CLXXVIII
On voit distinctement comment la fausse opération se fit dans l'esprit de la population de Paris. Elle voulait, cela n'est pas douteux devant les quatre mois de siège supportés avec leurs tristesses et leurs horreurs, elU voulait la résistance. Elle crut à cette résistance par h chef militaire qu'elle s'était donné, et c'est sur le nom de ce chef qu'elle imposa la nécessité de l'union. Tous ceux qui furent clairvoyants trop tôt et essayèrent do rompre avec le chef néfaste apparurent suspects, et c'est au nom de la défense voulue par tous que les plus ardents à la défense furent traités en factieux et en ennemis. Le 8 octobre, les gardes des bataillons venus au secours de l'Hôtel de Ville traitent les manifestants de brigands, de pillards, voleurs, Prussiens, et ils crient : « A bas Blanquil » comme on criait en 1848. Blanqui constate simplement, dans son journal, qu'aux outrages sont mêlés des noms de républicains qui ont le tort d'avoir voué leur vie à la République, son ironie relève les épithètes de factieux et de Prussien, les voies de fait commises contre les hommes coupables d'ardeur et de désespoir. Il voit que tout cela mène à la capitulation, et l'ascète proclame que la joie sera dans les cuisines et dans les salles à manger, qu'il n'est pas sain d'entrer en guerre contre le ventre, et que l'affaire des exaltés ne sera pas bonne.
On ne lui fit guère attendre la sanction de sa prophétie et, tout d'abord, le moyen d'action qui était en son pouvoir lui fui enlevé. Il explique lui-même fort bien comment on s'y prend pour démolir un commandant : on ne lui donne rien, il n'obtient qu'après les autres des armes, des équipements, des vêtements de
rebut. Le mécontentement ne tarde pas à naître dans le bataillon, et les adversaires savent l'exploiter : le chef est réputé bientôt pour un incapable ou un homm.e de mauvaise volonté. C'est ce qui se passe au d69'. L'afTaire éclate le 15 octobre : une députation d'officiers et de gardes désapprouve le chef de bataillon Blanqui, comme instigateur de manifestations, proteste contre ses doctrines politiques et contre son incapacité absolue en fait de manœuvres militaires. Immédiatement, un ordre du jour de Trochu prend acte des sérieux dissentiments, dissout le cadre des officiers, annonce de nouvelles élections. Blanqui eut beau montrer que c'était là, pour lui, la première révélation des dissentiments sérieux, qu'il n'avait jamais dit un mot de politique à son bataillon, et il aurait pu ajouter qu'il avait même supprimé la politique de ses articles de La Patrie en danger^ les amis de Blanqui eurent beau faire observer que sa vision du siège et sa science militaire devaient lui éviter le reproche de ne pas s'astreindre à une besogne de sergent instructeur, rien n'y fit, le coup était porté. Huit jours après, les élections auront lieu et Blanqui sera remplacé par un de ses capitaines.
Il n'aura plus son sabre de commandant, il lui restera sa plume de journaliste. Il fait merveille, redouble de sagacité, d'éloquence, et c'est au moment où l'intrigue de bataillon se forme et s'agite contre lui, que sa pensée prend son plus grand essor et qu'il écrit son invocation à la race dont il est, à l'idée qu'il adore. Il regarde monter l'invasion barbare, il contemple la terre de France, « où se débat, entre deux millions d'hommes armés, la question du progrès ou de l'immobilité, de la
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dignité ou de la servilité humaine, de la race latine ou de la race germanique », et il s'écrie en un style qui marche d'abord au pas de charge et qui finit par prendre son vol dans l'espace :
« Les Teutons ont franchi le Rhin et menacent une fois encore la civilisation. Les races du Midi ont tressailli au bruit des pas de ces bandes féroces, sorties des forêts du Nord pour asservir la Méditerranée aux rois et aux hobereaux.
« L'Italie se souvient et accourt dans sa plus illustre personnification. L'Espagne s'ébranle au delà des Pyrénées. Le monde entier s'agite au spectacle de cette lutte suprême entre une nationalité farouche et étroite et l'idée de la fraternité humaine.
« Ils courent nos plaines fertiles, ces hommes aux pieds plats, aux mains de singes, qui se prétendent l'élite du genre humain, qui n'en ont jamais été que le fléau, et qui viennent pour nous refouler mille ans en arrière dans les brouillards ténébreux de la Baltique.
« Oh! vous, la grande race de la Méditerranée, la race aux formes fines, délicates, l'idéal de notre espèce, vous qui avez couvé, fait éclore et triompher toutes les grandes pensées, toutes les généreuses aspirations; debout pour le dernier combat, debout pour exterminer les hordes bestiales de la nuit, les tribus zélandaises qui viennent s'accroupir et digérer sur les ruines de l'humanité I »
Les articles qui suivent commentent les nouvelles de la province, l'attitude de l'armée ennemie, immobile, attendant en parfaite sécurité la fin de nos vivres. La famine est son moyen, cela est maintenant visible. Blanqui, une fois de plus, dénonce, affiche le sûr calcul.
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Sur Gambetta, il a des doutes, il craint qu'il n'ait emporté de Paris la maladie mortelle du gouvernement provisoire, l'incertitude, la peur du peuple, l'obséquiosité pour la réaction. Garibaldi sera paralysé par le clergé, ne sera qu'un nom. La Révolution est traitée en suspecte, en ennemie.
La République, acclamée, est détestée, combattue, sa fin escomptée. Blanqui ne peut celer sa tristesse : « Je ne connais pas de plus grand supplice au monde que le spectacle de cette épouvantable hypocrisie. C'est trop, pour une génération, de le subir deux fois en vingtdeux ans, sans que les bourreaux daignent changer un seul mot à leur programme. En vérité, jamais on ne pourra sonder les profondeurs de la bêtise humaine. »
Il commence à douter de la possibilité de la victoire pour Paris, après les quinze premiers jours si précieux, perdus en négociations, et quinze autres jours encore, passés en hésitations. Il reste bien un élément d'action, d'énergie, de résistance, maison se méfie de cette démocratie trop ardente, on ne se résout pas à Remployer, à jeter Paris tout entier sur l'ennemi. Le plan du général Trochu, qui consiste à ne se servir que de quarante mille gardes nationaux en une série de sorties, ne peut conduire, selon Blanqui, qu'à la capitulation par la famine, l'Alsace et la Lorraine démembrées, la royauté rétablie.
Il y a évidemment, à ce moment, chez l'écrivain, une diminution de croyance au succès final. 'Sa faculté de voir et de deviner joue son rôle, il s'aperçoit bien que l'on n'a pas fait entrer d'armes à Paris, que l'on ne transforme pas assez vite les fusils existants, que la fabrication des canons est lente, qu'il n'y a que soixante pièces de campagne pour toute la garde nationale, que sur les cinq cent mille hommes, gardes nationaux, mobiles, soldats de ligne, dont se compose l'armée de
Paris, il n'y a que cent soixante mille hommes suffisamment armés. Pourtant, il affirme que l'on pourrait encore, en trois semaines, par un sursaut d'énergie, avoir douze cents bouches à feu, former trente mille artilleurs, fabriquer dix mille fusils par jour, mais il sait aussi que les militaires ne tiendront nul compte de cette opinion d'un civil. Et s'il avait su, par surcroît, ce qu'il aurait pu savoir, ce que le général Trochu savait sûrement, que l'armée ennemie ne comptait à ce moment que cent soixante mille hommes autour de Paris, et que le combat, sur un point, pouvait être décisif, rétablir la communication avec la France, rendre l'air et la lumière à Paris! Sur ce fait, sur cette question de la défense de Paris, les historiens les plus modérés, les plus conciliants, ont prononcé plus tard exactement comme Blanqui, à l'instant même des événements, dans Za Patrie en danger.
Sans cesse, Trochu disserte, écrit, et pendant ce temps les combats inutiles se multiplient, les commencements de sortie jamais continués, aucuns renforts aux soldats engagés.
Le 21 octobre, environ sept mille hommes disposés en trois colonnes, avec une réserve à peu près égale, ouvrent la route par Buzenval et la Malmaison, inquiètent l'ennemi à Versailles, l'inquiètent jusqu'à un commencement de panique. Mais les Allemands eurent des renforts, jietèrent la force suffisante au point menacé, tandis que les Français restaient livrés à eux-mêmes, devaient battre en retraite, après leur offensive victorieuse.
L'affaire du Bourget était pour donner l'alarme aux plus conciliants: le village, pris le 28 octobre par le
coup de main de trois cents francs-lireurs de la Presse, bientôt appuyés de mobiles et de gardes nationaux, était repris par les Allemands le 30 octobre. Pendant deux jours, à la porte de Paris, une poignée d'hommes attendit du secours, des troupes, des canons, et attendit en vain, fut cernée, hachée, après un affreux et héroïque combat maison par maison. Le lendemain, le général Trochu parlait de cette bataille de trois jours comme d'un pénible accident et déclarait textuellement que le village du Bourget ne faisait pas partie de notre système de défense, que son occupation était d'une importance très secondaire.
A l'affaire du Bourget s'ajoute la reddition de Metz. On n'y croit pas d'abord lorsqu'elle est annoncée par Félix Pyat. On brûle son journal le Combat, on dénonce, à VOffîciel même, Pyat comme un agent de l'étranger. Mais la vérité est la vérité, et, le 30, une affiche de Jules Favre annonce à la fois le retour de Thiers, une proposition d'armistice des quatre grandes puissances neutres avec convocation d'une Assemblée nationale, et la capitulation de Bazaine à Metz.
Après un mois et demi de siège, il fallait bien constater l'inertie de Trochu, le mauvais armement, la lenteur des travaux, le surgissement de l'idée d'armistice en avant de l'idée de défense, il fallait craindre Paris rendu après Metz. Cette fois, il y a dans la ville l'agitation qui annonce la tempête, les groupes discutant, clamant devant les affiches, la colère à pleine rue.
Le 31, les maires étaient à l'Hôtel de Ville dans le cabinet du maire de Paris, Etienne Arago, lui disant l'état des esprits, cherchant un mode d'intervention
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rapide. Ils vinrent à dix heures du matin, ils revinrent à une heure. Chaque fois, ils montrèrent la descente des faubourgs sur l'Hôtel de Ville comme imminente. Tous se mirent d'accord sur la nécessité de l'élecliun des municipalités, sur une solution justicière de l'affaire du Bourget, sur la formation immédiate de bataillons de marche. Le maire de Paris et ses adjoints allèrent porter ces propositions au gouvernement assemblé dans une salle voisine. Il fallait se hâter. La rumeur de Paris grandissait, la foule allait venir.
Il était même trop tard. Pendant la délibération, cette foule était venue, forçait la grille, entrait à l'Hôtel de Ville.