capuchon leur tombait sur les yeux,
Me rappelaient Cologne et ses religieux *.
Tout doré le dehors éblouit : quoique belles,
Elles sont tout en plomb, et si lourdes que celles
De Frédéric n'étaient qu’une paille à côté.
Oh! fatigant manteau pour une éternité! |
Or, pour aller ensemble avec eux dans l'enceinte,
, Nous reprimes la gauche, attentifs à leur plainte : Mais ils marchaient si lents sous leurs pesans fardeaux, Qu’au moindre pas j'avais des compagnons nouveaux. — «Trouve donc quelqueesprit, dis-jeämonguide austère, » Dont les faits ou le nom soient restés sur la terre; » Et, tout en marchant, tourne autour de toi les yeux. » L'accent de la Toscane avait frappé l’un d'eux.
CHANT XXII. 21 11 cria par derrière : — « Oh! je vous en conjure, » Vous qui courez si vite à travers l'ombre obscure, » Retenez un instant vos pieds ; j'ai quelque espoir » Que tu sauras de moi ce que tu veux savoir. » — «Attends-le, dit mon guide, et pour qu'ilt’'entretienne, » Tâche enfin de régler ta marche sur la sienne. » Je m'arrêtai. Vers moi se traînaiïent lentement Deux ombresdontles yeuxpeignaientl’empressement*. Venus à nous, long-temps, et sans ouvrir la bouche, Ils fixèrent sur moi leur regard faux et louche; Puis tournés l’un vers l’autre, ils se disaient tout bas : — « À son soufile il paraît vivant : s’il ne l’est pas, » Quel privilége heureux tous les deux les exempte » De ployer comme nous sous l’étole pesante. » Puis s'adressant à moi : —+« Toscan, toi qui parviens » Au cercle où l'Hypocrite a ses pesans liens, » Daigne dire ton nom et le nom de ta ville. » — « Le beau fleuve d’Arno, répondis-je docile, » Ma vu naître et mûrir dans la grande cité : » Je suis avec le corps que je n'ai pas quitté. » Maïs vous, quels sont vos noms? vous qui sur cette rive » Distillez par les yeux une douleur si vive. » Quels tourmens sont en vous pour qu'ils parlent si hauts?»
— « Ces manteaux sont de plomb recouvert d’un or faux,
» Et si lourds que les poids font fléchir la balance,
» Reprit l’un d’eux. Bologne a vu notre naissance :
» Il a nom Loderingue,; et moi Catalano.
» Tous deux Frères-Joyeux, aux rives de l’Arno ‘
__» Nous fûmes appelés par les tiens, à ce titre
» Que l’on choisit souvent l'étranger pour arbitre.
» Ce que nous avons fait pour répondre à leurs vœux... » Autour du Gardingo juge-s-en, si tu veux. »
— « Frères, dis-je, à mon tour, c’est votre inexcusable... » Mais je n’achevai pas, remarquant sur le sable
Un maudit que trois pals tenaient crucifié :
À ma vue il tordit son corps terrifié,
Et poussa des soupirs dans sa barbe touffue.
Catalano me dit portant sur lui sa vue :
— « Îl donna le conseil aux Pharisiens jaloux
» De mettre un homme à mort pour le salut de tous. » Tu le vois : en travers, nu, couché sur la place,
» 11 doit sentir le poids de tout damné qui passe;
» Or, dans la même fosse, un supplice pareil
» Torture le grand-prêtre et tous ceux du Conseil
» Qui semèrent le sel sur la Terre-Promise. »
Le Poète jetait un regard de surprise ”
A celui qui souffrait, dans l'éternel exil,
Etendu sur sa croix, un supplice si vil.
Ensuite il adressa ces paroles au Frère :
— « De grâce, dites-nous (si vous le pouvez faire) :
» À droite, n'est-il pas le moindre débouché
» Qui nous mène d'ici vers un autre péché,
» Sans l’appui des démons qui gardent ces repaires? » L'autre répondit donc : — « Plus près que tu n’espères, » Est un grand pont qui part du premier des circuits, » Franchit tous les vallons et descend jusqu’au puits. » Notre fosse est la seule où l’arche soit rompue :
» Gravissez ses debris : il n’est pas d’autre issue. »
Le poète un instant baissa la tête et dit :
— « Comme tu m’as trompé, Malacoda maudit! »
— « À Bologne on m'a dit souvent, reprit le Frère’,
» Que le diable est menteur et du mensonge est père. »
Le poète irrité s’éloignait à grands pas ” :
Parmi les portefaix, moi, je ne restai pas.
ARGUMENT. — Dansle septième circuit, où les poètes parviennent difficilement, les voleurs et les assassins sont piqués par des serpens venimeux, et subissent d’effrayantes métamorphoses.
À ce point de l’année où renaît la nature ‘, Où le jeune soleil trempe sa chevelure Dans l’urne du verseau ; quand, égaux dans leur cours,
Moins longues vont les nuits, plus longs viennent les jours ;
Alors que sur les champs le givre étend son aile, Aussi blanc que sa sœur, mais moins durable qu'elle, Le villageois qui manque et de paille et de foin, Sort de son lit, regarde; et quand il voit de loin La plaine toute blanche, il se bat de colère :
Il rentre sous son toit, va, vient, se désespère, Tel qu'un homme insensé qui ne sait ce qu'il fait : Il retourne, et reprend l'espérance. En effet, Peu d'instans ont changé l'aspect de la nature... Berger, chiens et troupeau courent à la pâture. Tel mon maître et seigneur me fit prendre souci, Quand je vis un instant se froncer son sourcil ; Tout aussitôt, il mit le baume sur la plaie :
Car à peine arrivé vers l'effroyable baie,
Il se tourna vers moi, de cet air doux et bon Que j'avais vu naguère au sortir du vallon.
Il tint quelques instans conseil avec lui-même, Regarda la ruine avec un soin extrême,
Puis il m'ouvrit ses bras et sur son cœur me prit. Comme un homme doué de sagesse et d'esprit, Qui pense en agissant, et qui, toujours en garde, À chaque pas qu'il fait, loin devant lui regarde ; Ainsi, de bloc en bloc, m'élevant avec lui,
Mon bon maitre d'avance avisait l’autre appui,
CHANT XXIV. | 219 Disant : — « À ce fragment fais que ta main se prenne ; » Mais essaye d’abord, de peur qu'il ne t’entraîne. » Là, jamais porte-chappe eût-il pu faire un pas? Virgile—ombre légère—et moi—pris dans ses bras — À peine pouvions-nous gravir de roche en roche.
Et n’était que, par là, le bord était plus proche Que dans l’autre partie où le pont est tombé, :
Je ne sais pas pour lui... moi, j'aurais succombé. Mais comme à chaque pas, de colline en colline, Jusqu'au méat du puits Malébolge s'incline ; Comme chaque vallon — où va chaque péché — Porte un des bords plus raide et l’autre plus penché... Quand nous fûmes en haut des roches, la dernière S'en allait s'abaissant vers la septième ornière.
Au bout d’un tel chemin, vrai chemin de démons, Mon souffle fut si bien séché dans mes poumons, Que je n’en pouvais plus : et rendu de fatigue,
Sans avancer d’un pas, je m'assis sur la digue.
— « On dompte la paresse avec de tels combats *,
» Me dit l’austère Esprit : la gloire ne vient pas
» À qui dort mollement dans la soie et la plume.
» Ignoré, celui-là végète, se consume,
» Et laisse moins de trace, au seuil de son tombeau,
» Que le souffle dans l'air, que l'écume sur l’eau.
» Donc, lève-toi : résiste au penchant qui t'entraîne, » Par l'esprit qui toujours sort vainqueur de l'arène, » Quand il ne fléchit pas sous le fardeau du corps.
» C’est peu d'arriver là! peu, des premiers efforts!
» Ï te reste à gravir une plus longue voie :
» Si tu me comprends bien, fais donc que je le voie. » Alors je me levai, montrant plus de vigueur
Que je ne m'en sentais, et je dis : —« J'ai du cœur,
» Va, maître, je te suis. »
Nous primes notre route, En haut, par le rocher de la septième voüte, Rude, étroit, escarpé plus que le précédent.
Moi — pour ne pas sembler trop faible cependant — Je parlais en marchant. Tout à coup, de la fosse, Une voix s'éleva rauque, indistincte et fausse. Que disait celui-là qui parlait? je ne sais, Quoiqu’au sommet de l’arc nous fussions bien placés : Mais il paraissait mû du moins par la colère. J'avais beau me pencher : de l'obscure galère, Mes yeux, mes yeux vivans n’atteignaient pas le fond. — « Maître, fais qu'avec toi je traverse le pont : » Jusques à l’autre bord j'ai hâte de descendre.
» Je vois sans distinguer, et j'entends sans comprendre. »
CHANT XXIV. 224 — « Or, voici, reprit-il, ma réponse : Je vais.
» Quand la demande est sage, au lieude mots, des faits.»
Nous descendimes donc du sommet de la roche, Vers le huitième bord, où le vieux pont s'accroche. Puis la fosse s’ouvrit, et je lus dans son sein.
Je vis de toutes parts une effroyable essaim
De serpens, si divers de formes et de race
Que d'y penser mon sang dans mes veines se glace. Qu'on ne nous parle plus des sables lybiens *,
Des reptiles nourris aux bords éthiopiens,
Des monstres venimeux dont l'Egypte foisonne ! Qu'on ne nous parle plus du sang de la Gorgone! Hydres, scorpions, céraste, amphybènes, aspics, N'ont plus rien d’effrayant, après ce que je vis.
Là, courait, sans espoir d’héliotrope ou d’asiles ",
À travers cet amas d'innombrables reptiles,
Le peuple des maudits, nus, pâles et tremblants. : Des serpens se roulaient tout autour de leurs flancs, Liaient leurs mains derrière, et,pour surcroît de peine, Scellaient au fond des reinsles deux bouts de la chaîne.
Tout près de nous, l'un d'eux saute sur un banni, Et le pique où le col à l'épaule est uni.
En moins de temps qu’une L ou qu’une S n'est écrite, L’Ame flamba, brüûla, tomba toute réduite
En cendre... puis je vis la cendre s’animer,
Se rapprocher, s'unir, des membres se former,
Et debout, devant moi, l’Ame dressa la tête.
Tel le phénix (au moins dans les chants du poète) * Après cinq fois cent ans meurt et renaît sans fin ;
Il ne se nourrit pas d'herbe vile et de grain, .
Mais des pleurs de l'encens, d'’amomum et demyrrhe, Et fait son dernier lit des parfums qu'il respire.
Tel encore est celui qui tombe, sans savoir
Si le Démon le tient par terre en son pouvoir,
Ou si du mal caduc il a senti l'étreinte.
Quand il reprend ses sens, il regarde —avec crainte— L’œil morne — encor troublé de ses grandes douleurs, Et mêle à ses regards des soupirs et des pleurs :
Tel était le maudit, après son grand supplice.
Que vous êtes sévère, Ô Divine Justice!
Qu'ils sont pesans les coups de votre bras vengeur !
Mon maître interrogeait cependant le pécheur
Qui lui dit : — « Depuis peu, des champs de la Toscane » Je fus précipité dans cet antre profane.
» Vivre en brute et non pas en homme fut ma loi : » Comme le devait faire un mulet tel que moi. » Pistoie aussi me fut une digne tanière. .
» Je suis Vanni Fucci. » —« Vérité tout entière ‘! » M'écriai-je, il le faut. Maître, demande-lui » Quel crime à Malébolge il expie aujourd’hui. » Lä-haut sa violence est cependant citée ?. » L’Ame qui m’entendait n’en fut point irritée. Elle dressa vers moi sa pensée et son front Où triste se peignait la honte d’un affront.
Ensuite elle me dit : —« Plus de douleur me serre » D'être surprise ainsi par toi dans ma misère, » Qu’au jour où de mon corps on m'’arracha là-haut. » Mais tu le veux ; je cède à ton ordre : il le faut. » Presque au fond de l'enfer par Minos je fus mise, » Pour avoir dérobé les vases d’une église, » Et chargé de mon crime un innocent ami...
» Tu triomphes.. du moins, que ce soit à demi. » Si jamais des vivans tu retrouves la route, » À mes prédictions ouvre l'oreille... écoute. » Pistoie expulse un jour tous les Noirs à la fois *.
» Florence renouvelle et son peuple et ses lois.