‹ L'enfer: satire "dans le goût de Sancy"Chapitre 11 sur 20 · I. Cestoit alors le doyen des professeurs royaux · texte numérisé non relu

I. Cestoit alors le doyen des professeurs royaux

me recognoissant à peu près au visage, m'embrassa très charitablement et me dit, la larme à Toeil, qu'il avoit cogneu fort familièrement mon père, et n'avoit pas tenu à luy de le tirer à la Ligue. « Et certes, dit-il, je n'avois si grand secret dont je ne luy fisse part ; mesme quand je dis à feu monsieur de Guise qu'il avoit trop belle teste pour mourir sans couronne, je ne me peus tenir de le luy dire, et beaucoup de choses semblables, par lesquelles il a peu recognoistre le naturel de nostre société. Â la mienne volonté que je le tinse maintenant icy, je tascherois de luy faire la meilleure chère que nos moyens me permettroient. » Je le remerciay bien fort, disant que j'aymois mieux mon père où il estoit que non pas là. Il me demanda si je n'avois jamais esté en Lorraine. Je lui dis que si. « Et y avez-vous vu le bon père Commelet ? -^ Ce fut, dis-je, le premier homme que j'allai veoir, mais on me dit qu'il estoit empesché à supputer les rentes de l'evesque de Nancy et les prebandes de ses chanoines. De là je Fallay attendre à la court, où il arriva bien tost après pour conjurer les gouttes de monsieur le Cardinal de Lorraine % auquel il promettoît gueri-

I. Frère du dernier duc de Lorraine, Henry, fils de Claude de France.

son entière, oultre paradis, s'il faisoit bastir vostre église de Nancy aussy belle que celle d'où vous avez chassé saint Ânthoine au Pontà-Mousson. Il remonstroit à monsieur le Cardinal que le desseing qu'on prenoit n'estoit un desseing d'abbé, et que la Compagnie meritoit bien de prier Dieu à la grandeur, et en lieu où l'on puisse veoir le nom et les armes de Lorraine. — Certes, certes, dit le capitaine Matthieu, c'est un grand et gros homme de bien que le père Commelet, et digne d'estre bien voulu de tous ceux qui ont le cœur parfaictement françois, comme un des principaux instruments qui a mis la couronne sur la teste de Messieurs de Bourbon ; car, sans luy et deux ou trois aultres, je croy que Henry de Valois seroit encores aujourd'huy plein de vie dans le Louvre. Mais combien y a-t-il que vous le vistes ? — Mon capitaine, dis-je, ce fut au voyage du Roy à Metz, il y a quatre ans. — Bon Dieu, dist-il, ce fut au mesme temps que nous receûmes la nouvelle que notre grande ennemie la Royne Elisabeth d'Angleterre avoit quitté tous ses droits au Roy d'Escosse ; nous ne le pouvions croire, et pour moy, je répétai plusieurs fois ces mots royaux : est-il possible ? Car, à ne mentir point, je n'estimois la messe bannie d'Angleterre que pour la vie de ceste femme, et neantmoins

je l'en vois, à mon advis, plus reculée que jamais; car ce roy icy est trop sage pour estre amusé par des petits contes, comme quand on luy a voulu prouver que la messe se chantoit longtemps devant la passion de nostre Seigneur, et trop sçavant pour estre convaincu par ergotage. Nous serons contraints d'attendre la main de Dieu, qui tournera, s'il lui plaist, son cœur, et luy monstrera que la sagesse de la terre n'est que folie au Ciel. — Guy vraiement^ dis-je, vous y serez contraints, comme je pense; vous ne le pourriez mener par force à la messe, et les embusclies si souvent descouvertes rompent le cœur à ces enragez entrepreneurs contre les Roys. — Ah ! Monsieur, me dit-il, je voy bien de quoy vous parlez, c'est de la dernière trahison descouverte Pan passé contre sa personne et son Estât. Je vous proteste que je n'y estois pas, et peux respondre pour mes confrères que pas un ne s'en fust mêlé s'il eust creu que l'affaire deust être descouverte; ce sont quelques cerveaux légers qui ont logé cette enormité dans leur £suitaisie, de vouloir tuer toute l'Angleterre en une maison, ce qui n'eust pas esté si étrange du temps de la feu Royne: elle estoit excommu* niée par le Pape, ses subjcicts délivrez de soa obéissance, et une couronne de martyr à l'encan à Rome À qui la voudroit tuer ; mesme le pria*

cipal des nostres en ce pays là avoit en main deux bulles, Tune adressée à la noblesse, Tautre au reste du pays, pour déclarer qu'ils pouvoient choisir quelque bon Roy catholique après la mort de cette masle-femme, sans avoir égard à la proximité du sang, et un droit que les descendants de Henry septième pourroient prétendre; mais, ô malheur 1 Ton entendit plus tost crier : Vive le Roy! Que Dieu ait Vâme de la Royne ! Cela contraignit le bon homme de bru* 1er ses patentes. Les zélateurs, neantmoings, poursuivirent Tentreprise contre la maison des Estats, commencée sous Elisabeth et dernièrement descouverte à leur grand regret. — Ouy»

mais, mon capitaine, que vovdoit faire le père Parson, qui, desjà party de Rome, prenoit la routte d'Angleterre, quand nouvelles lui vindrent que toute ceste belle mine estoit éventée?» Ma demande fît un peu songer le capitaine, qui, comme homme fort lettré, eut son recours aux histoires anciennes. « Et n'avez-vous jamais leu, dit-il, que Caton n'approuvoit pas la proscription faite contre Ptolemée, roy de Chypre, et toutesfois, voyant que c'estoit un mal irrémédiable, il print la charge de Texecuter luymeme, pour manier le plus justement que £Eiire se pourroit ceste injustice ? De mesme, Parson taschoit de se trouver en ceste isle-là un peu

après la deffaicte pour assoupir les troubles, chastier tant les protestans que les prestres se-> culiersi et gaigner à ce coup-là le chappeau rouge et catholique. Mais avez-vous esté en Angleterre? — Ma foy, je n'y fus oncques, et ne me plains de la fortune que pour ne m'avoir donné la commodité de veoir ce grand roy, estimé par tout le miracle du temps présent et le miroir des siècles à venir. Mais, je vous prie. Monsieur, puis que je suis tout nouvellement porté en. ce pays» enseignez-moy où je pourray trouver ces traistres qui Tout voulu faire sauter au Ciel devant ses jours. J*ay grand' envie de les veoir. — Je ne yous conseille pas d'aller en leur quartier^ dit le capitaine, car le chemin est fort mauvais et dangereux, pour des petites fosses soubz terre qu'on ne veoid pas bonnement tant qu'on est dedans ; toutefois nous en parlerons après, maintenant faites-nous l'honneur de pren-> dre part de nostre petite portion, j'ay entendu la cloche qui nous appelle à souper. » Je faisois quelque difficulté d'aller manger avec les morts ; mais monsieur de Laval m'assura que les jesuittes se traictoient assez bien. Cela, avec une grande curiosité, et puis que je ne cognoissois point d'hostellene en ce pays-là, me fit accorder à leur requeste. Ils me mènent en une grande salle toute tapissée de force Rfiquiescant

et De profundis, mais où il n*y avoit pas beaucoup de Fidelium. Les tables estoient mises à l'entour de la salle, et commencea-t-on le service un peu plus solennellement que de coustume, à mon advis, pour faire quelque chose en Fhonncur de leur nouvel hoste. Ce que je trouvay le plus estrange fut que Ton servoit chacun des viandes qu'il aimoit plus durant sa vie. Il y en eut sept ou huict qui eurent pour leur plat des cfaappeaux de cardinal en peinture ; d'autres les bonnes grâces des Princes, des grands desseings et changements d*Estats, tout cela par escrit. Aux uns on apporta la confession des dames-, aux autres les nouvelles des mesnages particuliers, et combien de fois le mari avoit baisé sa femme le vendredy ou en caresme. A beaucoup on donnoit des promesses de jeunes hommes qui venoient de se rendre de la société incontinant qu'ilz avoient achevé leurs estudes, aux despens de leurs parens. Les plus simples avoient quelques épigrammes de leurs feus escholliersy et une couronne d'or-clinquant pour la teste de l'empereur d'Orient de la Réthorique. Il y avoit mille autres petites viandes de vent, qui ne servent qu'à nourrir les esprits. Pour moy, je craignois fort qu'on ne m'apportast mon souper de la mesme cuisine ; mais ils sont gens trop accorts pour mescontenter leurs

amys. On m'apporta un bon oison, qui venoit de la table de monsieur le Cardinal de Sourdis, et m*asseura-t-on qu'il y avoît grand' indulgence d'en manger pour la saincteté du bon seigneur et de madame sa mère.

Il y avoit une chaire au bout de la salle, levée sur quatre pilliers, et un pulpitre dessus, où repo« soient trois ou quatre gros livres servant pour la lecture qui se faict durant le repas. Le capitaine Mathieu commanda à un jeune homme de poursuivre la lecture du disner; c*estoitd*un livre très docte composé par Monsieur le Connestable. La première partie traittoit de la chasteté de la marquise de Noirmoutier, et l'autre estoit de la vie et gestes de Monsieur de La Varenne, là où il loûoit extrêmement sa fidélité, sa bonté , ses services, sa saincteté et surtout ses lucubrations nocturnes, le priant de veoir au reste la comtesse de Chemillé, qui est fort souvent en son gouvernement d'Angers, et la solliciter de quitter au diable tous les procès qu'elle intente contre luy; qu'aussy bien il a assez d'autres dettes à payer, et qu'elle mesme n'est pas fort grande cousine avec le premier président; qu'un bon mariage entre leurs enfans, faict en face de nostre mère saincte Eglise, sera plus agréable à Dieu que toutes ces riotes et disputes pour un peu de bien de ce monde. G'esloit sur ce poinct qu'il s'esten-

doit le plus , qu'on debvoit préférer la charité à l'argent, que nous n*estions pas mis en ce monde pour y demeurer tousjours, et que la France avoit besoin de ce bon ephore Agesilaus, qui voulut charitablement conserver ses terres à ses enfans; mais quant aux cedules et obligations, semences de toutes querelles, il ayda à les brus- 1er toutes au marché de Sparthe, protestant n'avoir jamais veu si joly feu que cestuy-là, ny qui nettoyast mieux les corruptions de Tair.

Apres cela, notre lecteur changea de livre et nous donna pour dessert la conversion du Sophy de Perse par un de la Société, et autres nouvelles orientales.

Les tables levées, il estoit un peu trop tard pour se promener parmi l'Enfer, et m'avertit-on que les diables detroussoient bien souvent ceux qui estoient esgarez du grand chemin, mais que j'eusse patience jusques au lendemain, et que, leur méditation achevée à cinq heures un quart du matin, on me donneroit un de la Compagnie qui me guideroit partout, et me feroit un commentaire bien solide sur le sixiesme de l'Eneïde; que pour ceste nuict-là je pourrois coucher en la chambre de Monsieur de Laval. Cela me contenta assez, car aussy bien avois-je besoing de repos après une si longue corvée. Cest honneste seigneur me feit Thonneur de m'offrir la moictié

de son lict ; mais il estoit si dur et si estroict que î'aymay mieux coucher dans mon manteau; l'air de ce pays-là n'est pas bien froid , qui me causa une nuict assez gracieuse, selon ma mésaventure» hormis que le monde ne passa pas moins qu'il avoit fait tout le jour, ce qui interrompit deux ou trois fois mon sommeil. Le lendemain , lors que le jour commencea à poindre, j'esveille Monsieur de Laval, qui dormoit bien fort, et le prie de me faire vitement donner quelque guide pour me mener par tout, à cause que j'avois grand desîr de retourner souper chez moy en la rue St Honoré. « Prenez, dit-il » quelque préservatif devant que vous promener, car il y a icy des lieux fort infects de puanteur, principallement au quartier des hommes et femmes fardez, qui, estans eschauffez, sentent tout de mesme comme quatre ou cinq potages faits de quelques jours auparavant, et meslez ensemble pour donner à quelques pauvres Irlandois» On attend là Monsieur de Chanvalon, Monsieur de Vilbon et quelques autres; mais je pense enfin que on augmentera tellement ceste senteur, que le farcin en prendra à tous les chevaux qui passeront à dix lieiies à la ronde.» Je le creus, et pris de la conserve de roses, et un peu de satyrion, pour mes reins, carj^avois envie de faire une bonne traitte, et ne me point espargner à courir tout l'Enfer. Ma guide

estant preste, qui estoit un jesuitte que j'avois cognu à Rome, nous sortons ensemble et passons le posteau où estoit lié le diable du père Cotton.

Je priay ce bon jesuitte de me mener où Ton faisoit justice des sept péchez mortelz, sçachant bien que j'y trouverois beaucoup de mes parens et amis. Ce n'est pas mon dessein de nommer personne, de peur de*scandale public, mais les premiers que je trouvay entre les bons yvrongnes et gens de bonne chère furent le feu Comte Charles de Mansfeld , le feu Comte de Salme , Monsieur de Bassom pierre et Monsieur de Haussonville, qui contoit à Monsieur de Schomberg, sergent major de ceste troupe, comment il avoit eschappé la fureur de St Barthélémy, quand le bon sainct escorcha tant de gens pour venger sa peau, qu'il disoit qu'on luy avoit voulu oster. Il y avoit grand nombre de Suisses et d'AUemans,* mais je ne m'arresteray qu'à gens de ma cognoissance. Le baron de Haussonville me cogneut, et me demanda incontinant nouvelles de son filz. « Monsieur, luy dis-je, c'est un galland gentilhomme , et si accomply que je croy que pas un de ses enfans ne lui ressemblera. » Chacun me demanda quelque petite nouvelle. Je respondis le mieux qu'il me fut possible; mais surtout je prenois garde à la manière de leur supplice, qui estoit tel : ils étoient tous à table, le bonnet de

— 4» — nuict en teste et un pot de chambre entre les jambes, la table couverte de jambons de Mayance, endoûilles, saucissons, cervelats^ langues de bœuf, et autres viandes de caresme; au milieu de ces viandes estoit feu monsieur le marquis de Pisani, tout debout sur la table , comme la pyramide à Rome , et estoit deffendu à toute la troupe de boire plus souvent que luy. Le bon seigneur me cogneut et me salua fort courtoisement, et alors tout le monde le pria de boire à mes bonnes grâces , ce qu*à peine il accorda , car il n'y avoit que sept mois qu'il n'avoit beu. Toutesfois la courtoisie luy fit forcer les reigles de sa diette , et beut, sans mentir, de beaucoup meilleure grâce que la marquise sa vefve deffuncte ne faisoit. Chacun se mit à boire de mesme. Jamais tels cris de joye pour la venue du Roy que pour la mienne, jamais telle consolation en Enfer. Le marquis s'enquiert de la santé de sa fille, gendre % et de monsieur et madame de Rambouillet. Je luy en dis, à la bonne foy, ce que j'en sçavois. Il me tardoit bien que je partisse de là, car j'avois encor beaucoup de choses à veoir. Chacun me donne un petit message à faire; entre autres, monsieur de Bassompierre me pria d'adviser monsieur de St-Luc que le jeu et la pierre

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