‹ L'enfermé avec le masque de BlanquiChapitre 10 sur 15 · CLXXXIII · texte numérisé non relu

CLXXXIII

Sur cette foule, l'hésitation ne peut être longue. Il est certain que l'on peut trouver en elle la révélation des forces révolutionnaires sous les armes. Les noms des chefs, les articles de journaux, les désirs anciens hautement exprimés, témoignent suffisamment que ces combattants rêvaient un ordre social différent de l'ordre de la veille, et que leurs volontés et leurs énergies étaient toutes prêtes pour en essayer la réalisation. Mais, ceci admis, je ne crois pas qu'aucun historien de l'avenir trouve, aux dates des soulèvements de la population assiégée, un sentiment qui ait dominé le sentiment de la défense de Paris. Par un phénomène naturel, toute la violence des plus violents révolutionnaires se trouvait détournée de son but et orientée vers la guerre patriotique.

Avec quelle ardeur ! Je me souviens comme s'il s'agissait de spectacles d'hier.

Ma première impression me vient de la foule dans laquelle je vivais alors plongé, le jour, le soir, par le

fait de ma curiosité de coureur de rues, d'enfant qiii voulait voir et savoir, qui lisait les affiches innombrables se succédant d'heure en heure, qui écoutait les discussions passionnées des groupes formés à chaque coin de rue, sur chaque chaussée, sous le ciel bas, dans l'atmosphère chargée de pluie ébranlée par les coups de canon, qui lisait les journaux, les placards criés-à pleine rue, déployés aux kiosques, aux devantures des libraires.

Combien de fois ces cris, ces paroles, ces imprimés, ces visages anxieux et colères, cette foule levant ses milliers de visages vers le ciel où passait le bruit de la canonnade, combien de fois toute cette histoire vécue ne se rencontrait-elle pas avec l'histoire passée que je lisais au soir dans les livres ! C'était à perdre la notion du temps et des faits, à croire que l'on se trouvait emporté, par quelque terrible enchantement, à l'époque de la Patrie en danger et de la Terreur, et que les prodiges de l'ardente défense révolutionnaire allaient se renouveler. Mon imagination de ce temps-là ne se faisait pas faute d'accomplir ces voyages d'illusion, chaque fois interrompus par quelque arrêt du destin, par quelque réapparition du réel.

La vie de la foule se manifestait encore d'une autre manière au cours des longues attentes qui furent alors imposées à tous — on peut se demander pourquoi, avec stupéfaction — pour délivrer à chacun sa part de pain et de viande. Pendant ces stations ëCux portes des boucheries, des boulangeries, tout au long d'une soirée sans lumière, ou à l'aube, les femmes, les enfants révélaient jour par jour l'esprit d'une population d'humbles, de ceux qui supportaient le plus lourdement le poids de cette tragédie imbécile, voulue en dehors d'eux, et qui les prenait, les engageait de force, comme figurants.

De ces agglomérations immobiles contre les boutiques, comme des groupes gesticulan Is des t)oulevards, on n'entendait monter qu'une même parole exprimant la même pensée : l'espoir perpétuellement affirmé que l'on ne céderait pas, que Paris lasserait ses assaillants, que l'on viendrait ainsi tous les soirs, tous les matins, chercher le mauvais pain et la viande de cheval, pendant des semaines, pendant des mois, jusqu'à l'heure de la trouée certaine où Paris rejoindrait enfin la province à travers l'armée allemande dispersée. C'était cette affirmation qui était faite par les discuteurs des groupes, si volubiles, aux yeux si brillants. C'était elle encore et toujours qui sortait, la nuit, des capuchons rabattus sur les visages des hommes, des mantes, des capelines, des mouchoirs dont s'enveloppaient les femmes. Et des petits qu'on ne voyait pas, enfouis dans les rangs, proclamaient aussi, avec des voix rieuses et rageuses, qu'ils refusaient de se rendre.

Tous ceux qui ont connu ces jours, n'ont pas entendu autre chose. 11 n'y avait donc pas à être surpris, au soir du trente-un octobre, du défilé, qui dura des heures, de tous les sombres bataillons en vareuses, fusils luisant sous la pluie, marchant d'un pas accéléré vers un centre qui était l'Hôtel de Ville, avec l'idée obsédante de sauver Paris.

Je revois cette place, noire de foule. J'évoque cette soirée tiède, cette pluie, les lumières qui couraient aux vitres, les arrivées ininterrompues de bataillons. Je me rappelle une ondulation qui courut cette foule arimée, dans la nuit de six heures du soir, lorsque l'on dit que Blanqui était entré, occupait l'Hôtel de Ville, et qu'il allait donner des ordres. Toutes les journées de 1848 s'évoquaient par des noms d'individus, les mêmes que vingt-deux ans auparavant, et par la foule auonyme, la même aussi qui essayait encore instincli-

vement de changer son sort. Mais combien la réalité de ce soir d'octobre était plus belle et plus poignante que l'histoire ressuscitée par les plus beaux livres, avec son incertitude, avec le grand inconnu que l'on sentait dans le noir, au loin, vers la campagne mystérieuse où grondait toujours la voix menaçante de la guerre.

Blanqui était entré, en effet, aussitôt qu'il avait été prévenu de ce qui se passait, car il n'y eut jamais de journée moins combinée que le 31 octobre. Il y eut une partie de la population, exaltée, affolée par les nouvelles, furieuse de l'inertie, et qui s'en vint instinctivement vers les gouvernants de l'Hôtel de Ville, mais sans projet, sans but préconçu. On a beaucoup écril sur ce qui s'est passé pendant cette journée, cette soirée et xette nuit, et toutes les narrations, d'inspirations diverses, avec les mêmes impressions de désordre et d'attente sur place> se trouvent en accord sur les faits essentiels.

Dès le matin, c'est l'arrivée des bataillons, crosses en l'air, portant sur des drapeaux : Pas d'armistice ! La Commune ! La levée en masse I Devant l'Hôtel de Ville, comme sous les fenêtres du gouverneur, au Louvre, ce sont les cris : A bas Trochu! Vive la Commune! Des armes 1 Pendant la délibération des maires, il y a de? discours de Trochu, de Jules Simon, de Garnier-Pagès, de Rochefort. Puis une double invasion de la salle du Conseil municipal, au-dessus de la cour Louis XIV, où délibèrent les maires, et de la salle du gouvernement qui occupe l'angle de l'Hôtel de Ville, sur la place de Grève et le quai de Gesvres. Delescluze et Pyat, suivis d'une foule tumultueuse, entrent dans la salie de«

maires, et Flourens, suivi de quatre cents de ses tirailleurs, va tout droit à la salle du gouvernement.

Le maire de Paris et ses quatre adjoints traversent Ja salle du Trône, se heurtent aux envahisseurs, parviennent pourtant à transmettre au gouvernement le résultat de la délibération, les élections municipales sont acceptées, et Etienne Arago est chargé de l'annoncer à la population. Il lit le vœu des maires et la décision gouvernementale du haut de l'escalier du préfet, puis d'une fenêtre sur la place. Dans la salle du gouvernement, Rochefort, monté sur la table, donne la même nouvelle. Il est mal accueilli, descend. Désormais, tous ceux qui croient avoir quelque chose à dire vont monter sur cette lable autour de laquelle sont assis Trochu, Jules Favre, Jules Simon, Jules Ferry, Emmanuel Arago, Garnier-Pagès, Dorian. C'est Lefrançais qui surgit le premier, déclare la déchéance. Puis Flourens, botté, galonné, qui lit la liste d'un nouveau gouvernement, ou plutôt d'un comité provisoire chargé de procéder aux élections de la Commune. La foule acclame ou désapprouve. La liste donnée plus tard comme définitive par Flourens était ainsi composée : Dorian, Flourens, Mottu, Victor Hugo, Louis Blanc, Delescluze, Blanqui, Avrial, Raspail, Ledru-Rollin, Félix Pyat, Minière, Ranvier, Rochefort. Celui-ci fut discuté, le nom de Dorian fut dicté par la foule.

C'est alors que le désordre et le hasard se manifestent en mouvements incertains et furieux. Flourens avait fait un gouvernement, mais il restait à l'installer. Tous ceux qui se trouvaient désignés ne furent pas prévenus, Blanqui, sans bataillon, n'avait pas marché

sur l'Hôtel de Ville. Avisé à cinq heures et demie qu'il a une part du nouveau pouvoir provisoire, il est à six heures à l'Hôtel de Ville, il passe à grand'peine à travers la foule, il surgit, sans que l'on sache comment, dans le bureau du préfet de la Seine, séparé de la salle du gouvernement par un vestibule donnant sur l'escalier du préfet. C'est ce vestibule et cet escalier qui vont jouer le grand rôle dans l'affaire du Trente-un octobre. C'est là qu'ont pu pénétrer et manœuvrer à leur aise les bataillons venus au secours du gouvernement renversé. Flourens avait fait occuper la salle où il se trouvait avec Trochu et ses collègues, et donné ordre à ses tirailleurs de garder les portes. H isolait ainsi la révolution qu'il croyait faire, supprimait toute communication avec le dehors. C'est le vestibule et l'escalier qu'il lui aurait fallu occuper, et c'est là que vinrent camper les gardes nationaux du 106® bataillon, du faubourg Saint-Germain, dévoués à Trochu, prêts à tout événement.

Blanqui, dans la salle où il pénètre, est reconnu, entouré d'amis, et mis au courant du rôle de Flourens. Il veut rejoindre celui-ci, traverser le vestibule, il trouve à la première porte de communication les gardes du lOG" qui leuipèchent de passer. Il voit le péril, la difficulté d'aboutir immédiatement, va au possible.

Il s'installe, presque silencieux, de son allure paisible, froidement tragique, et sa pensée court d'abord à l'ennemi. Il faut empêcher qu'il ne sache les dissensions de Paris, et le premier ordre que signe Blanqui est de fermer toutes les barrières, de supprimer toutes communications. Le second ordre est aux commandants dtr, fbrls pour les informer de ce qui se passe et les averlir de redoubler de vigilance. Cela fait, les estafettes partis dans toutes les directions, Blanqui songe à lliùlel de Ville, expédie à une vingtaine de

chefs de bataillons Tordre de rassembler leurs troupes et de venir sur-le-champ. Aux bataillons réunis sur la place, il donne Tordre d'entrer immédiatement pour garder les portes et occuper l'intérieur après avoir fait sortir le 106*. A l'un de ces bataillons, il enjoint de prendre la Préfecture de police. Les maires sont prévenus. Pour ce qui concerne trois ou quatre arrondissements, de nouveaux maires sont désignés.

Ledru-RoUin vient, voit Blanqui écrivant, signant, et s'en va.

Pendant ce temps, le conflit prévu éclatait dans la salle voisine : le lOG^ envahissait la salle occupée par Flourens, le commandant Ibos montait à son tour sur la table, auprès de Flourens, le distrayait pendant que ses hommes enlevaient Trochu suivi de Ferry et d'Emmanuel Arago. Flourens, berné, consigne les autres dans une embrasure de fenêtre, les entoure de tirailleurs. Il est sept heures. L'insurrection, au lieu de s'accroître, décroît. Minière est venu, a parlé d'agir révolutionnairement, mais il est venu seul, n'a pas convoqué son bataillon. Les bataillons qui ont occupé la place sont repartis, à l'annonce d'un nouveau gouvernement, croyant tout terminé. Deux compagnies, qui sont à l'intérieur de THôtel de Ville, s'en iront aussi, à minuit. Il pleut, la foule est affamée, chacun rentre chez soi : on aura des nouvelles le lendemain matin, par les journaux.

C'est au moment du tumulte occasionné par l'enlèvement de Trochu que Blanqui veut de nouveau rejoindre Flourens. Cette fois il réussit à sortir, pénètre dans le vestibule empli de cris et de gestes, se jette à travers les groupes, parvient à l'autre porte. Là, ce sont les

tirailleurs de Flourens qui lui barrent le chemin. Leur consigne est pour tous. Blanqui lui-même ne passera pas. Plusieurs fois, il est repoussé. Enfin il parvient à se faire entendre et corn prendre, il joint Flourens, revient avec lui dans le bureau du préfet pour essayer de coordonner l'action, de clarifier la situation trouble.

Il faut une fois de plus traverser le dangereux vestibule, où se renouvelle sans cesse l'imprévu. Le vacarme a augmenté. Les paroles violentes retentissent. Ce n'est plus le 106* qui s'agite dans ces coulisses du drame, c'est un autre bataillon du faubourg Saint-Germain, le 17\ Les gardes sont nombreux, animés, tout prêts à en venir aux mains avec les tirailleurs de Flourens. L'un d'eux aperçoit Blanqui, le reconnaît, le signale. En un instant, il est séparé de Flourens, une bande est sur lui, l'empoigne, le précipite contre une table, le déchire, l'étrangle. Les tirailleurs veulent le soustraire à ces poignes brutales, et c'est une mêlée dans laquelle disparaît le vieillard. Les gardes sont les plus forts, emportent leur proie hors du vestibule, sur le palier. Là, Blanqui tombe, haletant, presque évanoui, est recueilli par d'autres gardes du 17® qui ne l'achèvent pas, qui l'aident, au contraire, à s'asseoir sur une banquette, le laissent reprendre ses sens. Pendant quelques instants, il reste immobile. Lorsqu'il retrouve sa réflexion avec sa respiration, il peut reconnaître une fois de plus combien il est difficile d'être compris, et s'apercevoir qu'il ne sert de rien d'accumuler les efî"orts, de donner sa science, sa philosophie, de s'user le cerveau, de dépenser sa vie. Il veut ce que veulent, sans doute, la plupart de ces hommes, la défense acharnée, la victoire de Paris et de la France, il le veut avec autant d'ardeur et plus de clairvoyance. Mis en leur présence, il est traité en ennemi, injurié.

frappé. Il s'en faut de peu qu'il ne soit assommé par ces inconscients, incapables de s'élever au-dessus de leur esprit de classe, jusqu'à l'idée supérieure de patrie invoquée par ce vieillard dont ils peuvent briser la frêle enveloppe, dont ils ne réduiront par le cœur énergique.

11 est vivant, mais il est prisonnier. On lui donne un verre d'eau, on l'emmène entre deux haies de gardes nationaux, on lui fait descendre l'escalier, suivre un couloir jusqu'à une porte par laquelle on sort de l'Hôtel de Ville. Cette porte est gardée pardes hommes de Flourens qui interviennent. Un de ceux qui conduisent Blanqui, un garde national géant, saisit à la gorge un tirailleur, l'écrase contre la porte. Un coup de feu éclate, ne blesse personne, et c'est le vide soudain, les tirailleurs massés d'un côté, les gardes nationaux en retraite sur l'escalier, et Blanqui seul, entre les deux groupes, qui élève immédiatement la voix, adjure amis et adversaires de ne pas en venir aux mains, de ne pas répandre le sang français. On écoute, tout s'apaise, il remonte avec une escorte, retourne dans la salle des délibérations, reprend sa place, son écritoire, sa plume.

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