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se peint lui-même. Aussi Dante ne resta-t-il pas long-temps dans l'ombre. Au premier symptôme d’agitations renaissantes, il se jeta dans le forum, changea sa plume pour une épée, et ses rêveries de la solitude pour le tumuite des camps.
Les Vépres siciliennes avaient sonné. Plus de vingt mille français, touùs, dit-on, moins un, avaient été massacrés : Nicolas III, blessé dans son orgueil par la fierté d'un prince français, avait aveuglément prêté la main à la destruction de ses alliés; et le contre-coup de ce grand massacre devait encore se ressentir jusqu’au sein de Florence. Les Gibelins relevèrent la tête et ne cessèrent de harceler leurs heureux adversaires que pour se faire exterminer enfin dans deux batailles, à Campaldino, sous les muts d’Arezzo. Dante combattit vaïillamment dans ces deux rencontres; et après quelques émotions de peur, comme il l’avoue ingénument lui-même, il prit grand plaisir à ces vicissitudes variées que la guerre traine après elle.
A datër de cette époque, les Guelphes n’eurent plus d’autres ennemis qu’eax-mêmes : bientôt ils allaient se diviser et s’égorger les uns les autres. C’est l’histoire de toutes les factions. Mais pendant que de nouveaux troubles menaçaient sa patrie, et en attendant qu'il en fût la plus noble victime, Dante était abreuvé de chagrins dans sa vie
privée. Cette femme, objet d'une si pure affection, celle qui avait inspiré ses premiers chants, Béatrix mourait à la fleur de l’âge. Les parens du jeune poète, alarmés de sa profonde mélancolie, le contraignaient à chercher des dis- - tractions dans un amour plus heureux, et l’unissaient malgré Jui à une fille de haute naissance nommée Gemma de’Donati. Ce nom semblait porter malheur. Lés Donatf mirent avec leur fille le trouble et le désordre dans la retraite du sage. Gemma, dit Costa, éfwit actridtre et méchante. Elle parut
DE DANTE ALIGHIERI. sis telle du moins à l’époux qui ne l’aimait pas. Après plusieurs années de patience et de résignation, il se sépara d'elle. Et bien qu’elle lui eût donné plusieurs enfans, jl ne voulut plus jamais la revoir.
C'est alors qu’il se jeta plus passionnément dans les affaires publiques. Les méditations de l'étude ne suffsaient plus, ni comme aliment à cette âme ardente, ni comme adoucissement à ses blessures. Il se fit connaître d’abord dans une mission qu'il remplit près de Charles II, roi de Naples : et bientôt il acquit tant de prépondérance parmi ses concitoyens que l'on n'agitait plus une affaire importante saus qu'il eût été consulté. j
Tant de divisions cependant déchiraient la cour de Rome, et la tiare devenait si lourde à porter, que les cardinaux étaient allés l’offrir à un bon hermite nommé Pierre de Moron, qui, certes, dit Bossuet, ne s'attendait guère à un tel honneur. Il en fut, du reste, peu flatté, car il abdiqua bientôt en faveur du cardinal Bénédict Cajetan, qui prit le nom de Boniface VIII Ce grand refus, comme alors on appela cette soudaine abdieation, fit grand bruit et fut jugé diversement. Maïs pendant que Rome criait au scandale et à la lâcheté, Florence laissée sans tuteur se livrait de nouveau à son esprit turbulent. Focaccia, noble de Pistoie, ayant coupé la main à sou neveu et tué un de ses oncles, deux partis s'étaient formés dans cette ville, les Blancs et les Noirs, à limitation des Guelphes et des Gibelins. Les Noirs, chassés d’abord, trouvèrent un asile à Florence, puis des amis, puis des partisans, et par la même raison des adversaires. On s’échauffa de part et d’autre : chaque membre de chaque famille prit parti pour ou contre les exilés. Les guerres civiles se rallumèrent plus ardentes, plus sacriiéges que jamais : car cette fois ce n'étaient plus seulement des citoyens contre des citoyens, des familles contre des.
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familles ; c’étaient des pères contre des fils, des frères contre des frères. La violence et la perfidie prirent la place des lois. Tous les liens de la nature furent rompus comme ceux de la cité : le poignard et le poison firent d’abord ce que l’on n'’osait faire publiquement. Puis les deux étendards se déployèrent, -et Florence baïgna ses pieds dans le saug de ses enfans.
Au milieu de ces désordres, Dante fut élu au Prieurat, en l’an 1300, par le libre suffrage de ses concitoyens. Le Prieurat était une sorte de Sénat ou plutôt un conseil des Six élu alors par le peuple, plus tard par le podestat luimême, qui en était le président et qui représentait le pouvoir exécutif.
C’est sans doute dans des temps de troubles que le nom d’Aonneurs a été donné aux fonctions publiques; car alers il faut une noble ambition pour y aspirer, un grand cou- . rage pour les remplir. Dante en fit l'expérience. Trop éclairé pour ne pas dominer parmi ses égaux, trop fier pour caresser les factions, trop ferme pour ménager les coupables, il devait s’exposer en butte aux intrigues des envieux et aux persécutious des méchans. Son début fut un coup d'éclat; et sou début le perdit.
Charles de Valois, qui, en 1283, avait reçu du pape l’investiture de l’Aragon, comme Charles d'Anjou celle de la Sicile, se trouvait à Rome prêt à marcher contre Frédéric, quand les
Guelphes-Noirs de Florence s’assemblèrent dans l’église de Ja Sainte-Trinité, et résolurent de lui livrer la ville. Le complot fut découvert ; et les Prieurs, saisissant cette occasion d’anéantir deux partis formidables, exilèrent les principaux chefs des Noirs et des Blancs : Corso Donati, homme d'une habileté remarquable, à la tête de ceux-là, et parmi ceux-ci Gorregiano de’Cerchi et Guido Cavalcanti, ami intime de Dante ; mais les Blancs ayant été rappelés plus
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tard, on reprocha cet acte de justice à Dante comme un acte de partialité dont, au reste, il ne pouvait être responsable ; car il avait alors quitté le Prieurat, et s’essayait à l'exil par une ambassade près du Saint-Siége.
- Pendant que Boniface l’amusait par des fêtes et des protestations, l’astucieux pontife écoutait les Noirs et favorisait sous main leurs projets. Il souffrait avec peine l'indépendance de la Républiqne Florentine; et pour reconquérir l'influence que ses prédécesseurs avaient- acquise dans les querelles des Guelphes, il envoya Charles de Valois avec le titre spécieux de médiateur. Mais le prince étendit ses pouvoirs, ou peut-être les comprit bien. Il abattit les Blancs, releva les Noirs, tira de l'argent de tous. Corso Douati, rentré à Florence avec les siens, fait élire podestat une de ses créatures, Cante de’ Gabrielli ; et pendant qu’à l'aide de cet instrument ducile, il frappe d’une main ses ennemis les plus redoutables, de l’autre il caresse le peuple et parvient à enchaîner ce lion qui naguère rugissait contre lui. Il avait surtout à se venger de Dante. Il ameute la populace par l’appât du butin, fait piller les maisons de l’ambassadeur, briser ses meubles, dévaster ses champs : et pour couronner ces attentats, il le fait condamner à l'exil, puis au feu, avec le père de Pétrarque et trente des plus illustres citoyens de Florence.
Dante cependant était à Rome, servant de tout son zèle l’ingrate patrie qui le condamnait au supplice.
Il apprend ce triste retour des choses d’ici-bas et part en toute hâte ; mais à Sienne des amis prudens l’arrêtent : on se rassemble à Arezzo. Quelques Gibelins rejoignent les mécontens; des hommes puissans de Bologne et de Pistoie les appuient. Le légat du pape, on ne sait comment, se trouve mèlé à toutes les réunions. Puis après plus de deux ans passés en pourparlers siériles, en projets avortés, en