I. C'est M. de Chevreuse
s'amusera pas à rompre la paix sur un si maigre suject, si ce n'est pour la liberté de l'Eglise et remettre Cambray entre les mains de son Archevesque. « Ma foy, dit-il, je voudrois qu'il le feit, je participerois à l'honneur, car si je ne l'eusse pas perdue, il n'auroit pas maintenant l'occasion de la regaigner. Et pleust à Dieu, pour l'amour du Roy, qu'il y eust un Espaignol pour gouverner dedans qui eust toutes mes qualitez. Mais, où allez-vous maintenant? — Chez la feu Royne-mere, dis-je, pour luy faire la révérence. — Je vous tiendray compagnie, me dit le sieur de Baummes, car j'ay un mot à dire à Monsieur de La Trimoûille, qui est allé en ces quartiers-là. » Nous prismes congé de Monsieur de Balagny et fismes si bonne expédition qu'en peu d^heures nous nous trouvasmes où nous allions. Cestoit un grand logis fort percé à jour, et pourtant extrêmement chaud en esté. Je vis feu Madame, sœur du Roy, qui disnoit à une fenestre avec feu Monsieur de Maslay, grand-maistre de Lorraine, que j'entendis. Il luy contoit des pârticularitez d'Amiens. J'approche et salue tres-humblement ceste Princesse y qui ne me put faire bon visage, car elle l'avoit bien mauvais et n'estoit
nullement Si me fit-elle la plus joyeuse
chère qu*elle put et me demanda nouvelle de
Monsieur le Duc de Bar. « Je l'ay bien ouy dire », dit-elle, et puis me dit en Toreille : « Mais venez ça. Seront-ce les pourceaux, ou les vaches, qui feront la bien venue à leur Princesse? »
J'entendis bien ce qu'elle vouloit dire, qui me fit un peu sourire. Elle reprint la paroUe, et me dit que, si elle estimoit la prière des saints vallable, elle ne cesseroit de prier Dieu pour ceste maison de Lorraine, et qu'à vray dire elle n'avoit jamais cogneu meilleurs Princes, ny plus obeissans subjectz, qu'en ceste maison, voire ny meilleur pays pour son entendue, et que rien ne Pempeschoit d'estre un pays de délices, que les debtes et reliquats de la fîebvre quarte que la Ligue a donnés à la Lorraine.
« Mais parlons maintenant du Roy mon frère :
comme se porte-t-il ? Monsieur le Dauphin est-il tousjours aussy opiniastre qu*il estoit ? Madame de Verneiiil est-elle en cour? Y a-t-il quelque enfant? »
Je luy contay tout ce que je sçavois , et, pour luy faire souvenir du temps passé, luy parlay de monsieur le comte de Soissons; mesmes, eslargissant un peu ma conscience, dis qu'il luy baisoit très humblement les mains, et qu'au reste sa lignée augmentoit fort heureusement. Ne sçavoit-on pas si le mesme bonheur adviendroit à monsieur le prince de Conty. a II n'y a point
de dôubte à cela, me dit-eUe, car je fus dernièrement me promener aux Champs Elysiens, où sont toutes les âmes qui doibvent aller au monde jusques au jour du Jugement. Là j'en vis un grand nombre qui sont promis à nostre royale maison, et entre autres trois ou quatre qui sont apprestez pour monsieur le prince de Conty.
Dieu le bénie et toute sa génération. » Elle estoit près de disner, et , comme les princes sont plus humbles en ce pays-là qu'en cestuy-cy, elle me fist demeurer avec elle et mesmes mon jesuitte, non sans quelque petite gausserie dessus
sa Son disner fut d'un livre de Kernel, où
il monstre les signes de grossesse et I > riinladies Je la matrice, et pour son dessert la veiie de la :o-^:ture, à l'entour de laquelle estoit escrit : Cui'.ierine de Bourbon, Royne de Navarre* Je ne pris pas beaucoup garde à ce que mangea mon
jesuitte,touteffoijje croyquece fut Pour
moy, je fus servy d'une bonne escuelle de lentilles, apprestées avec de Thuile d'olif, justement comme on lés mange en Bearn. Geste bonne princesse me dit que j'en mangeasse hardiment, qu'elle les avoit autrefois fort aimées, et donneroit bien grande chose pour en pouvoir encore manger. L'après disnée, je prins congé d'elle et vins en la chambre de la feu Royne-mere. J'attendis quelque temps à sa porte qui estoit barrica-
dée, car elle se confessoît à monsieur le cardinal de Lorraine. La confession achevée, j'entre dedans et la salue comme meritoit une dame qui ayoit esté autrefïbis si grande, et qui est encores maintenant si fameuse. Je luy dis comme de moy-mesme tout ce que le président de Thou m'avoit embousché, dont elle feit semblant d'estre fort contente, mais je craignois fort quelque dissimulation italienne. Je n'avois pas esté un demy quart d'heure en sa chambre, quand le diable courtisan de qui j'avois mon passeport y arriva. Je fus extrêmement aise de le veoir, espérant qu*à son premier voyage il me rameneroit au monde. La bonne dame luy fît merveilleusement bonne chère et luy demanda des nouvelles. <K Madame, dit-il, je me suis hasté exprès pour vous en apporter ; je ne sçay si elles vous seront fort agréables. — Jésus I dit-elle, et que peut-ce estre ? A-t-on point encore tenu les Estats à Blois? » Le diable développe un papier qu'il avoit serré dans son mouchoir et luy présente ; c'estoit la coppie du testament de la royne Marguerite, par où elle institue monsieur le Dauphin son héritier. « Ah 1 dit la Royne-mere, elle eust esté plus sage si elle eust quitté les champs, si elle eust quitté les vallons et les montaignes où elle s'est renfermée un si long temps, se tenant en sa maison, et n*eust eu autre
soing que de faire elle-mesmes un Dauphin qui luy eust succédé sans testament. Mais, par la mercy Dieu, encore ne suis-je pas satisfaitte de ce desmariement, et j*en puis parler plus librement maintenant que je suis morte et qu'il n'y a si grande force en France qui me puisse envoyer achever mes jours en Italie. Quant à ma fille, je sçay qu'elle a préféré une asseurance à une sotte opiniastreté, et a bien fait en cela; mais moy qui n'ay rien à craindre, je dois pourvoir à ses affaires, et pense avoir trouvé un expédient trèssubtil en est aussy bien en vie maintenant
qu'il estoit il y a six cens septante ans. » Alors elle
envoya quérir le feu , son oncle, par ,
qui Talla trouver tout sur le champ et Tamena avec luy. Le bonhomme n'estoit plus pape, mais s'appelloit ex-pape et avoit grande voix au chapitre d'Enfer pour son ancienne dignité. Sa niepce luy ayant faict une grande et longue plainte, le pria de luy donner advis sur ce faict, et mesme d'en escrire à ses amis à Rome; mais le ^vénérable vieillard, voyant que ceste femme, oubliant toute ancienne dissimulation, se laissoit transporter à une passion descouverte, la pria de laisser un peu rasseoir ce sang plus bouillant qu'il n'estoit convenable à un aage si décrépit , et, pour en venir à bout , commence à rembarer ceste violence par des raisons merveilleusement
fortes et apparentes, a Ma niepce, ma mie, dit-il, si je n'eusse pas espluché de si près les mariages des grands, je n'eusse pas perdu le denier de en Angleterre; mais, pour vouloir
faire trop du juste et ne point irriter Tempereur Charles -le -Quint, j'ay faict une plus grande playe à mes successeurs , que pour pouvoir çstre recompensée par toutes les bulles que on envoyé en Perse et en Japon. Je vous prie, laissons les choses comme elles sont. C'est nostre bonne parente qui est royne de France. Dieu la garde de mal et luy donne la grâce
de heureusement la fleur de lis sur sa teste
et sur celle de ses enfans. Je ne fus jamais fort bon François, comme je monstray bien quand je vous envoyay en ce pays-là , mais j'oseray asseurer qu'il n'y a ny bon François ny bon catholique qui ne prie pour la prospérité et stabilité du très-auguste mariage du Roy et de la Royne. L'Église y a passé. Allez à Genève, si vous ne vous contentez, et encor, sur mon Dieu, on ne vous recevra pas; et si vous voulez disputer ce faict, le meilleur est de vous tenir en £nfer. Laissez vostre bonne fille aller aux prisons, aux hospitaux, racheter tous noz péchez et les siens, et remercier Dieu de ce que Fernel vous fît des enfans : car autrement vous eussiez peut estre esté empQschée à parler
pour vous et non pas pour vostre fille. Mais, si vous me croyez, vous luy escrirez une lettre de consolation, et luy louerez sa resolution d'estre allée à Paris, bonne, sur ma foy, et vertueuse , nonobstant toutes les moqueries qu'on en faict. » La Royne-mere eut beaucoup de peine de s'accorder à cecy, mais à cause que la force n'estoit pas pour elle, elle fit joug et se contenta d'escrire une lettre à la Royne Marguerite. Le Diable lieutenant de monsieur
de la Varenne, en fut le porteur, et moy j'en pris vistement une coppie, ce pendant qu'on cerchoit de la cire pour la cacheter. Elle estoit escrite en ces propres termes ;
« Ma fille, j'ay receu nouvelles de vostre voyage « de Paris, et tout présentement de vostre tes- « tament.
a Esjouïssez-vous, ma fille, et vous souvenez « que vos triomphes surpassent tous ceux des a plus grands capitaines de l'Europe, vous trioma phez de l'honneur, le mesprisant; de l'Espai-^ K gne, ayant conquis Madrid; et de la genero- « site, n'en tenant compte. Vous voyez les faveurs « que pieu vous a fait, ayant permis qu'un « chartier aye conduit vostre nepveu le comte « d'Auvergne à la Bastille, que vous soyez de- « meurée sœur de roy après la mort de tous vos;
« frères, et que tousjours une couronne suspen- « due en Tair couvre de son ombre vostre teste, « pour vous continuer le très-auguste nom de « royne. Les diables trouvent icy bas que Tlna faute et son mary ne sont aucunement con- « tents de vostre testament, et que cela leur a oste beaucoup de prétentions, tant en Bre- « taigne qu'autre part. Ne vous en souciez; Jufv piter vostre frère a autant de crédit en paraa dis et à Rome qu'eux, et puis la loy de grâce a est venue, on tient maintenant plus de compte « des chrestiens que des juifs. Pour messieurs « de Lorraine, qui pourroient prétendre à vos- « tre héritage, je m'asseure qu'ilz s'accommode- « ront à tout ce que vous voudrez. Chauvelon « est le sûr intendant de leurs affaires, vous a Tavez autrefFois trouvé si doux, que ce seroit « grand pesché si vous en attendiez quelque a amertume. Adieu^ ma fille. »
Le diable me donna la copie de ceste lettre, que j*ay gardée fort soigneusement, et voyant que ceste dame estoit toute transportée de colère, je ne me tins pas bien longtemps avec elle, car aussy bien il y faisoit fort chaud, et après un très humble à Dieu, jadisenToreille à ce diable qui est poste d'Enfer que j'avois encore beaucoup de choses à veoir là bas; touteffois, s'il es-
toit si pressé que de retourner ce jour mesme au monde, je laisserois à veoir le reste pour une autre fois, et qu'il falloit nécessairement que je retournasse avec luy. Il me dit que pour Tamour de moy il demeureroit là jusques au lendemain, qu'il coucheroit chez les jesuittes pour apprendre quelques nouvelles, et que si j'y retournois pour les neuf heures du matin nous irions à Paris ensemble. Je le remerciay bien humblement, et, pour ne point perdre si belle occasion, prie mon jesuitte de me mener vistement ez lieux les plus signalez d'Enfer. La cour de Pluton n'estoit pas fort loing, ce qui nous donna occasion de la veoir devant tout autre lieu. C'est une grande maison, toute peinte de noir à noircir, faicte à l'antique, comme vous diriez les vieux bastiments du Louvre, et sur les bastions force doubles PP PP. Je pensois, au commencement, que ce fut en l'honneur des papes ,
pour quelque jubilé qu'ilz y eussent envoyé ; mais on m'advertit depuis que c'estoit pour les noms du roy Pluton et Proserpine sa femme.
Il y avoit à la porte, tirant la chapelle de Bourbon, le régiment des gardes françoises, et tout remply de jeunes barbes , et qui promettoient beaucoup s'ilz eussent vescu. J'en eus peuf, mesmement depuis que la sentinelle braqua spn mousquet contre moy, me commandant de faire
halte. MaÎ8 il n'y a point de lieu en Enfer où lés jesuittes ne puissent entrer; ma guide fut incontinent rccogntie, qui me fît faire large et passer toutes les portes du chasteau, là où nous trouvasmes tout le monde en joye, qui faisoit grand signe d'allégresse à leur mode; car on ne se resjouit pas là bas enmesme sorte que nous faisons. Nous demandasmes quelle feste on celebroit là bas? On nous dit que c'estoit pour les nopces de Florimond de Raymond, devant conseiller au parlement de Bourdeaux, qui semarioità Jeanne la Papesse, et que si nous voulions veoir la solennité, nous pourrions entrer en la chapelle, où ilz se debvoient incontinent trouver pour espou ser. Je fus bien aise de pouvoir veoir ceste cemonie, et me fourray en un petit coing, dou j pouvois veoir facillement toute la feste. A peine estois-je entré que ces messieurs commencèrent à arriver. Pluton mesme leur fit l'honneur de s'y trouver, qui est un grand homme, de bonne mine, et qui retire merveilleusement sur monsieur d'Esdiguieres. Il y avoit deux pages qui marchoient devant luy, fort semblables de visage à monsieur de Roqùelaure et au gênerai des galères. Proserpine n'y estoit pas, pour une douleur de dents qui luy faisoit garder la cha^. bre. Florimond de Raymond s'estoit faict prèstrié pour «spousèr ceste papesse, et de faict en
portoit Phabit. La mariée ne portoit point de couronne ceste journée-là, à cause* qu'elle n'estoit pas pucelle, mais elle avoit une robbe fort riche, et assez belle quand c'eust esté pour aller en procession à Rome. On les maria à la mode d'Enfer, les advertissans qu'il estoit pas besoing qu'ilz feissent des enfans, et que ce païs-là estoit desja assez peuplé. Sur ces entrefaites arriva le bon Lipsius, qui avoit composé un epithalame qu'il vint présenter à Florimond, devenu pape de par sa femme. Je regarda y le bonhomme à qui j'ay autrefTois esté familier à Louvaîn, que j'eus neantmoins peine de recognoistre , car il estoit fort changé de visage et ne s'appeloit plus Lipsius, mais Jodorlap,qui estoit son vray nom, à ce que j'appris là bas. Il avoit une bonne robbe fourrée que Nostre Dameluy avoit envoyée pour eschaufFer en Enfer, en recompense de celle qu'il luy laissa dernièrement par testament. On n'obmit rien à la solennité des nopces, mesmes les feux de joye furent incontinent allumez par tout, et n'y eust ame en Enfer qui n'en dansast aussy soupplement que feroient des pois dedans une marmite qui bout. Comme on estoit quasy prest de sortir de la chapelle^ arriva le pape Léon onziesme, qui avoit esté autrefois mon voisin à Paris. J'eus toutes les envies du monde de luy parler, car il estoit party du monde si viste que
je ne luy avois peu baiser les pieds durant sa papauté. La première chose que je luy dis fut que je me plaignois premièrement, au nom de toute l'Eglise , et particulièrement de madame Conchine, qui se desesperoit pour n'avoir eu loisir d'obtenir de sa saincteté quelques indulgences, car, pour les richesses et grandeurs de ce monde, la bonne dame n'y pensa jamais. Jamais homme ne fut plus esbahy que moy ; car ce vieillard, au lieu de me respondre, commence à me charger d'appointement avec une grosse marotte qu'il portoit en la main. Je pensois, au commencement, que ce fut le foudre d'excommunic2(tîon qu'il deschargeast sur mes espaules, mais la risée que tout le monde fit de mon adventure me fit changer d'opinion. Aussy apprisje bien-tost qu'il estoit devenu le fol d'Enfer, et qu'il avoit eu cest estât pour avoir esté si sot que de partir de Rome au temps qu'il y commençoit à faire bon pour luy. Je sortis avec mes coups de baston, maudissant la feste, et surtout honteux d'avoir esté traicté de la sorte en si honnorable compagnie; mais je rencontray un diable à la porte , encore tout botté et esperonné , qui ne faisoit qu'arriver d'Italie et apportoit lettres de leur ambassadeur, résident à Rome, à Pluton. L'envie de sçavoir des nouvelles fit faire silence de toutes parts; mesmes les
nouveaux mariez se mirent à Tescart pour faire place au messager, qui délivra son paquet d'un visage fort joyeux, et donna grande espérance de quelque grande prospérité. De fait il escrivoit à Plu ton que le pape luy avoit donné en pur don sa république de Venise, et qu'il ne falloit plus que force diables pour s'en emparer ; mais qu'il se falloit haster devant qu'un certain médecin eust appresté un breuvage qu'il compose pour appaiser ceste soudaine maladie. Il ne se parla quasy d'autre chose pour ce soir en Enfer, et n'y eust passetemps qu'on peust inventer pour des nopces si signalées qui empeschât qu'on ne parlast que de matières d' Estât.
Au sortir de l'église, on vint advertir Pluton que deux ambassadeurs estoient fraîchement arrivez du monde, l'un de la part des Suisses et l'autre des électeurs de l'Empire. Pluton n'en fut pas fort content, car il se doubtoit qu'ilz ne deussent enchérir le vin en Enfer, comme on jugeoit que messieurs de Dannemark feroient à leur arrivée en Angleterre, Neantmoins il fit bonne mine, et les envoya prier à une commedie qu'on alloit représenter, leur promettant audience incontinant après. Je les vis arriver avec toute la compagnie. A vray dire , c'estoient tous de bons ventres, et plus, propres à enfanter Bacchus que la cuisse de Jupiter ne fut jadis. Hz sa-
luerent Pluton à leur mode, et commencèrent à entamer]la matière pourquoy ilz estoient venuz ; mais Pluton remist'tout jusques à la fin des jeux, et commanda aux comédiens de commencer. Cest chose rare, à ce qu'on dit, que de veoir des jeux en Enfer, qui fut cause que je prins plus particulièrement garde à la manière des comédiens et quel jeu ilz representoient. Ils n'ont pas faulte de bons acteurs en Enfer; car il n'y a gueres de comédiens de ce monde qui aillent en Paradis, mais c'est le mal qu'ils sont rarement employez à leur ancien exercice. Hz nous donnèrent une Pastorelle pour le premier plat, dont la matière estoit telle. On feit sortir une vieille bergère, qui pouvoit estre de Paage de Carmenta, la mère d'Evander, mais qui monstroit bien à sa mine qu'elle avoit esté fort galante en son temps, et disoit-on qu'elle avoit eu autrefFois quasi toutes les bergeries du monde en son pouvoir; mais elle estoit lors si passée qu'il n'y avoit plus que son nom, et mesmes estoit bannie de son pays. Geste bonne vieille avoit un oiseau, je croy que c'estoit un aigle, quasi de mesme aage qu'elle , duquel elle faisoit grand compte comme d'une des grandes marques de sa félicité premiere. Comme elle caressoit son aigle , ^arrivèrent deux maistres bergers auprès d'elle, ayant chacun une bonne troupe de bergerottes à son
côté, et commencent à flatter la bonne vieille pour avoir part à son oiseau qu'elle portoit lié de sept gros cordons à son bras. C'estoit un plaisir de leur veoir faire Tamour à ceste femme avec autant de passion que si c'eust esté une marquise de Verneuil ou une madame de Moret.
L*un de ces bergers s'appeloit Henriot, qui commencea sa harangue en tels termes : «. Madame, si ma passion estoit d'un jour, ou que je n'en eusses donné des preuves suffisantes, je serois honteux maintenant de venir contrefaire le passionné en vostre présence. Mais vous sçavez, Madame, avec combien de soing j'ay recerché l'honneur d'estre le grand maistre de vostre bergerie et gouverneur de vostre aigle, tesmoing mon voyage il y a trois ans à la porte de vostre maison, soubz ombre de ces deux béliers d'une de mes terres qui gourmandoient le reste du troupeau; tesmoings mes bergerots, qui ont resveillé vos gens avec leurs cornets à bouquins en une de vos censés nommée Cleves; tesmoing encore la bonne grâce que j'ay recherchée, et peut estre gaignée, de plusieurs de vos plus grands domestiques, et ne vous estonnez pas de mon dessein. Il ne tend qu'à vostre honneur, Madame, croyez-moi, que, demeurant longtemps aux champs, j*ay cogneu la vertu d'une herbe qui s'appelle des Escus, plus propre à vous faire
rajeunir que toutes les drogues d'une Medée.
Croyez-moy, donnez-moy le gouvernement de yostre maison, et si je ne vous redonne ce bel aage auquel vous fleurissiez jadis, sy je ne vous rends les bergeries perdues , chassez-moy de vostre service, Madame, et m'estimez indigne de cest honneur. Pour ce jeune veau, mon antagoniste, qui s'appreste à vous faire la mesme requeste, helas ! souvenez-vous, Madame, que vous avez eu assez de semblables gouverneurs, qui se tiennent à couvert et semblent avoir honte de se monstrer à la lumière, et que si cestuy-cy est basanné, c*est de nature, et non pas de travail. Vous estes aussy assez sage, gentille Dame, pour prévoir qu'une suitie de tant de gouverneurs pris du mesme souche pourroient enfin tourner vostre maistrise en servitude. Mais Dieu et vostre prudence vous en gardera. Madame, et la houlette, et le sang, et les Escuz de vostre très humble serviteur Henriot. »
Ayant achevé sa harangue, il faict une grande révérence et laisse approcher l'autre berger, nommé Philippot, qui commencea aussy à plaider sa cause. « Madame, dit-il, avec la permission de Dieu et de nostre saint père le pape, de mes confesseurs et de mon gouverneur de Lerme, je prendray la hardiesse de vous dire un mot, et vous supplier de vous souvenir de mes ances-
très, et me donner la place que je désire chez vous, en faveur de leurs mérites, et non pas des miens : car je ne suis pas huguenot, mais si confessé-je de cœur que je n'en ay point. Je vous promets une chose , Madame , c'est que je suis fort paisible et que vous me gourmanderez facillement. Mais ce diable de Henriot est un mauvais garçon, et en danger qu'il ne devienne aussy glorieux après le marché faict qu'il est maintenant courtois et honneste. » Philippot ne tint pas plus long discours que cela, après lequel la bonne vieille, ne respondant pas à leurs propos, ne feit que dire qu'elle n'estoit pas bien habillée et qu'elle vouloit envoyer quérir une jaquette delà la mer. La Pastorelle se finit avec un chant mélodieux des bergers, qui louërent la prudence de leur maistresse.
Après cela on représenta une tragœdie de la Vie et Mort de feu monsieur de Guise. Celuy qui jouoit son personnage, encore qu'il fust des plus excellents acteurs, si ne laissoit-il pas de faire de bien lourdes fautes ; mais on disoit que c'estoit en quoi il ressembloit le mieux à monsieur de Guise. Ce qui pleust bien en ceste tragœdie fut la lecture d'une prophétie qu'on feignit avoir esté recitée à monsieur de Guise, le jour devant qu'il mourut , par l'archevesque de Lyon La prophétie contenoit qu'on tien-
droit tel conte de luy après sa mort, que jamais son corps n'iroit soubz la terre; que, de ses enfans, Pun heriteroit son nom et sa sagesse, l'autre son renom et sa galanterie , qu'il ne doubtast nullement du succès de ses affaires, car pour certain son filz seroit roy, ses nepvcux seroient princes du sang, et que si quelque chose empeschoit le cours de la fortune de son filz, ce seroit plustost un allerion gros et gras , contre le naturel de la beste, que non pas la fleur de lys. Mais surtout la comédie, ou la farce, comme vous la voudrez appeller, fut bien plaisante. L'on introduisit tous les bastards du roy d'Angleterre, qui soUicitoient le pape de censurer un livre intitulé : De la Virginité, que le roy de France avoit composé. Monsieur de Alincourt plaidoit pour son maistre, et, craignant que les Anglois ne devinsent maistres de Rome, il appelloit tous les seigneurs françois à son aide. Monsieur de Nemours y courut le premier, à son malheur, car les Anglois ne luy laissèrent pas un cheveu sur la teste, et n'avoit ses tcsmoings si ca(^ez qu'il ne s*en pouvoit avoir de preuve. Pour monsieur de Villeroy, il ne s'osoit haster d'abandonner sa maison , de peur d'y laisser quelque mauvais hoste. L'Espagnol mesmes y alla en personne et taschoit à tirer l'espée de son grand père, mais il y avoit proche
de soixante ans qu'elle tenoit au bout. Tout cela fut joué fort ridiculement. Après les jeux, on alla coucher Florimond avec sa femme. Mais c'estoit une matière si secrette que je n'y fus pas admis. La nuict venoit, tout le monde estoit en desbauche en Enfer, qui me feit me retirer incontinant au collège de jesuittes, d'où je partis le matin avec le diable-poste, et m'en retournay à Paris.
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