I. C'estoit uQ partisaat du sel
par ses substituts ceste année sur le party. Il me chargea aussy de quelque message secret pour luy porter, touchant quelque restitution, et luy en donnoyt conseil en amy, comme homme maintenant expert aux affaires d'Enfer. Je devisay quelque temps avec luy et Tinduisis à confesser que tant de receveurs de tailles, de décimes, de gabelles, tant de trésoriers de France, maistres et auditeurs des comptes, et tout ce tas de financiers, ne sont que sangsues qui s'emplissent du sang et se baignent aux larmes du peuple. « Je ne dis pas qu'il n'en faille avoir, ce disoit-il, et qu'ils ne soient maux nécessaires comme on dit des femmes; mais à quel propos un tel nombre, sinon pour ronger l'or du Roy, et, en mauvais alchimistes, le tourner en argent ? Il ne faut que se mesler deux ans des finances pour achepter des seigneuries, fourrer sa robbe de marthes et donner un carrosse de velours à madame. Le peuple ne se doibt pas mescontenter d'enrichir son Roy, mais se peut plaindre justement dequoy on oste le pain de ses enfans pour nourrir les chiens de ces messieurs , qu'on vend leurs lictz pour coucher plus mollement les palefreniers et valetz de cuisine de leurs bourreaux. Le bon Roy ne sçait pas les pauvretez de son royaume, il y remedieroit bien-tost s'il en estoit adverty. Peut-estre que monsieur de Sully,
homme d'esprit, prompt et retenant, trouvera ceste invention pour remplir les coffres que le siège de Sedan a vuidez, de faire happer ces galans, et, comme on faisoit à Athènes, leur faire confesser par quel moyen ilz sont devenuz si riches, oultre la portée de leurs gaiges et patrimoines. Je m^asseure qu'il n'y a si pauvre villageois qui n'engageast ses outils pour achepter des cordes à les pendre. Le Roy en tireroit la confiscation, monsieur de Sully la louange, le peuple le soulagement. On retrancheroit la moitié ou plus de tous les Estats, et autant de la judicature, et alors tout se porteroit bien. On laisseroit en Tadministration des Estats les plus gens de bien, on leur donneroit moyen honneste de s'enrichir. Le peuple ne seroit point foulé de donner autant d'argent , je ne dis pas qu'il faict maintenant, mais que le roy reçoit tant d'eux que de sa vente des Estats, qu'on supprimeroit, et ne verroit-on pas tant de terres en friches, tant de parroisses désolées, tant de pauvres gens contraincts de gaigner la mort par leurs larrecins, ne pouvant gaigner leur vie et celle de leur famille en travaillant ; et ne leveroit-on plus, au nom du Roy, de tailles sur les pauvres laboureurs, comme si le Roy estoit seigneur propriétaire de toutes les terres en particulier de France, ce qui se veoid maintenant en
beaucoup de meilleures et plus grasses provinces de ce royaume. » Je fus bien estonné de Tentendre parler si cruëment de son mestien < Hé l monsieur ) dis-je, pensez-vous que ce soit plus grande justice de contraindre un pauvre homme de trop saler son pot que de donner à dîner à un sergent ou deux escuz à un receveur pour avoir un respit de quinze jours ? — Le tout ne vault rien, me dit-il ; je parle contre moy-roesmes le premier, et ne trouvez pas estrange si je me fasche contre Tespine qui m'a picqué. Je parle aussy pour le salut de mes confrères : si on les pendoit, ils feroient pénitence en Tautre monde et iroient ici proche aux Champs Elizeens. Âussy bien y a-t-il assez de places vacantes pour ceux qui y pourront passer. — Or sus, monsieur»
quelle pénitence endurez-vous ici? — Hélas! ne le voyez-vous pas bien ? Premièrement, on confisque tous nos biens dès que nous venons icy, et tant de peine et tant de soing que nous pensions avoir pris au monde , nous n'en sommes pas plus riches que d'un linceul , et , au lieu du bon traictement que nous nous faisions, ou pour le moins que nous nous pouvions Êdre, on nous laisse icy, faulte de chemises blanches, en telle misère que nous tombons en peu de temps en une infection très-vilaine. Croyez-vous bien que mesme tout mon sel ne m'a peu empescher de
pourrir? — Voilà grande pitié, lui dis-je. Mais qui sont ceux-là auprès de vous qui monstrent bien à leur mine qu'ilz endurent beaucoup , et neantmoins ne s'en plaignent pas? — Ah! dit-il, ce sont les advocats , qui pillent et rançonnent tout le monde, et, comme vous voyez, n*ont maintenant pas la consolation de plaindre leur malheur, car on leur coupe à tous les langues parjures par lesquelles ils ont autres fois juré de ne plaider jamais cause qu'ilz cognoissent estre injuste et mal fondée. »
Je consideray bien le tout et en escrivis une partie en mes tablettes. Je me fiay du reste à ma mémoire, et ayant promis quelque pèlerinage à ces pauvres âmes, et admonestées de ne plus desrober, je me partis de ce pays-là, et entray en une maison assez proche, où escoient Messieurs des Cours de Parlement et Juges Presidiaux, et y en avoit beaucoup d'entre eux qui avoient les robbes toutes rouges, les autres n*estoient semées que de flammes, les autres tout de noir, selon que chacun le méritoit. Les Presidens Durandy et Brisson estoient assis teste à teste, et parloient des affaires d'une populace mutinée, et combien c'est chose hazardeuse de tomber entre les mains de gens séditieux \ Les