‹ L'enfer, poëme traduit en versChapitre 22 sur 38 · L'ENFER. — CHANT XXIV · texte numérisé non relu

L'ENFER. — CHANT XXIV

» Mars des champs de Magra souffle un sombre nuage » Qui s’avance, grandit, se déchire; et l'orage

» Sur les champs de Picène éclate en rugissant.

» Le Blanc tombe noyé dans les flots de son sang.

» Va donc : retourne aux murs de l’heureuse Florence.

» Et que ton désespoir soulage ma souffrance. »

ARGUMENT. — Continuation du septième circuit. Description de diverses métamorphoses. |

11 dit : et par un géste insultant, le pervers’ Elevant ses deux mains avec deux doigts ouverts, S'écria: — « Dieu, prends-les! Prends : je brave ta haine. » Mais alors un serpént lui mit au cou sa chaîne, :

Comme pour dire : — « Attends, tu ne diras plus rien. » Un second prit les bras, et les serra si bien Que les deux mains en l’air restèrent immobiles..

J’aime depuis ce jour la race des reptiles.

O berceau de Vanni! Pistoie, impur séjour!

Si ta perversité grandit de jour en jour,

Que ne disparais-tu sous tes propres ruines ! De tant d’esprits voués aux vengeances divines, Nul n’outragea le ciel par de si fiers dédains;

Pas même le maudit tombé des murs Thébains *.

Au silence réduit le voleur prit la fuite.

Je vis au même instant courir à sa poursuite

Un centaure aux crins noirs. Il criait furieux :

— « Où donc est-il? où donc est-il audacieux? » Moins de serpens, je crois, infectent la Maremme Qu’à l’entour de sa croupe il n’en avait lui-même, Et jusqu'où le cheval de l’homme prend l'aspect. Sur son dos un dragon, le cou dressé, rampait ;. Et l’affreux cavalier, delà, l'aile étendue,

Dardait de larges feux sur la foule éperdue.

CHANT XXV. 229 . Mon protecteur me dit : —« Ce centaure est Cacus * » Qui, trop long-temps, du sang des voyageurs vaincus, » Sur le Mont-Aventin, inonda son repaire.

» Séparé de sa race, il est là solitaire,

» Pour avoir, dans la nuit, consommé le larcin

» Du superbe troupeau qu’il avait pour voisin.

» Sous la masse d'Hercule il expira, le traître,

» Et frappé de cent coups n’en sentit qu’un peut-être.

Il me parlait encor, et Cacus était loin.

Trois esprits jusqu’à nous glissèrent dans un coin, Sans être vus d’abord : puis tous, levant leurs têtes, Crièrent brusquement : — « Dites-nous qui vous êtes‘ !» Virgile resta court : sur les trois curieux

Nous ne songeâmes plus qu’à bien fixer nos yeux. Tous m'étaient inconnus; mais, parlant d'autre chose, L'un d’eux (comme parfois il advient, quand on cause) Nomma l’autre en disant: — « Cianfa n'est-il pas là? » Mon index à ma bouche aussitôt se colla,

Pour inviter mon maître à garder le silence.

Si maintenant, lecteur, tu te fais violence

Pour croire à ma parole, en puis-je être surpris ? Moi je doute et j'ai vu. J'observais les esprits, Quand un reptile noir qui sur six pieds se traîne, Bondit vers l’un des trois, le recouvre et l’enchaîne. : Dans l’une et l’autre joue il enfonce ses dents,

De ses deux pieds d’én haut presse les bras pendants; Deux autres pieds plus bas autour des flancs s’enlacent ; Ceux de derrière enfin dans les cuisses s’effacent : Puis la croupe se glisse entre ce double appui, Remonte vers le dos et se perd avec lui.

Les replis vigoureux de l'horrible reptile. : Serraient plus fortement leur victime immobile Que le lierre — .du nœud de ses souples rameaux — N'a jamais enlacé le tronc des vieux:ormeaui.

Je vis — comme une cire exposée à la flamme — Se fondre lentement le serpent avec l'âme : :

D'une lente agonie échangeant les douleurs,

Je vis se mélanger leurs douteuses couleurs.

Tel uh:papier bruni que la flamme dévore: : :

À cessé d'être blanc et n'est pas noir encore. |

Les deux autres maudits regardaient ; et tous deux :

— «Pauvre Angel, criaient-ils! quel chingementhideux ‘!

CHANT ZXXAV. 234

» Eh quoi! ta forme est double et pourtant n’en fait qu'une!»

Ce sont des traits divers, une tête commune :

C’est une double tête et des traits confondus...

C'est un bloc où la téte et les traits sont perdus.

Où se éroisaient deux bras et deux griffes énormes, Je ne vois se raidir que deux masses sans formes.

Le buste entier, les flancs, le reste des deux corps, L'uu sur l’autre roulés, tordus avec efforts,

Ne sont plus qu’un seul tronc, qu’un horrible mystère Sans nor dans le Tartare et sans nom sur la terre...

Le monstre au double aspect s’en allait à pas lents.

Quand l’ardent Sirius darde ses feux brûlants,. Un lézard quelquefois, en changeant de clairière, Comme un éclair qui luit, traverse la charrière.

Tel, près des deux esprits, un plus petit serpent, Livide, enflammé, noir, se glissait en rampant.

Vers ce point qui, neuf mois, dans le sein d’une mère Puise les alimens du fœtus éphémère,

I1 pique une ombre et puis tombe sans mouvement.

Le blessé le regarde et se tait : seulement

À le voir bâiller tant, .et sur ses pieds si raide,

On dirait que la fièvre ou le sommeil l’obsède.

Le serpent, le maudit, l'un vers l’autre inclinés, Echangeaient lentement des regards fascinés.

Et l’un par ses naseaux, l’autre par sa. blessure: Exhalaient confondue une vapeur obscure.

Lucain, ne vante plus tes serpens des déserts! Laisse Nasidius se gonfler dans tes vers ”;

Laisse ton Sabellus en cendres se réduire.

Ecoute quels tourmens en deux mots je vais dire... Qu'Ovide change encore, aimable en nous trompant, Aréthuse en fontaine et Cadmus en serpent * : Devant l'Histoire ici pâlit la Poésie.

Où nous a-t-il montré, libre en sa fantaisie,

Deux êtres enchaînés par des liens secrets, |

L'un à l’autre emprunter leur substance et leurs traits?

Entre le ver gisant et l’âme appesantie, .

Telle fut d'un regard l’horrible sympathie :

La croupe du serpent en fourche se fendit.

Sur deux pieds mis en un le damné se raidit.

Les jambes ne sont plus : le nœud qui les enlace

Ensemble les confond sans laisser une trace.

CHANT XXV. 233 La croupe du serpent, par un affreux-concert, Reprend le double appui qui chez l'âme se perd. Sa peau devient plus douce, et l’autre plus rebelle : Les bras du réprouvé rentrent sous chaque aisselle. Deux des pieds du sérpent aussitôt allongés | Par le même prodige en deux bras sont changés. Deux autres pieds tordus se changent non moins vite En ce que la pudeur à cacher nous invite, | Et qui chez le maudit en deux griffes se fend. Cependant la vapeur au-dessus d'eux s'étend, Les couvre tous les deux d’une couleur nouvelle, Ote à l’un ses cheveux que l'autre tête appelle. L'un se dresse orgueilleux, l’autre tombe en rampant. Sous l’œil fascinateur, l’homme avec le serpent N'a plus rien à changer que les traits du visage. Celui qui s’est dressé, vers sa tempe sauvage D'une mâchoire aiguë attire la moitié...

Et l'oreille se forme. Avec soin replié Le reste, entre les yeux, va, s’allonge, s'abaisse, Enferme l’odorat sous une voûte épaisse, Et sur des dents d'ivoire en lèvres s’arrondit. ” Celui qui va rampant sur le rocher maudit, Allonge les contours de sa noble figure.

De même que les yeux de la limace impure -

Page 1