‹ L'enfer: satire "dans le goût de Sancy"Chapitre 10 sur 20 · I. Le duc de Sully · texte numérisé non relu

I. Le duc de Sully

rir les gentilshommes et imiter la diligence d'Octavian et d'un Anthoine à pratiquer les vieilles bandes de César. J'estois à l'entrée de ma jeunesse et de mon ambition ; je voyois mon compétiteur plus advancé en aage et en faveur, porté du parentage de Navarre et de Palliance d'Alemaigne, et de cas fortuit de même religion que moy. Cependant le party des catholiques l'emportoit en Bretagne, et, destitué de chef, n*attendoit que le changement d'un de nous deux pour se jetter entre ses bras. Ma mère, demeurant huguenote y en pouvoit retenir beaucoup à sa dévotion; moy me tournant, je tournois tous les catholiques à ma cordelle : ay-je donc eu tort, à votre avis, si à un corps maigre et deffait, ayant deux testes, j'en ay osté une pour l'asseoir sur un corps fort et robuste qui manquoit ? — Voire mais, Monsieur, dis-)e, étoit-ce là le but de votre dessein? — Hélas I rien moins, dit-il; j'ay pris la vérité pour lanterne, et le salut pour mon phare, et si quelque espérance terrienne a advancé mon changement, ce n'a esté que secondairement. C'est le père Cotton qui m'a appris ce terme de théologie. Mais, je vous prie, quelle opinion a-t-on - maintenant des huguenots en France ?>» Je lui dis que tout alloit assez bien pour eux, et qu'il y en avoit tant que, quand Colas auroit dix mille vaches, il n'y en auroit pas as-

sez pour en bailler à chacun une pièce; qu'ils s'estoient très sagement comportés au différend de M. de Bouillon j en ne demandant que la continuation d'une bonne et fidèle paix. « Et que pensent-ils du roi, dit-il? — Ce que font bons subjects de leur maistre^ dis-je; c'est que, ne pouvant être en personne chez eux, il y a commis M. de Rosny pour lieutenant. Dieu gard longtemps le maistre et le vallet, car nous en avons bien [besoin, de l'un pour tenir les grands en bride , et de l'autre pour empêcher que les gens de village ne deviennent trop orgueilleux... — Qu'est-ce du bruit qu'on fit courir icy que Monsieur de Rosny n'estoit pas fort grand ennemi du Pape? — Un bruit de ville, dis-je, car, sans doubte, il sera très ferme huguenot aùssy longtemps qu'il plaira au roy; il ne se soucie de faire aucuns amis. Il ne veut avoir que le roy pour luy, et dit que le paradis est aussy près du Louvre, de Rosny ou de Sully, que du Vatican ou du chasteau Saint-Ange: aussy peut-il bien dire ce que disoit Monsieur d'Epernon à son feu maistre, qu'il ne survivra gueres à son roy, ou, pour le moins, que ses beaux jours seront passez, principalement si la tutelle tombe entre les mains de Monsieur le comte de Soissons.

a II est bien vray qu'ayant receu lettre du pape, et comptant cela entre les plus grands honneurs,

îi luy a faict réponse et mis sur le dos de la lettre! A sa Sainteté; voilà ce dont aucuns babillards l'ont voulu calomnier, ne songeant pas que c'est un style maintenant tout commun, et qui ne pouvoit estre omis sans aigrir un peu les choses, Et certes, tel huguenot s'en est scandalisé, qui a dit plus de mille fois en sa vie, au rencontre de quelque carme ou cordelier : Bonjour, /rater: — Je vous diray, me dit M. de Laval : il fermoit la bouche à tous ses médisants, changeant seulement un mot, et au lieu d'écrire : au St Pere^ mettre : au bien heureux Pere^ ou : à sa heati* tude. Mais quoy» est-il fort bien reconcilié avec M. de Bouillon ? — Monsieur, ils sont corps et âines à la dévotion du roy, et il ne faut pas doubler que, si il leur commande, ils ne deussent manger en mesme escuelle. Mais vous, Monsieur, qui estes ici logé parmi les jesuittes et en un pays où la vérité est si fort découverte, apprenez-moi un peu quel bonheur, quel astre pur et sanctifié a si bien établi la Société aux bonnes grâces du roy? — Vous me demandez belles nouvelles l Ebahissez-vous plustost de ce qu'elle en a esté estrangée un si long temps, veu la sagesse et prévoyance d'un si grand roy. Il savoit combien ce» gens là luy avoient fait du mal , et par là voyoit combien ils luy pouvoient faire du bien. Il les connoissoit pour gens d'esprit , fort complaisans

à celuy qui a le dessus, et surtout maistres à gouverner une populace : ne valoit-il donc pas mieux qull les obligeast par bienfaits, que de laisser de si dangereux ennemis à son iils , veu que le moindre changement leur promettoit quasy un asseuré retour en dépit de toué ceux qui s'y opposeroient? Il connoissoit le service qu'ils rendent à l'Espagnol, et qu*il en pouvoit recevoir autant s'il les obligeoit de mesme. Je ne fus jamais homme d'Etat (combien que j'avoîs assez d'argent pour en acheter) ; mais si ne me pensé-je pas tromper de dire qu'un million n'eust seu bâtir à Paris deux citadelles plus asseurées pour le. service de Monsieur le Dauphin, que leur coUege de Clermont en un bout de la ville, et leur St-Louys en Tautre. Ces deux places , s'accordant avec le Louvre, sut bene placito pontificiSy font un triangle plus merveilleux qu'aucun art ou démonstration de mathématiques sauroit faire.

Eux, pour monstrer avec quelle obeïssance et douceur ils vouloient servir le roy, lui donnèrent incontinent leur Cotton , qui se plie et se manie plus souplement que s*il etoit né en Cypre.

L'humeur de l'homme plut fort au roy, et celle du roy au père Cotton , qui asseura incontinant en chaire que c'estoit chose plus méritoire de payer les impots et gabelles que de soulager la pauvreté des mendiants. Bref, il s'est si bien

maintenu jusqu'ici, qu'il ne va plus à la portion, sinon quand il veut faire diette.

« Il ne reste plus que d'avoir cinquante mille livres de revenu à la Flesche, et l'ouverture de leurs escholes en la rue St Jacques. D'envoyer tant d'argent de la Bastille à la Flesche, le charroy cousteroit trop, et de le prendre des rentes de l'Eglise, ceux qui les tiennent maintenant ne veulent pas encore mourir; toutesfois on leur pourroit bien oster durant leur vie ad majorent gloriam Dei» Pour leur collège de Paris, je ne sçay ce qui en sera : les régents de l'Université n'en seroient pas fort contents ; mais il me semble , sauf l'honneur de leurs chaperons , que ce sont de fort grandes bestes. Geste nouvelleté tireroit un monde d'escoliers en leur ville , qui s'espend maintenant à Rouen, Bourges, la Flesche et autres lieux du ressort des jesuittes. Le collège de Qermont n'en tiendroit pas la moitié, et seroit cause de fournir les autres ; oultre ce (mais je vous prie, dit-il , tenir secret ce que je dirai à cette heure), après une bien petite flamme, on verroit bien de la fumée chez les jesuittes ; ils n'ont pas tant de gens doctes qu'on pense , et principalement en lettres humaines. Au com« mencement leur réputation enseigneroit pour eux et quelque tragédie desjà représentée plus de quinze fois en Lorraine ou en Savoye. Ils feroient

— Secourir un bruit par le moyen de leur séquelle , que leurs régents sont les plus grands espritz de la Compagnie, c'est à dire du monde. Toutes les thèses s*adresseroient à grands seigneurs, et m'asseure que M. de Sully en auroit sa part. Ils convieroient force conseillers à tous leurs actes, mespriseroient tout ce qui se feroit aux autres collèges, trouveroient quatrevingt ou cent escuz pour donner des prix à la St-Luc, loueroient leurs disciples à pleine bouche, et autres petites bagatelles; mais le jour esclairciroit bien tost tous ces brouillards. Je m'asseure qu'on demande au docteur Marius Ambosius * s'il n'est pas suf* usant luy seul pour leur Êiire teste, voire quand bien M. Casaubon se mettroit de leur costé. Il n*y a qu'à craindre qu'ils obtiennent excommunication à Rome contre tous ceux qui seront plus doctes qu'eux. »

Comme il achevoit son propos, survint le capitaine Claude Mathieu, qui nous fit changer de discours. Il me demanda qui j'estois et quelle affaire me menoit en leur collège. Monsieur de Laval print la paroUe et dit qu'il me cognoissoit pour gentilhomme d'honneur et qu'il respondroit pour tous mes desportements ; mais le bonhomme ayant entendu mon nom et

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