‹ L'enfermé avec le masque de BlanquiChapitre 13 sur 15 · CLXXXI5C · texte numérisé non relu

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Le 1" novembre, sur l'affiche de Dorian, Schoelch^er^ Etienne Arago, annonçant les élections municipales, une autre affiche de Jules Favre était collée, annonçant que ces élections étaient ajournées, et que la population devrait voter le 3 novembre par oui ou par non sur la question de savoir si l'élection de la municipalité et du gouvernement aurait lieu à bref délai. C'était manquer à la parole donnée, revenir tout au moins sur l'une des décisions, celle qui avait été prise, non pas, comme le disait Jules Favre, pendant que les membres 'du gouvernement étaient gardés à vue, mais avant l'envahissement de l'Hôtel de Ville, par délibération des vingt maires acceptée du gouvernement.

Le vote eut lieu, sur une formule encore une fois changée, nettement plébiscitaire, la population interrogée sur le maintien du gouvernement de la Défense nationale. Il y eut 321,373 oui, 53, 583 non. Le vote de larmée donna 236,623 oui, 9,050 »on. Les élections municipales eurent lieu le samedi.

La seconde clause de l'accord de l'Hôtel de Ville fut également méconnue. Des poursuites furent exercées contre ceux qui avaient joué un rôle actif pendant la nuit du Trente-un Octobre. Vermorel, Lefrançais, Vési-

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nier, Tibaldi lurent arrêtés. Ranvier, Jaclard, Tridon, Bauer furent arrêtés, puis relâchés. Blanqui fut poursuivi, mais non arrêté. Le préfet de police, Edmond Adam, donna sa démission. Henri Rochefort sortit du fjçouvernement. Tamisier résilia, à l'amiable, le commandement de la garde nationale, fut remplacé par Clément Thomas.

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Blanqui s'en va loger chez Léonce Levraud, qui n'habite pas son appartement, rue Clauzel, est chirurgien d'un bataillon de mobiles au plateau d'Avron. Le nouveau locataire est présenté à la bonne comme un parent ayant déserté sa maison bombardée. Il s'installe, avec un autre ami de Levraud, le docteur Cholet, d'Agen, connaît de nouveau la claustration, au milieu de ce Paris tressaillant et douloureux du siège. Sa destinée était de traverser des intermèdes violents, des scènes envahies de foules, des grands drames mouvementés et retentissants, et de retomber ensuite aux décors de solitude et de silence. Réduit à l'impuissance, il retrouvait la liberté de sa pensée, redevenait son maître. Vaincu, il se dressait, tenace, en face de l'univers insensible ou ennemi.

Chez Levraud, il est en cellule, mais il a un compagnon, il peut parcourir les chambres paisibles, prendre contact avec le monde par la magie du cabinet de travail où sont amoncelés les livres. Puis, sa pensée va au dehors, se manifeste, s'offre à tous, il écrit chaque jour son article pour la Patrie en danger.

Il apprécie le manquement du Gouvernement à sa parole, Dorian qui reste muet, Favre qui se ravise. Son journal conseille énergiquement de voler non^

glorifie la défaite du parti révolutionnaire par son scrupule, par son refus de guerre civile, puis, le vote acquis, il cherche un réconfort dans l'opinion non exprimée de ceux qui étaient au rempart et des jeunes gens non électeurs. Mais il sait bien que les chiffres produisent leur effet, que le dénouement de la défaite et de la paix approche, et que tout est impuissant contre l'aveuglement des masses. « Aujourd'hui, toutefois, s'écrie-t-il, cet aveuglement est doublé d'égoïsme! Paris tombe en défaillance; il s'ennuie de ses habitudes perdues, de ses vivres rognés, de ses joies envolées. Il en a plus qu'assez du rôle de Strasbourg et ne tient pas à manger les rats de ses égouts. Voici quarante jours de carême. Revenons au carnaval. Votez donc, enfants de Sybaris, votez pour la défense nationale qui rendra la ville aux Prussiens, la viande à vos marmites, les chalands étrangers à vos magasins et à vos lupanars. La défense nationale n'a fabriqué ni fusils, ni canons, engins dangereux qui entretiennent la discorde. En revanche, elle a préparé les armistices qui apportent la paix. Donc, vivent la paix, la viande, les légumes, la musique, le trottoir et la bombance! Jetons par-dessus bord la République, l'Alsace, la Lorraine, et même la France, si Bismarck le demande. Nous serons Prussiens, mais nous ne ferons plus la queue chez le boucher, et les laitières reviendront au coin des portes. 0 Dieu! le lait! La Patrie, l'univers pour une tasse de lait! Et fusillez les brigands qui nous l'ôtent de la bouche. Ouvrez, ouvrez les portes à rabondance. Qu'importe si l'infamie entre avec elle.

On vit de honte, on n'en meurt pas,

a dit le poète. Le poète a bien dit. »

Il décrit les symptômes de l'agonie. D'une plume acérée et dure, il débride la plaie, démontre impitoya-

blement que sous la guerre extérieure il y a une guerre intérieure, que la bourgeoisie veut garder le pouvoir social, qu'elle acceptera la paix qui garantira son règne. A propos des réfugiés de la campagne, il fait une rapide allusion aux paysans ruinés qui donneraient la France pour leur jardin : « Peut-on, dit-il, leur faire un reproche, après les avoir abandonnés à l'ignorance et à l'égoïsme? » Tout lui présage la fin, il annonce les dernièi es convulsions de la nation alitée, expirante, et l'heure fatale saluée d'une hausse de quinze francs à la Bourse. « Car, dit-il de sa voix amère, la patrie meurt, mais la Bourse ne se rend pas. »

Désormais, c'est le regret, la tristesse, la douleur, qui s'exhalent de ces pages. Il attend en frémissant la capitulation de Paris et le règne absolu de la réaction. « Quand on songe, écrit-il le 11 novembre, que l'Hôtel de Ville n'a jamais cru une minute au succès possible de la résistance, qu'il a fait deux mois de cette horrible guerre sans nul espoir, uniquement pour conserver l'autorité, pour rester gouvernement! Kt quand on songe encore que cette certitude préconçue de, la défaite en a été la seule cause , que des préparatifs sérieux, faits à temps, nous assuraient la victoire, et qu'on s'est croisé les bras, par conviction de leur inutilité, comment ne pas rester anéanti de douleur et de rage devant la patrie qui s'abîme, par l'ineptie, l'égoïsme et la plate ambition de quelques hommes? »

Le 13, il résume VOEuvre du gouvernement : l'énervement, l'anémie de Paris, qui est maintenant indécis, fatigué, après avoir voulu passionnément l'action, depuis le 4 septembre jusqu'au 31 octobre. Ce der nier jour, il a Éait un « geste puissant », il pouvait, le lendemain, se dresser terrible, mais ce lendemain a vu le commencement de l'agonie. On est de nouveau à l'armistice, à la paix, le gouvernement n'aura bientôt

qu'à obéir au sentiment public. Cette idée de la paix désirée, cherchée, consentie, mendiée à toute l'Europe, sans avoir fait la guerre farouche que commandait la patrie, cette idée met Blaaqui hors de lui. C'est de la transformation de Paris, du Paris héroïque en Paris égoïste, qu'il en veut aux gouvernants : ils ont trouvé la confiance, l'espoir, l'ardeur, l'enthousiasme, et ont mis à la place, parce qu'ils n'avaient pas la foi ni la volonté, le doute, l'inquiétude, l'indifférence, l'abattement. Car c'est à Paris maintenant que Blanqui s'adresse. C'est à lui qu'il parle librement, sans les phrases adulatrices et pompeuses des flatteurs de peuple, c'est lui qu'il rend responsable de la situation.

L'article suivant, du 14, Y Abdication d'un peuple, précise encore ce sentiment. Blanqui n'admet pas le droit à disposer de la France, reconnu aux provinces envahies, votant « le sabre prussien sur la gorge ». Il n'admet pas davantage Paris, « demi-mort de faim, signant d'une main défaillante le démembrement de la patrie ». Il est magnifique d'inflexil^ilité, de courage civique, et c'est ce vieil insurgé, au milieu de la catastrophe et de l'effondrement, qui représente le mieux le sentiment national et la loi civique. Ecoutez-le : « Les pouvoirs légitimes sont aux mains de qui résiste. Le bulletin de vote, aujourd'hui, c'est la cartouche. Aucun autre n'est valable, tant que l'étranger n'a pas vidé les lieux. Les départements envahis ou menacés d'invasion prochaine sont frappés d'incapacité politique. Ils n'ont plus qualité pour régler le sort du pays. Une ville assiégée, aussi longtemps qu'elle combat, représente la nation et la représente même mieux que personne. En capitulant, elle déchire son mandat. Si la province cède et que Paris se défende, il est la France. S'il succombe et qu'une province fasse tête à l'eimemi, elle devient à son tour la nation. Là où on se bat pour l'in-

dépendance, là est la République, et le gouvernement de droit comme de fait. Une assemblée qui traite avec l'étranger, maître du pays, est à l'état de révolte contre un seul canton qui continue la lutte par les armes. »

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- Il s'acharne aux choses de la guerre et de la défense.

Il revient, le 15, à l'organisation de la garde nationale, à la faute commise dès le début, au refus de faire de la population valide de Paris une armée, à la nécessité des fragmentations strictement coordonnées : le bataillon, le régiment, la brigade, la division, la légion, à la place des bataillons de quinze cents hommes, masses informes impossibles à manier, et qu'il a fallu d'ailleurs défaire chaque fois qu'il y a eu tentative d'entrée en campagne.

Il répond, le 16, à la proclamation Trochu affirmant que la journée du 31 octobre avait empêché d'aboutir les pourparlers d'armistice : c'est l'avis de Blanqui, mais il donne une raison qui n'est pas celle de Trochu, indique la défaite des révolutionnaires, des violents, des outranciers. Cette même proclamation, d'ailleurs, contient l'aveu du général, sa non-croyance à une défense victorieuse de Paris. « Pourquoi donc, dit Blanqui, l'a-t-il prise en main, s'il la jugeait impossible? »

Le 19, l'article Point d' assemblée est une histoire en raccourci du régime parlementaire, un libre jugement sur les assemblées de la Révolution, sur les Chambres de Louis-Philippe, sur les assemblées de 1848 à 1831. « Qu'est-ce donc, interroge-t-il, qu'une assemblée ? Serait-ce une réunion de vertus et de talents, de grands dévouements, de hautes intelligences, une crème de l'humanité, ou même une élite de la nation? J'en atteste,

hélas I les quinze ou vingt échantillons qui ont ennuyé, perverti ou désolé le pays près d'un siècle, c'est un ramas de nullités et d'égoïsmes, où priment quelque artiste de la parole et certaines habiletés malfaisantes, bientôt les guides du troupeau, et les maîtres de tout le monde. Aux jours d'orage et de désastre, quand la patrie chancelle sur sa base, l'égoïsme de toutes ces médiocrités se traduit par des catastrophes. L'instinct qui les domine avant tout, c'est la peur, l'intérêt ensuite... Je ne parle pas de quelques nobles âmes égarées au milieu de cette tourbe. Elles ne peuvent qu'assister impuissantes à cet odieux spectacle. Ce tableau est-il une calomnie? Que l'on interroge les souvenirs de soixantequinze années, l'histoire du Sénat et du Corps législatif en 1814 et 1870, de la Chambre des députés en 1830 et 1848, delaConstituante et de la Législative sous la deuxième République. »

Blanqui dit la seule assemblée possible : « Il existe en séance, à Paris, une assemblée de 500,000 hommes, avec des bouches de bronze et des paroles de plomb. Que la province en convoque d'autres, de la même nature, sinon du même chiffre... La France, en ce moment, n'a d'existence civique que dans les camps. Partout ailleurs, personne n'a droit à la parole. >

Des assemblées, il passe, le lendemain, au suffrage universel et à l'éducation du peuple, et ce n'est certes pas un fanatique ou un hypocrite qui écrit ces lignes : « Les Républicains ont payé cher déjà, il y a vingt-deux ans, et vont payer plus cher encore, je le crains, l'application prématurée d'un idéal, admirable pour l'avenir, mais bien fatal dans le présent. Un peuple est ce que l'a fait son enseignement et ne solde qu'avec la monnaie mise en circulation. Nourri d'absurde, il rend l'absurde, et lui demander autre chose, c'est exiger des pêches d'un mancenillier... Le suffrage universel est né dans

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les grandes villes, qui n'ont pas regardé plus loin que la barrière, et ont cru la France faite à leur image... Gomment ne pas voir que la manifestation politique d'un peuple sera toujours le reflet des idées dont on l'a abreuvé, et qu'après vingt ans de despotisme, de servitude, d'abrutissement systématique, il ne peut éclore du scrutin que la graine semée dans les cerveaux? C'est ce qui est arrivé en 1848 et 1849 par l'ineptie des démocrates. Ils ont voulu récolter la République dans un champ semé de monarchie, et, à leur grande stupeur, ils n'ont recueilli que trois variétés de la vieille plante, avec le plaisir du choix. Avant que le blé pousse sur une terre empoisonnée de chiendent, il faut la retourner et la herser trois ou quatre fois, sans compter l'ecobuage, sinon, c'est de la semence perdue... Après la révolution de Février, plusieurs années de préparation intellectuelle auraient dû précéder et préparer le scrutin populaire. C'est par l'idée, jamais par la force, qu'on doit conquérir une nation... Le suffrage universel est le principe sacro-saint parmi nous. Le voiler cinq minutes serait un sacrilège. Résultat net de ce scrupule : le suffrage universel qui aurait créé, depuis quinze années, un monde nouveau, en échange d'un assez court ajournement, nous a presque tués comme nation, par son application immédiate, et nous tuera tout à fait, si on recommence demain la même extravagance. »

Il conclut que l'œuvre préalable d'une révolution y^ doit être l'éducation, toujours empêchée par l'élection immédiate d'une assemblée. Et pour ce moment de 1870 où il écrit, il montre Bismarck d'accord avec la réaction pour demander une Assemblée nationale : « Une Assemblée nationale! oui-da! comme la défense nationale, qui a paralysé avec acharnement la défense. On appelle national aujourd'hui tout ce qui sert à détruire la nation. »

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Après ces. chefs-d'œuvre, un autre chef-d'œuvre, du 21 novembre : Les maraudeurs ^ écrit pour défendre des mesures de rigueur les malheureux qui s'en vont hors des murs chercher quelque bois, quelque légume. Ils ont pris ce qui était abandonné, brisé des clôtures, pillé des champs. Attentat contre la propriété! « Que ne f;iisiez-vous la récolte vous-même, grands défenseurs de Tordre I dit Blanqui. Pourquoi les propriétaires ontils laissé là leurs mobiliers, leurs choux et leurs carottes? La peur les tenait, et malgré la douleur de la séparation, ils ont préféré leur vie à leurs pommes de terre... A défaut du propriétaire, qui empêchait l'autorité de déménager elle-même les maisons désertes, d'enlever les récoltes?... N'avait-elle pas des voitures, des chevaux et des hommes?... En plein siège, sous le coup de la disette et à la veille de la famine, votre propriétarisme farouche défend, au nom du tien et du mien, de toucher à des biens destinés à périr, qui, sans aucun tort pour personne, pourraient sauver des existences. La mort plutôt qu'un outrage à la propriété. » Et Blanqui raconte que les maraudeurs ont répondu par un cri sauvage. Au retour d'une journée de fatigue et de froid, hommes, femmes, enfants, chargés de bois ramassé sous les balles prussiennes, ont trouvé aux portes de Paris l'ordre de laisser là leur fardeau. Ils l'ont déposé, y ont mis le feu, ont dansé autour, en criant : « Eh bien ! personne ne l'aura! » D'autres ont vendu leur récolte aux Prussiens. Blanqui s'altrisle et s'indigne : « Malheur à toi, société sans entrailles, qui tues le dévouement au cœur du peuple et y fais germer la vengeance 1 Personne ne l'aura! C'est par cette formule d'extermina-

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lion que lu es parvenue à remplacer la fraternilé! Comment se peut-il que des hommes, parmi nous, aient pris ce dédain, disons cette haine de la patrie, d'aller vendre aux Prussiens la sûreté de nos foyers?... Ce sera l'épisode le plus dramatique du siège de Paris que ce débordement quotidien des faubourgs dans le champ de carnage, pour glaner les restes de légumes, à la bouche des canons allemands. Nul autre n'accuse une plus profonde misère et une plus grande douleur morale. Ces parias portent le véritable deuil de la patrie. » Ainsi, les émotions du siège se répercutent chez le solitaire. En ces derniers jours de novembre, le deuil privé s'ajoute au deuil public, par la mort d'une nièce de Blanqui, Marie Barellier.

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Le journaliste continue son œuvre, se déclare en accord avec Gambetta opposé aune assemblée, montre \eMo7ii^ fewr prussien flétrissant le mouvement du 31 Octobre, pénètre la conduite de Bazaine, revient à la garde nationale de Paris frappée d'impuissance, proteste encore contre l'opinion qui blâme les acharnés de la défense, se passionne à montrer le spectacle de l'immense ville acceptant avec résignation la volonté obscure d'un chef militaire visiblement inactif, donne toute liberté à son ironie contre la badauderie héroïque, formule la sévère conqlusion : « Paris abandonne en aveugle sa défense à un homme qui a déclaré la défense impossible. Paris a perdu le sens, l'esprit, la volonté, Paris abdique. Eh bien ! il aura le sort des peuples qui abdiquent, la ruine et le déshonneur. »

Il a un revirement d'opinion sur Gambetta, opiniâtre à la lutte, possédé comme lui, il commence à le deviner,

par le démon de la patrie. Il manifeste un renouveau d'espoir devant la sortie du 29 novembre, le passage de la Marne, la bataille de Champigny. Il n'est pas désespéré du retour, qui s'imposait, dit-il, sous peine de compromettre Paris. Il réclame encore et toujours l'offensive. La reprise d'Orléans par les Allemands ne le fait pas désespérer, La province, affirme-t-il, reviendra malgré cette défaite, si elle entend toujours le canon de Paris.

Et subitement, sa voix se tait. Son journal meurt malgré tant de sacrifices de ses amis, tant d'opiniâtreté, tant d'éloquence, de talent, de génie patriotique, chez lui. Il a été impossible de faire vivre l'humble feuille.

Une note en tête du n° 89, du 8 décembre, annonce ainsi la fin : « La Patrie en danger cesse de paraître. Nous dirons franchement pourquoi : les ressources nous manquent. Malgré la plus stricte économie malgré la gratuité absolue de la Rédaction, le journa. n'arrive pas à faire ses frais. Le déficit est peu de chose, mais il suffit quand on est pauvre. Nous regrettons amèrement que cette nécessité survienne au moment où chacun doit lutter de ses derniers efforts. La Rédaction. »

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Blanqui retourne à la nuit, au silence. Pendant trois mois, on a entendu la voix, on a su la pensée de celui qui fut toujours scellé aux profonds cachots, séparé du monde par les murs, les portes, les verrous des forteresses. On a pu savoir, dans les plus tragiques

Circonstances, ce qu'il y avait en lui de savoir amassé, de foi inviolée. C'est fini, il disparait encore.

Il ne faut pas le laisser disparaître sans le témoignage qu'il a eu d'un homme, non de ses amis politiques, mais d'esprit fier, de conscience pure, qui l'a vu dans la mêlée de ce temps-là, qui a entendu sa parole, qui a lu ses articles au moment où ils paraissaient. C'est la page écrite plus tard par un grand lettré, J.-J. Weiss, et qui restera annexée aux articles de la Patrie en danger. Elle est claire et belle de sincérité, de véracité, toute brillante et enflammée de joie courageuse.

Weiss ne savait pas tout de Blanquî, mais combien il a deviné I II débute en s'étonnant de toute la ribambelle officielle, qui, pendant cinquante ans, a mené la France de catastrophe en catastrophe et de chute en chute. Il signale ceux qui ont exercé . des grandes charges, qui ont eu des titres. Tous des hommes d'Etat, des hommes politiques. Et Blanqui, dont toute la vie a été donnée à la politique, n'est rien qu'un « homme de lettres » !

« Et pourtant, dit Weiss, ceux qui sont les véritables maîtres de la politique, qui en ont étudié les lois constantes et déterminé les aphorismes, qui l'ont pour ainsi dire élevée à l'état de science exacte, Thucydide, Guichardin, Machiavel, Richelieu, Henri de Rohan, et le plus profond comme le plus aisé de tous, le cardinal de Retz, ne refuseraient pas de reconnaître en ce singulier « homme de lettres » sinon leur égal, du moins un des leurs, né avec des aptitudes que la fortune, qui ne fait pas le mérite, mais qui le met en œuvre, ne lui a pas permis de développer...

« Je ne connais de Blanqui que ce que j'ai vu de lui, du 4 septembre au 8 décembre 1870, sur une estrade de club, que ce que j'ai lu de lui, pendant le même

temps, sur un méchant morceau de papier jaunâtre qu'il faisait paraître à force de sacrifices, qui n'avait ni abonnés, ni acheteurs, qui n'a pas pu vivre plus de trois mois, et dont je suis peut-être le seul, en dehors de son cénacle intime, à me souvenir aujourd'hui. Je ne onnais que le Blanqui du siège, le Blanqui du Club des Halles et de la Patrie en danger. C'est de celui-là seul que je veux parler.

« Le club se tenait dans une petite salle du premier étage, au-dessus d'un café, club peu nombreux, grave et recueilli. Représentez-vous l'aspect de la Comédie- Française, les jours où on y joue Racine et Corneille, comparez l'auditoire de ces jours-là à la foule qui emplit un cirque où des acrobates exécutent des sauts périlleux : vous aurez Fimpression exacte qu'on éprouvait en entrant au club révolutionnaire de Blanqui, comparée à celle que donnaient les deux clubs en vogue du parti de l'ordre, celui des Folies-Bergère et celui de la salle Valentino. C'était comme une chapelle consacrée au culte orthodoxe de la conspiration classique, où les portes étaient ouvertes à tout le monde, ipais où l'on ne sentait l'envie de revenir que si Ton était un adepte.

« Après le maussade défilé des opprimés qui se présentaient chaque soir à, la tribune, pour dénoncer invariablement, celui-ci la conspiration desbanquiers contre le peuple, celui-là son chef de bureau, cet autre un administrateur de chemins de fer, le prêtre du lieu se levait, et, sous prétexte de résumer les griefs de son client, le peuple, représenté par la demi-douzaine d'imbéciles prétentieux et furieux qu'on venait d'entendre, il exposait la situation.

« L'extérieur était distingué, la tenue irréprochable, la physionomie délicate, fine et calme, avec un éclair farouche et sinistre qui traversait quelquefois des yeux

minces, petits, perçants, et, à leur état habituel, plutôt bienveillants que durs ; la parole mesurée, familière et précise, la parole la moins déclamatoire que j'aie jamais entendue avec celle de M. Thiers. Quant au fond du discours, presque tout y étaitjuste. J'avais pour voisin, au Club des Halles, un jeune rédacteur du Journal des Débats^ très conservateur comme j'ai l'honneur d'être moi-même, qui débutait alors et qu'on remarquait beaucoup pour la sagesse et la maturité de son esprit. Combien de fois ne l'ai-je pas entendu soupirer au moment où Blanqui faisait son exposé quotidien des événements du siège, des fautes du gouvernement, des nécessités de la situation : « Mais tout cela est vrai! Mais c'est qu'il a raison ! Mais quel dommage que ce soit Blanqui 1 » Je le pensais opmme lui, je le disais comme lui, mais je n'en soupirais pas. La vérité est bonne, de quelque côté qu'elle vienne.

« Et le lendemain je lisais le journal! Ah ce n'élait v/ pas la parole froide et correcte de la veille, cela brûlait et ravissait! Quelle puissance ! Quelle sincère et déchirante tendresse pour la patrie en péril ! Quel retentissement de ses blessures I Quelles saignantes douleurs 1 Quelles colères, quelles rages magnifiques contre les incapacités souveraines et les abominables vanités qui perdaient Paris en s'admirant 1 Écrire ainsi à soixantecinq ans sonnés, après quinze ou vingt ans de captivité, quand l'imagination est tarie, quand les sens sont éteints, le corps épuisé, l'esprit fatigué : comment le peut-on, à moins d'écrire avec sa chair et son sang- et comme en s'ouvrant les entrailles?

« Ce n'étaient que des cris de l'âme et des éclats de nerfs, mais des cris qui étaient des arguments, mais des éclats que dominait en leur désordre un jugement d une sûreté et d'une vigueur toute géométrique. Où donc Corneille a-t-il appris l'art de la guerre?

s'écriait le grand Condé à la première représentation de Serio7'ius. Blanqui n avait point, je suppose, appris la guerre plus que Corneille. Mais, comme il possédait à un degré éminent la faculté politique, il a donné, du 4 septembre au 9 octobre, pendant qu'il en était temps encore, même en matière militaire, tous les avertissements qui, écoutés, eussent pu préparer le salut; il a prédit, dès avant l'investissement, la catastrophe et les causes qui l'amèneraient

« La politique n'a pas été douce à Blanqui. Elle a été un peu pour lui, si Ton veut me permettre une comparaison qui n'est pas aussi élégiaque qu'elle en a l'air, comme Célimène est pour Alceste. A son début dans la vie, lorsqu'il s'est donné à elle tout entier, sur sa première barricade, il IsP rêvait sans doute généreuse, loyale, sublime, propice aux échanges de dévouement : il l'a trouvée ingrate, fausse, perverse, égoïste, et, qui pis est, vulgaire, il lui demandait le bonheur et la gloire pour prix de son existence et de sa personne qu'il engageait sans réserve : elle ne lui a apporté que brisement et déchirement, tortures physiques et morales, une renommée atroce, une légende d'ignominie. On ne peut lire sans émotion les lignes douloureuses qu'il a lui-même écrites sur ce sujet en 1848.

« Comment tant de souffrances, à la longue, et tant de déceptions, si profondes et si cruelles, n'eussent-elles pas apporté à leur suite un ferment de folie? Avoir la conscience nette et claire qu'on est le premier de sa secte et de son parti; sacrifier tout à la cause révolutionnaire, joies de la jeunesse, études et travaux de l'âge mûr, fortune, liberté, honneur, une femme aimée; méditer sans cesse, dans la prison, dans l'exil, à travers les chemins que l'on suit en fugitif, au fond des cachettes ténébreuses où l'on se dérobe, sur les lois de la politique et sur les procédés certains de gouvernement

qu'on mettra en jeu le jour de la victoire et, quand elle arrive, la victoire convoitée de la Révolution, quand la Révolution triomphante reçoit de la fortune, pour première tâche, la France à délivrer de l'invasion, Paris à sauver d'une capitulation épouvantable, voir la Révolution qu'on a préparée par toute sa vie glisser entre les mains « de valets des rois, métamorphosés en brillants papillons républicains », tous médiocres d'ailleurs, tous incapables, tous sans foi dans la patrie; discerner les moyens de salut et ne les point pouvoir appliquer; n'être rien, tandis que Jules Favre et le général Trochu sont tout et perdent tout parmi les acclamations idolâtriques de cette démocratie à laquelle on s'est immolé, et de cette démagogie idiote en laquelle on espérait trouver un instrument de règne ; n'avoir d'autre consolation que de crier, chaque matin, à la foule inattentive, qu'on est soi-même le grand homme, et non point ces gens-là, dont l'apothéose déshonore la nation ; puis, un beau jour, ne même plus se plaindre, parce qu'on n'a plus de quoi payer le morceau de papier sur lequel on imprimera sa plainte; se sentir mourir inutile à son pays qui se meurt... Ahl si l'enfer existe, il doit être fait de.sensations pareilles. Et c'a été l'existence de Blanqui ! »

Son journal disparu, sa parole supprimée, Blanqui n'est plus qu'une unité dans la foule, une impuissance ajoutée à toutes ces impuissances individuelles qui attendent le signal d'agir, dans l'anxiété, dans la colère, ou dans la résignation. Mais lui ! lui qui ne peut accepter ce destin sans amertume, lui qui est conscient dans la douleur, quelles souffrances sont les siennes! La pensée

efiFroyablement active, toujours avertie, toujours divinatrice, aperçoit distinctement, jour par jour, heure par heure, l'approche de la mort. Sous la lourde tombée de neige de décembre, dans le sol de glace, il voit Paris se coucher lentement au tombeau, aller au sommeil final, à l'agonie prochaine. Tout autour de la ville, tonnent les canons des forts et les canons allemands, et ces salves monotones qui se propagent dans l'atmosphère d'hiver annoncent de leur grand bruit solennel et funèbre la tin et l'enterrement d'une grande chose, le peuple de Paris étendu et expirant dans la profonde vallée de la Seine, sous un ciel opaque et pesant comme une dalle de cimetière.

Pour Blauqui, c'est la fin de tout, non seulement ses idées, ses espoirs de rénovation sociale vaincus, la République responsable de la défaite, mais cette défaite, c'est celle de la France, du milieu d'éclosion merveilleux des lettres et de l'art, de la philosophie et de la science, de la politique combative et de la Révolution, C'est la dévastation de ce beau champ où croissaient les idées, où l'on pouvait espérer tant de fleurissements et de moissons. Quel désastre et quelle nuit chez cet homme qui a vécu sa vie ardente, sacrifiée, obscure, dans l'attente d'un soir glorieux de victoire! Il est encore frémissant, indomptable, mais il est vieux, les années passent, l'espoir s'enfuit, le mystère s'aggrave, l'énigme devient de plus en plus cruelle, impossible, dévoratrice. Il va bientôt disparaître, vaincu deux fois. Toutes ses années, toutes ses forces, il les a données, depuis la première bataille de 1827.11 a été traqué, condamné à mort, enfermé, séparé de la vie, méconnu, calomnié, ignoré. Hier, il a encore apporté son invincible vitalité à la cause de la République et de la Patrie, et le voici proscrit, obligé de se cacher dans cette ville qu'il aurait voulu sauver.

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Les troupes revenues de Champigny, le grand effort ne fut pas recommencé. On maintient les gardes nationaux à faire Texercice dans leurs* quartiers, à monter la faction aux talus, quelques-uns vont plus avant dans la guerre, passent des nuits aux avant-postes. La ville s'endort dans la froide atmosphère où montent les ballons, où passent les pigeons, où bientôt les obus tracent leurs sillons sifflants. Fin décembre, c'est le bombardement des forts, et au commencement de janvier, le bombardement de la ville. L'histoire, racontée à l'avance par les articles de la Patrie en danger^ s'accomplit point par point.

Il y a quelques sursauts, une proposilion énergique de Delescluze, maire du xix® arrondissement, concluant à la démission des généraux Trochu, Clément Thomas, Le Flô, et à l'institution d'un conseil suprême de défense, proposition qui n'amena que la démission de Delescluze. Il y a une affiche des délégués des vingt arrondissements, réclamant l'action décisive, à laquelle répond l'affiche de Trochu : « Rien ne fera tomber les armes de nos mains... Courage, confiance, patriotisme. Le gouverneur de Paris ne capitulera pas. »

On est au 6 janvier. Une sortie est décidée, ou plutôt une fausse sortie. C'est, le 19, Buzenval, que tous les narrateurs s'accordent à désigner comme un simulacre de combat, avec les affreux accidents ordinaires, les retards, le manque d'artillerie. Puis ce terrible épilogue des morts de la garde nationale exposés dans leurs cercueils au Père-Lachaise. La tristesse envahit les résignés et la colère monte chez les frénétiques. Trochu se retire, donne sa démission de gouverneur: c'est sa

manière de ne pas capituler, et ce seul fait suffit à juger le chef qui avait osé assumer la responsabilité de la défense, en acceptant d'avance la défaite, en la préparant par sa veulerie d'impuissant et son hypocrisie d'Église.

Il a terminé son œuvre néfaste d'immobilité, de découragement, il remet le commandement à Vinoy, qui, avant de songer à courir aux Prussiens, flétrit le parti du désordre, lui adresse une provocation indéniable. Comment n'aurait-elle pas été entendue, dans ce milieu morbide, enfiévré, où il y a place pour la convulsion et la torpeur? Flourens est délivré à Mazas, on prend rendez-vous dans les clubs, et les violents descendent sur l'Hôtel de Ville.

GXGVIII

La journée du 22 janvier s'annonce par une première arrivée de gardes nationaux sur la place déserte, vers une heure et demie, puis un détachement stationne au quai, un autre rue de Ris'oli, et une députation, conduite par Tony Révillon, entre à l'Hôtel de Ville, est reçue par l'adjoint au maire de Paris, Gustave Chaudey. La démission du gouvernement, son remplacement par la Commune, c'est le vœu exprimé par ces premiers délégués, qui s'en viennent au café de la Garde nationale, à l'angle de la place et de la rue de Rivoli. Il y là Blanqui et ses amis, et d'autres vaincus du 31 octobre, se refusant à jouer, à cette date, la partie perdue, mais anxieux des événements, de l'imprévu.

Une seconde délégation entre, conduite par un jeune lieutenant de la garde nationale qui discute violemment de la défense de Paris avec Ghaudev et revient haran

u;iier la foule. Car la foule est venue, des passants, des femmes, des enfants, la place est houleuse, bruyante de -murmures et de clameurs, des voix plaintives et menaçantes de Paris gémissant et colère.

C'est dans cette masse qu'entrent, au son des tambours, des gardes nationaux du lOP, venus de la rive gauche, et du 207®, qui viennent des Batignolles et débouchent par la rue du Temple. Ils se rangent en ligne devant l'Hôtel de Ville, en face d'un groupe de mobiles placé entre la grille et la porte, et c'est alors qu'éclate subitement la scène sauvage du drame, comme si des adversaires s'étaient donné rendez-vous. Un coup de feu est tiré, sans que l'on puisse dire par qui, d'autres coups de feu se suivent, un officier de mobiles, placé entre la grille et la porte, est blessé, des fenêtres du premier étage la fusillade des mobiles massés dans les salles balaie la place.

Il y a un départ effroyable de la foule sans armes, une poussée, des chutes, des corps jonchant le sol, à croire à un amoncellement de cadavres. Mais presque tous se dressent, s'enfuient. Les coups de feu recommencent, tirés par les gardes nationaux en retraite aux coins de l'avenue Victoria, du quai, de la rue de Rivoli, réfugiés dans les maisons. Un moment, la place est vide, quelques morts étendus, des blessés qui font effort pour se relever. Un seul homme est debout, à l'angle de la place, devant le café de la Garde nationale, une frêle silhouette aperçue par quelques-uns dans le brouillard d'hiver et la fumée de la bataille : Blanqui, désespéré, qui veut voir et savoir, qui scrute cette place de Grève où vient de passer le souffle de la mort, ces fenêtres d'Hôtel de Ville illuminées de coups de feu. Au-dessus de l'affreux décor de guerre civile, dans le ciel triste, le grondement de la canonnade et du bombardement.

En quelques minutes, tout est terminé. Les gardes nationaux sont pris à revers par l'arrivée de Vinoy. Les mobiles sortent. Sapia, qui commandait les insurgés, avec Rigault, a été tué. Les assaillants se dispersent, laissant cinq morts, dix-huit blessés, douze prisonniers. A l'Hôtel de Ville, il y a un mort et deux blessés. Le soir même, les clubs sont fermés, les journaux révolutionnaires supprimés, près de cent arrestations, d'hommes presque tous étrangers à l'affaire, décidées et exécutées. Delescluze, qui n'eut aucune part de direction dans l'affaire, pas plus que Blanqui, est jeté à Vincenne?.

C'est la plus triste, la plus horrible journée du siège, puisque les assiégés en étaient arrivés à tirer les uns sur les autres. Le crime de guerre civile devant l'ennemi y fut commis. Ceux qui ont été chargés de la responsabilité, n'en vinrent pourtant à l'abomination que par patriotisme affolé, par rage de l'inaction dans la défaite. On leur doit cette constatation de vérité. Le lendemain, une proclamation du gouvernement les accusait de servir la cause de l'étranger, alors que c'était le désir exaspéré de chasser l'étranger qui les jetait ainsi aux aventures. Mais comme tous les essais de révolution qui avortent, le 22 janvier devait être flétri, non seulement dans sa réalité, mais dans ses intentions. Les flétrisseurs ne sont doux qu'aux révolutions qui réussissent et disposent des places.

ce

Six jours après, Paris capitulait. On envoyait, l'avantveille, Dorian à Belleville, pour calmer Flourens, Mil-

L'KN FERME .3j5

lière, qui s'ineliuaienl devant la nécessité. VOfficid annonçait la conclusion. Dans la nuit du 27 au 28, la fureur sacrée veille aux faubourgs, l'âme vacillant/e de la patrie jette là ses dernières flammes, ses dernières lueurs. Les femmes, d'une éloquence farouche et meurtrière, exaltent les hommes courageux, injurient les indécis, les envoient au feu.

On sonne le tocsin, on bat le rappel, un projet de sortie violente est élaboré par Brunel et Piazza, qui sont arrêtés au matin. Tout est perdu, tout est fini, Paris est rendu, et son gouvernement livre avec lui la province, détruit la dernière ressource, l'armée de l'Est, en la laissant en dehors de l'armistice, décide la convocation d'une Assemblée nationale chargée de conclure.

CGI

Sur ces nouvelles, Gambetta tente de résister au gouvernement de Paris, affirme la guerre possible, veut exclure des élections tous les fonctionnaires et candidats officiels du régime impérial. Comme Blanqui à Paris, il appelle et invoque la Révolution, proclame qu'elle seule peut tout sauver.

Ranc a publié la lettre, en date du 6 février, que Blanqui lui adresse à Bordeaux, pour exciter Gambetta à la résistance. Toute la situation y est exposée en quelques lignes, et c'est Blanqui certainement, comme Gambetta, qui devine le devoir, proclame le droit supérieur, fixe la légalité, lorsqu'il conteste à un gouvernement prisonnier son droit à convoquer une Assemblée, lorsqu'il affirme qu'une place assiégée ne peut stipuler que pour elle-même, non pour le pays, et que c'est assumer une grave responsabilité que d'obéir aux injonctions, aux décrets de gouvernants tombés entre

356 L'ENFEÎIMÉ

les mains de l'ennemi. Il avait encore raison lorsqu'il montrait les signataires de la capitulation envoyés à Bordeaux par permission de l'Allemagne, les prisonniers de l'ennemi allant donner des ordres au gouvernement libre. Le fait vient à l'appui. Bismarck surgit, par une intervention directe dicte la loi élecl orale à Gambetta comme à Jules Favre. Les élections auront lieu le 8 février.

GCII

Paris ne récompensa pas Blanqui de son courage civique, de son ardeur indomptable. Il ne fut pas choisi comme mandataire par la grande ville dont il s'était fait l'opiniâtre défenseur. Il aurait voulu être chargé de porter à l'Assemblée prochaine la parole de la résistance quand même, l'acte de foi en la patrie qui demanderait l'effort suprême. L'honneur de ce grave devoir lui fut refusé. II n'y eut pas place pour lui sur les listes de quarante-trois noms élaborées par les clubs, les comités et les. journaux.

Les rancunes et les ignorances firent leur œuvre comme toujours.

Lorsque Flotte vint apprendre à Blanqui que même le comité de la Corderie, malgré la parole pressante d'Edouard Vaillant, avait écarté son nom, la tristesse descendit sur le front du vieillard, et le fidèle ami dit avoir vu briller les larmes dans ces yeux qui n'avaient pleuré que la mort d'Âmélie-Suzanne et la mort de sa mère.

Délaissé de tous ceux qui auraient dû aller vers lui, encore une fois seul comme un maudit, après ces jours où il avait eu en son âme l'âme de la France son énergie, sa volonté de vivre, Blanqui a cinquante-

deux mille voix au scrutin du 8 février, alors que le chiffre nécessaire est dévolu bizarrement, produit une députation désordonnée qui va de Louis Blanc à Farcy, de Victor Hugo et Garibaldi à Jean Brunet, de Delescluze et Pyat à Léon Say, de Gambetta à Thiers. Des membres du gouvernement de Paris, Jules Favre seul était élu, mais Thiers était le député de vingt-six départements, et toute une levée de cléricaux et de monarchistes apparaissait dans l'Assemblée nouvelle.

CGIII

C'est dans ces jours de février, au milieu du mouvement de Paris ravitaillé, se reprenant à la vie, que Blanqui, sans journal, sans tribune, reprend sa plume de la Patrie en danger, et résume d'une éloquence brève, avec une sûreté sans pareille, la période historique qui vient d'être vécue. Il le fait sous forme d'un placard qui se vend cinq centimes, rue du Groissant, et qui porte ce simple titre : Un dernier mot.

En huit colonnes, c'est une œuvre, le complément nécessaire, logique, des pages écrites pendant le siège, de septembre à décembre. Dans la Patrie en danger, Blanqui avait à l'avance raconté les événements, les phases de l'investissement, le siège qui allait êlre. Dans un Dernier mot, tout en disant ce qui a été, il montre ce qui aurait pu être.

Il écarte les lamentations, la rhétorique, les allégations d'ignorance, de corruption, de fatalité. La fatalité, pour lui, est la loi de l'univers matériel, n'est point celle de l'humanité. Lui, toutesa vie, a gardé sa volonté intacte, sa pensée libre, il ne voit pas qu'il a obéi. aussi à un destin qu'il portait en lui-même, il veut que l'humanité soit responsable de son sort. Son erreur

est de ne pas admettre de degrés dans cette responsabiliti^, "^^is^ c'est une erreur généreuse, une condamnation de la veulerie, un appel à la fierté. Les instruments de la destinée sont plus ou moins conscients. On ne peut mettre sur le pied d'égalité avec Trochu, Jules Favre, Jules Simon, l'obscur citoyen de la ville assiégée, qui n'est coupable que de n'avoir pas compris. Blanqui va prouver lui-même la différence des responsabilités.

11 sépare la cité de septembre, décidée au combat, de ceux qui ajournèrent sans cesse le moment de l'action: « Croire une chose impossible et l'entreprendre, dit-il, c'est de la démence, mais cette démence s'appelle trahison quand l'entreprise est la défense in extremis de la patrie et qu'on est libre de décliner le péril de ce fardeau. » Et Blanqui va démontrer qu'à la date du 4 septembre, malgré la décadence morale, malgré les revers du mois d'août, la partie n'était pas désespérée. « Nous n'avons point péri par les raisons transcendentales que nous débite la presse, mais tout bonnement par une faute militaire, » affirme-t-il. Cette faute a été commise pendant les seize jours écoulés entre la proclamation de la République et l'arrivée des Prussiens sous les murs de Paris : or, l'avenir de la guerre était tout entier dans l'emploi de cette quinzaine. L'élément de succès, c'était Paris même, avec son enceinte, ses forts, et sa possession de tous les chemins de fer de France. La question à résoudre était une question de statistique et de transport. Blanqui l'expose ainsi : « La capitale, par l'arrivée de deux cent mille fugitifs, avait deux millions d'âmes. Il fallait envoyer en province un million de femmes et d'enfants et les remplacer par un million de jeunes hommes. Il fallait, en outre, compléter l'approvisionnement en vivres jusqu'à six mois. »

C'est l'énoncé de cette proposition qui est développé dans Un dernier mot. Blanqui va aux détails, suppute

L'ExNFERMÉ 359

la récolle de la Beauce, qui n'était pas battue, que l'on pouvait amener rapidement, grains et paille, que les Prussiens enlevèrent un mois plus tard. Les céréales en gerbe, sauf les quantités nécessaires pour la subsistance des habitants et pour les semailles, pouvaient être transportées ainsi, d'un rayon de trente lieues. Les départements de l'Ouest et du Centre auraient fourni des bœufs et des moutons : il était facile de doubler le nombre des bestiaux déjà réunis à Paris. De même, soixante mille porcs pouvaient être tués, salés, expédiés, et l'approvisionnement pouvait se compléter en quelques jours par un afflux d'œufs, beurre, légumes, poissons secs, fromages, huiles, volailles et lapins vivants. Pour réduire en farine les céréales introduites en grains, il n'y avait qu'à transporter à Paris les meules des moulins d'Etampes, Corbeil et Pontoise. Grâce à cette précaution, on n'aurait pas manqué de pain en décembre, alors que les magasins regorgeaient de blé, « Les avocats, dit Blanqui, ne sont pas tenus de savoir que le pain se fait avec de la farine et la farine avec du blé. » L'échange de population entre Paris et la province est examiné et résolu avec une précision mathématique. D'abord, les partants volontaires s'en vont à leurs frais: ne pas retenir les fuyards, plus dangereux qu'utilesjen présence de l'ennemi. Pour les émigrations obligatoires, Blanqui en sait la tristesse, les présente comme un sacrifice de Paris. 11 compte six cent mille enfants audessous de seize ans, deux cent mille mères, cent trente mille "femmes au-dessus de cinquante-cinq ans, r*soixante-dix mille hommes au-dessus de soixante-sept -'ans. Au total, un million d'émigrés à distribuer dans les départements libres, chez les habitants, avec indemnité à ceux-ci pour subvenir au logis et aux vivres. Le départ accompli, aux cinq cent cinquante-cinq mille hommes de garde nationale dénombrés à Paris par les

hommes de seize à cinquante ans et les hommes valides de cinquante ans et au-dessus, il ajoute quatre cent mille conscrits des deux classes de dix-huit et dixneuf ans, trois cent mille gardes mobiles, cent mille anciens soldats de vingt-cinq à trente-cinq ans, célibataires, veufs, mariés sans enfants, cent mille hommes des armées de Sedan et de Metz, de Tinfanlerie de marine, des matelots, canonniers, gabiers, cent mille hommes des garnisons éparses sur tout le territoire. C'est une armée d'un million d'hommes, remplaçant le million d'enfants, de femmes et de vieillards. En défalquant les conscrits de dix-huit et dix-neuf ans, et les gardes mobiles, du chiffre de la garde nationale, Paris ajoute cinq cent mille hommes, et l'armée de guerre monte au chiffre de quinze cent mille hommes. C'était dégarnir la province, mais assurer la résistance et créer l'offensive de Paris. L'armée allemande, d'ailleurs, était également forcée de se concentrer.

Les moyens de transport sont indiqués. Blanqui ne laisse pas une objection possible sans réponse. Il énumère les lignes libres, échelonne les départs, soixante-douze convois de quinze cents émigrants toutes les vingt-quatre heures, trois jours pour l'évacuation complète, partout les autorités présentes aux gares, répartissant les émigrants dans les villes et les campagnes, comme sont répartis les militaires en temps de guerre ou de manœuvres. La contre-partie de l'émigration, l'arrivée des conscrits, mobiles, soldats, se serait faite en même temps, les compagnies, requises par l'État, suspendant tout autre service. « Ainsi, dit l'actif rêveur, construisant son beau poème de défense qui pouvait être une réalité, — ainsi la France entière est en mouvement, ici pour quitter Paris, là pour s'y rendre ; les autorités, les bons citoyens, pour organiser et diriger ces convois. »

Des armes, ensuite, des armes pour tout ce monde I On n'a pas su le chiffre des chassepots disponibles au A septembre. Quel qu'il fût, l'ordre devait être donné aux arsenaux d'expédier tous les chassepots, fusils à tabatière, fusils à piston en magasins, poudre, munitions de guerre, et les canons de marine des arsenaux maritimes avec leurs munitions, jusqu'à concurrence de trois mille. En même temps, c'est le voyage nécessaire des ouvriers armuriers de vingt-cinq à cinquante ans, des ouvriers des fabriques d'armes et fonderies de l'État, Saint-Etienne, Châtellerault, Ruelle, Indret, etc., avec les outillages pour la fabrication des chassepots. Puis, les ouvriers des forges et fonderies de la Nièvre, les mécaniciens du Creusot. Puis, les fers, aciers, bronzes, cuivres, étains, plombs, salpêtres, soufres. Puis, les trains de houilles venant des mines de la Loire, de l'Âveyron, du Gard, d'Ânzin avec un détour par Lille. Que l'on essaie même de faire venir la houille de Mons et de Charleroi, pour Lille et Paris, de Newcastle pour le Havre. Que l'on achète le pétrole, les huiles à brûler. Que les bateaux de charbon et les trains de bois descendent du M or van par l'Yonne et la Saône. Que l'on achète à force en Angleterre des fusils Sniders et Remington. Et que l'on commence la fabrication de canons à longue portée.

Après la question des armes, la question d'argent. Blanqui n'oublie rien, donne sa liste de pain, vin, eaude-vie, bœuf et mouton, porc salé, beurre, œufs, fromages, poisson sec, sucre, café, huile d'olive, huile à/ brûler, vinaigre et sel, légumes secs, drap, souliers, foin, paille, avoine. Il évalue le prix du déplacement de deux millions de personnes^ du transport des vivres et du matériel, d'un million de fusils à tir rapide avec cartouches, de six mille canons de campagne avec munitions, de l'indemnité aux hôtes des émigrés, un

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franc cinquante pour les adultes, cinquante centimes your les enfants. Il trouve un total de neuf cent quatredngt-seize millions. Il va jusqu'au milliard, il consentirait deux milliards, demande s'il vaut mieux acheter à ce prix la victoire ou payer dix milliards la besogne faite parle gouvernement de la défense nationale.

Il ne s'arrête qu'un instant à ce chiffre, continue à refaire en pensée l'histoire du Siège de Paris. Il met en train les fabriques de chassepots, les fonderies de canons, les fortifications par la pioche et la pelle, le classement et l'organisation des troupes, la formation des cadres, la transformation de la masse armée en corps régulier. Il voit la théorie apprise en quelques jours par la pratique, des redoutes construites à Garches, Meudon, Clamart, Thiais, Montmesly, Chelles, Montfermeil, Livry. Il voit Choisy, Villeneuve-Saint-George, la Butte-Pinson, les hauteurs de Sannois, la plaine de Gonesse, hérissés de retranchements. Il se réjouit de l'impossibilité pour l'ennemi de venir à Châtillon, de P'sser la Seine à Choisy, a Villeneuve-Saint-George, à Corbeil même. Il proclame l'impossibilité d'investir la ville, ni aune lieue de distance, ni à dix, ni à vingt, son cercle ne pouvant s'élargir indéfiniment sans danger. Que peut faire l'Allemand? Parcourir la France vide de soldats, entrer dans des villes ouvertes, chez des populations sans armes, s'installer dans des places fortes, veuves de garnison et d'artillerie.

Pendant ce temps, l'armée de la France, enfermée dans la capitale, s'organise, et ce n'est pas sous les murs de Paris que se font les règlements des comptes.

Hélas! le visionnaire doit s'arrêter, délaisser ce mirage, voir le réel : Paris comptant sur la province, le semblant de défense, le bombardement, l'armée de province créée trop tard, alors qu'elle pouvait être rassemblée dès le premier jour dans les murs de la capi-

fale, puis la fin, la reddition, la preuve irréfutable que le sort de la France se jouait à Paris, la patrie tout entière comprise dans la capitulation, l'armée de l'Est livrée, les élections imposées par le gouvernement de Paris, prisonnier des Allemands.

L'accusation de haute trahison et d'attentat contre lexistence de la nation, c'est la conclusion formulée par le révolutionnaire qui s'improvise critique militaire, général et administrateur, par le patriote ardent qui restera comme l'historien amer et clairvoyant da Siège de Paris.

Le jour où paraît Un dernier mot, le 12 février, Blanqui s'en va à Bordeaux avec Tridon, voit Ranc, entend le récit de la guerre de province, la débandade, Clinchant jeté en Suisse avec l'armée de l'Est par son exclusion de l'armistice, Faidherbe sans forces, Chanzy en relations avec le gouvernement vaincu. La douleur fut vive chez Blanqui, il vit la France et la République perdues. C'est à Bordeaux qu'il connaît le dernier sursaut et la honte dernière de Paris, les cinquante mille gardes nationaux qui montent les Champs-Elysées dans la nuit du 26 au 27 février à la rencontre des Prussiens et, au lendemain, l'occupation d'un quartier de la ville par l'ennemi.

Le 9 mars, le 4® conseil de guerre juge Blanqui par contumace, pour sa participation au Trente-un Octobre. Quinze jours avant, le 23 février, une première série d'accusés avait été acquittée, puis une seconde série le lendemain. Pour lui, avec Flourens, Edmond Levraud, Cyrille, il n'en est pas ainsi.

Auguste-Louis Blanqui, homme de lettres, âgé de

soixante-cinq ans, demeurant à Paris, rue du Temple, 191 (chez Cléray), est condamné à mort pour attentat contre un gouvernement qui n'existait pas encore le 31 octobre, puisque ses pouvoirs ne furent consacrés que par la consultation du 3 novembre, et les poursuites et la condamnation ont lieu, de plus, après la convention d'oubli acceptée à l'Hôtel. de Ville, et au mépris de la parole donnée. A mortl Les officiers qui jugèrent ainsi Blanqui absent ne surent pas découvrir dans son patriotisme au moins une circonstance atténuante.

L'unique pensée de Blanqui, depuis le 4 septembre 1870, avait été pour la guerre. La défaite venue, la possibilité d'une renaissance de la France hantait seule son esprit. Il ne songea pas aux représailles d'une révolution, malgré Paris en armes, tressaillant, manifestant par son trouble l'excédent d'énergie que le siège avorté avait laissé en lui. Un conflit apparaissait certain entre la population de Paris, républicaine, exaltée par la fin de la guerre, et l'Assemblée venue à Versailles, provocante, monarchique, ayant pour chef du pouvoir exécutif Thiers, décidé à faire l'ordre social en même temps que la paix définitive. Paris devait être la victime ofi'erte en sacrifice pour l'équilibre nouveau. Mais quand et comment, sur quel prétexte, à propos de quel incident, le signal de la rencontre allait-il être donné? Personne n'aurait su le dire. Les adversaires se regardaient violemment, s'invectivaient par les journaux, les caricatures. La fièvre née aux jours d'hiver se développait, emplissait la rue.

Blanqui, s'il prévit le cours fatal des événements, marqua son intention, se désintéressa du conflit. Ceux qui l'ont vu à cette époque, non élu député par Paris, condamné à mort par le tribunal militaire, le trouvèrent tout entier à l'idée fixe, ne songeant qu'à la France défaite, à l'Allemagne victorieuse. Cela, pour lui, enga-

L'EiN FERMÉ 365

geait tout rvavenir, frappait d'avance de stérilité toute insurrection.

Puis, la fatigue s'ajoutait chez lui à la douleur, la maladie s'emparait du délicat organisme, de volonté si résistante pendant les mois du siège. Il voulut un asile, un repos, une solitude où se reprendre. Dans les premiers jours de mars, il part pour Loulié, près de Bretenoux, dans le Lot, vers la maison du docteur Lacambre, qui avait épousé sa nièce. Ceux-ci quittaient leur logis, pour un voyage en Espagne, au jour de l'arrivée de Blanqui : il resta seul avec sa sœur, M'"'^ Barellier. Il avait grand besoin de ses soins, s'alita immédiatement, atteint d'une bronchite aiguë.

C'est au lit, dans l'après-midi du 17 mars, qu'il fut arrêté par les soins du procureur de Figeac, sur l'ordre du gouvernement. Il allait définitivement recevoir le salaire de la haute intelligence et des purs sentiments qu'il prouva pendant le siège de Paris.

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Ce qui se passa ensuite stupéfiera l'avenir.

Blanqui, malade, est conduit par un froid très vif à l'hôpital de Figeac, dans une chambre nue, grillée, verrouillée. Les cérémonies habituelles s'accomplissent. On le fouille, on le débarrasse de sa monnaie, de son canif. Le lendemain, leprocureur lui annonce une insurrection à Paris, la retraite du Gouvernement et des troupes à Versailles. Le prisonnier croit comprendre que l'ordre de l'arrêter a coïncidé avec la levée de l'insurrection. Il ne sait si sa détention sera longue, il demande ses compagnons habituels, des livres.

Il est conduit en secret à la prison de Cahors, mais son arrivée est ébruitée. Il est séquestré, un refus absolu

36e L'E.xN FERME

est opposé à la tentative de visite de sa sœur. C'est à Cahors qu'il reste toute la fin de mars, tout avril, presque tout mai, jusqu'au 22. Non seulement on empêche sa sœur de le voir, mais toutes communications sont interdites: il ne peut ni donner de ses nouvelles, ni recevoir de nouvelles des siens. Plus encore, aucun renseignement n'est fourni sur l'état de sa santé. Il peut se croire abandonné, et on peut le croire mort.

Il voit le procureur de la République de Cahors, le préfet du Lot et le gardien-chef. Le simple gardien, qu'il pourrait faire parler, intéresser à son sort, n'est pas en rapport avec lui. Nul magistrat ne se présente pour remplir les formalités du Code d'instruction criminelle.

CGVI

C'est pendant ce temps qu'il est nommé, le 28 mars, membre de la Commune de Paris dans les xviii^ et XX* arrondissements, à Belleville et à Ménilmontant, en même temps que ses amis Tridon, Eudes, Vaillant, Ranc, d'autres qui avaient été, de près ou de loin, mêlés à sa politique. Puis, d'autres encore, qu'il connaissait fort peu, certains même dont il se sépara, tous rangés néanmoins sous la dénomination de blanquistes : Rigault, Duval, Ranvier, Ferré, Protot, Vallès, Grousset, Cournet, Mortier. PuisFlourens, Vermorel, Delescluzç, Pyat. Puis, des représentants de l'Internationale : Varlin,Theisz, Malon, Beslay, Lefrançais. Enfin, en dehors des groupes extrêmes: Méline, Brelay, Tirard, Lefèvre, Robinet. Aux élections complémentaires du 16 avril : Longuet, Rogeard, Trinquet.

Grousset et Mortier, dès la première séance, Rigault, à la seconde séance, réclament la présidence d'honneur pour Blanqui. 11 y a opposition de Delescluze dont l'hos-

L'E.NFKRMÉ 3G1

tililé ancienne ne désarme pas, et Cournet, d'ailleurs, denaande qu'il soit tait pour le prisonnier quelque chose de plus efficace.

L'idée de sauver Blanqui fut formulée par Tridon, qui, le 27 mars, mande Flotte à Paris. Il arrive le 29. Le 6 avril, il lui est proposé par plusieurs membres de la Commune d'aller à la recherche de Blanqui. Tridon allègue que Granger est déjà parti, que mieux vaut proposer au gouvernement de Versailles l'échange de leur ami contre les otages, détenus à la Roquette. Le 9, Raoul Rigault, en vertu de son titre bizarre de délégué à l'ex-Préfecture de Police, fait communiquer Flotte avec l'archevêque de Paris Darboy. Les deux interlocuteurs s'entendent à merveille. L'archevêque consent à écrire à Thiers. Il lui proposera l'échange de sa sœur, de son grand- vicaire, du curé de la Madeleine, du sénateur Bonjean et de lui-même, contre Blanqui. La lettre est prête le lendemain. Il est convenu que c'est le grand-vicaire Lagarde qui la portera. Le 12, Flotte conduit l'abbé hors Mazas, lui demande la promesse de revenir, quelle que soit la réponse. La parole du grand-vicaire avait été déjà donnée à l'archevêque, elle est de nouveau engagée à Flotte.

Les négociations durèrent plus d'un mois, jusqu'au 14 mai. La première démarche se passe en lettres de l'abbé Lagarde, en réponses de l'archevêque. Thiers fait attendre sa décision, et l'abbé attend patiemment. Le 23 avril, après onze jours, l'archevêque donne ordre à son vicaire de Tv^prendre immédiatement le chemin de Paris et de rentrer à Mazas, en quelque état que se trouve la négociation dont il a été chargé. L'archevêque s'étonne de la lenteur de la réponse et ajoute que le retard compromet gravementles prisonniers, peut avoir les plus fâcheux résultats. Cette lettre est remise au

destinataire par les soins du ministre des États-Unis, Washburn, mais cette fois Tabbé cesse d'écrire, et prend, contre sa conscience, la résolution farouche de rester à Versailles.

Une deuxième série de négociations s'engage où l'on voit nombre de personnages apporter leur dévouement : Cernuschi, le nonce du pape, l'ambassadeur américain, e délégué du maire de Londres. Un prêtre détenu à Mazas, l'abbé Bazin, compatriote et ami de Charles Beslay, membre de la Commune, écrit d'admirables lettres où il spécifie qu'il ne profitera en rien de la mesure proposée. Enfin, le bon Flotte s'en va lui-même à Versailles remettre à Thiers deux lettres, de l'archevêque et du curé de la Madeleine. Flotte a publié le dialogue qui eut lieu entre eux, au matin du 13 mai.

Thiers se refuse à croire la vie de l'archevêque en danger, demande à Flotte la raison de ses craintes.. Celui-ci dil« le triple assassinat de Duval et de ses deux lieutenants par le général Vinoy et celui des quatre-vingtquatre gardes nationaux fusillés par ordre du général de Galliffet ». Thiers change la conversation, promet de présenter la demande au Conseil et de l'appuyer, affirme que son influence est limitée, ajoute : « Je ne connais pas M. Blanqui. On le dit très intelligent et très dangereux, il appartient au parti extrême de la Révolution. »

Le lendemain 14, seconde entrevue à la même heure. Flotte la résume ainsi : « En entrant, il me dit que l'échange n'était pas possible, que rendre Blanqui à l'insurreclion, c'était lui envoyer une force égale à un corps d'armée, mais qu'il m'autorisait à dire à l'archevêque que les choses pouvaient changer d'un jour à l'autre, et qu'il n'oublierait rien pour le retirer de la fâcheuse position où il se trouvait... Je fis observer à M. Thiers qu'il y avait d'autres prisonniers que l'arche-

vêque à Mazas et que, s'il voulait consentir à rendre Blanqui, la Commune rendrait tous les otages. M. Thiers s'y refusa encore. Eh bien! lui dis-je, voulez-vous me donner votre parole que vous allez signer l'ordre de faire élargir Blanqui, et je vous amène ici, demain, les soixante-quatorze otages? Nouveau refus de M. Thiers. Devant cette détermination bien arrêtée, je n'avais plus qu'à me retirer. » De retour à Paris, à Mazas, Flotte rend compte de sa démarche, et l'abbé Deguerry dit, et l'archevêque approuve : « Cet homme manque de cœur. »

GGVII

Le 17 mai, Blanqui fut autorisé à recevoir sa sœur dans la prison de Cahors. Il put croire à une accalmie.

C'était, sans le lui dire, un adieu qui lui était accordé. Le 22, le matin, il est conduit à la gare, on le fait monter dans un wagon où le gardent cinq gendarmes, et il part, il ne sait pour où.

Il passe à Périgueux. Il est à Coutras à midi quinze, à Tours à minuit trente. Il s'est aperçu que la consigne était de cacher sa présence, mais que les employés du chemin de fer n'avaient pas gardé le secret. Un brigadier de gendarmerie fut accusé de les avoir prévenus, et Blanqui, dans le récit qu'il a fait de ce singulier voyage, dit avoir reçu, sur plusieurs points du parcours, des témoignages de compassion.

Il n'en fut pas ainsi à Tours. Le wagon-prison, détaché du train, resta dans les ténèbres, et, pendant que le maréchal des logis, chef de l'escorte, dialoguait avec un groupe d'ombres, le prisonnier entendit une voix furieuse qui sortait de la nuit et éclatait en menaces : « Gredin ! Brigand I c'est moi qui ne le conduirais pas loinl »

370 L'ExNFERMÉ

Le wagon rattaché à un train, la course recommence à toute vapeur d'express. Il y a des arrêts à Saumur, Angers, Nantes, Redon et Rennes. Partout, le passage est signalé au ministère de Tlntérieur, au ministère de la Guerre, par un préfet, par un général. L'heure de l'arrivée à Rennes est midi. Là, un ordre est donné de continuer jusqu'à Saint-Brieuc. Le préfet, pour éviter une émotion possible chez les ouvriers démocrates, s'entend avec le général pour faire conduire le voyageur mystérieux à la station voisine, où il attendra le passage d'un train qui part à quatre heures. Il l'attendit, jusqu'à cinq heures et demie, près de la station de l'Hermitage, dans une plaine où la voie' ferrée n'était protégée par aucune barrière. Un rassemblement se forma bientôt, de messieurs à cheval, décorés de l'ordre du pape, très ironiques, mais sans paroles à l'adresse du prisonnier, entrevu dans son wagon cellulaire, et qui ne perdait rien de ce qui se passait au de' )rs. Lorsque le train arriva sur une voie latérale, Blanqui dut descendre, passer devant la haie des curieux.

Désormais, à chaque station, il y a des rassemblements hostiles. Après Rennes, une troupe de paysans salue le passage du train des cris de « Vive le roi 1 » eu agitant les chapeaux. Saint-Brieuc est atteint, mais le voyage continue. Long voyage fatigant, avec les stations ordinaires aux approches des bourgs, aux carrefours des routes bretonnes par lesquelles s'en vont les paysans conduisant leurs bêtes , les paysannes , un grand panier à chaque bras. Le Vieux, harassé, met la tête à la portière pendant les haltes, cherche les souffles du dehors, la tiédeur de l'air dans les dents.

A Chàtelaudren, au crépuscule, il y a une foule menaçante, des gens s'approchent, profèi-ent des cris, des insultes, contre cet homme immobile, à barbe blanche, qui les regarde de ses yeux vifs. Dans cette rencontre

(lu révolutionnaire de Paris avec la Bretagne du passé, s'il a croisé les regards avec ceux d'un paysan agité ou paisible, gesticulant debout ou assis au revers du fossé, quelque vieillard comme lui, quelque ancêtre vêtu à l'ancienne mode, la courte veste bleue, les larges braies blanches, le grand chapeau, les bas dans les sabots, quelle étrange confrontation , et quel dialogue muet plus étrange encore I On voit l'homme de la terre, tout usé, tout cassé, blanchi lui aussi, rasé par toute la figure, la barbe un peu repoussée, drue comme ce qui reste du blé coupé dans un champ. En face de lui, dans le cadre de la portière, le visage pâle et les yeux expressifs de la révolte. Sur la face fatidique du laboureur s'inscrit l'hérédité paysanne, ses yeux sont circonspects et méfiants, le paysan est sur ses gardes, comme s'il avait rencontré un loup. Colloque rapide pendant la rencontre de hasard. Le Breton hésite à craindre et à plaindre. Son inconscience devient méditative.

Dans l'œil de clair phosphore du vieux Blanqui, le pronostic est plus sûr, la comparaison plus amère :

« Tu es un vieux Chouan désarmé, bonhomme, un ancien vassal devenu électeur, et resté en servage dans la domesticité du laboureur à gages. Tu vis dans ta dépendance tranquille, ayant gardé ta loi secrète à ton seigneur, prenant le mot d'ordre au prône de ton curé. Tu ne sais pas mon nom, tu ne le sauras jamais. C'est tout de même pour toi que je suis parti vers le pays de l'illusion, que j'ai été blessé rue aux Ours, que j'ai fait le coup de feu en 1830, que j'ai passé ma vie au Mont- Saint-Michel, à Belle-Ile, à Corte, à Pélagie, que j'ai souffert le siège de Paris, et que je m'en vais vers la prison inconnue ou la mort secrète. Toi, tu fes con tenté, pendant toute ta vie de la terre, de l'atmosphèn' de la mer, tu es librement sur la route, dans Fair du

soir, et c'est évidemment moi qui suis la dupe. Mais tes fils retrouveront ma mémoire... »

Plouaret, Plounérin, Plouigneau, ce sont les noms de stations entrevus avant Morlaix. Le train passe sur un viaduc, s'arrête. Morlaix, onze heures du soir. Il fait froid. C'est la fin du voyage.

Encore un ordre, et un trajet, la descente sur la ville en voiture, puis une course dans la nuit au long de la rivière, sur une route bordée de maisons, de châteaux, de jardins, de parcs. On arrive à un endroit où l'eau s'élargit, où des lumières scintillent. Un air humide vient de l'horizon obscur. C'est le Dourdu, dont le nom signifie Eau noire. Le cortège descend dans une barque au flanc creux qui est là toute prête, avec son patron Abraham et son matelot. Blanqui s'assied sans mot dire. Pendant deux heures le bateau plonge, monte et descend les vagues régulières. C'est la mer, de plus en plus sensible. L'air est glacial et calme. Des feux se montrent. La marée descend, emmène l'embarcation de son mouvement puissant.

Un rocher surgit, un feu l'éclairé. C'est le château du Taureau. Après le qui-vive ! et la réponse, c'est le débarquement sur la pierre, la montée d'un escalier, le passage d'un pont-levis, un vestibule où trente sol:dats sont alignés, l'arme au bras, sous les ordres d'un commandant. L'officier, sur un signe, se fait suivre du prisonnier dans une cour étroite, puis monte devant lui un escalier de pierre, ouvre une petite porte. Le prisonnier, vaincu par ses deux jours de voyage, entre dans le noir, se jette sur le matelas qu'il aperçoit dans l'ombre. La porte se referme sur lui avec le bruit

ignoble des verroux. Il est, dit Blanqui, trois heures du matin, 24 mai 1871.

CGIX'

Le lendemain, quand l'aube entre, et qu'il rouvre ses yeux reposés, il peut réfléchir sur le lieu de détention où il vient d'être enfoui, il peut voir dans toute son horreur le logis, qui lui est infligé.

Il sait, mieux que ceux qui le gardent, la situation et l'histoire du château du Taureau. Il connaît les sinuosités et les défenses des côtes comme il connaît les cours d'eau, les routes et les sentiers de terre, et dans la fosse où on l'a jeté, où il médite, il évoque la construction et son histoire.

Le château est bâti sur un roc, au milieu de l'eau. Ses murs réguliers de forteresse, ses angles sortants et ses angles rentrants, se dessinent nettement au-dessus de la vague. C'est l'ancienne défense de la rade, le corps de garde avancé de Morlaix contre les Anglais, devenu une caserne pour les soldats, un cachot pour les prisonniers. Les bourgeois de la ville l'ont construit en 1642, le roi s'en est emparé et en a fait une prison d'État en 1660. La Chalotais, procureur général au parlement de Bretagne, dénonciateur des Jésuites, arrêté comme Blanqui, chez lui, mis dans l'impossibilité de communiquer avec personne, y est enfermé en 1763, elles derniers montagnards, Romme, Sbubrany, Bourbotte, y sont conduits en 1793. Il y a des logements, une citerne, un pont-levis fermant l'entrée, au nord. Par le large vestibule glacial, dallé de granit, Blanqui a pénétré dans la cour étroite et tournante. La lanterne a éclairé un escalier de huit marches, dans un angle, par lequel on est arrivé à une porte brune, couleur de vieux sang.

Après cette porte, treize autres marches, dans le noir, puis une autre porte. C'est la porte de la chambre où le prisonnier est en ce moment, assis sur son lit : une assez vaste chambre, dix mètres de long sur cinq mètres de large, voûtée, semblable à une cave, presque obscure. Le froid tombe de la voûte, le salpêtre suinte des murs, l'obscurité est perpétuelle. Jamais un rayon de soleil. On a maçonné l'ouverture sur la nier. Le jour sombre, glauque, un jour d'entrée de souterrain et de fond de rivière sale, ne vient, par une seule fenêtre grillée, fermée d'un volet, et par une imposte vitrée, que de la triste cour humide, creusée entre les formidables bâtiments. Cette cour, c'est tout ce que le prisonnier aperçoit à travers les barreaux. Quelques soldats flânent. Entre les pavés croissent des coquelicots pâles et d'amères camomilles.

Les seuls hôtes permanents de la cour sont les canons de la batterie basse, canons de gros calibre amarrés dans les casemates du rez-de-chaussée, mastodontes de fonte, immobilisés dans les écuries, les pieds entravés, leurs bouches brutales fermées.

Cette chambre de détention, ce vaste caveau surbaissé, n'ayant de prise de jour et d'air que sur cette cour étroite, est plus triste que la cellule du Mont-Saint- Michel ouverte sur les grèves, que la cellule de Belle- Ile; au rez-de-chaussée, de plain pied avec le préau. Pas de reflet de mer, pas de clarté de verdure. Le granit n'est pas rose, la pierre n'est pas blanche. La couleur des choses, dans les diverses prisons de Blanqui, est changeante. Ici, les objets apparaissent plus épais et plus lourds. Tout est gris et rouillé. La couleur de

L'EN F E RM É 375

midi ne pénètre pas, c'est toujours couleur de soir, couleur cloporte, aile de chauve-souris, toile d'araignée. La fleur qui croît entre les pavés éteint sa flamme sous cette cendre. On a descendu le vieillard au plus profond de Tombre. C'est le lieu que l'on a choisi pour enchaîner cette force, pour jeter à pourrir cette chair de philosophe.

CGXI

P.ersonne n'a revendiqué l'idée d'avoir séquestré là Blanqui, pour des faits qui devaient être oubliés, et sont ravivés au mépris de la parole jurée. L'acte criminel fut accompli non seulement contre l'honneur, mais contre la loi. Rien, dans le code, n'autorise une telle mainmise sur l'individu, une pareille mesure d'exception qui supprime les formalités de grefl'e et d'écrou, les interrogatoires du magistrat instructeur, de droit même dans l'état de siège, même sous le régime des tribunaux militaires. Non, personne ne s'est vanté d'un pareil outrage à la justice, et il faut chercher et inscrire les noms des gouvernants de ce temps-là pour attribuer les responsabilités. Le ministre de l'intérieur, Ernest Picard, jouisseur, sceptique, et le ministre de la justice, Dufaure, austère puritain, consentent à la même œuvre. Le ministre de la guerre. Le Flô, qui a sa propriété duNec'hoat sur la rivière de Morlaix, non loin du Taureau, prend les mesures nécessaires, avec Pothuau, son collègue de la marine. Avec eux, dans le ministère, il y a ces survivants de la Défense nationale, l'amer Jules Favre, le doucereux Jules Simon. Au-dessus d'eux tous, il y a Thiers, l'homme d'État sans scrupules, celui qui incarne le mieux, autrefois au nom de Louis- Philippe, aujourd'hui en un rôle personnel, et toujours

376 L'EiNFERMÉ

pour le compte d'une classe, la bassesse des intérêts, la résistance d'une caste qui a commencé la Révolution, qui ne veut pas l'achever, qui préfère tout perdre plutôt que de rien concéder. Celui-là, c'est l'esprit réfractaire, armé d'obstination et de cruauté, hier le fusilleur de la rue Transnonain, aujourd'hui le bombardeur de Paris. 11 n'a pas changé depuis sa comédie d'intrigant de 1830, sa politique de parlementarisme desséchant de 1830 à 1848, son froid calcul de 1849. Il est le maître, il va pouvoir refaire en grand l'exemple de 1834, il organise la répression, décide l'exemple de l'hécatombe, la saignée méthodique de la masse ouvrière.

Un tel homme, renseigné sur la politique depuis quarante ans, connaissait fort bien Blanqui, malgré les paroles dites à Flotte. 11 l'avait devant lui, comme son contraire, depuis les jours de la Restauration où ils combattaient ensemble le même adversaire, depuis les premiers jours de la monarchie de Juillet, où les alliés de la veille s'étaient vus tout à coup séparés par un abîme.

Depuis, Blanqui était le vieil ennemi, l'esprit de révolte tenace, vivace, qui surgit sans cesse alors qu'on le croit vaincu, anéanti, qui sort des caveaux du Mont- Saint-Michel aux jours de 1848, en spectre qui soulève une trappe. Les hommes comme Thiers, tous deux du personnel dirigeant, peuvent ne pas parler des hommes comme Blanqui, affecter de les dédaigner, de les ignorer, se refuser à la polémique avec eux, à la discussion contradictoire, mais ils savent fort bien ce qu'ils sont, ce qu'ils représentent par leur existence désintéressée, sacrifiée, douloureuse et violente : l'instinct de justice, le droit de vivre pour tous, les souffrances d'en bas, la foule humaine qui ignore même ceux qui combattent pour elle. Un homme comme Thiers est soutenu par le formidable syndicat des forces sociales. Un homme

comme Blanqui est forcément un isolé. iMolif de haine de plus chez celui qui a tout contre celui qui n'a rien. Pour la période nui venait d'être traversée, Thiers n'était pas sans avoir lu la Patrie en danger et le Dernier mot, et les aptitudes organisatrices et militaires qu'il possédait incontestablement ne devaient que lui faire prendre en plus grande défiance le lucide Blanqui, apte à lutter contre lui. Ne se contredit-il pas, ne dit-il pas à Flotte que rendre le prisonjiier, c'était donner un corps d'armée à l'insurrection? Il n'y a pas à chercher ailleurs la raison de son refus d'échange, de son abandon de l'archevêque et de tous les otages, de l'arrestation à la veille du 18 mars, de la séquestration illégale, de cette mise au secret dans le noir château du Taureau. Tout cela est inclus dans le mot qu'il dit aussitôt que le télégraphe lui a donné l'assurance de sa proie, le 17 mars, en entrant dans une salle de commission : « Enfin l nous tenons le plus scélérat de tousl »

Aussi, l'emprisonnement au Taureau fut-il organisé savamment et à loisir. Dès le 3 mai, le général qui commande la division de Brest fait savoir au ministre de la guerre que les dispositions sont prises pour recevoir le « prisonnier politique important », que l'officier et ses hommes sont installés. Le 21 mai, c'est le préfet maritime qui informe son supérieur, le ministre de la marine, que la garnison se compose de vingt-cinq hommes commandés par un officier, et qu'un capitaine de l'état-major des places a veillé aux dispositions.

Une complication se produit. Une tentative mystérieuse aurait été faite par des inconnus, le soir du 19 mai, au port de Morlaix, sur un commis de la ma-

rine, lieutenant de la garde nationale : ils lui auraient offert cinq mille francs à l'effet d'enlever Blanqui, lequel à celte date était encore pour trois jours dans la prison de Caliors. Il est certain que la Commune chercha les moyens d'obtenir de force ce qui lui était refusé de gré : un crédit de cinquante mille francs fut voté, après que Granger fut parti, mais les indications de date et de route ne pouvaient être devinées, et Granger rôda en vain autour de la prison de Cahors.

Toujours est-il que le commis de marine ayant parlé, les précautions redoublèrent, on agita la question d'envoyer à l'entrée de la rivière de Morlaix un des cotres de la division du littoral nord, le Moustique ou VEspiêgle, pour surveiller les alentours du Taureau, et le ministre de la marine donna, en effet, l'ordre de détacher un des cotres garde-pêche qui vint prendre position en vue du fort. De même un service de douanes fut organisé au long de la rivière et sur les côtes. Cela ne suffît pas encore. La veille de l'arrivée de Blanqui, le 23 mai, les soldats envoyés de Brest furent remplacés par d'autres n'ayant pas séjourné à Morlaix, où les premiers avaient pu être l'objet de tentatives de corruption.

Le lendemain de son arrivée, Blanqui fut tiré de ses réflexions par le commandant du fort qui vint lui donner communication, par ordre exprès, de ces instructions du ministre de la guerre : « Ordre de faire feu sur le prisonnier à la moindre tentative d'évasion, et, si on tentait de l'enlever, ordre de le fusiller sur le champ et de ne livrer aux assaillants qu'un cadavre. » Ainsi prévenu de son sort, apercevant tout le sinistre plan ourdi pour le supprimer, Blanqui, véhément, répond au

chef militaire : — On ne fait plus ces choses-là de notre temps, monsieur, et puis vous savez que si on les fait, il faut livrer avec le cadavre les cadavres de la garnison. — Je le sais, monsieur, dit le commandant.

Blanqui put se convaincre vite que les précautions étaient en rapport avec les paroles. La lecture des ordres ministériels terminée, le geôlier donne au prisonnier Tordre de le suivre. Il descend les treize marches entre les deux portes, et, sur le palier, est remis à deux soldats qui attendent sous une voûte, le sabre nu à la main. Un seul s'en va avec lui, le précède et le geôlier ferme le cortège. On gravit un escalier voûté, puis un escalier à ciel ouvert, on débouche sur la plate-forme.

C'est enfin le visage du ciel, le visage maussade d'un ciel de mai, et c'est le visage sauvage de la mer aux ondes tournoyantes, aux flots rythmés. L'eau se brise sur les écueils, des bouées flottent, des phares se dressent, un navire de l'État se balance dans la baie. Sur la plate-forme, huit canons défendent l'approche de Blanqui, d'anciennes couleuvrines aux armes de Bretagne, qui tendent leurs cous fins vers les vols d'oiseaux, montées sur châssis pour tourner, pivoter dans toutes les directions. Le vieillard écouta quels bruits pouvaient lui venir du monde à travers l'espace. Il n'entendit que le vent, la pluie, la mer. L'ivresse de l'air libre passa sur son visage fatigué. Après avoir écouté, il regarda, il ne vit que la mer au loin, l'horizon brouillé, il ne put que deviner à sa droite la pointe de Primel et le coteau de Plougasnou, à sa gauche, Roscoff et les hauts clochers de Saint-Pol-de-Léon. Il veut mieux voir, plus près, les murailles du château, la base du rocher, il s'approche du parapet. Le geôlier l'arrête : — Il vous est interdit de regarder la mer. Il continua la promenade, de long en large, entre le soldat et

le guichetier. Et ce fut ainsi tous les jours, pendant trois quarts d'heures, deux fois par jour, le matin et le soir.

Il a raconté le cérémonial qui accompagnait chaque promenade, et qui ne fut jamais dérangé ni diminué : « A l'heure fixée, le poste d'entrée du château prenaijt les armes. Le pont-levis se levait. Le fracas des chaînes annonçait à l'embastillé l'instant de sa sortie. Au bas des treize marches, il trouvait un soldat, sabre nu à la main, et sur la plate-forme un factionnaire avec son fusil. Le geôlier suivait le promeneur. Après la rentrée dans le cachot, les deux soldats étaient congédiés, et il ne restait que le factionnaire permanent sous la fenêtre. Le pont-levis s'abaissait alors avec le même fracas de chaînes, et l'heure du péril était passée pour la garnison.

« Le péril consistait en ceci : le vieillard terrible, tenant à peine. sur ses jambes, aurait pu terrasser ou tuer sur la plate-forme le geôlier et la sentinelle, descendre l'escalier, massacrer devant la porte du cachot le soldat armé de son sabre nu, et, huit marches plus bas, la sentinelle en faction sous les fenêtres, traverser le vestibule-cantine en iaisant main-basse sur le personnel varié qui l'encombre toujours, enfoncer la porte de communication entre le vestibule et le corps de garde, exterminer les huit hommes du poste, baisser à lui seul le pont-levis, se précipiter dans la mer, et •gagner à la nage la côte de Bretagne, sous le feu des quinze hommes restants de la garnison, et des neut canons de trente en batterie sur la plate-forme. Pour perpétrer cette série d'attentats, l'embastillé avait son poing et ses sabots. »

Blanqui n'engagea pas celte lutte. Il vit clairement que le moindre prétexte serait pris pour se débarrasser de lui. Il se maintint calme, d'une volonté stoïque,

attentif aux moindres mouvements de ses gardiens, restant à distance de la fenêtre. Heureusement pour lui, puisque le factionnaire lâcha un jour un coup de fusil dans sa direction. Il fut puni, et Blanqui accepta de croire à une maladresse, mais il eut ainsi la certitjade que les fusils étaient chargés^ que la menace de mort était permanente.

Un supplice plus odieux encore que tous les autres exista pour lui : le bruit, qui tuait tout sommeil, tout repos, toute réflexion. Par un phénomène d'acoustique dont il eut, dès le premier jour, la perception, les chocs et les paroles venaient retentir à la voûte de sa casemate. Le factionnaire placé sous la fenêtre était relevé toutes les demi-heures avec grand fracas de quivive! de montée et de descente de la plate-forme pour changer aussi les sentinelles. Toute la nuit, c'étaient des rondes d'officiers, de sous-officiers, des patrouilles, des cris, faisant sursauter Blanqui, endormi auprès de la fenêtre ouverte.

Il note qu'à chaque changement de garnison, « la première nuit était calme, que le lendemain seulement, après les instructions données, les hurlements éclataient avec toute la vigueur de poitrines neuves. » Il ajoute : « Le vacarme de jour était pire encore que le vacarme de nuit. La cantinière, douée d'une voix formidable et de prétentions musicales plus formidables encore, poussait, du matin au soir, des chants aigus qui perçaient les murs de granit. Le fort retentissait de ces notes furibondes. Ses deux enfants luttaient à l'envi de beuglements avec leur mère. Le mari, portier-consigne et geôlier de mélodrame, façon Pixérécourt, faisait

chorus d'une voix fausse. Les soldais joignaient à ce concert celui de quatre ou cinq chansons simultanées. Les deux moutards, quand la voix leur manquait, cognaient à tour de bras, avec des triques, sur les tables et les portes. Cet épouvantable charivari venait s'engouffrer dans la casemate, et le pauvre embastillé passait des heures entières les doigts enfoncés dans ses oreilles, pour échapper à la folie et à une fièvre cérébrale. Il avait enfin fait venir de la cire pour se boucher les oreilles, espérant ainsi se soustraire au supplice; mais, au bout de trois jours, les conduits auditifs s'étaient enQammés, et il a dû subir le vacarme. »

Le dialogue suivant s'échange entre lui et le commandant du fort :

« — Vous m'avez enfermé dans un tombeau, vous me devez au moins la paix du tombeau.

— Je ne puis pas empêcher de chanter des gens qui s'ennuient.

— Mais, dans aucune prison, de pareils scandales ne seraient tolérés. Le silence règne dans les maisons d'arrêt, dans les maisons centrales, partout où il y a des détenus. Il devrait régner aussi dans votre bastille.

— Ceci n'est ni une bastille, ni une prison, c'est une caserne.

— Une caserne ! mais une caserne ne renferme pas de prisonniers politiques, des masques de fer, auxquels il est interdit de dire un seul mot à qui que ce soit. J'en suis là, moi. Il m'est défendu d'adresser la parole à personne, et il est plus sévèrement encore défendu de me parler.

— Oui, vous êtes une manière de masque de fer.

— Certes, et je n'habite pas une caserne. La cour et les corridors d'une caserne ne sont pas encombrés toute la nuit de rondes, de patrouilles, de factionnaires, hurlant des qui-vive ! à se briser les poumons. On y

L' E N !•■ K U .\i ii 383

dort en paix. Voire prétendue caserne est un fort de Fenestrelle, une bastille de Louis XIV, premier échantillon du retour à l'ancien régime. Cette bastille est une violation de toutes les lois. Elle n'est soumise à aucun règlement. C'est l'arbitraire de la vieille monarchie. On m'y a introduit clandestinement, au milieu d'une nuit noire. Il ne s'y trouve pas de greffe. Je n'ai pas été éCroué. Je n'ai pas aperçu, depuis huit mois, l'ombre d'un magistrat civil ou militaire. Je suis à la merci de violences sans responsabilité.

— Votre situation est bien simple : vous êtes ici prisonnier de guerre ; je vous considère et vous traite comme tel.

— Quelle est cette dérision? Prisonnier de guerre, moi ! Je n'ai pas été pris en guerre. Je suis un condamné politique contumace. Et puis, où a-t-on vu qu'un prisonnier de guerre soit séquestré de jour et de nuit dans une casemate lambrissée de salpêtre, privé de toutes communications au dehors, ne prenant l'air qu'entre deux soldats, le sabre sur la poitrine. Depuis quand dit- on à un prisonnier de guerre : A la première apparence d'un secours extérieur, vous serez fusillé, et on ne livrera que votre cadavre. Bastille de l'ancien régime, le fort du Taureau inaugure la restauration des bastilles. Du moins, l'ancien régime nourrissait les prisonniers. »

Il fut, en effet, un Masque de fer. Il perd son nom dans les conversations du pays. Il devient le Pri on lier du Château. C'est ainsi que le désigne même le méd jcin qui envoie de Morlaix une ordonnance et des médicaments, avec ce libellé : « Prescriptions médicales du D'' de Lacardachère au Prisonnier du Château. » C'est

ainsi encore que les gens de la côte renseignent les baigneurs qui sont venus passer la saisc^n d'été dans l'un des villages ouverts sur la rade. En face, dans la direction de Saint-Pol, de Karantec, des promeneuses s'arrêtent, interrogent. On peut voir de loin flotter leurs voiles bleus et verts. Ce sont les curieuses déçues que l'on empêche de venir jusqu'à la forteresse. Elles montent en barque, des guides à la main, se penchent pour questionner, montrent du doigt la sombre bâtisse où erre la grêle personne du prisonnier entre ses gardes. Par les calmes de l'eau et les' transparences de l'air, on entendrait les rires de la traversée, les cris de légers effrois quand les robes sont mouillées par l'embrun. Avec une longue-vue marine, on apercevrait l'étonnement des yeux, la commisération des bouches entr'ouvertes, ou l'indifférence des placides visages, quand les bateliers désignent le fort, parlent en mots incertains du vieillard séquestré. Ce sont des hirondelles de mer, minces et vives, qui essaient de -«^oleter jusqu'au rocher, tren'ipent à peine leurs plumes dans la mousse des vagues, et s'en retournent si vite

Défense d'aborder, cela va de soi, mais défense même d'approcher à la portée des voix. Les barques de pêche sont sommées de passer au large.

Pendant le jour, pendant la nuit, on entend les factionnaires attentifs sur la plate-forme crier leur qui-vive ! et ordonner de s'éloigner aux bateaux qui louvoient trop près du roc. Les sentinelles arment leurs fusils. Les pêcheurs doivent faire force de rames. Tout le monde s'écarte du roc dangereux, du personnage maudit. A la rentrée, les gens parlent avec précaution de ce démon redoutable de la Révolution, de celui-là qui est gardé par toute une garnison et un vaisseau de guerre, du monstre farouche enfermé entre le ciel el l'eau, qui ne doit pas voir et ne doit pas être vu.

L'ENFERMÉ SSIi

Le matin, le soir, pendant les instants de ses prises d'air sur la plate-forme, le ^-risonnier regarde au loin les barques de pêche des gens du Dourdu, de Primel, de Pempoul, de Roscoff. Quand le vent est bien tourné, il entend les paroles de la manœuvre, le grincement des mâts et du gouvernail, Tégouttement des rames. Il écoute le bruit des conversations lointaines, les calculs de ventes de poissons, les rires tranquilles, les lentes chansons rythmées comme des cantiques. 11 suit d'un long regard ces rudes hommes qui peuvent aussi le voir, sa tête blanche levée dans le vent, entre ses deux soldats dont les sabres brillent. Il devine les retours au petit port, la cale couverte de paniers après la fixation de l'ancre, la marche hâtée, les filets traînants, vers la masure où bout la soupe dans Faire noir, la tablée de mioches, la femme empressée, la pipe fumée sur un banc, l'amour régulier, le lourd sommeil, la même journée recommencée à pointe d'aube.

Ce pêcheur qui passe est de la même race, à peu de chose près le même homme que ces paysans rencontrés sur les routes, aperçus aux stations de campagne vers Rennes, Guingamp, Morlaix. Celui-ci est aussi asservi, aussi inconscient, la proie de fatalités naturelles et sociales qu'il ignore, et il est d'apparence aussi libre. Le politique a travaillé pour lui, mais peut-être ce pêcheur est-il content de son sort, ne désire-t-il rien, et, même sans la peur des coups de fusil, s'éloigneraitil avec la même méfiance et la même hâte de ce sombre génie de l'action qui aurait voulu changer le sort des hommes malgré eux.

Alors, valait-il mieux vivre comme ce pêcheur?

Fallait-il refuser de partir à Faventure, sous de mauvaises étoiles, pour s'en aller loger, toute sa vie, à l'auberge de l'inquiétude? Fallait-il ne pas chercher des résultats incertains par des efforts démesurés?

Non. Toujours Blanqui se reprend. Il a fallu cette barque qui danse et ce marin qui rentre pour faire naître les alternatives de doute et de foi. Devant la vie active du corps, les idées peuvent dériver au scepticisme, mais l'orgueil revient vite en maître dans la vie repliée de l'esprit. L'homme qui sait se réjouit et s'exalte à la pensée qu'il a eu le droit de choisir.

CGXVII

Il cherche un refuge. Encore une fois, il veut se sauver du milieu extérieur, de l'hostilité des choses, du guet-apens de ses adversaires, de la méchanceté ennemie. Il trouvera en lui-même l'abri inexpugnable, la retraite sûre d'où il sera impossible de le déloger. Narguant le sort, l'ignorant même à force de vouloir, immatériel, pur esprit, il redeviendra le maître, dominant tout parce qu'il se dominera lui-même. Cette retraite sûre, cette région de spiritualité inaccessible, il la pressent, il va la créer là où il se trouve, parmi les dangers et les embûches, dans l'horreur des pierres et des vagues, dans la cohabitation avec ceux qui tiennent son corps prisonnier, mais ne peuvent empêcher l'évasion incessante de son esprit.

CGXVIII

Pendant cette nouvelle captivité au milieu des flots, par les nuits de gros temps, par les rapides prome-

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nades sur la plate-forme, avec les soldais, fusils chargés, cette mer qui avait si fort surpris Blanqui autrefois, au Mont-Saint-Michel, finit par lui parler et se faire comprendre. Elle apparaît une révoltée, une éternelle mécontente. Elle a des colères de batailleuse, et des calmes trompeurs de prisonnière. Tout est en prison. La mer est forcée à une besogne ponctuelle. Dans cette étendue trouée de récifs, sans cesse elle gronde, elle a de la fureur toujours prête, sous sa chanson il y a de la menace.

Au fort du Taureau, baigné dans la lame, c'est, chaque jour et chaque nuit, la même bataille, la mer qui s'acharne au roc, le roc qui laisse tomber l'écume impuissante comme un sang de blessure. C'est un crépitement de fusillade, un fracas d'artillerie. Des échos de la guerre des rues passent dans la violence du vent. Les pierres qui tombent retentissent en éboulements de barricades. Ici, comme dans les villes soulevées, c'est le perpétuel recommencement, les débuts de victoires brusquement changés en défaites. La mer, pourtant, aura raison de cet orgueilleux granit.

Blanqui la regarde, cette mer, au cours des heures mesurées. Puis, sa pensée s'échappe dans l'espace, vers le ciel, souvent gris, chargé de pluie, vaste décor mélancolique pénétré de lumière mouillée, et parfois tout enflammé de soleil. Il établit les rapports de cette mer avec ce ciel, avec les mouvements d'astres, il étudie l'atmosphère, les formes des nuages, la couleur du temps. Son œil voit loin, il prévoit les grains, sait les dates des fortes marées, regarde grossir la lune. Il observe, il calcule. Mais hélas! il est seul à regarder les étoiles.

Désormais, chaque jour, chaque soir, il écrit. Dans i'air frais du malin, alors que ses gardiens peuvent le croire tout à la marche, à la respiration, il rassemble ses souvenirs, il élabore son plan de travail. Au soir, pendant la promenade qur le délivre de l'air humide et pesant de la casemate, il revise ses recherches, ses trouvailles de la journée.

A mesure que la saison avance, que le crépuscule gagne sur l'heure, le spectacle qui intéresse le vieillard prisonnier devient plus émouvant et mystérieux. Le firmament se creuse sous les regards qui s'acharnent à travers l'écartement des longs voiles bleus, des traînantes brumes blanches, des gazes et des mousselines de l'espace. Le ciel pâlit, la mer noircit.

Les derniers feux du jour courent encore sur la crête des lames violettes, d'un violet d'encre. Les étoiles s'allument, les unes vives comme de l'or, les autres d'une pâleur d'argent. Certaines sont bleues, vertes, roses. La douce face de. la lune se lève, dépasse la Terre, vient en lentes oscillations planer au-dessus des flots. Tout l'univers caché dans la lumière se dévoile scintillant dans l'ombre.

C'est lorsqu'il est baigné de ces clartés, pendant sa promenade de la fin de la journée, alors qu'il oublie tout, qu'il peut se croire seul dans le clapotis de l'eau, sous la lueur des astres, que Blanqui est averti de l'heure qui passe, que le geôlier reparaît, que les factionnaires se rapprochent. 11 lui faut sortir de la clarté lunaire qui ressemble à une aurore bleue, quitter les plages de firmament peu à peu immergées dans la mer phosphorescente des astres, descendre la pente de

sable argenté de la voie lactée, s'enfoncer subitement dans le trou d'escalier de la plate-forme, rentrer dans le rocher, replonger dans la nuit du cachot.

Là, il est ainsi qu'au fond d'un puits en désuétude. Les herbes sèches frissonnent sur les gravats. Les gueules barbares des canons luisent derrière les herbes. Les avancées delà fortification découpent un irrégulier morceau de ciel. Ce n'est plus la mer profonde de l'espace où flottent les îlots de lumière, c'est une mare obscure où croupissent les astres. Tous, selon les saisons et selon les heures, ils passent dans cette eau noire, se reflètent sur les tristes pavés. L'é.ternelle jeunesse de Vénus brille sur la surface obscure du marécage. Les lourdes bêtes de là-haut, la grande Ourse, la petite Ourse, allongent leurs pattes étincelantes dans la vase. Le Chariot roule dans les ornières. La gloire superbe de Sirius laisse aller ses méprisants rayons dans cette nuit de cave. Une étoile tombe comme une pierre de feu. Puis, une averse d'étoiles. Et voici la Lune, mystérieuse et silencieuse, qui vient à l'orifice ouvrir ses yeux curieux.

Ce n'est plus Blanqui le prisonnier qui suit les geôliers, qui monte, qui descend, qui est verrouillé dans sa casemate. C'est un astronome, c'est un savant, c'est un poète, qui surgit sur la plate-forme, qui retourne à l'ombre, qui se remet à la page blanche, aussitôt sa petite lampe allumée, son repas vite pris. De la fin tiède de juin jusqu'au froid et aux tempêtes de novembre, il élabore sa rêverie, lui cherche une formule. Il regarde ce qu'ont regardé les Indous, les Chinois, les Égyptiens, les Chaldéens. Il cherche ce qu'ont cherché

Thaïes, Pylhagore, Ptolémée, Copernic, Tycho-Brahé, Kepler, Galilée, Descartes, Newton, Euler, Herschell, Laplace... Ce sont les noms vers lesquels il va dans sa détresse, les noms de ceux qui ont vécu dans le désintéressement, qui ont habité la cellule du cabinet de travail, de l'observatoire. Il invoque et sert le même idéal de science, de vérité. Pour lui, aucune installation, aucun instrument. N'importe. Il transcrit le hautain testament de sa pensée, s'en va loin de la terre, loin des hommes : il écrit V Eternité par les astres.

Quelles pensées le hantent, quels mots, quelles phrases viennent à son appel, sous la bouche des canons, devant les fusils chargés, entre les sabres clairs?

Sans facilités de travail, sans livres, sans figures, avec le seul tableau du ciel entrevu, il se résume à luimême sa sensation et sa science du monde. Il retrouve, passe en revue les idées acquises.

Il part de la notion de l'infini de l'univers, par impossibilité qu'il en soit autrement. On ne peut imaginer de limites. Le vide a encore des dimensions, et c'est toujours l'espace qui s'ajoute à l'espace, indéfiniment. Il prend la certitude de l'infini du monde par la réflexion que si l'univers infini est incompréhensible, l'univers limité est absurde. Il ressent, comme tous ceux qui ont abordé l'énigme, cette douleur de l'esprit humain capable de formuler le problème, incapable de le résoudre. Il essaye de se consoler en supposant qu'il existe ailleurs des cerveaux plus vigoureux que le nôtre, pour lesquels la solution existe, et il ne cache pas sa jalousie.

L'énigme est la même pour l'infini dans le temps que pour l'infini dans l'espace. C'est encore, pour l'esprit, l'impossibilité de consentir à la non-existence du monde, pour hier et pour demain, qui donne ici la loi

L'ENFEIIMÈ 391

Donc, l'infini, en toutes ses parties est, a toujours été, sera toujours parcouru de mouvement, de chaleur, de lumière, d'électricité. C'est l'extension, ou plutôt la constatation du phénomène auquel nous assistons pendant notre vie éphémère. C'est la conception qui fait la condition première sur laquelle Blanqui construit ce qu'il appelle son Hypothèse astronomique.

11 établit encore, avant de prendre son essor dans l'espace, que l'idée d'infini n'est un peu abordable que par l'idée d'indéfini, le chiffre toujours ajouté au chiffre, l'action de prolonger sans cesse, admise par l'intelligence, mais qui n'entame même pas l'infini.

Son regard perce les premiers voiles, mesure les distances prodigieuses des étoiles. Il voit le soleil à sa place, parmi les étoiles de la voie lactée. Au delà, d'autres lueurs. Plus loin encore, les nébuleuses entrevues par le télescope. Les étoiles les plus proches sont au delà de sept mille milliards de lieues.

L'étendue sans fin n'empêche pas l'invariabilité du plan et des matériaux. L'analyse spectrale a démontré l'identité de composition de l'univers. Les soixantequatre corps simples connus sur notre globe au moinent où Blanqui écrit ne se retrouvent pas tous dans le spectre solaire et les spectres stellaires, et ces spectres révèlent des éléments inconnus, mais la science est nouvelle, les soixante-quatre corps simples, peu d'années avant 1871, n'étaient que cinquante-trois. Il suffit de savoir que les principaux agents existent identiques dans l'étendue, que l'hydrogène est la lumière de tous les soleils, que partout il forme l'eau avec l'o.x ygène, que telle adjonclion crée les mers, que lellî coai-

392 L'EiN FERMÉ

binaison forme les terrains géologiques, que la yie vé» gétale et la vie animale viennent ensuite.

Blanqui aborde les séries de ce vaste ensemble. Son cinquième chapitre est une rapide étude critique de la cosmogonie de Laplace, et un exposé succinct de la nature non définie, de la vie mouvementée et de la destinée mystérieuse des comètes. Cette nature des comètes, c'est une des deux difficultés principales avet lesquelles la théorie de Laplace est aux prises. Blanqui énonce que ne pouvant à aucun titre les loger dans son système de gravitation, l'auteur envoie ses comètes se promener d'étoiles en étoiles pour s'en défaire. C'est, pour l'astronome du fort du Taureau, l'occasion de belles pages où l'humour monte sans cesse les pentes et va aux hauts sommets de l'éloquence. Avec quelle prestigieuse rapidité son esprit se meut dans l'espace, à travers tous ces mystères de flammes et de lumières! avec quelle verve singulière il montre les comètes, jouets des planètes supérieures, jetées de l'une à l'autre, déchiquetées, courant l'espace en loques, après s'être épanouies au feu du Soleil, menacées par Saturne, guettées par Jupiter, disputées au passage par toutes les puissances attractives, la tête arrachée parle Soleil, l'arrière-garde accrochée à la Terre, et tous ces fragments prisonniers encore « écumes par la force Centrifuge qui emporte son butin dans l'espace »!

Il fait le tableau de la course des comètes victorieuses :

« Celles-là seules échappent, qui n'ont pas donné dans les traquenards de la zone planétaire. Ainsi, évitant de funestes défilés, et laissant au loin, dans les plaines zodiacales, les grosses araignées se promener au bord de leurs toiles, la comète de 1811 fond des hauteurs polaires sur l'écliptique, déborde et tourne rapidement b soleil, puis rallie et reforme ses immenses

colonnes dispersées par le feu de l'ennemi. Alors seulement, après le succès de la manœuvre, elle déploie aux regards stupéfaits les splendeurs de son armée et continue majestueusement sa retraite victorieuse dans les profondeurs de l'espace. »

Il ouvre aux regards le prodigieux cimetière des comètes :

« Ces triomphes sont rares. Les pauvres comètes viennent par milliers se brûler à la chandelle. Comme les papillons, elles accourent légères, du fond de la nuit, précipiter leur volte autour de la flamme qui les attire, et ne se dérobent point sans joncher de leurs épaves les champs de l'écliptique. S'il faut en croire quelques chroniqueurs des cieux, depuis le soleil jusque par delà l'orbe terrestre, s'étend un vaste cimetière de comètes, aux lueurs mystérieuses, apparaissant les soirs et matins des jours purs. On reconnaît les mortes à ces clartés-fantômes, qui se laissent traverser par la lumière vivante des étoiles. »

Mais Blanqui s'étonne que l'on ait admis si vite l'arrivée, puis le départ des comètes, entourant, quittant la Terre. On aurait dû voir là, lui semble-t-il, une atteinte à la loi de la gravitation, et il donne à son tour une théorie de ces corps inconsistants et errants des lueurs zodiacales : «Les détachements cométaires, faits prisonniers dans ces rencontres sidérales, et reloulés vers Téquateur par la rotation, vont former ces renflements lenticulaires qui s'illuminent aux rayons du soleil, avant l'aurore, et surtout après le crépuscule du soir... Ces masses diaphanes, d'apparence toute cométaire, perméable aux plus petites étoiles, occupent une étendue immense, depuis l'équateur, leur centre et le point culminant comme altitude et comme éclat, jusque bien au delà des tropiques, et probablement jusqu'aux deux pôles où elles s'aba'ssent, se contractent et s'éteignent. »

La seconde difficulté qui embarrasse la théorie de Laplace, c'est l'origine des nébuleuses, que Blanqui se refuse à confondre avec les comètes : celles-ci ne sont que des amas volatils changés en lueurs par un rayon solaire, tandis que la nébuleuse, futur soleil, est force et lumière, poids et chaleur. Mais la nébuleuse, comment se forme-t-elle, d'où vient la chaleur qui l'anime, la volatilise, la condense plus tard en soleil entouré de planètes? La gravitation ne fournit quune moitié d'explication : la force centripète qui attire les corps les uns contre les autres, la force centrifuge qui les pousse droit devant eux. Sans la force centrifuge, la terre tomberait"^ sur le soleil. Sans la force centripète, elle s'échapperait de son orbite.

Les deux contraires créent l'équilibre, loi universelle. Blanqui ne prononce pas le mot, mais il dit la chose, et il cherche, en somme, pour la formation des mondes, un autre principe que la chaleur. Il trouve le mouvement, qui produit la chaleur. A la place de la théorie qui se désintéresse de l'origine des choses, qui garde le silence sur leur commencement et leur fin, il installe le mouvement, résultat permanent de l'attraction, et Ton peut déduire de sa pensée cette conséquence de l'infini du mouvement, comme il y a l'infini de l'espace et l'infini de la durée.

Ce qu'il voit et dit clairement, c'est l'éternelle destruction et l'éternelle résurrection. Il n'a souci de l'ordre établi, immuable, tel qu'il est édicté. Il est rés^olutionnaire aussi dans l'espace, mais prêt à faire, là encore, de l'ordre avec du désordre. Il ne voit la matière éternelle que dans ses éléments et son ensemble : « Toutes ses formes, humbles ou sublimes, sont transi-

L'ENFEUMÉ 395

toires et périssables. Les aslres naissent, brillent, s'éteignent, et, survivant des milliers de siècles peutêtre à leur splendeur évanouie, ne livrent plus aux lois de la gravitation que des tombes flottantes. Combien de milliards de ces cadavres glacés rampent ainsi dans la nuit de l'espace en attendant l'heure de la destruction, qui sera, du même coup, celle de la résurrection ! »

Il trouve des images grandioses pour dire ces recommencements :

« Car les trépassés de la matière rentrent tous dans la vie, quelle que soit leur condition. Si la nuit du tombeau est longue pour les astres finis, le moment vient où leur flamme se rallume comme la foudre. Mais quand un soleil s'éteint glacé, qui lui rendra la chaleur et la lumière? 11 ne peut renaître que soleil. Il donne la vie en détail à des myriades d'êtres divers. Il ne peut la transmettre à ses fils que par mariage. Quelles peuvent être les noces et les enfantements de ces géants de la lumière ? »

Et Blanqui évoque l'immense tourbillon d'étoiles mortes se heurtant avec d'autres tourbillons éteints, et la mêlée qui s'engage durant d'innombrables années sur un champ de bataille de milliards de milliards de lieues d'étendue, sans que soit suspendue un instant l'obéissance aux lois de la nature, les masses solides, devenues vapeurs, ressaisies par la gravitation, les nébuleuses tournant sur elles-mêmes, la circulation autour de nouveaux centres, les globes qui ressuscitent. Dans tout cela, nulle trace de chaos, toujours l'ordre, toujours l'attraction. Lamatière ne diminue ni ne s'accroît. Les systèmes stellaires sont des masses énormes de matière qui ne sauraient sortir du vide. Les nébulosiiès ne s'improvisent pas.

Ces pages donnent surtout à l'esprit une sensation impérieuse du temps pendant lequel s'accomplissent ces drames de l'espace racontés en une minute. Ce temps, c'est Féternité, comparable à l'infini. Le chemin est sans fin, la durée aussi. L'étoile, dans l'ensemble, n'est pas plus que l'éphémère d'un soir. La mort et la renaissance des mondes sont à la fois innombrables et rares « selon que l'on considère l'univers ou une seule de ses régions ». L'expérience, nous la voyons par l'aérolithe « qui s'enflamme et se volatilise, en sillonnant l'air », comme le soleil se crée par le mouvement transformé en chaleur. Il faut donc faire rentrer ces accidents prétendus dans la loi générale. S'ils ne survenaient pas, ce serait néant. Leur régularité est la condition même de la vie.

Cette permanente mêlée vérifie la constitution identique de l'univers. Le même phénomène doit produire les mêmes conditions de chaleur, de lumière, de densité, dans les étoiles centres des systèmes et dans les planètes échelonnées. Et ce dilemme : « Ou la résurrection des étoiles ou la mort universelle. » Puis cette conclusion : « Tous les corps célestes, sans exception, ont une même origine, l'embrasement par entre-choc. »

C'est par ces observations, ces calculs, ces déductions, c'est à travers cette féerie du monde, que Blanqui va, par les sûrs chemins de sa logique, jusqu'à la fin de son hypothèse.

On devine sa hâte fébrile, sa joie, son oubli de tout, à lire ces chapitres rapides. On voit, pour ainsi dire son esprit s'emparer des choses, s'assurer les conquêtes qu'il vient de faire. Il a volontairement recours aux redites, à chaque instant il résume, il circonscrit son raisonnement, il le condense en termes clairs. 11 veut que tout soit bien acquis, bien compris, et c'est alors qu'il s'élance d'un vol hardi dans son rêve scientiflque, qu'il donne sa conception du monde dans les quelques feuillets qui traitent de l'analyse et de la synthèse de l'univers.

La nature, reprend-il, possède cent corps simples pour toutes ses œuvres, et un moule universel, qui est le système stello-planélaire. Ces corps simples peuvent fournir un nombre énorme, effrayant, de combinaisons. Mais, tout de même, il s'agit d'un nombre fini. Et il faut peupler un infini. La création forcée et l'uniformité de la méthode bornent donc le nombre, si fantastique soit-il, des combinaisons originales^ ou plutôt des combinaisons-types, et c'est alors que les répétitions sans fia interviennent pour remplir l'étendue.

L'écrivain, poursuivant son examen de l'unité solaire divisée en planètes, dit les causes de diversité entre Ii s planètes de tous les systèmes : inégalité de volumes des nébuleuses, inégalité de chocs, etc. Il dit aussi les causes de similitude : identité de formation et de mécanisme, unité de composition révélée par l'analyse spectrale. Tous les corps simples confondus par le choc, volatilisés, se séparent de nouveau par la condensation, se classent selon les lois de la pesanteur : « De là, pour la proportion des corps simples, et même pour le volume total des globes, tendance nécessaire à la similitude entre les planètes du même rang de tous les systèmes solaires... » Dès lors, l'infini est peuplé, tout a droit à l'infini : la planète et le ciron, et l'homme : « Par

lui-même, Thomme n'est qu'un éphémère. C'est le globe dont il est l'enfant qui le fait participer à son brevet d'infinité, dans le temps et dans l'espace. Chacun de nos sosies est le fils d'une terre, sosie elle-même de la terre actuelle. Nous faisons partie d'un calque. La terresosie reproduit exactement tout ce qui se trouve sur la nôtre, et par suite, chaque individu avec sa famille, sa maison quand il en a, tous les événements de sa vie. C'est un duplicata de notre globe, contenant et contenu. Rien n'y manque. »

On voit désormais, en pleine lumière, l'hypothèse de Blanqui : il suppose la combinaison qui a formé la Terre, et qui a une valeur d'unité dans le nombre des combinaisons-types, prenant forcément une valeur de nombre infini par le retour forcé, la répétition obligée de ces combinaisons-types qui doivent peupler l'espace sans bornes.

Il admet les diversités dans la simple analogie, des milliards de Terres ayant comme la nôtre une atmosphère, des mers, des terrains étages, une flore, une faune, des hommes, mais avec des variétés innombrables, sans la ressemblance exacte. Ce sont aussi des combinaisons-types.

Il admet encore des ressemblances exactes au début avec des bifurcations. Puis d'autres, plus prolongées. « Voici, dit-il enfin, un exemplaire complet, choses et personnes. Pas un caillou, pas un arbre, pas un ruisseau, pas un animal, pas un ho*nme, pas un incident, qui n'ait trouvé sa place et sa minute dans le duplicata. C'est une véritable terre-sosie..., jusqu'aujourd'hui du moins. Car, demain, les événements et les hommes

poursuivront leur marche. Désormais, c'est pour nous l'inconnu. Chaque seconde amènera sa bifurcation, le chemin qu'on prendra, celui qu'on aurait pu prendre. Quel qu'il soit, celui qui doit compléter l'existence propre de la planète jusqu'à son dernier jour a été parcouru déjà des milliards de fois. Il ne sera qu'une

Dpie imprimée d'avance par les siècles. » Blanqui aborde le problème de la destinée de,

homme : « Les événements ne créent pas seuls des ' arianles humaines. Quel homme ne se trouve parfois

ï présence de deux carrières? Celle dont il se détourne

li ferait une vie bien différente tout en lui laissant la ème individualité. L'une conduit à la misère, à la honte, à la servitude, l'autre menait à la gloire, à la liberté. Ici, une femme charmante et le bonheur, là une furie et la désolation. On prend au hasard ou au choix, n'importe, on n'échappe pas à la fatalité. Mais la fatalité ne trouve pas pied dans l'infini, qui ne connaît point l'alternative et a place pour tout. Une terre existe où l'homme suit la route dédaignée dans l'autre par le sosie. Son existence se déroule, un globe pour chacune, puis se bifurque une seconde, une troisième fois, des milliers de fois. Il possède ainsi des sosies complets et des variantes innombrables de sosies, qlii multiplient et représentent toujours sa personne, mais ne prennent que des lambeaux de sa destinée. Tout ce que l'on aurait pu être ici-bas, on l'est quelque part ailleurs. Outre son existence entière, de la naissance à la mort, que l'on vit sur une foule de terres, on en vit sur d'autres dix mille éditions différentes. »

Il prend des exemples dans l'histoire, les Ânglaisper^ dant Waterloo sur les globes où Grouchy arrive à l'heure, Bonaparte vaincu à Marengo... Il répond aux exclamations sur ces foules de terres semblables, encombrant le ciel : « Non, non, ces doublures ne font

400 LENFERMÉ

foule nulle part. Elles sont même fort rares, quoique comptant par milliards, c'est-à-dire ne comptant plus. » Il garde ainsi toujours présente la notion d'infini. L'infini suffit à toutes les profusions. Et Blanqui s'égaie de cette histoire recommencée, entre-croisée, enchevêtrée, commençant, se continuant, finissant, recommençant à toutes les minutes du temps. Il voit Pompée vaincu toujours à Pharsale, César poignardé dans tous les Sénats de Rome. Impossible de s'avertir de planètes en planètes. « Ahl dit-il, s'il était permis de faire passer l'histoire de sa vie, avec quelques bons conseils, aux doubles qu'on possède dans l'espace, on leur épargnerait bien des sottises et des chagrins... »

«Ceci, au fond, malgré la plaisanterie, est très sérieux, ajoute-t-il. Il ne s'agit nullement d'anti-lions, d'antitigres, nid'œilauboutde la queue; il s'agit de mathématiques et de faits positifs. Je défie la nature de ne pas fabriquer à la journée, depuis que le monde est monde, des milliards de systèmes solaires, calques servîtes du nôtre, matériel et personnel. Je lui permets d'épuiser le calcul des probabilités, sans en manquer une. Dès qu'elle sera au bout de son rouleau, je la rabats sur l'infini, et je la somme de s'exécuter, c'est-à-dire d'exécuter sans fin des duplicata... »

Donc, malgré toutes les inQuences, toutes les variantes, toutes les particularités, il faut arriver à admettre que chaque combinaison particulière du matériel et du personnel « doit se répéter des milliards de fois pour faire face aux nécessités de l'infini... On peut milliarder sans scrupules avec l'infini, il demandera toujours son reste. »

L'ENFEIl.MÉ 40Î

Le solitaire esta sa conclusion, il se résume en images multipliées, d'une puissance d'imagination incomparable, il évoque pour chacun de nous l'existence perpétuelle depuis le non-commencement du monde jusqu'à sa non-fin, depuis toujours jusqu'à toujours. Il prend l'individu à chaque seconde de sa vie et le stéréotype à épreuves infinies dans l'éternité : « On remonterait en vain le torrent des siècles pour trouver un moment où l'on n'ait pas vécu. Car l'univers n'a point commencé, par conséquent l'homme non plus. »

Aux dernières pages, Blanqui s'évoque lui-même en une phrase saisissante : « Ce que j'écris en ce moment dans un cachot du fort du Taureau, je l'ai écrit et je l'écrirai pendant l'éternité sur une table, avec une plume, sous des habits, dans des circonstances toutes semblables. » Il écrit ainsi son sort dans le nombre sans fin des astres et à tous les instants de la durée. Son cachot se multiplie jusqu'à l'incalculable. Il est, dans l'univers entier, l'enfermé qu'il est sur cette terre, avec sa force révoltée, sa pensée libre.

ccxxyii

Il se sépare de son travail avec mélancolie et grandeur. Le progrès, déjà accompli sur d'autres planètes nées avant la nôtre, n'est pas pour les hommes du moment présent : « Nous renaissons, prisonniers du moment et du lieu que le destin nous assigne dans la série de ses avatars... Hommes du xix* siècle, l'heure de nos apparitions est fixée à jamais, et nous ramène toujours les mêmes, tout au plus avec la perspective

de variantes heureuses. Rien, là, pour flatter beaucoup la soif du mieux. Qu'y faire? Je n'ai point cherché mon plaisir, j'ai cherché la vérité. Il n'y a ici ni révélation ni prophète, mais une simple déduction de l'analyse spectrale et de la cosmogonie de Laplace. Ces deux découvertes nous font éternels. Est-ce une aubaine? Profitons-en. Est-ce unemystifîcation? Résignons-nous. Mais n'est-ce point une consolation de se savoir constamment sur des milliards de terres, en compagnie de personnes aimées qui ne sont plus aujourd'hui qu'un souvenir?... »

Il se reprend de cet attendrissement, formule, aux dernières lignes, sa loi d'ensemble, en un langage de beauté sévère, rigide et magnifique:

« A l'heure présente, la vie entière de notre planète, depuis la naissance jusqu'à la mort, se détaille, jour par jour, sur des myriades d'astres frères avec tous ses crimes et ses malheurs. Ce que nous appelons le progrès est claquemuré sur chaque terre, et s'évanouit avec elle. Toujours et partout, dans le camp terrestre, le même drame, le même décor, sur la même scène étroite, une humanité bruyante, infatuée de sa grandeur, se croyant l'univers et vivant dans sa prison, comme dans une immensité, pour sombrer bientôt avec le globe qui a porté dans le plus profond dédain le fardeau de son orgueil. Même monotonie, même immobilisme dans les astres étrangers. L'univers se répète sans fin et piaffe sur place. L'éternité joue imperturbablement, dans l'infini, les mêmes représentations. »

CCXXYIII

Il a terminé. Il a encore ime fois tenté et réussi l'effort presque surhumain : il s'est arraché au milieu

ennemi, il s'est évadé en lui-même. Ceux qui le gardent n'ont pas soupçonné quel drame touchant et grandiose se jouait en ce débile prisonnier tombé au mutisme, obéissant aux injonctions, suivant le geôlier, les soldats, sous les voûtes humides, par les noirs escaliers, abordant et quittant la plate-forme, retournant à la nuit du cachot où soudain la petite lampe brille comme une étoile, éclaire les espaces. C'est sur la page blanche, par les minuscules caractères de fine écriture, que tout s'anime, que les sphères comparaissent, oscillent, tournent, se choquent, meurent, éclatent, renaissent. Le vieillard, dans cette horreur de la nuit, dans le bruit des fusils et des voix, vit secrètement des heures enchantées.

Et aussi, incertain de son sort, il sauve ce qu'il peut de lui-même. Il ne sait ce qu'il adviendra de lui à la merci des hommes. Peut-être ce soir, cette nuit, en vertu des ordres qui lui ont été notifiés, peut-être, sur un faux mouvement, sur une voix venue du dehors, sera-t-il fusillé sur le pavé de la cour, sur les dalles de la plate-forme, et la lueur amie de ces astres qu'il évoque viendra-t-elle visiter son cadavre, l'envelopper du doux linceul argenté de la lumière nocturne. Qu'il essaie donc, au moins, de sauver un peu de sa pensée, qu'il fasse savoir à ceux qui le condamnent quel cerveau ils ont supprimé. S'il échappe de ce lieu sinistre, son écrit sera encore son témoignage. Devant le conseil de guerre et devant l'opinion, sa science, son éloquence, sa poésie plaideront. C'est ainsi, fièrement et farouchement, qu'il se défend, demande la vie : s'il y a un « document Taschereau » dans son existence inflexible, le voici : c'e.st V Éternité par les astres.

i04 L'ENFERMÉ

s/ Les trois prisons de Blanqui ont marqué les courses de son esprit, ses étapes intellectuelles. Il a été à la fois prisonnier et libre. Il s'est évadé hors des heures monotones de la vie quotidienne, il a vogué par les étendues et plané sur les hauteurs, dans l'infini de l'observation, de la réflexion, de la spéculation philosophiques.

Au Mont-Sain l-Michel, il regarde son parti, la lutte sociale, la mêlée des hommes de son temps et de son pays, il appartient tout entier à la Politique.

A Belle-Ile-en-Mer, il veut voir au loin dans les perspectives de l'Histoire et par-dessus tous les horizons du monde reconnu. Il étudie la terre et se meut à travers la Géographie,

Au Taureau, il franchit les derniers obstacles, quitte le globe boueux et minuscule, se jette éperdument dans l'Espace, il voyage dans le mystère et dans l'infini de l'Astronomie.

Le dernier mot écrit, il se cherche une autre occupation, se prépare à passer l'hiver sur le roc, dans l'ouragan et la pluie. Ce sont les soirs d'hiver, les lumières de bonne heure allumées, la lampe du phare projetant à travers l'atmosphère glauque sa lueur trouble de veilleuse.

Les oiseaux de mer frappent la lanterne du bec, des ailes, des pattes. Ils descendent parfois étourdis dans la sombre cour de Blanqui, se jettent à la triste fenêtre lumineuse où bouge l'ombre de l'enfermé. Ce n'est pas l'hirondelle des faiseurs de couplets -qui vient

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rofiler son vol sentimental dans la découpure de la lucarne. Ce sont des oiseaux blancs et gris qui apparaissent, dilatant des yeux avides, poussant des cris rauques, ouvrant des becs recourbés, déchiqueteurs et féroces.

Si le regard va au dehors, il aperçoit reluire les canons de la batterie basse amarrés dans les casemates du rez-de-ctiaussée. Les nuits de mauvais temps, leur bronze vibre dans les rafales, sonne en échos par touta la fortification.

Sous les attaques de la tempête, le Taureau souffle de l'eau et de la vapeur, s'encolère et mugit.

La pluie tombe sur ce concert de voix sauvages, le vent de mer retentit.

Aux accalmies, on entend rire les soldats dans lecorps de garde.

L'homme est encore une fois seul, son ouvrage écrit, sa plume tombée. Ah! qu'elle est loin, la route de jeunesse, la route de Nice à Bordighera, bordée de palmes^ inondée de soleil!

L'heure vient, pourtant, de quitter le fort. Le 12 novembre arrive un ordre de transfèrement. Blanqui s'en va, après cinq mois et dix -huit jours, à la même heure qui fut celle de son arrivée, après minuit, dans une barque semblable à celle qui l'a amené. Il pleut à torrents pour remonter la rivière noire comme un Léthé. La barque non pontée est sans abri. Le vieillard, mouillé, transi, monte en voiture à Morlaix, puis en wagon jusqu'à Versailles, trois heures du matin, sans changer de vêtements. De la gare de Versailles jusqu'à la prison, au dépôt de la rue Saint-Pierre, il lui faut

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aller à pied, perdu de fatigue, de froid. C'est là qu'il peut voir ses sœurs entre un corridor et deux grilles, en présence d'un gardien. C'est de là qu'il adresse au président de l'Académie des Sciences un mémoire sur la lumière zodiacale. C'est là qu'il reste jusqu'à son procès, dont la première séance est au 15 février 1872. La même semaine V Eternité far les astres est publiée, en un long fragment dans la Revue Scientifique, et au complet en librairie.

Le poète de V Éternité par les astres^ l'historien au jour le jour du siège de Paris dans la Patrie en danger^ est amené, dans la salle des assises du Palais de Justice de Versailles, au banc -des accusés, devant le quatrième conseil de guerre. Mais ni le colonel qui préside, ni le commandant chargé du réquisitoire, ni aucun des officiers désignés pour rendre le verdict, ne verront tel qu'il est l'homme qui comparaît devant leur autorité. C'est le Blanqui légendaire qui leur est amené, non un autre, le révolté récidiviste, le diable qui surgit de la trappe des guerres civiles, le loup-garou, le monstre.

Le public est nombreux, militaires, députés, journalistes, monarchistes, femmes de tous les mondes et leur historiographe Dumas fils. Blanqui entre, ne regarde rien de cette foule. Il vient de la casemate du rocher, et il est pâle de la pâleur des tombes. Si ce n'étaient ses yeux, il n'y aurait qu'à rabattre le linceul sur ce visage d'ivoire. Mais les yeux protestent, avec une admirable fureur de vie. Ils resplendissent de toute la flamme intérieure, ils affirment avec une violence et une ténacité superbes la volonté de persister contre tout, contre tous, quand même.

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L'interrogatoire dresse l'homme, donne son signalement ineiïaçable :

— Accusé, levez-vous. Comment vous appelti-vous?

— Louis-Auguste Blanqui.

— Quel âge avez-vous?

— Soixante-sept ans.

— Quel est votre domicile?

— Mon domicile, je ne m'en connais pas, à moins que ce ne soit la prison.

— Votre profession?

— Homme de lettres.

Le débat est sur le 31 octobre. Il pouvait être clos par la déposition de l'honnête homme Dorian qui vint affirmer sur son honneur qu'il y avait eu convention entre les membres du gouvernement, y compris Jules Ferry, et les chefs de l'insurrection, et qu'aucune personne ne devait être recherchée pour avoir participé au mouvement. Edmond Adam, ancien préfet de Police, vint confirmer le dire de Dorian. Mais le conseil de / guerre passa outre, préféra s'en tenir aux insinuations, aux réticences, aux ignorances des autres témoins, alors que la vérité, affirmée par un seul, suffisait.

Le réquisitoire du commandant commissaire de la République fut stupéfiant, fit le procès au Quatre- Septembre en même temps qu'au Trente-un octobre, affirma qu'au 31 octobre il n'y avait pas de gouvernement légal, et demanda, en somme, la condamnation de Blanqui au nom de la légalité impériale. Puis, il la demanda encore pour la raison que l'accusé aurait pu prendre part à la Commune. Malgré l'énergique protestation de Blanqui contre la barbarie du décret des otages (n'était-il pas, lui-même, au Taureau, un otage?) cet extraordinaire réquisitoire affirme que l'accusé , membre de la Commune, aurait été entraîné aux excès criminels On crut le réquisitoire, on ne crut pasl'avocat,

Georges Le Chevalier, rai-onlant la vie désintéressée, honnête et pure, de Blanqui, affirmant la ferveur de sa conviction républicaine, démontrant que pas un seul des articles de la Patrie en danger nest inspiré par la passion et par le calcul politiques, définissant le caractère du Trente-un octobre, manifestation et non attentat, établissant et scrutant les faits, la convention, la décision de ne pas poursuivre.

Blanqui se lève ensuite et prononce ces mots : « Je u'ai rien à ajouter pour ma défense après les paroles de mon avocat ; je tiens seulement à établir que je ne suis pas ici pour le 31 octobre. C'est là le moindre de mes forfaits. Je représente ici la République traînée à la barre de votre tribunal par la monarchie. M. le commissaire du gouvernement a condamné la Révolution de 1789, celle de 1830, celle de 1848 et celle du 4 septembre; c'est au nom des idées monarchiques, du droit ancien en opposition du droit nouveau, comme il dit, que je suis jugé, et que, sous la République, je vais être condamné. »

Il fut, en effet, condamné à la déportation dans une enceinte fortifiée et à la dégradation civique.

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