‹ L'enfer, poëme traduit en versChapitre 23 sur 38 · L'ENFER. — CHANT XXV · texte numérisé non relu

L'ENFER. — CHANT XXV

Echappent dans leur tube au doigt qui les blessait ; Ainsi du réprouvé l’oreille s’effaçait, "© Sa langue habile encore à peindre des pensées Vibre deux dards aigus sous deux lèvres glacées : Chez l’autre un double dard en langue s’est formé... La vapeur se dissipe... et l’œuvre est consommé.

Le serpent qui fut homme en sifflant prend la fuite : L'homme qui fut serpent le suit, parle; s'irrite,

Et sa bouche étonnée -— avec ses premiers mots — De son dernier venin vomit les derniers flots.

— « Que Buoso, dit-il, puni du même crime,

» Aussi long-temps que moi rampe au fond de l’abime }»

Telles, à chaque pas; je voyais tour-à-tour .

Les formes se changer dans le septième tour.

Qu'on pardonne à mes vers étranges mais fidèles.

Un tableau si nouveau veut des couleurs nouvelles. Je marchais au hasard, stupéfait, accablé. : :

Mon regard -— incertain et par les pleurs troublé —. N’avait pu m'empêcher pourtant de reconnaître Sciancato que Florence ainsi que moi vit naître

— Le seul des trois damnés qui conservât ses. traits. —

L'autre aux enfers, Gaville, emporta tes regrets ”.

CHANT XXVL a

ARGUMENT. — Huitième circuit, où les poètes rencontrent le fourbe Ulysse renfermé, ayec Diomède, dans une colonne de feu. Ulysse raconte son dernier voyage et sa mort.

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Réjouis-toi, Florence, ô si grande et si belle

Que tu frappes la terre et les mers de ton aile,

Et que dans l'Enfer même on porte tes.couleurs! . J'ai compté cinq des tiens, au nombre des voleurs... :

Ah! la rougeur m'en vient au front : et toi, Florence, Tu n’en tireras pas grande gloire, je pense.

Mais si le vrai se mêle aux songes du matin’,

* Avant qu'il soit long-temps tu sauras quel destin, Au Prato, comme ailleurs, partout on te souhaite. Il serait tard, eût-il déjà frappé ta tête...

Et que n’a-t-il frappé, du jour qu'il t'était dû!

11 me sera plus lourd, plus long-temps attendu.

— Nous partîmes : mon chef me tira par l'échelle, Dont les crans nous avaient conduits dans la ruelle. Nous suivions notre route, un par un, sur ces rocs Divisés en fragmens ou réunis par blocs,

Et non sans qu’à nos pieds nos mains fussent en aide. Alors je m'attristai sur la pente âpre et raide ;

Et je m'attriste encore en dressant ‘mes esprits

Vers tout ce que j'ai vu, vers tout ce que j'écris : | Et toujours plus serré je tiens mon cœur en bride, Pour qu’il ne coure pas que Vertu ne le guide... Don de ma bonne étoile, ou don plus précieux ?, N’en soyons pas nous-même à nous-même envieux !

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Au temps oùle soleil couvre le moins sä facé, Quand vient l'heure où lamonché au moucheronfait place;

CHANT ZAXVI. 239 Couché sur un coteau le manant, par millier, Voit, au-dessous de lui, les ‘vers—luisans briller Dans le champ que peut-être il vendange et eultive. Tel, et d'autant de feux (quand j'eus gravi la rive Et dès que je fus là d’où le foed se voyait), Le huitième fossé tout-entier flamboyait. -. ::: J'étais comme le saint qui d’une foule impie * - Fut vengé par des ours, et vit de char d'Elie : . Partir, quand les coursiers montérent vers lés cieux: Vainement dañs;les aifs il de suivait des yeux; : > Car il ne put rien voir qu'un; tourbillon de flamines : Monter cpmme un nuage : —:Ainsi,: parmi les Ames. Chaque flanme chemine en cachant son larcin:…. : Chaque flamme recèle un pécheur dans son sin. : : Je me penchais d'en haut, pour.en être plus proche Tant que si je n'avais saisi vite une roche, Je tombais, sans toucher, ] jusqu’au: bas du récif. Mon maître qui me vit tellement attentif: °: : — « Dans chacun de ces feux, dit-il, une âme en peine » Du lange qui la brûle étroitement s’enchaîne.» — « Maître, m'en voilà sûr : je m'en doutais un peu :. » J'allais te demander quelle âme est dans ce feu » Dont le double. sommet lance des jets contraires? . » On dirait le bûcher où Thèbes vit deux fières* :

» Se diviser encore au-delà du trépas. »

— « Là, brûle dans un feu qui ne s'éteindra pas,

» Le fourbe Diomède avec le fourbe Ulysse.

» Comme aux crimes—ensemble—ils courent au supplice. » Ils payent le cheval qui s'ouvrit, par leurs mains,

» La porte d’où jaillit la source des Romains.

» Îls payent le larcin fait à Déidamie * |

» Qui pleure Achille encor dans la tombe endormie. » Le saint Palladium par là se venge aussi. »

— « Si du milieu du feu pouvaient parler ceux-ci!

» Maître, dis-je au Romain, je te prie et t'implore,

» Et puisse ma prière en valoir mille encore!

» Attendons que le feu fourchu soit approché :

» Vois comme de désir vers eux je suis penché. »

— « J'accepte ta prière : elle est juste et sensée ;

» Mais laisse-moi parler : j'ai compris ta pensée.

» Ils sont Grecs; et je puis seul, peut-être, à leurs yeux

» Nous faire pardonner le sang de nôs ayeux. »

Quand la flamme approcha du pont, et que le Sage Crut le moment propice, il lui tint ce langage :

— «Vousqu’'un seul feu consume, ombres dedeuxgrands rois

» Pour célébrer vos noms, si j'ai su quelquefois

CHANT XXVI. | 214 * Atteindre à la hauteur d’une telle entreprise, » Ne vous éloignez pas : mais que lun de vous dise * » En quel lieu de lui-même il courut au tombeau. » D'abord le plus haut chef de l'antique flambeau, Comme tout autre feu qu’un vent soudain torture, Se prit à s'agiter avec un long murmure : | Puis, ainsi qu'une langue, en tout sens balancé, Forma des sons et dit : —« Quand je quittai Circé ! » Qui, près de Gaëta, me tint plus d’une année,

» Avant que Gaëta reçût son nom d’Enée,

» Les pleurs de Pénélope, objet d'un juste amour,

» Et qui pour être heureuse attendait mon retour,

» Les baisers düs au fils, les soins dûs au vieux père, » Rien ne put vaincre en moi l’ardeur de voir la terre, » Ses vices, ses vertus, d’autres lois, d’autres mœurs. » Seul avec un navire, avec quelques rameurs

» Qui, comme à mes succès s'unissaient à ma perte, » Je me mis à travers la grande mer ouverte :

» Je vins jusqu à l'Espagne, en touchant aux deux bords » Et l'île de Sardaigne et Maroc, d’autres ports ‘”,

» D'autres iles que baigne une mer sans orage.

» Nous étions déjà vieux et ralentis par l’âge,

» Quand mes soldats et moi touchâmes au canal ‘

» Où le puissant Hercule a dressé son signal

L'Eulecr. H

» Pour empêcher que l'homme au-delà ne se jette.

» Je mis Séville à droite; à gauche, avait fui Cette : — Compagnons, m'écriai-je, après mille dangers, » Aux bords occidentaux vous voilà donc rangés!

» Pour le peu qu'il vous reste à veiller sur la terre, » N'allez pas à vos sens refuser le mystère | » D'un monde inhabité, derrière le soleil;

» Songez d’où vous sortez, hommes ! un nom pareil » Défend qu'on vive en brute au fond d’une tanière. » Dieu vous fit pour chercher la gloire et la luinière. »

« L'éperon fut si vif qu'avec peine, je crois,

» J'eusse arrêté l'élan imprimé par ma voix.

» Notre poupe au Matin tourne ses yeux fidèles ‘* : » À notre aveugle essor l’aviron joint ses ailes,

» Nous gagnons vers la gauche : et déjà, dans la nuit, » D'un nouveay firmament le phare nous conduit ; » Et les astres connus, derrière le carène,

» Du sein des flots profonds apparaissent à peine.

» La lune avait déjà, sur l’horizon nouveau,

» Cinq fois éteint, cinq fois rallumé son flambeau, » Depuis que l'Océan éprouvait ma constance,

» Quand un pic apparut bruni par la distance ‘,

CHANT XXVT 243

» Le plus haut que jamais eût mesuré mon «il. »* Notre joie était vive, et tourna vite en deuil : » Un tourbillon parti de la terre nouvelle,

» S'élança d’un seul bond au front de la nacelle, » Le fit tourner trois fois avec toutes les eaux,

» Puis, élevant la proue, il plongea sous les flots » La poupe, comme à l’AuTre il plaisait, abimée,

» Jusqu'à ce que la mer fût sur nous refermée. »

CHANT XXVIL.

ARGUMENT. — Dans le même circuit, Guido de Montefeltro, vénéré comme un saint sur la terre, ni au poète pour quel

péché il est dans l’Enfer.

La flamme se taisait, calme et dressée en l’air, Et recevant l’adieu du maître qui m'est cher, S’éloignait, quand une autre, après elle accourue,

Vers sa crête soudain nous fit tourner la vue,

À cause d'un bruit sourd qui s’échappait de là.

Tel le bœuf Sicilien que Péryl cisela *,

(Et qu'il fit le premier mugir — c'était justice), Semblait, bronze insensible, atteint par le supplice, Quand des suppliciés les longs gémissemens ‘ S'échappaient de son corps par des mugissemens : De même, et dans le feu ne trouvant point passage, Les sons faibles d’abord empruntaient son langage ; Mais dès qu’en s’élevant ils eurent trouvé jour Au-dessus de la cime, en donnant à leur tour

La vive impulsion que leur donnait la langue, J’entendis : — « Toi vers qui se dresse ma harangue, » Et qui parlais lombard tout-à-l'heure en disant : » Je ne te retiens plus, suis ta route à présent. »

» Un peu tard, il est vrai, j'arrive à cette place :

: » De rester avec moi pourtant fais-moi la grâce.

» Moi je reste et je brûle. » Elle ajouta ces mots :

— « Du beau pays latin, d’où viennent tous mes maux, » Si dans ce monde aveugle on t'a jeté naguère,

» Dis-moi si la Romagne a la paix ou la guerre :

» Je fus de la montagne, entre la riche Urbin *

» Et Ja gorge, où le Tibre échappe à l’Apennin. »

CHANT XXVIL. | 249 Moi j'écoutais encor, tout penché vers la plaine, Quand mon maître me dit, en me touchant à peine : — « Lui du moins est Latin : toi, parle cette fois. » J'étais prêt : sans tarder j'élevai donc la voix : — « O toi qui m’es caché, ta Romagne si chère » Au cœur de ses tyrans ne fut jamais sans guerre : » Pourtant à mon départ aucun feu n'éclatait. » Ravenne est aujourd'hui ce qu'hier elle était. » L’aigle de Polenta, bien qu'étendu sur elle”, » Tient toujours Servia sous l’abri de son aile. » Le rempart illustré par le siége impuissant ‘ » Qui naguère aux Français a coûté tant de sang, » Soumis au lion vert le redoute et l'adore.

» Le dogue déjà vieux et l’autre jeune encore ”, » Du noble Montagna persécuteurs ardents, » Ensanglantent le trône où s’aiguisent leurs dents. » Le lionceau d'azur couché dans son hermine » Sur Imole et Faenze insolemment domine, » Changeant deux fois par an ses amis indignés. » Que dirai-je des murs par le Sauro baignés ’? » Comme ils sont à demi sur le mont, dans la plaine, » Tels ils sont, à demi, libres et dans la chaîne. » Je te prie à présent de me dire ton nom. .

» Ne sois pas plus discret que ton fier compagnon;

» Et que ton nom long-temps survive à ta poussière. »

La flamme quelque temps rugit à sa manière :

Bientôt sa flèche ardente alla dans tous les sens, Puis laissa comme un souffle échapper ces accens : — « Si je croyais qu'un jour, de l'abime où nous sommes, » Ma réponse parvint aux demeures des hommes,

» Cette flamme immobile étoufferait ma voix.

» Mais puisque dans l'Enfer on n'entre qu’une fois,

» Ombre, je te réponds sans craindre l’infamie.

» Donc, les camps et le cloître ont partagé ma vie :

» J'espérais, sous la cendre et sous le saint cordon ’, » De mes iniquités obtenir le pardon.

» Mon espoir était juste autant que ma foi vive... »-N’était que le Grand-Prêtre (à qui mal en arrive !)° » Dans mon premier péché me remit malgré moi.

» Il faut que je t'apprenne et comment et pourquoi. » Tant que j'ai revêtu cette forme éphémère

» De sang, de chair et d'os que me donna ma mère, :» Je fus moins comparable au lion qu'au renard.

» J'étudiai la Fraude, et maître dans mon art,

» Je maniai si bien l’intrigue et le mystère,

» Que mon nom s’étendit aux deux bouts de la terre.

CHANT XXVII. 254 » Quand je parvins à l’âge où chacun à son tour » Devrait ployer sa voile et songer au retour, » Tout ce qui m'avait plu me remplit d’amertume ; » De mon cœur épuré je rejetai l’écume..

» Et me voilà damné!... Serait-il sauvé, lui! » Des nouveaux Pharisiens lui le prince et l'appui! » Quand il porte la guerre aux palais du saint siége, » Ÿ cherche-t-il le Maure ou le Juif sacrilége ? | » Ses ennemis, du Christ sont-ils les ennemis ? » Non : ils n'étaient point là, quand Acre fut soumis ‘* : » Et nuls d'eux au Soudan n’ont vendu leur service. » Il méconnut en lui son souverain office, » En moi le cordon saint dont j'étais revêtu, » Et qui lait jadis les cœurs à la vertu.

» Tel Constantin priait Sylvestre, au mont Soracte, » Dans l'espoir de guérir sa lèpre par un pacte ‘* : » Tel l’autre, dans mon art chercha la guérison » De la fièvre d’orgueïl qui troublait sa raison. » [1] me pressait en vain : je gardais le silence, » Tant ce vœu me parut enivré de démence.

» Îl insista : —« Pour toi né crains rien : je t’absous. » Fais que Pellestrino tombe enfin sous mes coups. » Ces tlefs qu'entre mes mains la terre a déposées

» Sont celles que naguëre. un autre a méprisées ‘*.…..

» Tu sais qu'à mon gré j'ouvre ou je ferme les cieux, » » Séduit par des discours, hélas! trop spécieux,

» Trompé par mon respect, je n'osai plus me taire : — « Père, si tu m’absous du mal que je vais faire,

» Promets beaucoup, tiens peu, lui dis-je, et tuvaincras'*.»

» Je mourus : François vint et me prit dans ses bras. » Mais un des Chérubins de la noire cohorte

» S'écria : — « C’est & moi! c'est mon bien qu'on emporte! » Eh ! ne dorina-t-il pas un conseil frauduleux ?

» De ce jour je le guette et le tiens aux cheveux.

» Qu'il tombe dans l'abime où m'a jeté la foudre !

» Qui ne se repent pas ne peut se faire absaudre :

» Or, exciter au crime exclut le repentir : |

» Donc à céder mes droits je ne puis consentir. »

» Malheureux que je suis! comme il me prit, le maître ! » Comme il me secouait, en me disant : —« Peut-être » Tu ne me croyais pas si bor logicien ‘.»

» Il me porta devant Minos : je me souvien

» Qu'il mit huit fois sa queue autour de son corsage. » Puis, quand il l’eut mordue avec un air de rage :

» — Celui-là, cria-t-il, au feu-larron est dû **.»

» Voilà pourquoi je suis, où tu me vois, perdu...

CHANT XXVIL. 253

» Pourquoi je vais traînant ce linceul qui dévore,

» Et le vain repentir plus dévorant encore. »

Quand elle eut achevé, ‘la flamme s'en alla, Murmurant, se tordant en tous sens. Au-delà,

Nous passâmes tous deux, mon bonguide et moi-même, En suivant le rocher, jusqu’à l'arche neuvième

Qui recouvre la fosse où sont payés trop bien

Ceux qui de la concorde ont rompu le lien.

CHANT XXVHILI.

re

CHANT XXVIIL.

ARGUMENT. — Neuvième circuit du neuvième cercle, où sont punis ceux qui ont semé la discorde, le schisme et le scandale. Mahomet, Mosca et d’autres ombres s’entretiennent avec le poète.

Qui, fût-il plus que moi libre dans son allure ’, Eût-il tenté déjà mille fois l'aventure,

Qui décrira jamais en trait assez puissant

Ce que je vis alors de carnage et de sang?

L'Enfer, 1

Certe, il n’est parmi nous nul langage pour rendre Des choses que l'esprit peut à peine comprendre. Qu'on évoque à la fois les sanglans bataillons

Dont la fatale Pouille a nourri ses sillons,

Grâce au fer des Romains, etgrâceauxlonguesguerres, Où (suivant Tite-Live, auteur qui ne ment guères) Les nobles anneaux d’or eurent si triste part * : Ceux qui, pour s'être armés contre Robert Guiscart, Ont bien senti son bras... Ceux, morts à Ceperanes‘, Dont chaque jour encore on recueille les crânes, Où tout Apuléen fut traître : À ce faisceau

Ajoutez les guerriers morts à Tagliacozzo *,

Où le vieux chef Alard triompha sans armées : Tant de chairs en lambeaux, sanglantes, abimées,

Ne seraient rien auprès du neuvième fossé.

Il se perd moins de vin d’un tonneau défoncé * Que je ne vis de sang fuir d’une âme rompue, À partir du menton jusqu’au méat qui pue.

Je vis ses intestins qui pendaïent à ses pieds, Le cœur, le triste sac des alimens broyés :

Or, comme je scrutais la sanglante ruine,

Elle me vit, ouvrit de ses mains sa poitrine,

CHANT XXVIIL. 259 Disant : — « Vois à quels coups l’ennemi me soumet! » Vois si je t’ouvre assez le cœur de Mahomet.

» Devant moi pleure Ali, dans la foule profane,

» Le visage fendu du menton jusqu’au crâne :

» Tous les autres maudits que tu vois près de nous,

»s Comme nous maltraités, sanglans, percés de coups, » Dans le monde ont semé le schisme et le scandale.

» Quand nous avons fourni la carrière infernale,

» Une invisible main arrête notre sang;

» Mais un Démon est là, dont le fer tout-puissant

» Frappe et rouvre sans fin nos fraîches cicatrices.

» Ainsi la pitié même ajoute à nos supplices.

» Et toi, descends, maudit. Sur cette arche arrêté,

» Veux-tu gagner du temps contre l'Éternité ? »

— « Celui-ci n’est ni mort, ni conduit par sa faute

» Au supplice, reprit mon bon guide à voix haute.

» Mais pour s’instruire à fond, avec moi qui suis mort, » [1 s’en va visitant l'enfer, de bord en bord.

» Ce que je dis est vrai, comme je te l’assure. »

À ces mots, plus de cent de la famille impure S'étaient, pour me mieux voir, arrêtés un moment,

Et semblaient de surprise oublier leur tourment.

— « Toi qui du ciel bientôt reverras la lumière, » Dis à Fra-Dolcino que si, dans sa tanière ?,

» Contre les Navarrois il veut tenir long-temps,

» Et retarder encor le jour où jé l’attends,

» Dis-lui qu’en toute hâte il s'arme et se protége » Contre deux ennemis — la famine et la neige. » Déjà, quand Mahomet me dit ces mots railleurs, Son pied s'était levé pour le porter ailleurs :

Il partit, s'appuyant sur sa jambe tendue.

Un autre dont la bouche était toute fendue,

Qui n'avait qu’une oreille et n’avait plus de nez, S’avançca du milieu des esprits étonnés,

Ouvrit en deux sa lèvre horriblement vermeille : — « Toi qui n’es pas de ceux que le démon surveille, » Dit-il, toi que j'ai vu sous le ciel des Latins,

» Si tes traits frappent juste à mes yeux incertains ; » Dans les rians vallons que Vercelli domine,

» Un jour rappelle-toi Pierre de Médicine ee

» Va trouver, quand pour toi le soleil aura lui,

» Le sage Angiolello, le vénérable Gui,

» Deux hommes que Fano par-dessus tous honore.

» Si de prophétiser le don nous reste encore,

CHANT XXVIIL. 261 » Dis-leur que, poursuivis par d'infâmes complots, | » Près de la Cattolique ils mourront dans les flots. » Non : de l’île de Chypre à la mer Atlantide, » Jamais forban — füt-il enfant de l’Argolide — » Ne fit porter aux flots un plus traître ennemi. » Ce monstre qui ne voit le soleil qu’à demi, » Tientleslieux qu'un denous voudraïtnepasconnaître. » Il les fera venir pour lui parler, le traître ; » Puis il fera si bien qu’à rien ne servira ° » Qu'ils adressent des vœux au vent de Focara. »

— « Si tu veux que je porte en haut de tes nouvelles, » Montre, ajoutai-je, et dis de quel nom tu l’appclles, » L'âme à la vue amère”. » Et dès que j'eus cessé, D'une main il saisit la tête d'un blessé, Puis il ouvrit sa bouche en criant: — «Voici l'homme!

» Il est muet : c’est lui, c'est l'exilé de Rome

» Qui submergea le doute au cœur du grand César,

» En disant : — L'homme prét perd toujours au retard.» Oh! que ce Curion, avec sa bouche vide,

Et sa langue coupée, avait un air stupide!

Lui si hardi jadis à parler aux Romains!

Un autre qui marchait privé de ses deux mains,

Éleva ses poignets dans l'atmosphère obscure,

Tant que le sang, d'en haut, coulant sur sa figure, La faisait toute noire. — « Et Mosca, cria-t-il ‘,

» Pense à Mosca : C’est moi, sophiste trop subtil,

» Qui prononçai ce mot dont je suis la victime :

» Le but, quand on l’atteint, est toujours légitime.

» Mot fatal qui rompit la Toscane en deux camps ! » — « Et qui, perdant ta race, a vengé les Toscans, » Ajoutai-je. À ces mots, comme un homme en démence, Entassant deuil sur deuil, avec la foule immense,

Le maudit s’enfonça sous le pont rocailleux.

Moi, je continuais de promener mes yeux.

Je vis ce qu'à moi seul, sans autre témoignage,

Je n'oserais conter : Mais ce qui m’encourage,

C'est cette conscience où l’homme a son appui, Quand il sent qu’elle est pure et combat avec lui.

Je vis (et certe il semble encor que je le voie)

Un buste qui marchait sans tête par la voie,

Aussi bien que marchaient les autres. -— Par la main Il tenait aux cheveux, en avant du chemin,

Sa tête mutilée, en guise de lanterne.

Elle nous regardait d’un œil livide et terne,

Et puis disait : Hélas ! — Puis, marchant de nouveau,

I] faisait de lui-même à lui-même un flambeau...

CHANT XXVEIE. 263

Qu'est-ce qu’un être en deux ou deux en un seul être ?..

Lui le sait qui révèle en son œuvre un tel maître.

Quand il fut venu juste au pied du pont, d’en bas, Avec toute la tête il éleva son bras, |

Pour approcher de nous sa débile parole,

Qui fut : — « O toi, mortel dont l’aspect nous console, » Toi qui vas respirant en visitant la mort,

» Vois combien est cruel le tourment qui me mord! » Vois si l’on souffre ailleurs d’aussi cruels supplices! » Pour rappeler mon nom au séjour des délices,

» Sache au moins que je fus Bertrand de Born:c’est moi'* » Qui par d’affreux conseils perdis le Jeune Roi.

» J'armai l’un contre l’autre et le fils et le père :

» C’est ce qu'Architophel m'avait appris à faire,

» Quand il mit l’aiguillon de sa perversité,

» Entre Absalon rebelle et David irrité.

» J'ai séparé le tronc de la branche; et moi-même

» Je porte, avec le poids d’un trop juste anathême,

» Mon cerveau séparé du tronc qui l’a formé **.

» Le droit du Talion contre moi s’est armé ‘*. »

ARGUMENT. — Dante s’éloigne à regret du neuvième circuit, où il a cru reconnaître un de ses parens. Dans le circuit suivant, il rencontre deux falsificateurs de métaux.

Ce sang qui coule à flot, ce flot d’ombres qui passe, Avaient tant enivré mes yeux, que sur la place

Ils voulaient s'arrêter pour pleurer. Mais mon chef:

| «Que cherches-tu? Pourquoi, me dit-il d'un ton bref,

» Ton œil s’attache-t-il aux ombres mutilées?

» Tu n'as point fait ainsi dans les autres vallées.

» Si tu crois les compter, pense que ce séjour

» Embrasse—et bien peuplé —vingt-deux milles de tour". » La lune est sous nos pieds: le temps qu’on nous accorde * » Est désormais bien court : et de la triste horde

» Îl reste à voir encor plus que tu ne le crois. »

— «Que n’as-tu mieux compris quelle âme et quelle croix » Attiraient mes regards! repris-je après mon maître: » Tu m'aurais octroyé quelque délai peut-être » … Mais quand je commencçai ma réponse, à demi

Lui déjà s’en allait : je suivis mon ami;

Et pourtant j'ajoutai : — « Maître, dans cette cave

» Où-je tenais, dis-tu, mon regard trop esclave,

» Je pense qu'un Esprit de mon sang pleure, hélas !

» La faute que si cher on rachète ici-bas. »

— « Ne t'attendris plus tant sur lui, reprit mon guide : » Tourne ailleurs ta pensée et laisse le perfide ;

» Car j'ai vu que, du pied du pont, tout en passant,

» Îl te montrait du doigt, mais d’un air menaçant.

» C’est Géri del Bello, criait la triste race ?,

» Et lui, quand tu l’as vu, déjà quittait la place :

» Tu n'étais occupé que du sir de Hautfort. »

Et je dis : — « O mon chef, sa violente mort

» Qui par aucun des siens n’est encore vengée,

» Est pour eux une honte, et je l’ai partagée.

» Voilà pourquoi, je pense, il fut tant indigné ;

» Pourquoi, sans dire un mot, il s’est vite éloigné.

» De son juste courroux ma piété s’exalte. »

Et tout en devisant, à la première halte

Nous étions parvenus, d’où le fossé profond, S'il était moins obscur, se verrait jusqu’au fond. Quandsurle dernier cloître, en haut, nous tinmesferme, D'où pouvaient s’entrevoir les Frères qu'il nn. Des cris désespérés partis de cet enfer

Me percèrent le cœur avec leurs traits de fer : Pourquoi de mes deux mains je couvris mes oreilles. Et vous éprouveriez, vous, des douleurs pareilles, Si, dans la même fosse, aux jours de juin et d'août, De Veldichiana se déchargeait l’égoût,

Les miasmes de Sardaigne et ceux de la Maremme. Telle est l’exhalaison de ce fossé, la même

Qui sort le plus souvent des membres gangrenés.

Du haut du pont, à gauche, et plus près des damnés,

Nous marchâmes enfin à la dernière rive :

Je plongeai jusqu'au fond ma vue alors plus vive, Où, ministre infaillible, au nom du Roi des Rois, La Justice enregistre et marque de sa croix

Le Falsificateur. Certes, je m'imagine

Que l'antique fléau qui ravagea l’Egine

Et frappa d’un seul coup tout un peuple de mort, N’attrista pas les yeux d’un plus horrible sort; Alors que tout chargé d’une vapeur funeste | L’air répandaït au loin la mort avec la peste,

Et que les animaux, jusqu'aux plus petits vers, Tombtrent tous; alors, disent d’antiques vers, Qu’avec des fourmis, Dieu reforma notre espèce *. Tels, au fond de la fosse, à travers l'ombre épaisse, Je voyais par monceaux languir ces fils du Mal : L'un, dans l’obscur sentier, comme un vil animal, S'en allait se traînant; l’autre gisait par terre ;

Là sur le ventre, ici sur le dos de son frère.

Nous allions, pas à pas, sans parler, et tous deux ‘Regardant, écoutant les malades hideux

Qui ne pouvaient lever un membre,

Entre ces âmes,

—Comme un vase sur l’autre exposé près des flanmes—

Dé

pi

| CHANT XXIX. 274 Deux étaient accroupis, l’un sur l’autre appuyés.

De la tête ils n'étaient que lèpre jusqu'aux pieds : Jamais palefrenier que son maître surveille,

Ou que presse l'ennui d’une trop longue veille,

Ne fit voler l’étrille avec l’empressement

De ces infortunés qui, pour soulagement

À la demangeaison qui brle leurs blessures,

De leurs ongles sur eux promenaient les morsures : Et l’ongle en arrachait la gale par lambeaux :

On eût dit une lame écaillant deux barbots,

Ou tout autre poisson à plus larges écaïülles :

— « O toi qui de tes doigts sans repos te démailles,

» Et de qui l’ongle mord comme une dent de fer!

, (Dit mon bon guide à l'un des deux hôtes d'Enfer), » Dis-nous si près de toi quelque Latin soupire :

» Et puisse un jour ton ongle à son œuvre suflire ‘! » — « Latins? nous que tu vois, nous le sommes tous deux, » Nous si défigurés, dit en pleurant l'un d'eux.

» Mais pour m'interroger qui donc es-tu toi-même ? » — Je dois montrer l’Enfer à ce vivant que j'aime. » De degrés en degrés j'y descends avec lui. »

Il dit : le couple alors rompt son commun appui :

Chacun d'eux en tremblant se tourne et m’envisage, Avec d’autres encor qui, de la voix du sage

Frappés par contre-coup, se mirent en émoi.

Mon bon chef tout entier se retourna vers moi,

Me disant : — « Parle-leur, dis ce que tu réclames. » Et, puisqu'il le voulait : — « Que vos noms, dis-je aux âmes, » Ne soient point effacés du cœur de mes pareils!

» Mais qu'ils vivént encor pendant bien des soleils !

» Donc, vos noms, quels sont-ils? Et vous, de quelle ville?

» Parlez : que cette peine humiliante et vile

» Ne vous retienne pas de vous ouvrir un peu. »

— « Moi d’Arezzo, dit l’un : Albert m'a mis au feu’.

» Ce qui causa ma mort n’a pas perdu mon âme.

» Je disais en riant au fils de cet infime,

.» Que je fendrais les airs en toute sûreté.

» Îl avait peu d'esprit, beaucoup de vanité.

.» Ïl fallut lui montrer ma science fatale.

» C'est pour n'avoir pas su faire un autre Dédale

» Que je fus brûlé vif. Mais pour avoir touché

» Au creuse}, le grand Juge, à qui rien n'est caché,

» Envoya l’Alchimiste à la dixième plaine. »

—« Fut-il, dis-je au poète, une race plus vaine ‘

» Que tous ces Siennois? Non : pas même les Francais. » — « Grâce! répondit l’autre à ce que je disais.

» Grâce au moins pour Stricca qui régla sa dépense! . » Grâce pour Nicolas, plus profond qu’on ne pense, » Puisque l'univers doit à ses soins bienfaisans

» L'art d’unir le girofle à la chair des faisans!

» Mais épargne surtout cette pieuse ligue

» De périssables biens si sagement prodigue ;

» Abbagliato, Caccia, d’autres sages encor

» Dont la ruine atteste un beau mépris de l'or...

» Et contre les Siennois sais-tu qui te seconde?

» Tiens : fais que mon regard à ton regard réponde. » Tu verras Capocchio... c'est son ombre du moins. » À fausser les métaux j'ai donné trop de soins :

» Et même je vois mal, où tu sais qu'entre mille

» Je fus de ma nature un singe assez habile. »

L'Eoter. 16

ARGUMENT. — Dans le même circuit, Dante rencontre un faussaire et un faux monnoyeur. On lui montre ensuite la femme de Putiphar. Une rixe s'engage entre Sinon et maître Adam.

Quartd Junon (et combien de maux l'ont révélé!) " Dans le sang de Cadmus poursuivait Semélé, Athamas fut saisi d’une démence telle

Qu'en voyant son épouse et ses fils avec elle

Qui les tenait tous deux par l’une et l’autre main, I cria : — « Des filets ! que je prenne en chemin

» Les jeunes lionceaux et la lionne. » Ensuite

Il avance sa main impie, et dans sa fuite

Prend celui qu'on nommait Léarque, en triomphant Le tourne, sur un roc brise le pauvre enfant... Et la mère éperdue avec l’autre se noie.

Quand le sort eut en bas jeté l’orgueil de Troie, Que la flamme eut réduit en cendres à la fois

Le grand royaume avec le. dernier. de ses rois; Quand Hécube, déjà triste, pauvre, captive,

Vit Polixènes morte, et qu’en suivant la rive,

Elle trouva gisant Polydor son seul bien *

La forcenée alors aboya comme un chien ;

Tant la douleur avait bouleversé son âme !

Mais les fureurs de Thèbe et celles de Pergame Ne poussèrent jamais — non-seulement, je crois, La race des humains, mais les hôtes des bois — Aussi loin que je vis deux ombres pâles, nues, Qui couraient en'mordant les âmes étendues, Comme fait un pourceau de sa bauge échappé.

Par l’un des deux maudits Capocchio fut happé

Juste à ce nœud qui joint le col avec la tête;

Et la dent s’attachait si bien à sa conquête.

Qu'en le tirant à lui, tout à trayers les morts, .

11 lui fit labourer la roche avec son corps. ° L’arétin qui restait tremblaht et sans défense, .

Me dit : —« Ce misérable est Gianni de Florence.

» Il va mordant ainsi toujours — telle.est sa loi. » — «0h! n’attends pas que l’autre ait mis la dent sur toi: » Dis-moi son origine et son nom, m'écriai-je.

»— C'est l'antique Myrrha : c’est l’âme sacrilége ‘

» Qui, hors d’un chaste amour, fit d’un pèreunanmiant, » Et se mit dans ses bras sous un déguisement ;

* Comme l’autre qui court, ét qui, non moins infâme ", » Vendit pour un cheval le salut de son âme :

» Un testament public de sa bouche ést sorti

» Sous le nom emprunté de Buoso Donati. »

Quand les deux furieux eurent passé, ma vue Qu'ils avaient sur eux seuls si long-temps retenue, Sur les autres mal-nés erra, comme il lui plut. J'en vis un façonné dans la forme d'un luth ; Comme s’il eût perdu, juste à partir de l'aine, . La fourche qui soutient notre charpente humaine.

Sous le fardeau du mal qui rompt tous les accords De l'humeur et du:sang, du visage et du corps, L’hydropique écartait l’une de l’autre lèvre,

Comme fait un étique altéré par la fièvre.

— « O vous qui, sans souffrir (et'je ne sais pourquoi), » Venez au sombre bord, dit-il, regardez-moi :

» Voyez de maître Adam et plaignez la misère ‘ :

» Tout ce que j'ai voulu, je l'avais sur la terre.

» Un peu d’eau maintenant : voilà tous mes souhaits.

» J'ai toujours sous les yeux ces ruisseaux purs et frais » Qui, du mont Casentin sillonnant la verdure,

» Dans l’Arno vont tomber avec un doux murmure. » Non en vain : car je sèche à ces rians portraits,

» Bien plus que par le mal qui décharne mes traits. » Le lieu du péché prête à l’austère justice

» Et la source des pleurs et le fouet du supplice.

» C’est près du Casentin, aux murs de Romena,

» Que des faux monnoyeurs le conseil m'entraina :

» C'est là que de saint Jean je simulai l'empreinte.

» J'ai vu le feu sans peur : je l'ai souffert sans plainte : » Mais, pour tenir un jour, sur ces bords douloureux, » Alexandre, Aguinolphe et leur frère avec eux,

» J'oublirais de Branda la limpide fontaine *.

» Déjà, si l'on en croit une voix incertaine,

CHANT XAX. 281 » Si l’on prête l'oreille au furieux Gianni, » L'un des trois dans ce cercle aurait été banni. » Qu'importe? quand mes piedssontcloués dansleur chaine. » Ah! que n'est-il permis seulement à ma haine » D’avancer en cent ans la Jongueur de la main! » Déjà, pour les chercher je serais en chemin; » Bien que ce sol baigné de nos larmes stériles, » Sur moitié de largeur, ait de tour onze milles. » Eux seuls m'ont fait tomber entre de tels voisins : » Ils m'ont excité seuls à‘ battre des florins » Où se mélaient à l'or trois carats d’alliage.. » Je repris brusquement, las de ce verbiage :

— « Qui ces deux malheureux serrés à ton flanc droit, » Qui fument comme un bras mouillé pendant le froid ? — « Dans ce sillon infect, ajouta l’Anathème, » Je les trouvai gisans, quand j'y tombai moi-même. » Ils sont depuis ce jour restés sans mouvement, » Êt resteront, je crois, tels éternellement. » L'une accusa Joseph, trop pur pour qu’on la croie ? : » L'autre fourbe est Sinon, Sinon /e Grec de Troie. » La fièvre qui les brûle exhale ces vapeurs. »

Blessé d’un tel surnom, l’un de ces deux trompeurs

Frappa du poing fermé le flanc de l’hydropique Qui résonna plus fort qu'un tambour. Pour réplique, Adam frappa Sinon au visage, et lui dit:, ....

— «Si mon corps ne peut plusse mouvoir, Grec maudit, » J'ai le bras libre encor.» — «Tu l'avais moins, je pense, » En montant au bûcher qui fut ta récompense :

» Mais il battait, je crois, mieux sur le faux florin. » L'hydropique, à son tour, avec un front d’airain: — « Tu dis vrai cette fois : mais tu.fus moins sincère, » Quand Priam abusé te dit : « Sois notre frère “. »

— « Oui, répliqua Sinon :tous deux noussommes faux : » Toi par des actions, Adam ; moi par des mais.

» Toi par mille florins, moi par un seul mensonge. » — «Un seul! mais dans l'enfer, à lui seul, il te plonge,

» Dit l’âme au ventre enflé : Songe au. cheval de bois; » Sois maudit : l'univers connaît bien tous tes droits. » — « Toi, souffre, dit le Grec, de ta soif inipuissante, » De ce ventre gonflé par une eau croupissante,

» Et qui cache à ta vue... » Adam l’interrompit :

— « Ta langue, vil Sinon, sert bien mal ton dépit.

» Si mes flancs sont plein d’eau, ta tête en feu s allume. » Si je languis de soif, la fièvre te consume. » Le miroir de Narcisse étendu devant toi

» Te verrait à lapper tout aussi prompt que moi. »

J'étais tout absorbé par cette étrange guerre, Quandmon maître medit : —« Vois :ilnes’en faut guère » Que mon courroux n'’éclate;: et tu l'as mérité. » Sentant bien à ces mots qu'il était irrité,

Je me tournai vers lui, mais avec tant de honte

Que je me trouble encor, lorsque je le raconte. Tel, quand il voit en rêve un malheur arriver, L'homme, tout en rêvant, souhaite de rêver,

Pour que le mal souffert avec la nuit s'envole.

Tel, sans trouver à dire une seule parole,

Je voulais m'excuser, et ne me doutais pas ,

Que ma meilleure excuse était mon embarras.

— «Moinsdetrouble expiraitdesfautesbien plusgraves, » Mon fils : de tout chagrin brise donc les entraves : » Souviens-toi seulement si, dans ces tristes lieux,

» De semblables tableaux souillaient encor nos yeux, » Souviens-toi que tu vas à côté de Virgile.

* Se plaire à de tels jeux trahit une âme vile. »

CHANT XXXL

ARGUMENT. — Après avoir traversé les dix circuits qui remplissent le huitième cercle, les poètes parviennent au puits qui en forme le centre. A l’entour sont rangés Nemrod et les Titans. Antée prend les poètes dans sa main, et les dépose au fond da puits, dans

le neuvième cercle.

La langue du poète avait percé mon cœur Et coloré mon front d’une vive rougeur, Puis versé sur la plaie un baume salutaire : - Ainsi le javelot d'Achille et de son péré,

Qui blessait, puis, dit-on, guérissait les blessés.

Déjà tournant le dos aux douloureux fossés,

Et sans dire un seul mot, nous traversions la rive Par où, des dix vallons, au grand puits on arrive. Aux douteuses lueurs qui percent ce séjour

— Moins sombres que la nuit, plus pâles quele jour — Mon regard indécis me devançait à peine.

Mais j'entendis un cor retentir dans la plaine,

Tel que tout autre bruit n'eût paru qu'un vain son; Tel que, contre son cours, remontant l'horizon,

Ma vue en un seul point fut aussitôt tournée.

Le preux Roland, après la fatale journée “* Qui troubla Charlemagne en ses projets dévôts, D'un son moins éclatant fit trembler Roncevaux.

J'avais cru voir dans l'ombre, en relevant ma tête, Plusieurs énormes tours. Je dis donc au poëte :

— «Quelle terre est-ce là? » = Dans cet obscur chemin » Tu veux voir de trop loin, répondit Je Romain,

» Et chaque objet se prête à des images fausses.

» Tu verras, près du puits et plus loin des dix fosses,

CHANT XXXI. 289 » Combien l'éloignement peut abuser nos sens. » Presse-toi doncun peu. » Puis l'Ombre aux doux accens Ajouta, me prenant la main avec tendresse :

=— «Avant d'aller plus loin, pour que le vrai paraisse » Moins étrange à tes yeux, je t'apprends sans détours » Que des géans sont là, mon fils, et non des tours. » Rangés autour du puits, dans la caverne obscure,

+ Léurs grands corps sont cachés des pieds à la ceinture. »

Ainsi, quand le soleil perce de ses rayons

Les vapeurs dont la nuit a couvert nos sillons, L’œil insensiblement retrouve et recompose

La forme, les couleurs qu’il doit à chaque chose : Ainsi, plus je perçais dans l’épaisse vapeur,

Plus l'erreur me fuyait et m'atteignait la peur.

Tel que Montereggio ceint de bastions énormes ”, Le puits était flanqué de ces immenses formes Que Jupiter encor menace, chaque fois

Qu'il tonne. Me voilà près du puits, et je vois

La tête de l’un d’eux s'élever hors de l’antre,

Son grand col, sa poitrine et presque tout son ventre, Et ses bras qui pendaient attachés à ses flancs.

La nature, en cessant de créer des géans,

Sans doute a mérité notre reconnaissance ;

Car elle a privé Mars d’une grande puissance. L’Eléphant, la Baleine, au lieu de l’accuser, Montrent mieux sa sagesse à qui sait tout creuser. L’être méchant et fort est un pouvoir terrible, Sans doute : mais sans âme il n’est pas invincible.

Sa tête me parut d'une telle grosseur

. Qu’au globe de saint Pierre elle eût servi de sœur '; Les autres ossemens s’accordaiïent avec elle.

: Bien qu'il fat à demi plongé sous la margelle,

Un Frison cependant, sur deux autres monté, D’atteindre à ses cheveux eût vainement tenté.

Du front au centre où l’homme attache sa ceinture Trente palmes à peine égalent sa stature :

— « Zabi Raphel Amek Almi mai. » — Ces accens Retentirent soudain mélés de cris perçans :

Tout autre hymne irait mal dans une telle bouche. Mon maître se tourna vers lui : —« Bête farouche, » Pour amuser ta rage et calmer ton courroux,

» Contente-toi du cor dont tu fus si jaloux.

» Cherche autour de ton col le eâble qui l’enchaîne :;

» Sur ta vaste poitrine, aveugle, il tient à peine.

» Îl s'est trahi, me dit le poète à mon tour.

» C'est Nemrod, architecte insensé de la tour ‘,

» Où le monde cessa d’avoir un seu] langage.

» Viens : À quoi servirait de parler davantage ?

» 11 ne comprend personne, et nul ne le comprend. »

Nous fimes donc à gauche uñ détour assez grand; Et nous trouvâmes l’autre, à deux traits d’arbalêtre, Bien plus grand, bien plus fier. À dompter un tel être Quel pouvoir a suffi? Je ne le dirai pas;

Mais une énorme chaîne attachait ses deux bras, L'un ployé sur les reins, l'autre sur la poitrine. Forgée apparemment par une main divine,

Elle prenait au col et cinq fois enlaçait

Tout ce qui du géant, hors du puits, paraissait.

— « Ce Superbe a voulu, me dit FAme que j'aime,

» Se mesurer un jour contre Jupiter même : |

» Tu vois sa récompense. Ephialte est son nom :.

» Ïl fit contre les dieux de grands exploits, dit-on,

» Et ne peut plus mouvoir ce bras jadis agile. »

— « Je voudrais, si cela se peut, dis-je à Virgile,

» Voir par mes propres yeux Briarée aux cent bras ‘. » Mon guide répondit : — « Près d’ici tu verras

» L'énorme Antée : il parle, il est libre, et j'éspère ?

» Qu'il nous déposera dans le dernier repaire.

» Celui que tu veux voir est bien plus loin d'ici.

» Il est chargé de fers, semblable à celui-ci, :

» Ses traits sont seulement plus fiers et plus sauvages. » Le tremblement du sol, dans ses plus grands ravages, Ne secoua jamais une tour aussi fort

Qué ne se secoua le géant. Moi, d’abord,

Je n’avais cru jamais mon heure si prochaine,

Et serais mort de peur... mais j'aperçus sa chaîne.

Nous allâmes plus loin en cotoyant les bords :

Puis Antée apparut : la moitié de son corps Dépassait de vingt pieds le gouffre, sans la tête.

— « O toi, dit au géant le gracieux poète,

» Toi qui pris en un jour cent lions pour ta part,

» Dans la riche contrée où Scipion plus tard

» Moissonna tant de gloire en détruisant Carthage : . » Toi qui contre les dieux eusses pris l’avantage

» —LaTerreaumoinsle croit—si,dansleursgrands combats, » Tes frères avaient eu le secours de ton: bras :

» Dépose-nous en bas. et point d’air de menace!

» En bas, où le Cocyte est serré dans la glace :

‘» Ne nous fais pas aller vers Tiphé.... Celui-ci °

» Peut donner largement ce qu’on desire ici.

» Baisse-toi... Cesse donc de tordre ton visage :

» Il peut rendre à l'honneur ton nom que l’on outrage : »1l vit, et de longs jours éclaireront sés yeux,

» S'il n’est, avant le temps, appelé dans les cieux. » L’autre étendit alors — vite — vers l’Ame sainte Ces deux mains dont Hercule avait senti l’étreinte. Quand mon chef se sentit saisi par le vautour,

ldit : — « Viens : qu'avec moi je te prenne à mon tour » .… Et me serra si bien qu’un seul semblait à prendre. Tel le côté penché de la tour Carisendre

Semble de plus en plus s’abaisser vers le sol, Quand un nuage ailé vient à lui dans son vol.

Tel me parut Antée à moi qui vers la voûte

Le voyais s’abaisser. J’eusse aimé mieux, sans doute, Par tout autre chemin descendre dans l'enfer : Mais, dans l'ombre où Judas pleure avec Lucifer,

I] nous posa tous deux doucement sans rien dire :

Puis il se releva comme un mât de navire. .

CHANT XXXIL

nt

ARGUMENT. — Dans le neuvième cercle sont compris quatre circuits où sont punies quatre espèces du second genre de fraude. Les poètes visitent le premier circuit appelé Giron de Caïn, qui renferme {a Fraude envers ses proches, et le second circuit appelé Giron d’Anténor, qui renferme {a Fraude envers lu patrie. Episode d’Ugolin.

Que n’ai-je le secret d’un vers âpre, heurté, Rude, comme il convient au centre redouté Sur qui de tout son poids la spirale est pressée! J’exprimerais plus pur le suc de ma pensée.

Mais je marche en tremblant avec mes faibles vers. C'est que, mettre au grand jour le fond de l’univers, N'est par une entreprise à livrer au caprice,

Faite pour un enfant au sein de sa nourrice.

Qu'elles aident ma voix celles dont les secours ‘ Aidérent Amphion à relever ses tours!

Et qu’à mes souvenirs ma parole réponde !.….

Mais vous ! vous qui pleurez dans cette mer profonde — Si difficile à peindre — il vaudrait mieux, méchants, Que vous eussiez là-haut brouté l’herbe des champs !

Quand nous fûmes au fond du puits, où l'Anathéme Nous posa sous ses pieds et bien au-dessous même, Vers le grand mur encor mon œil était tourné... Quelqu'un cria : — « Prendsgarde où tu marches, damné! » N'écrase pas le front de ton malheureux frère. »

Je tournai vivement ma vue en sens contraire.

Tout glacé devant moi, sous mes pieds, je crus voir Un grand lac, ou plutôt un immense miroir.

Jamais le Tanaïs, voisin de la grande Ourse ?, Jamais le grand Danube, au plus loin de sa source, D'un voile si massif, l'hiver, ne s’enchaîna.

Les monts de Tambernik et de Pietrapiana *

CHANT XXXIT. 299

Se fussent abimés sur l’infernale glace,

Sans qu’elle eût seulement fait crac à la surface. Et comme la grenouille, à travers ses roseaux, Elève en croassant la tête hors des eaux,

Quand la moisson se mêle aux rêves du village, Tels, livides, plaintifs, partout sur mon passage, La glace enveloppait les damnés dans son lit, Jusqu'au miroir humain où la honte se lit.

Leurs dents s’entrechoquaientcommeles becs des grues ‘. Tous, sous lepoids du froid, penchaient leurstêtes nues ; Et leur bouche grinçante et leurs yeux pleins de pleurs

Disaient éloquemment d'ineffables douleurs.

Autour de moi d'abord je regardai l’espace :

Puis à mes pieds; et là, j'en vis deux sur la glace,

Si rapprochés qu'ensembleils mêlaient leurs cheveux. — « Vous qui semblez unis par de si tristes nœuds, » M'écriai-je : parlez : dites-moi qui vous êtes. » Tous deux péniblement redressèrent leurs têtes. Nous vimes, sous leurs cils humectés un instant,

Se glisser quelques pleurs : mais le froid, en sortant Les retint condensés entre les deux paupières,

Tels que jamais ciment ne serra tant deux pierres.

Pourquoi, par la fureur vaincus, ces malheureux, Comme deux béliers, se heurtèrent entre eux.

Un autre à qui le froid avait rongé l'oreille :

— « D'où vient qu'avec ce soin celui-là nous surveille ? » Me dit-il, en baissant son visage et ses yeux.

» Tu veux savoir les noms de ce couple odieux *?

» Après Albert, ils ont tenu sous leur puissance

» La riante vallée où coule la Bysance : |

» Un seul flanc les porta : cherche dans tout Caïn : » Tu ne trouveras pas un seul hôte, au festin,

» Plus digne de goûter l’infernale gelée :

» Ni ce Focaccia, ni cette ombre isolée °

» Que d’un coup de flamberge Arthur si bien perça » Qu'un rayon de soleil, dit-on, la traversa :

» Ni celle dont la tête intercepte ma vue...

» Si tu naquis Toscan, tu l'as assez connue :

» Sassol Mascheroni fut son nom. Quant au mien,

» Pour que vous n’ayez plus à me demander rien,

» Camiccion’ de ’Pazzi.. nom bien cher à Florence!

» Et j'attends Carlino, pour que Caïn m'encense. »

Je voyais, par milliers, dans un espace étroit,

Ces fronts rendus violets par la rigueur du froid.

CHANT XXXIL. 304 Aussi le souvenir de cette mer glacée

Est et sera toujours horrible à ma pensée.

Et, tout en descendant vers le centre secret

D'où tous les corps pesans s’éloignent à regret, Un froid mortel faisait frissonner tout mon être.

Par hasard, imprudence ou volonté peut-être ’; Sur le front d'un maudit mon pied vint à heurter : — « Pourquoi, s’écria-t-il en pleurant, m'insulter?. » Viens-tu de Mont-Ouvert accroître la vengeance?

» Pourquoime frappes-tu du pied, maudite engeance?» — «Maître, dis-jeau Romain, daigne attendre un moment. » Permets que j'éclaircisse un doute seulement ;

» Et puis, tu presseras ma course obéissante. »

Il s'arrêta. Je dis à l'ombre rugissante,

Dont le courroux encor n'était pas adouci :

— « Ombre, qui donc es-tu pour me maudire ainsi? » — « Et qui donc es-tu, toi, qui vas heurtant sans cesse » Les hôtes d'Anténor, avec tant de rudesse

» Que, fusses-tu vivant, tes coups seraient trop forts.» — « Je suis vivant, repris-je, et puis servir les morts. » Demandes-tu là haut un nom? dis : il me tarde

» D’ajouter ta prière aux notes que je garde. »

—« À défaut du néant, c’est l'oubli que je veux. .

» Ne me tourmente plus, va-t-en : voilà mes vœux.

» Tu flattes mal ici : va flatter chez les hommes. » Je le pris par la nuque : —«1l faut que tu te nommes, » Ou de ton front maudit j'arrache les cheveux. »

— « Ârrache, reprit-il, arrache : je ne veux,

» Dusses-tu me meurtrir mille fois davantage,

» Ni te dire mon nom, ni montrer mon visage. »

Et pendant qu'il baissait la tête en rugissant,

Je le tirais à moi par un effort puissant :

Déjà même à ma main restait plus d’une touffe, Quand un autre cria : — « Quelle chaleur t’étouffe? » À quel diable en as-tu? N’es-tu donc pas content

» Du grincement criard qui nous fatigue tant,

» Sans aboyer ainsi, Bocca ? » Je repris : —« Traître! » Je n'ai donc plus besoin de toi pour te connaître ! » Lä-haut, pour le maudire, on redira ton nom. » — « Va donc, répondit-il : qu’on le répète ou non : » Dis ce que tu voudras : mais tu diras la honte

: » De ceux-là dont la langue à parler est si prompte. » Lui, pleure ici l'argent qu'il recut des Français.

» Sur ce lac où du moins les pécheurs sont au frais, » De Duéra, diras-tu, j'ai vu l’ombre maudite.

» À dire d’autres noms, si même l'on t'invite,

» Regarde près de toi l'âme de Beccara,

» Que de son corps un jour le bourreau sépara.

CHANT XXXIE, | 303 » Jehan de Soldanière est au-delà, je pense, » Avec Tebaldello, ce traître de Faënze, » Dont la nuit a si bien servi la trahison.

» Ganellone plus loin doit borner l’horison. »

Il se tut : je suivis le prince des poètes.

Dans une seule fosse apparurent deux têtes

Dont l’une coiffait l’autre. Et, comme sur du pain

Se jète un mendiant stimulé par la faim,

Le maître avait posé la dent sur son esclave,

Au point où le cerveau dans la nuque s’enclave.

Tel Tidée expirant, par un dernier effort,

Rongea, dit-on, le crâne à Ménalippe mort;

Tel, il allait rongeant du crâne à la cervelle.

— a O toi de qui la haine assez haut se révèle

» Contre ce malheureux que tu manges!.… pourquoi ?... » Dis-le-nous, m'écriai-je, et reçois-en ma foi :

» Si contre ce damné ta haine est légitime,

» Quand je saurai vos noms, quand je saurai son crime, . » Je serai ton vengeur, au retour d'ici-bas,

» Si ma langue au palais ne se dessèche pas. »

CHANT XXXIHIT.

CHANT XXXIIL

ARGUMENT. — Après avoir entendu le récit d’Ugolin, les poètes pénètrent dans le troisième circuit, appelé Giron de Ptolomée, où Dieu punit la Fraude envers les amis et envers les Lienfaiteurs.

Le pécheur souleva — de l'horrible pâture —

Sa bouche, en l’essuyant après la chevelure

Du crâne que derrière il avait tout rongé :

— « Ce que tu veux, dit-il, pour que je sois vengé,

» C'est que je renouvelle un mal sans espérance,

» Qui me brise le cœur d’un surcroît de souffrance,

» Même avant que j'en parle, et rien qu’en y pensant. » Mais si ma voix doit être un germe si puissant

» Qu'il fructifie un jour l’opprobre pour l’infâme

» Que je ronge...Ah! parlons! tumeverras— pauvre âme— » Pleurer tout à la fois et parler. Je ne sais

» Ni ton nom, ni quel art chez nous te donne accès : » À l'entendre, du moins, je te crois de Florence.

» Donc, l’évêque Roger te fut connu, je pense :

» C’est celui-ci : Je fus, moi, le comte Ugolin *.

» Je te dirai pourquoi je suis un tel voisin.

» Que, là-haut, par l'effet de ses secrètes haines,

» J’aie été, me fiant à lui, chargé de chaînes,

» Puis mort; il n'est, je crois, pas besoin d’en parler: » Ce que tu ne sais pas; ce qu'il faut dévoiler ;

» C’est quel fut mon trépas ordonné par un prêtre !..

» Ecoute; et tu sauras s’il m’offensa, le traître.

» Dans la tour de la Faim (qui prit son nom de-moi, » Et qui se fermera sur bien d’autres, je croi), » J'avais, par une fente ouverte à la lumière,

» Vu plusieurs fois la lune achever sa carrière,

CHANT XXXHI. . 309 » Quand un songe montra l’avenir à mes yeux. . » Ce Roger me parut chasser — tout radieux — : » Avec les louveteaux le loup vers.la montagne » Qui de Lucque aux Pisans dérobe la campagne. » Des chiens maigres, dressés, l'escortaient en hurlant, : » Avec les Lanfranchi, les Sismond, les Gualant.….. » Je vis se ralentir, épuisés de fatigue, » Le père.et ses petits... puis, l’implacable ligue : » Parut les déchirer et leur boire le sang. . » Quand je fus éveillé devant le jour naissant, » Mes fils — car tous mes fils partageaient ma misère! — » [ls pleuraïent en dormant; ils appelaient leur père. » Ils demandaient du pain... Tu serais bien cruel, » Si tu ne plains déjà ce cœur tout paternel, » Qu'un songe prophétique avait rempli d’alarmes...

» Si tu ne pleures pas, pour qui donc sont tes larmes?

» Nous étions éveillés : — c'était l'heure où la tour

» S'ouvrait pour nous jeter le pain de chaque jour.

» Chacun de nous tremblait d'interpréter son rêve.

» Du fond du noir cachot soudain un bruit s'élève ;

» La clé tourne... puis rien! Sans faire un mouvement,

» Je jetai sur mes fils un regard sculement. .

» Mais je ne pleuraï pas : mon cœur s'était fait pierre. » Euxpleuraient. Mon Anselme, un belenfant : — « Mon père, » Qu’as-tu? me disait-il : tu me regardes bien. »

» Et sans pleurer encor je ne répondis rien.

» Tel je fus tout le jour, et tel la nuit entière :

» Mais quand l’autre soleil ramena sa lumière,

» Et qu’au faible rayon qui blanchissait nos murs,

» Je retrouvai mes traits dans leurs traits doux et purs,

» Je mordis mes deux mains de douleur et de rage.

» Ils crurent que la faim abattait mon courage :

— « Père, me dirent-ils, en se relevant tous,

» Nous souffrirons bien moins si tu manges de nous ;

» Ces misérables chairs, tu nous les a données ;

» Reprends-les : que nos jours prolongent tes années. »

» Je parus calme alors pour les moins désoler.

» Nous restâmes ce jour'et l'autre sans parler.

» Et tu ne t’ouvris pas, terre, terre inhumaine !

» Le quatrième jour nous éclairait à peine,

» Quand à mes pieds Gaddo tomba tout étendu,

» Disant : — « Mon père, hélas! que ne me secours-tu ?»

» Il mourut. Tu me vois, eh bien! j'ai vu dé. même, » Après le jour suivant, mais avant le sixième,

» Mes trois autres enfans, un par un, tous tomber.

» Êt je me mis, déjà tout aveugle, à ramper,

CHANT XXXHN. 311 » Les cherchant sous mes mains, entre les froides pierres : » Je les appelai morts trois jours, trois nuits entières :

» Ma faim après cela fit plus que mes douleurs *. »

Il dit, roule un œil louche où se sèchent les pleurs, Puis sa dent se reprend dans le crâne du traître,

Et comme un croc de dogue au fond des os pénètre.

Ah! Pise, aux bons fatale et propice aux méchants! Honte du beau pays célèbre par ses chants!

Si tes voisins sont lents à te marquer un terme,

Que Gorgone s’ébranle avec Caprée, et ferme ‘

Les bouches du grand fleuve ! et que, par ce moyen, Soit noyé dans tes murs ton dernier citoyen!

Si le comte Ugolin Hivra ta citadelle,

Quel crime avaient commis ses fils, Thèbes nouvelle ? L’âge de Brigata le faisait innocent :

À peine Ugon naissait…. Qu'’as-tu fait de leur sang? Et ses deux autres fils, qu’en as-tu fait, barbare?

Nous avions traversé la ligne qui sépare ‘

Ce circuit du troisième où les suppliciés

Sont dans leurs langes froids plus rudement liés.

Au lieu d’être en avant sur leur sein abaïssées, Leurs têtes en arrière étaient là renversées.

Là, les pleurs, les pleurs même empêchent de pleurer. Attirés par le froid — qui les force à rentrer — Refoulés vers le cœur, ils doublent sa souffrance. Le premier flot versé s’amasse, se condense,

Et s’attachant aux cils, comme un mur de crystal,

Inonde l'œil éteint sous ce voile infernal.

Bien que l'excès du froid qui glaçait mon visage, De mes sens engourdis m'eût enlevé l'usage, Commeuncorpstropmeurtriquinesent plusles coups, Je crus qu'un léger vent soufflait autour de nous. — « Ce soufile, d'où vient-il? dis-je rempli de crainte ? » Toute vapeur ici n'est-elle pas éteinte? »

Virgile alors : —« Mon fils, encore quelques pas.

» Tes yeux te répondront ; car. à tes yeux, là-bas,

» La source de ce vent paraîtra tout-à-l’heure. »

Et l’un des habitans de la froide demeure

Cria dans ce moment : — « Misérables damnés,

» Qu'au cercle le plus bas Minos a condamnés,

CHANT. XXXIIL. | 313 * Soulevez de mes. yeux la visière fatale.

» Que par mes pleurs au moins ma souffrance s’exhale, » Avant.qu’'à ma paupière ils s'arrêtent glacés!» — « Tu demandes secours, tu souffres : c’est assez : » Dis-moi ton nom, repris-je, et qu’au fond de la glace, * » Si tu n'es soulagé, l'Enfer m'ouvre une place! » — « Je suis frère Albéric (répondit-il soudain) ‘, » Illustré par les fruits d’un funeste jardin 2 » Aussi je cueille ici des dattes pour des pommes. » — «Quoi! déjà mort? luidis-je.Etlui:— «Parmiles hommes, » Qu'est devenu mon corps? je n’en sais rien, vraiment. » Car notre Ptolomée offre cet agrément, » Que dans ses fraîches eaux tombe souvent une âme, » Bien avant qu'Atropos mette un doigt sur sa trame. » Sache, pour que ta main daigne plus volontiers » Ecarter de mes yeux les pleurs vitrifiés, » Sache que quand uneâmeestdans le corps d'un traître » — Comme moi, par-exemple, oucomme toi peut-être — » Un démon les sépare et gouverne le Corps, : » Jusqu’aumomentécritqu'ilcompteaurangdesmorts. » L'âme cependant tombe à la froide citerne... » Là-haut peut-être encore un ange noir gouverne. » Le corps de ce damné qui frissonne après moi.

» Si Gênes t'est connue, il est connu de toi,

» C’est Branca d’Oria : depuis plus d’une année,

» Aux tourmens de ce lac son âme est condamnée. »

— « Tu me trompes, lui dis-je, Albéric, je le voi :

» Car Branca d’Oria n’est pas plus mort que moi ’ :

» Il mange, il boit, il dort, il s'habille, il respire. » Mais l’ombre:— «A Malebranche, aubienheureuxempire » Où bouillonne le poix, Sanche était encor dû ”,

» Que déjà d'Oria dans ce lac descendu

» Avec certain parent complice de son crime,

» Avait laissé son corps au démon qui l'anime.

» Jai dit : toi, maintenant, étends la main en bas,

» Rouvre mes yeux. » — Mais moi je ne les rouvris pas”.

C'est encor les flatter que de trahir les traîtres.

Ah! Génois, les plus faux et les plus vils des êtres! Que n’êtes-vous enfin rayés de l'Univers!

J'ai vu, chez les maudits, l'esprit le plus pervers Que jamais ait peut-être enfanté la Romagne ; Et l’âme d'un des tiens, ô Gêne, est sa compagne. Ses œuvres sont payés. Sous de riches lambris,

Au milieu des festins, des danses ct des ris, Qu'il promène là-haut sa dépouille mortelle!

Son âme baigne en bas dans la glace éternelle.

ARGUMENT. — Quatrième et dernier circuit du neuvième cercle, appelé Giron de Judas, où se punit la Fraude envers Dieu ct envers le Prince. Les deux poètes franchissent le centre de gravité, remontent par l’hémisphère opposé, et revoient enfin la clarté des

étoiles.

— « En vexilla regis prodeunt inferni *,

» Dit mon guide. Aux lueurs de cet éclat terni

» Regarde, et tu verras. » Au loin sur la colline

— Pendantunsombrecrage,ouquandlejour décline —

Tel paraît un moulin que le vent fait mouvoir. Tel aussi m'apparut ce qu’alors je crus voir. Le vent devint plus fort; à l'abri de Virgile

Je me blottis. Le lac n'offrait pas d’autre asile. ‘

Déjà... — Mais quelle voix il faut pour de tels chants! — La glace transparente absorbait les méchants,

Comme un fétu de paille incrusté dans du verre, Submergés sous le poids d’une main plus sévère, Gisans, debout, les pieds en haut, la tête au fond,

D’autres courbés en arc, ou repliés en rond.

Quand je us assez marché pour qu'il plût à mon maître De me montrer enfin, sans voile, le Grand-Traître Dont l'éclat effaça tous les anges du ciel,

Il se mit à l'écart, et d’un ton solennel :

— « Arrête : c’est Dité : c’est ici, dit le Sage,

» Ici qu'il faut s’armer de force et de courage. » Quelle horreur me saisit, quel froid glaça mes sens ! Pour l’exprimer, lecteur, les mots sont impuissans. J'étais — sans être mort comme un hommesans vie. Et si toute lueur d'esprit ne t'est ravie,

Par toi-même et sans moi, lecteur, tu comprendras

Quel état que celui d’être et de n'être pas.

L'Empereur qui commande à l'immense ruine S'élevait sur le lac de toute sa poitrine.

J'égalerais plutôt la taille d’un Titan,

Que le plus haut d'entr'eux un des bras de Satan. Que l’on juge du reste. Et si ce grand coupable

— Autrefois aussi beau qu'à présent effroyable — Leva pourtant les yeux contre son créateur,

Il faut bien que le Mal vienne d’un tel auteur.

Oh! l'étrange merveille à troubler les plus sages, Que cette tête immense avec ses trois visages * | L'un qui nous faisait face a la couleur du sang : Les deux autres profils, aux épaules naissant,

Sur le crâne élevé se confondent ensemble.

Le droit est d’un blanc jaune; et le gauche ressemble À ceux-là que le Nil abreuve de son eau.

Sous chacun d'eux sortaient, dignes d’un tel oiseau, Deux ailes... Maïs jamais nul, je puis bien le dire, Ne vit semblable voile au grand mât d'un navire. Elles étaient sans plume, en cartilages gris,

Comme à peu près les bras de la chauve-souris.

De leurs longs mouvemens s’élançaient dans l’espace Trois vents qui du Cocyte alimentent la glace.

Ses pleurs sur trois mentons par six yeux descendaient, Qui dans des flots d'écume et de sang se perdaient. Chaque bouche,àgrand bruit,commeunlinsousla presse, Broyait entre ses dents une âme pécheresse.

Il en tourmentait donc ainsi trois. Cependant,

Pour celle du milieu c'était peu que la dent,

Auprès de l’ongle tel que de leur robe impure

Les os’ se dépouillaient, à chaque égratignure.

— « Le plus martyrisé, celui-là dont le corps

» Tordu par la douleur paraît seul au dehors,

» C’est, me dit mon ami, Judas l’Iscariote *.

» Des autres, au contraire, en bas la tête flotte.

» Au museau noir Brutus par les pieds est pendu.

» I] se tord sans gémir : l’autre enfin, si membru,

» C'est Cassius : mais viens : déjà la nuit se lève *.

» Il est temps de partir : tout est vu. »

| Donc, l'élève Se mit au cou du maître, ainsi qu'il l'avait dit. Il guetta le moment, et quand l'ange étendit Ses ailes dans les airs, mon intrépide maître

S’attacha fortement aux flancs velus du traître:

CHANT XXXIV, 324 Et descendit ainsi, de flocons en flocons, Entre la toison rude et les épais glaçons.

Quand nous eûmes atteint le point de aotre tâche Où le nœud du fémur à la hanche s'attache, Tournant avec effort ses membres repliés, Mon guide mit sa tête où reposaient ses pieds, Et se reprit aux crins comme un homme qui monte‘. Je crus que je rentrais dans l’Eternelle-Honte. —« Tiens-toi bien : car voici par quelle échelle il faut » Sortir d’un si grand mal et remonter là-haut. » — Il me disait ces mots — épuisé — hors d’haleine — Puis, sortant d’un rocher qui s'entrouvrait à peine,

Il s’assit avec moi; mais lui, plus près du bord.

Ayant levé les yeux, je m'attendais d’abord

À revoir Lucifer tel qu'il était naguère...

Je vis ses pieds en haut... et je laisse au vulgaire

— Trop aveugle pour voir quel point j'avais passé — À juger si je fus moi-même embarrassé.

— « Lève-toi sur tes pieds, me dit le grand Virgile.

» Le but est loin encor, le chemin difficile;

» Et déjà le soleil est au tiers de son cours ‘. »

Nous n’étions pas alors sur des tapis de cours,

L'Enfer. 21

Mais sur un terrain âpre, escarpé, sans lumière. — « Avant de me tirer de la profonde ornière,

» Dis-je à mon protecteur, dès que je fus debout : » Dissipe un doute — encore un seul mot — et c'est tout. » Qu'est devenu le lac? Comment le mauvais ange » A-t-il la tête en bas? Par quelle route étrange

» Le soleil revient-il si vite à l’horizon? »

— « Te crois-tu donc encor, dans ta faible raison,

»x Au-delà de ce centre où, par son crin immonde, » Jai saisi le Grand-Ver qui traverse le monde ‘? » Me dit-il : tu fus là, tant que je gravissais :

» Quand je me retournai, mon fils, tu trayersais

» Le point mystérieux où tendent les corps graves. » Nous voici maintenant parvenus sans entraves,

. » Le plus loin des lieux secs que vous foulez aux pieds", » Et du saint lieu qui vit nos péchés expiés

» Par l’homme qui naquit et qui vécut sans tache. » Le point où maintenant s'achève notre tâche,

» Du cercle de Judas est l’antipode. Ainsi,

» Quand le jour finit là, le jour commence ici :

» Et celui dont le crin nous a servi d'échelle

» Est tel que tu l'as vu, dans sa fosse éternelle.

» C'est ici qu'il tomba du haut des cieux ouverts. » La Terre, qui d'abord couvrait ces vastes mers,

» Dans leur sein se cacha d’épouvante à sa vue, » Et de notre hémisphère agrandit l'étendue.

» Pour fuir l'ange déchu, celle que tu verras,

» Quand de cet antre obscur bientôt tu sortiras, » Laissa peut-être ainsi ce vaste espace vide,

» Et fit surgir son front sur la plaine liquide. »

Ïl est un lieu secret, éloigné de Satan”,

De toute la longueur dont sa tombe s'étend.

L'œil ne l’aperçoit pas : l'oreille le devine,

Au bruit d'un filet d’eau qui serpente et s'incline Dans le creux d’un rocher qu’il ronge en descendant. Par ce sentier caché je montais cependant

Sans songer au repos, oubliant ma fatigue,

Pour revoir ce beau ciel de clartés si prodigue. Nous gravimes long-temps, lui premier, moi second. Une lueur d’abord perea l’antre profond ;

Puis les trésors du ciel apparurent sans voiles.

Nous revimes enfin la clarté des étoiles.

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