XIV VIE
empereur, et Innocent III tenait les clés du Saint-Siége, quand éclata dans les murs de Florence cette querelle des Guelphes et des Gibelins, qui devait ensanglanter l'Italie et mettre en émoi les plus hautes Puissances de l’Europe. Un gentilhomme, nommé Buondelmonte, avait promis d'épouser une fille du sang des Amedei; puis, manquant à sa -parole, il avait donné son nom à une Donati. La famille outragée se réunit, et l’on délibérait depuis longtemps sur les moyens de se venger, quand le jeune Mosca degli Uberti s’écria brusquement : « Cosa fatta capo ha !....» Il est compris. On se sépare, et peu de temps après, Buondelmonte périt assassiné sur une place publique de la ville. Ses amis, ses parens ne tardèrent pas à user de représailles. La terrible Vendetta se propagea comme un violent incendie, et bientôt non seulement Florence, mais toute la Toscane fut divisée en deux camps. On ne vit plus que des Guelphes et des Gibelins : ceux-là pour Buondelmonte, ceux-ci pour les Amedei.
Les coups cependant semblaient s’affaiblir par la perte du sang, quand Frédéric IT, cherchant à se ménager des actitius contre le Pape, se déclara tout à coup pour les Gibelins, alors exilés de leur patrie, et rendit ainsi plus acharnées les luttes des deux factions. Les Guelphes, chassés à leur tour, obtinrent l’appui du Saint-Siége, par cela même qu'ils étaient ennemis de Frédéric. Frédéric fut excommunié, et le sang italien inonda l'Italie.
En 1250, Mainfroy, fils naturel de Frédéric, étouffe son père entre deux matelas, empoisonne son frère Conrad, et par ce double crime arrive à gouverner l'empire et la Sicile. Au bruit de ces attentats, soit que les Gibelins croient voir la main de Dieu appesantie sur leurs protecteurs, soit qu'ils jugent l’occasion favorable pour secouer le joug de l'étranger, toujours est-il que les Guelphes sont rappelés à
DE DANTE ALIGHIERI. xv
Florence; ethientôt les Gibelins les remplacent en exil. It n’y avait pas place sur le sol de la patrie pour ces deux factions à la fois; mais les Gibelins ne font pas attendre long-temps leur vengeance. Les Guelphes, malgré les conseils de Tegghiaïo, se risquent à les attaquer dans le Val-d’Arbia, au pied de Monte-Aperto, où ils s'étaient réunis sous les ordres de Farinata. Pendant le combat, un traître nommé Bocea, coupe la main du porte6étendard de la commune, et les Guelphes prennent la fuite. Telle fut alors lirritation des vainqueurs que, sans la magnanime résistance de Farinata, c'en était fait de Florence. Les Gibelins voulaient la réduire en cendres; ils se contentèrent d’y rentrer avec tout l'appareil du triomphe.
Les Gibelins, pour plaire au peuple qui ne les aimait pas, et concilier cependant ses exigences avec leur propre sûreté, dérogèrent à un antique usage. Au lieu de choisir parmi eux un Podestat, ils en appelérent deux de Bologne : Catalano Catalani et Loderingo degli Andeli, tous deux, en apparence au moins, étrangers aux factions comme ils l'étaient au pays. Florence respira. |
C’est pendant la durée de cette trève que Dante naquit, au mois de maï de Fannée 1265, sous le pontificat de Clément IV. | |
Il était d'une famille noble et ancienne, bien qu’attachée au parti populaire; lui-même fait remonter son origine à ces derniers Romains, soldats de Sylla, qui fandèrent la ville de Florence. Il est certain au moins que son bisaïeul Cacoiaguida avait combattu glorieusement sous l’empereur Conrad. $es ancêtres s’appelaient Ædighieri degli Elisei, et lui-même Durante : Pusage fit de ces deux noms Dante Alighieri, que la postérité a consacrés.
La naissance de Dante fut accueillie avec transport par ses parens; s’il fallait même en croire certaines chro-
avr | VIE niques, Madonna Bella, sa mère, aurait été avertie en songe des hautes destinées réservées à son fils. Il avait un an à peine, quand de nouveaux troubles éclatèrent. Urbain et Clément IV avaient donné à Charles d'Anjou, frère de saint Louis, l'investiture du royaume de Sicile. Mainfroy voulut en vain lutter contre la valeur française ; il fut vaincu partout, et périt à la bataille de Cépérano, abandonné par ses alliés de la Pouille, dans la plaine même où César et Pompée s'étaient disputé l'empire du monde. Conradin, fils de Conrad et petit-fils de Frédéric IT, voulut à son tour prendre les armes des mains de son tuteur. Il fut défait comme lui, et finit par tomber entre les mains du prince Français, qui le fit décapiter sur une place de Rome. | De tels événemens devaient opérer une réaction fatale au parti Gibelin. Les Guelphes ne se décourageaient pas; les deux Podestats, déjà gagnés par eux et jaloux d’ailleurs d’une autorité sans contrôle, s'arment tout à coup à La tête de la multitude, mettent à feu et à sang le quartier du . Gardingo, habité par les Gibelins, et chassent de la ville ceux qu'ils n’ont pas massacrés. Les Guelphes restent, après cette trahison, paisibles maîtres du pouvoir. | L'éducation du jeune Dante se ressentit de cette paix si chèrement achetée. Libres des agitations du dehors, 'ses parens se donnèrent tout entiers à développer les étonnantes dispositions qu'il faisait paraître. Des professeurs de toutes sciences furent placés près de lui. Ser Brunetto Latini, le plus illustre de tous, lui tint lieu du père qu'il avait perdu fort jeune; il a laissé un livre écrit en français et intitulé : le Trésor. Il s’occupait d’astrologie, et son jeune élève dut à ses soins les connaissances astronomiques qu il a semées si heureusement dans son poëme. | Dante avait dix ans à peine, que déjà il fixait l'attention