‹ L'enfermé avec le masque de BlanquiChapitre 5 sur 15 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

La révolte, la maladie, la folie, sont les poteaux d'arrivée auxquels l'homme se trouve conduit par ces misérables chemins. Il y eut, au seuil des cachots, des insurrections de prisonniers contre leurs guichetiers, des clameurs roulèrent en échos dans les couloirs, la prison se prolongea en infirmerie, des cerveaux sombrèrent dans le délire.

Martin Noël, qui a voulu emprunter vingt francs à Barbes, et qui ne veut pas accepter le directeur comme prêteur, est réveillé, toute une nuit, de demi-heure en demi-heure, par une ronde de guichetiers, par le coup de lumière de la lanterne approchée de son visage. Il s'irrite, il est pris aux cheveux, traîné, frappé, cette nuit-là, et au matin la même scène recommence. Mais ce n'est plus par les cheveux qu'on le traîne, c'est par les pieds. Sa tête sonne sur les marches, à la descente des galeries de Montgomery, à. travers la crypte, par l'escalier qui mène aux oubliettes.

Le crâne fracassé, les reins saignants d'un coup de sabre, meurtri de coups de souliers, il est jeté dans le noir et la glace de ces réduits. L'eau froide tombe des murs en ruisselets. Il faut rester couché, assis, accroupi : la voûte est à un mètre et demi du sol granitique. Il n'y a de prise d'air et de lumière que sur le couloir, et c'est ainsi, tout au long, une série de tombes ouvertes dans une tranchée de cimetière obscur.

Les rats ne sont plus les maîtres, ils ont été chassés par les poux. C'est à cette vermine acharnée, à cette pullulation silencieuse et dévorante que le prisonnier est livré sans défense. Le cachot ne suffit pas. Les pieds de Martin Noël ont été enchaînés à l'anneau de fer

scellé dans le mur. Les chaînons et les boulons qui les maintiennent broient ses chairs, entrent en elles, mettent à nu les muscles, les nerfs, les os. Il faut rester couché sur le ventre, il faut manger le pain noir et boire Feau croupie que le geôlier dépose devant la face inerte, à portée des lèvres gémissantes. Il ne sut jamais, ce triste enchaîné, combien de jours il fut laissé là. Il fallut une heure pour le déferrer, pour retrouver et re tirer de ses pieds .les anneaux cachés dans l'enflure et a pourriture.

Le monument de grâce fîère, de hautaine élégance, prend une autre allure, garde une autre signification, quand on est ainsi descendu dans ses entrailles. Il devient double et effrayant, les salles sont belles comme des hymnes, les dessous tortueux et de méchanceté hypocrite, enfouie aux ténèbres. Le Mont est simple et compliqué comme l'homme, plein d'élan et le fond cruel.

Cette affreuse aventure de Martin Noël se passait avant l'arrivée de Blanqui. Mais elle ne resta pas à l'état d'exception. Après la fournée d'insurgés versés au Mont en 1840, les règlements se firent plus sévères encore. Défense de parler par les fenêtres, défense de parler aux geôliers, défense de chanter, la mise aux fers annoncée comme remède aux mauvaises humeurs, comme calmant des colères. La résignation ordonnée, le silence imposé. Les maladies de nerfs, d'estomac, de cerveau, ravagent ces ennuyés dont on verrouille les lèvres. Staube se coupe la gorge d'un coup de rasoir. Austen devient fou.

Blanqui est maître de lui. Il écoute, il observe. Assis, appuyé d'un coude à sa table, ou debout près de la porte, il entend les bruits de voix, les menaces qui réçonnent aux murs des couloirs, les plaintes qui montent du fond du monument, qui sont filtrées par les pierres en lointains soupirs.

Pendant six mois, la folie d'Austen est déclarée simulée, et le fou est enfermé au cachot. Il appelle son père, son frère. « Oh! les misérables, crie-t-il. Ils les tiennent là emprisonnés au-dessous de moi! Mon pauvre père ! je l'entends ! je l'entends ! » Sa voix étonne ceux qui l'écoutent venir des profondeurs, elle monte et se perd après avoir erré par les corridors, s'être brisée aux voûtes, dispersée en clameurs, en soupirs. La nuit, dans les accalmies de silence où s'interrompent les bruits du vent et de la mer, cette voix de fou, colère et sanglotante, va trouverles prisonniers dans leur cellule, sur leur couchette, et ils pourraient croire à une irruption soudaine des fureurs et des gémissements enfouis au dur monument depuis des siècles.

Ceux qui résistent à la folie s'ingénient à la trouvaille de distractions possibles. L'un a songé à dresser ur écureuil qui sortirait et reviendrait, portant des lettres, Ceux-ci élèvent, nourrissent, apprivoisent des moineaux, ceux-là des pigeons et des poules. Ils se récréent à voir sautiller les moineaux, se rengorger leî pigeons, à écouter le perpétuel caquetage des poules. Ces pattes qui grattent, ces becs qui fouillent, ces plumes qui s'ébouriffent, ces petits yeux ronds toujours virant, ces courts essais de vols qui battent l'air de la cellule, toute cette animalité de l'oiseau fait passer au-

tour du prisonnier un rapide frisson de vie, le frôle d'une tiédeur de chair délicate, l'interpelle de petits cris vifs et de roucoulements de langueur. Mais l'oiseau passe à travers les barreaux, s'en va sur le rebord de pierre murmurer un gazouillis de caresse au soleil, s'envole au-dessus de la verdure qui le tente, et c'est l'homme qui reste en cage.

Une cage d'heure en heure plus fermée et plus asphyxiante. Quand les détenus essaient de sortir de l'inertie dans laquelle ils s'enlisent chaque jour davantage, comme dans cette tangue grise qui les environnes quand ils se refusent à se laisser ensevelir dans l'ennui qui les conquiert peu à peu de son mol'et irrésistible envahissement, ils s'agitent comme au réveil d'une longue nuit, ils se forcent à reprendre goût à la vie, ils réclament des améliorations, ils pétitionnent, protestent contre le régime cellulaire. La réponse administrative ne se fait pas attendre. Elle vient de Paris, passe par la sous-préfecture d'Avranches, ordonne la séquestration absolue, une demi-heure de sortie à l'air libre tous les deux jours, et se termine par l'injonction : « A la moindre résistance, sabrez ! »

Un avocat d'Avranches, défenseur des prévenus d'avril 1834, ami de quelques condamnés, Fulgence Girard, s'arrête sous les lucarnes, scrute leur ombre de sa lorgnette. Aucune parole n'est échangée. C'est à peine si les regards croient se rencontrer.

La femme d'un détenu, M™^ Guilmain, est venue s'établir au Mont, a loué une chambre en face des Deux Exils, elle entrevoit, au delà du grillage, au delà de l'épaisseur du mur, la silhouette de son mari. Elle n'a

pas réfléchi que toute la population est à la merci du directeur, que la perte de quelque humble travail, la ruine de quelque restreint négoce peuvent être le prix d'une complaisance, d'un apitoiement. Le tremblant propriétaire donne congé à sa locataire, et nul autre ne paraît vouloir louer à celle-ci une chambre semblable, avec vue sur la prison. On ne lui offre à contempler que le panorama des grèves. Un seul vieux pêcheur se trouve pour enfreindre la consigne tacite.

Mais l'ingénieux directeur, le subtil geôlier, aura le dernier mot. Il empêchera les conversations, les descentes et les moHtées de lettres, il supprimera le paysage, il rendra impossibles les croisements de regards confidentiels.

Il invente d'ajouter un grillage intérieur au grillage qui existe à l'ouverture extérieure des fenêtres, percées en meurtrières dans la muraille épaisse de deux mètres. Ce nouveau grillage, depuis le sol jusqu'au plafond, empêchera le prisonnier de s'insérer dans l'embrasure où il passait des journées en contemplation atlentive. Ni ses regards, ni sa voix, n'iront plus au dehors. Un treillis de fils de fer sur le grillage extérieur empêchera le passage des lettres et des journaux montés par des ficelles, aux heures indécises.

L'inspecteur général des prisons auquel ces mesures avaient été soumises les avait nettement condamnées comme inutiles. Il fallut trouver un prétexte pour les légitimer. Ce prétexte prit naissance dans une provocation. Défense aux condamnés de s'approcher des barreaux. S'ils ne se retirent pas, après injonctions, ordre aux sentinelles de faire feu. Mais cette défense, elle ne

vient pas par voie administrative, on la fait passer daa les habitudes de la prison. Ce sont les factionnaires qui sont chargés de la notifier aux prisonniers.

Blanqui est le premier averti. Immobile, songeant sous sa placidité au fracas d'émeute d'hier, à l'évasion et aux revanches possibles, à la femme qui l'attend, ses yeux clairs vaguant au delà de l'eau et des grèves, à la recherche des rues connues, des silhouettes amies, il est brusquement assailli dans son immobilité, dans sa torpeur réfléchissante. Il s'entend appeler, il se voit mis en joue. Il obéit, se retire, fait demander une explication au directeur. Malentendu, méprise, répond celuici. Ne pas s'inquiéter, cela n'arrivera plus. Le surlendemain, même coup de voix, identique pantomime du factionnaire. Pareille demande d'explications et pjireille réponse. Le lendemain, au soir, triple et semblable aventure de Martin Bernard, Quignot et Delsade. Delsade, violent, prend sa chandelle, la pose d'un poing énergique sur le rebord de la fenêtre, colle son visage aux barreaux, crie au soldat : « Tire-donc, jean-foutre, tire donc, tu verras clair pour viser. »

On avait ainsi obtenu le délit d'insultes aux soldats. On y ajouta le perpétuel lancé de pierres et d'os aux sentinelles du chemin de ronde. Or, on apportait aux détenus leur viande désossée, et, pour se procurer des pierres, il leur aurait fallu desceller et fragmenter les quartiers de granit de leur cellule. On est autorisé à conclure que ces utiles cailloux tombaient des fenêtres de l'appartement du directeur, situé au-dessus des cellules. Des factionnaires et des détenus en eurent la preuve, une domestique aperçut un geste du fils de M. Theurrier. Trop tard, les rapports étaient partis pour le ministère, et le placement des grilles supplémentaires allait être autorisé.

Mais, à ce inoment, qu'importe à Blauqui. Il ne voit ni n'entend. Il n'entend qu'une voix de jour en jour plus éloignée, un souffle, un dernier soupir, il ne voit venir que la catastrophe. Elle s'approche, la voici.

C'est un an, jour pour jour, après les adieux, le 31 janvier 1841, que meurt, à vingt-six ans, Amélie- Suzanne, la femme du prisonnier achevée par la prison de son mari, la svelte et brune créature dont le vol d'hirondelle n'a pu venir jusqu'aux barreaux de la cellule. Elle a agonisé pendant un an. Pendant un an, Blanqui a attendu la guérison et la réalisation de la promesse. Il a cru à un déchirement de la brume qui l'entoure et à la subite apparition de celle qui devait venir. Cette attente vaine, ces alternatives de croyance et de désespoir, c'est le drame intérieur qui s'est joué en lui. Ce drame est fini, un autre commence. La femme vient, enfin. Mais elle vient morte.

L'homme sait la nouvelle funèbre, il est resté rigide devant le fonctionnaire qui l'a apportée, et le voici, seul, le dos tourné à la porte, le front penché vers la fenêtre, la tête dans Tombre de son bras, regardant fixement la mer sans la voir. Il reste là, inattentif au reflux et au flux, jusqu'aux heures et aux ombres du soir, lorsqu'il ne reste plus qu'une lueur sur l'eau, que son regard se trouble, que son cerveau s'isole du monde extérieur. Ce qui l'entoure n'est plus que le décor de sa rêverie. Sa pensée vogue sur une mer de fièvre, dans les espaces de l'hallucination. Un cercueil passe sur le morne étalement des vagues lentes.

Le cercueil blêmit, change de forme, devient une figure rigide, puis une figure souple, momie qui se

dévêt de ses bandelettes, et qui se dresse, oscille, erre sur les flots. C'est elle, les yeux qui l'ont connue la reconnaissent. Combien elle est changée, pourtant, et comme elle est pâle. Ses pieds sont joints, tels qu'on les a rassemblés sur le dernier Ut. Ses bras allongés, ses mains effilées collées au corps, elle est droite et longue, elle approche, elle semble par moments s'évanouir pour revenir plus près. Elle monte avec la mer enflée jusqu'au grillage, elle clierche l'issue, elle va et vient, et son visage de reproche et d'amour fini apparaît, disparaît, et reparaît plus visible. Les boucles de ses cheveux sont éparses, pendent en chevelure de noyée, ses yeux noirs sont vitreux, ont la transparence morte des fenêtres aux lumières éteintes. Plus rien maintenant ne l'empêchera de passer, ni les geôliers, ni les.verroux, ni les barreaux. Elle est fluide, elle entre, elle flotte comme une fumée, se disperse et se recompose comme un nuage. Elle est de nouveau la compagne, à jamais la fidèle et l'insaisissable.

Sans cesse, le prisonnier du Mont fut hanté par l'apparition familière, se complut dans les visites du doux spectre ponctuel. Désormais, il cohabite avec la mort. Tous les soirs, quand les premières noirceurs de la nuit absorbent les dernières clartés dans leurs voiles de deuil, quand les fantasmagories se lèvent dans l'atmosphère et que les formes confuses se meuvent, Blanqui l'aurait évoquée, si elle n'était pas venue d'ellemême habiter sa cellule et converser avec sa pensée, celle qu'il avait quittée pour la prison et qui le quittait à son tour pour la tombe. Pendant ces mois et ces années, elle fut le but de sa songerie, l'hUesse de son

veuvage. Il laissa plus tard échapper le cri de révélation de sa douleur et des entretiens qui furent le charme et le désespoir de ses insomnies. Mais ces entretiens furent secrets, et cette douleur resta mystérieuse. Personne ne soupçonna, à l'attitude du vaincu deux fois vaincu, quels chuchotements lui parlaient entre les murs de pierre de son logis, dans quelles spirales du souvenir il descendait. On ne vit pas s'il y eut des larmes à la page du livre ouvert sur la table. Il pleura tous ses pleurs dans la solitude.

Le prisonnier eut de plus fréquentes périodes de silence et d'atonie. Il vécut des journées sans dates au fond de l'ombre couleur de deuil. Il s'immobilisa dans l'encoignure en rigide statue de douleur, ne sortant de ses visions invisibles qu'au bruit des pas, des clefs et des voix. C'est pendant cet état de maladie, de songerie,. d'indifférence à l'existence, que le régime de la prison vint à son état aigu de persécution. En avril 1841, la décision de grillager hermétiquement les lucarnes a son commencement dexécution. L'aumônier Lecourt accompagne l'architecte et son commis, il serre les mains des détenus, s'inquiète de leur santé, se répand en effusions et en salutations. Pendant ce temps, on prend les mesures. On a ainsi évité toute discussion, toute collision. Blanqui lui-même, tout de sang-froid et d'observation qu'il est habituellement, ne s'aperçoit du stratagème qu'au moment de la sortie du doucereux visiteur. « Certes, c'est un étrange personnage, dit-il dans une lettre à Fulgence Girard, que cet aumônier charpentier qui a un grand fils commis aux écritures, qui ôte sa chasuble après la messe pour grimper sur

les charpentes, qui pose et scelle les verroux et les barreaux, construit les portes des cachots, qui confesse et claquemure ses ouailles. »

Le 18 avril fut un jour d'inspection du sous-préfet d'Avranches. Le fonctionnaire présent, neuf détenus sont conduits au greffe : Barbes, Delsalde, Dubourdieu, Martin-Bernard, Quignot, Godard, Guilmain, Yilcoq, Blanqui. On allègue des réparations, on va les loger hors de leurs cellules pendant deux ou trois jours. Delsade réclame indiscrètement une explication. Il est saisi, traîné par les couloirs, piqué de Tépée du gardien-chef, jeté aux loges de correction. Les autres, d'ailleurs, y sont conduits comme lui. Pendant trois, quatre mois, toute la durée des travaux, ils vont rester là, dans les affreux logis affectés d'habitude aux voleurs indisciplinés.

Les loges de correction, ce sont les greniers du Mont-Saint-Michel. Au nord, à cent mètres au-dessus de la grève, elles dominent le cloître, elles reçoivent les perpétuels assauts du vent, comme les phares bâtis en pleine mer. Deux mètres trente de long sur un mètre soixante de large, la muraille percée d'une lucarne, c'en est assez pour emmagasiner la poussée saccadée de l'ouragan et sa voix de fureur qui respire et qui expire, qui reprend haleine pour souffler plus fort. Par le froid dont il entoure le réduit, par la clameur dont il emplit l'étroit espace, il semble inclus dans la chambre et prisonnier comme le prisonnier, ce vent du nord-ouest, ce noroît qui vient de Groenland, qui a passé en gigantesque frisson sur l'Angleterre, qui s'engouffre ici, dans ce fond de baie, où il paraît s'enliser

dans la tangue. Oui, il est là, il est dehors, il semble dedans, il est partout. Mais ce vent mouillé de la vapeur de la mer n'assainit pas, ne dessèche pas ces murailles pleurantes. L'atmosphère du taudis reste épaisse, lourde, humide de la sueur des pierres, puante de l'odeur du baquet qui séjourne dans ce coin jour et nuit. Pas de calorifère, pas de cheminée, jamais de feu. Jusqu'au mois de mai, les détenus restent couchés, grelottant sous le drap froid, asphyxiés dans le goût et l'odeur d'ordure de ces ironiques logis en plein air.

Ces cages hissées à quatre-vingt mètres au-dessus de la grève, ces greniers où le détenu ne peut se mouvoir que sur une surface de quatre mètres carrés, ces pièces étroites meublées d'une paillasse dans une caisse, d'une chaise et d'un seau, n'ont de prise d'air et de lumière que par une lucarne treillissée de fer. Il fallait braver la poussée brutale du vent, la pluie cinglée au visage, coller son front aux barreaux, pour apercevoir le haut rocher, le profil des constructions de la Merveille, l'arrivée de l'eau, les voiles lointaines, l'ouverture de la baie sur la haute mer vers Gancale.

Dans cet espace étroit des loges, la discipline s'est faite plus dure, la persécution s'est aggravée. Ceux qui ont demandé des explications sur leur déplacement sont conduits au cachots, mis aux fers. Ceux qui font des objections au goût de la nourriture et de la boisson, conduits au cachot et mis aux fers, eux aussi. Généra-

lement, on les traîne par les pieds jusqu'à ces cachots, noirs, visqueux, grouillants de rats, pullulants de vermine, cachés dans les profondeurs du roc. Barbes connaît cette aventure pour avoir refusé de rentrer dans son cabanon où le soupirail avait été bouché pendant l'heure de la promenade. Il est terrassé, traîné, quinze gardiens acharnés sur lui, la barbe, les cheveux arrachés, la poitrine meurtrie d'un coup de pied. On l'enferme dans l'in-pace. Delsade et Martin Bernard, qui ont voulu intervenir, le rejoignent.

Puis d'autres qui se sont agités, qui ont crié, sont saisis à leur tour par les geôliers, sabre au poing, ils sont ferrés, boulonnés, vissés, le sang jailli parfois, précipités au plus profond des souterrains, ou enchaînés dans leur cellule. Toute la nuit, le cri et le gémissement sortent de la pierre, avec le cliquetis de la ferraille. La responsabilité n'existe plus, l'autorité de quelques maniaques s'exalte jusqu'à la bestialité, se complique de grossière ironie. Les oiseaux, les poules, les pigeons des prisonniers, sont tués. Des rires bruyants éclatent tout près des visages pâles, aux dents serrées. Ce fut le temps le plus atroce de la détention. La maladie sévit, la folie se montre et se propage.

Juin, juillet, août se passent encore dans les loges. Blanqui sera parmi les derniers qui seront reconduits en cellule, le 23 août, après cent vingt-sept jours. Pendant les mois d'été, le supplice a changé. Ce n'est plus le vent, c'est le soleil qui est le bourreau. Les rayons implacables font flamber les cahutes si haut juchées vers le ciel. Les regards ne peuvent errer par les grèves, resplendissantes et hostiles. Il faut fuir, aveuglé, loin

de la lucarne, chercher anxieusement, dans les angles (le la chambre minuscule, une illusion de fraîcheur et d'ombre. Le prisonnier cuit et rissole dans la puanteur de ces fours suspendus. Il n'a de répit et de repos que pendant la sortie d'une heure qui lui est concédée. Avide de se mouvoir, il va, à son tour, sous la conduite d'un gardien, marcher par les escaliers, par les platesformes, devant le porche de l'église, sous les arcades du cloître. Il s'arrête au parapet du saut Gauthier, où se précipita autrefois un détenu affolé de réclusion, cherchant et trouvant la liberté dans cet abîme de mort, sur ce roc où se brisa son corps. Toutefois, la pente est praticable. Les mains accrochées à une corde, <en s'aidant des pieds contre la muraille, une évasion, par ce saut Gauthier, aurait des chances!... Et partout, tout autour de l'église, tout autour du cloître, c'est l'espace, c'est la promesse, la ligne des côtes, les avancées de promontoires d'où peuvent partir des barques, la pleine mer sous le plein ciel.

C'est surtout pendant ces journalières promenades d'une heure que la mer fut visible pour les prisonniers. Mais ailleurs, dans les cellules du Petit-Exil, dans les loges de correction, elle exerça son attraction sur tous, plus que la hautaine architecture de l'abbaye, plus que la flore délicate du cloître, la guipure de végétaux enfermée aux rosaces, épanouie aux chapiteaux, feuilles enroulées, corolles ouvertes, qui transforment l'étroite cour en un mystique jardin de pierre. C'est la vue de la mer qui put faire passer les heures, toutes les heures, celles de toutes les saisons. La mer couleur de pluie, la mer embrasée, la mer mélancolique et dorée, l'étendue mystérieuse, changeante et attirante, ce fut le grand

refuge des énergies inemployées, l'activité de ces inactifs, l'image grandiose de leurs illusions. La mer, voleuse d'énergies, tueuse du temps, apaise les colères, endort les révoltes, par la voix perpétuelle et fatale de ses vagues. •

iîlanqui est envahi, comme les autres, aux moments de fatigue et de dégoût, par le sentiment de l'inutilité. Son esprit volontaire et méthodique, qui connaît des flux de rébellion, des arrivées de courage le soulevant au-dessus de la minute présente, connaît aussi des reflux d'inactivité, des retraits de force qui le laissent échoué sans désir. Il subit ce que Balzac a, si magnifiquement, défini : « Ces avortements inconnus où le frai du génie encombre une grève aride. » Il quitte son rêve alors, il quitte la besogne distrayante, l'éternel apprentissage scientifique et sociologique où il cherche ses moyens et ses armes. Il reste veule et insensible, et comme les autres, il contemple la mer, absorbeuse des regards et des idées, productrice de songeries.

Les premiers temps, il avait eu une surprise et un intérêt à la voir. Il ne retrouvait pas la mer de son enfance et des voyages de sa jeunesse, la mer bleue sous le ciel bleu, la mer latine, égale et limpide comme un lac, sans venues et sans départs. Non, il ne connaît pas ces sables sans fin, cette tangue grise, cette eau glauque toujours fâchée, ce vent froid, ces oiseaux sauvages qui tournoient avec des cris dans les tempêtes, cette voix rauque de la vague montant à l'assaut du rocher et retombant en poussant une clameur rageuse.

Sous son étroite fenêtre, et du haut des platesformes, aux heures des marches parcimonieusement mesurées, le spectacle auquel il assiste lui donne la

sensation mêlée de la mer et de la terre, de deux formes de la matière toujours aux prises. La vague se retire au loin. La mer n'est plus qu'une ligne blanche sur l'horizon. Soudain, elle revient, vite, par grandes lignes concentriques, elle s'étale, elle entoure, elle envahit la grève, les falaises basses, roussâtres d'herbe pelée et du triste ensanglantement de la criste-marine.

Le ciel est semblable à la mer. Les étalements d'éther y sont troublés par les déferlis de nuées. Il y a des effilochages de brumes tels que des affaissements de vagues, des dispersions de lumière bues par les lointains de l'atmosphère, des calmes plats, des mouvements rythmiques, des violences rapides. C'est sur ces deux aspects reflétés de l'air et de l'eau que les yeux actifs de l'homme immobile aperçoivent tout ce qui passe, tout ce qui est en liberté, la fuite des nuages, le vol des oiseaux, le glissement des barques. Tout cela est vu à travers les barreaux, rayé par le grillage. Le paysage est en prison autant que le prisonnier. L'eau et les nuages n'apparaissent qu'en taches bougeantes à travers le dur réseau. L'univers se présente en quelques lueurs éparses fragmentées par le quadrillage. Le prisonnier en cage peut perdre la notion des choses, et croire que c'est lui qui regarde une cage où fonctionne le mécanisme de l'attraction universelle. Les observations immédiates vont s'effaçant, la cellule n'est plus qu'un point quelconque dans l'espace, — la fenêtre un cadre de hasard, — la nature, le décor fugitif du drame où il n'y a pour personnages que des pensées.

Ces pensées, ce sont tout de même, définitivement, les refuges de Blanqui, plus que ses contemplations. Il

se lasse des aubes, des midis, des crépuscules, des nuits, des hivers, des printemps, des étés, des automnes. La mer monotone augmente son ennui, la mer colère lui communique son humeur rageuse. Les coins d'architecture qu'il peut apercevoir, les avancées de pierres dentelées, les lignes des contreforts, tout le fleurissement d'art superbe qu'il peut traverser en changeant de cachot, la dure dentelle des galecies, le jardin sculpté du cloître, les roses de granit, les parterres des vitraux, tout cela achève de l'exaspérer. Le prisonnier se révolte contre l'art, le classique se répand «n imprécations et en ironies contre le moyen-âge et le romantisme. Il se souciait peu d'archéologie, et d'ailleurs, enfermé dans cette architecture, il' manquait vraiment par trop de recul pour la juger et l'admirer. Que lui importait que la prison où il était verrouillé à triples serrures fût sculptée? Il ne tarit pas en railleries dans les lettres qu'il peut faire parvenir à son ami l'avocat d'Avranches, Fulgence Girard, sur le double sentiment de celui-ci, qui s'indigne contre les cellules et les inpace et adore les clochetons et les rosaces. Rien, d'ailleurs, ne'trouvait grâce aux yeux de Blanqui, pas même les humbles figues vertes qu'on lui vante comme à peu près mûries sur ce haut espalier. Le Méridional ne croit pas à la vertu de ce pâle soleil trempé d'eau : « Au Mont-Saint-Michel, dit-il, rien n'est bon. »

Il tourne le dos aux choses, il ferme sa compréhension à ce qui l'entoure. Il garde le perpétuel souvenir de sa femme et la perpétuelle préoccupation de son fils, mais il fuit l'inaction, il veut se garder des maladies cérébrales, de l'atonie à la folie, qui sévissent en prison, il pense à une délivrance possible, — il remonte ' l'Histoire, — il retourne à la Politique.

L'K.NFEllME iOS

11 s'acharne à envoyer son esprit au dehors, au loin, yeré les mêlées d'hommes. Il déserte sa solitude, la vie de tracas tatillons et d'usure lente qui lui est faite. Il ne veut pas voir les doubles grilles scellées, devant la fenêtre, au mur de la cellule qu'il a réintégrée. Il bataille avec toutes ses ressources contre les souffrances physiques qui commencent le siège de sa frêle personne, des douleurs vertébrales, une tumeur derrière l'oreille, des attaques de fièvre intermittente. II a de tristes nuits, un bref sommeil entrecoupé de cauchemars. Il geint en rêve, mais il s'efforce de rester immobile et insensible au réveil, lorsque les guichetiers entrent. Il écoute sans broncher l'étonnante consultation du médecin et du directeur, qui lui refusent l'infirmerie accordée aux voleurs et veulent lui persuader qu'il s'acclimatera. Il renonce, devant l'ironie administrative et l'indifférence médicale, à une discussion inutile, il se tait quand le docteur déclare qu'il est dans l'ordre des choses qu'il meure de temps à autre un détenu, il se tait quand le directeur présente la captivité comme une bonne aubaine pour les gens sans moyens d'existence, et proclame que la trop bonne nourriture indigne les visiteurs stupéfaits de savoir des politiques si bien traités, le politique étant parfois plus exécré que le voleur. La nourriture, Blanqui en parle avec des mots de répugnance et des phrases de hautle-cœur, dans une lettre qu'il écrit alors. C'est, dit-il, de la vache gâtée nageant dans de l'eau de vaisselle, dans de la rinçure. Souvent, des asticots sont découverts dans ce plat journalier, que les prisonniers nomment le vomitif. La purée de poix est faite de débris de larves, c est la purée aix vers.

lOS L'ENFERME

Blanqui s'essaye à mépriser et à vaincre tout cela. Il va vers le passé, il cherche à voir le présent, il scrute l'avenir.

L'Histoire environnante devait le tenter tout d'abord. Un esprit curieux comme le sien n'habite pas impunément un tel décor de pierre sans se préoccuper de ce qui s'est passé là et aux entours, de ce qui a effleuré Falvéole où le prisonnier est blotti, scellé comme la bestiole qui meurt, se dessèche, ne laisse que son empreinte au creux d'un bloc. Par quelque bouquin obtenu en vertu de la règle administrative ou par la complaisance d'un geôlier, Blanqui apprit la formation du rocher, la succession des événements qui avaient gravi ses pentes ou s'étaient traînés sur sa grève.

Il vit distinctement la révolution géologique, l'éruption de granit hors de la couche de schiste, le ,surgissément du cône solide. Il évoqua le paysage d'autrefois, la psussée de verdure dans le marécage, la forêt à six mille mètres de la mer, la falaise lointaine alors, barrant la baie actuelle, depuis le Grouin de Cancale jusqu'à larchipel de Chausey. Ce fut l'époque des hautes futaies, des clairières humides, de l'ombre verte des bois. Les druides circulèrent par les sentes, puis les moines. A la longue, l'aspect de la nature changea. Au vii^ siècle, la forêt s'efl"ondre définitivement dans le sous-sol, les chênes et les hêtres meurent sous le sable, les marées déplacent perpétuellement la grève mouvante, le cône de granit émerge seul. Ce désordre de nature à*' été accompagné de sévices des hommes, de passage de pillards, d'arrivées de Normands. 11 faut

qne les irrégularités s'installent, que les habitudes se refassent, pour que l'évêque d'Avranches, Âubert, prenne possession du mont, y bâtisse, en 709, un oratoire, y installe douze chanoines. Plus tard, c'est un monastère de bénédictins, construction nouvelle close d'une solide muraille. Le monastère se façonne en forteresse, une existence luxueuse et copieuse prend ses aises, est menée librement par les moines, les hommes d'armes et les scribes.

Ce n'est qu'au xii^ siècle que les pierres commencent de fleurir au labyrinthe de ce jardin de granit. Sous les seigneurs abbés Roger II et Robert de Thorigny, les voûtes légères s'élèvent au-dessus des écuries, de,s caves, de la salle des Gardes, de toute la force assise aux piliers massifs. La vie d'apparat et la vie sensucille se logent à la salle des Chevaliers, au réfectoire, se d^loienl sous les voûtes aux fines nervures, auxdiapiteaux feuillus. A la fin du xiv* siècle, le sud-est du monastère est bâti par Pierre Leroy, la tour Périne a été construite, et le Petit-Exil, la porte militaire entre les deux .tourelles, l'escalier tournant. Louis XI vient et revient, en 1462, en 1469, en 1472, renard royal, fourré et flaireur, actif à inspecter et à sonder les bâtiments féodaux. Il fait une première visite désintéressée, il ouvre et préside le premier chapitre de l'ordre de Saint-Michel. Il accomplit un vœu et ne néglige pas de faire construire une cage en bois sut le modèle conçu par La Balue.

C'est la signification de prison du Mont-Saint-Michel qui devait le plus frapper Blanqui pendant ces années de réclusion. C'est le rôle de geôle joué par le monument avec une assiduité implacable qui vient au pre-

mier plan des récits, en avant de tout le passé, en contormité avec le présent.

La liste commence aux premiers âges de la bâtisse, à l'époque des lourdes murailles rudimentaires, elle se continue, anonyme et certaine, sous les abbés grands seigneurs, dresseurs de beaux décors, épris d'existence ordonnée et élégante. Au-dessous des salles aux co lonnes fleuries, de l'église vibrante de l'harmonie des orgues, de la bibliothèque où palpite mystérieusement l'esprit sous l'érudition, par des escaliers creusés dans le roc, les prisonniers sont descendus aux cachots significativement nommés oubliettes. Fonds de puits remplis de l'eau des infiltrations, recevant l'air par de longs conduits, la voûte d'un mètre et demi de rayon forçant le prisonnier à rester couché ou accroupi. On le tirait de là une fois par semaine, il venait sur la plate-lorme, conduit par un moine, respirer l'air du dehors. Un religieux vécut cette vie pendant vingt et un ans. Puis, sur la liste sont inscrits des prisonniers anglais, Noël Beda, d'Avranches, syndic de la Faculté théologique de Paris, principal du collège de Montaigu, des chefs huguenots, le journaliste hollandais Dubourg, enlevé en Hollande, expirant au Mont après une atroce agonie, des pamphlétaires, des financiers, des^suspects. La Révolution, qui abat la Bastille, garde le Mont-Saint- Mîchel. Elle l'appelle le Mont-Libre. Elle nomme une tour : tour de la Liberté, et en 1793-94, elle enferme trois cents prêtres des diocèses d'Avranches, Coutances et Rennes, pour refus de serment civique. Sous l'Empire, les locataires sont les officiers supérieurs restés républicains, trois généraux russes prisonniers de guerre. Sous la Restauration, le fils de Babeuf, des publicistes coupables de délits de presse, Mathurin Bruno, sabotier, qui se dit roi de France et que le roi de Finance verrouille pour jusqu'à sa mort, Lecar-

pentier, ex-conventionnel, qui meurt là, au bout de neuf années, et dont on conserve la tête dans la pharmacie.

Après 1830, les légitimistes qui se compromettenl dans les chouanneries sont soumis à leur tour à Tincar- > cération. Mais les républicains surtout abondent. Louis- Philippe se souvient peut-être du jour de son adolescence où le duc de Chartres qu'il était alors, accompagné de sa gouvernante, M^" de Genlis, fut pris d'un accès de juvénile indignation au cours d'une visite à l'abbaye et asséna un coup de hache sur la cage instituée par Louis XL Mais s'il se souvient du Mont-Saint-Michel, ce n'est pas pour eh démolir les cabanons et en adoucir le régime, c'est pour y loger ses adversaires avec une rigueur non pareille. Après l'affaire du Cloître-Saint- Merry, le Mont devient une colonie pénitentiaire où les soldats sont internés avec les chefu : Jeanne, Blondeau, Lepage, Colombat. Us sont encore là, moins Colombat évadé audacieusement, lorsqu'arrive la fournée de ceux de 1839, les insurgés de Mai, Martin Bernard, Barbes, Blanqui, auquels vient aboutir cette chronique du sort des vaincus. ^

Cherchant à se remettre en contact avec la politique, Blanqui, par les lettres qu'il peut faire tenir à Fulgence Girard, son ami d'Avranches, et par celui-ci à sa mère, à. ses sœurs, par les lettres qu'il reçoit en retour, se 'rattache à l'existence libre. Il demande et obtient" des renseignements, des journaux, des fragments de journaux, il suit, avec de brusques intervalles, d'irritantes solutions de continuité, les menées des hommes, la succession des événements. Par sa lucarne, il regarde agir, autour des tapis verts des ministères, dans les

travées de la Chambre, Guizot, Thiers, Soult, Mole, d'autres, des grands premiers rôles, des comparses, tour à tour opposants et ministres. Il aperçoit plus loin, par toute l'Europe, des allées et venues de diplomates, des mouvements de peuples, des défilés d'armées, qui sont, à distance, des agitations et des traînées noires de fourmilières. Depuis qu'il est enfermé au Mont, une reine d'Espagne a abdiqué, les Anglais et les Russes ont manœuvré en Asie, les fossés des fortifications de Paris ont été creusés, on s'est battu en Algérie, il a entendu le canon de Beyrouth, il a suivi le sillage du corps de Napoléon rentrant en France. Le parti révolutionnaire vaincu, décimé, a dû renoncer à l'agitation de la rue. Les théories socialistes s'élaborent. Louis Blanc veut l'intervention de l'État, et Proudhon, l'anarchie. Les fouriéristes et les saints-simoniens poursuivent leur rêve d'amour. Gabet découvre l'Icarie. Daumier dessine. La voix harmonieuse de Lamartine s'élève.

La littérature était abordée comme l'histoire et la politique. Malgré le nombre restreint des volumes de la bibliothèque de la prison, la lecture rendit encore quelques journées et quelques soirées possibles aux reclus. Martin Bernard a raconté quels auxiliaires d'existence pouvaient devenir les Mémoires du cardinal de Retz, et aussi le Cours de littérature^ de la Harpe, V Histoire de Paris, de Dulaure. On a trouvé une note de Barbes recommandant de prendre, chez M™® Fénard, libraire, des romans de Luchet, H. de Latouche, Alphonse Karr, Sainte-Beuve, Jules Janin : Un Nom de famille, Aymar, Sous les tilleuls, Volupté, Le Chemin de traverse, et les Mémoires du baron de Trer>£k, le séquestré

de Magdebourg, amant de la princesse Amélie, prisonnier de Frédéric II, élu par la sœur, enfermé par le frère. Mais plus que le sort de rofficier prussien, le sort de Silvio Pellico, plus près d'eux, paraît avoir passionné les détenus du Mont-Saint-Michel. La prison de l'abbaye est sans cesse désignée dans les lettres de Blanqui comme le Spielberg français, les cachots bâtis sur le cloître sont perpétuellement proclamés équivalents aux plombs de Venise. La littérature spéciale de la prison reprend possession des esprits des détenus avec ce livre qui eut un tel retentissement, et fatalement, les analogies s'établissent.

Il y a de profonds antagonismes d'esprit entre Pellico et Blanqui. Aucun voisinage d'idées n'est possible entre ce chrétien et ce révolutionnaire. Même lorsqu'il avoue des doutes et qu'il raconte des colères, l'Italien confesse sa foi retrempée dans le blasphème passager et dans le long remords. La non-croyance du Français est aussi nette. Mais l^a vie est plus forte que les divergences de nalures, que les pensées ennemies. Elle rapproche les contraires, elle révèle, avec l'identité des sorts, les fraternités lointaines. Ce livre, Mes Prisons, ne semblait-il pas raconter déjà tant d'aspects et tant d'incidents de la captivité maintenant subie? Là-bas aussi, des cellules de monastère, à Milan, devinrent des cachots, et les Plombs, à Venise, les chambres étroites, en haut du palais des Doges, aux toits couverts de plomb, apparaissent exactement semblables aux loges du cloître du Mont-Saint-Michel, de glace en hiver, de flamme en été. Le nom de la prison même est un jour semblable pour tous, quand Silvio est conduit dans l'île Saint-Michel de Murano, avant le Spielberg. Là, c'est la prison dure, carcere duro, et la prison très dure, carcere. durissimo. Dans l'une, les fers aux pieds, le sommeil sur les planches nues, la grossière

nourriture et le travail. Dans l'autre, renchaînement complet, le cercle de fer pour ceinture, la chaîne scellée dans le mur, ne permettant que quelques pas, et pour nourriture le pain et l'eau. Ces aggravations de peines sont réglementées dans l'abbaye normande comme dans le château fort autrichien. Ici et là-bas, les cachots sont creusés dans les souterrains. Ici et là-bas, le pain, la viande, sont affreux, provoquent les nausées, les prisonniers sont malades de dégoût et de faim. Ici et làbas, les promenades d'une heure avec les gardes, fusils chargés. Ici et là-bas, de subits resserrements de discipline, ici les grilles aux fenêtres, là-bas des palissades autour de la galerie de promenade, partout la vue de l'espace supprimée. C'est à croire qu'il n'y a qu'un seul règlement pour toutes les prisons de l'Europe civilisée. Les incidents de la vie intime des prisonniers ont aussi des ressemblances dans les deux régions. Silvio, pendant un changement de cellule, reconnaît Melchiore Gioja, et tous deux agitent leurs mouchoirs. Il demande, chaque fois que l'occasion s'offre, des nouvelles de Maroncelli, de Rossi. Il est attentif au paysage de coupoles et de clochers. Il écoute les voix qui montent vers sa lucarne quand les gens viennent sur la place tirer de l'eau du puits. 11 s'intéresse aux pigeons qui volent et roucoulent sur Saint-Marc. La solitude lui donne des hallucinations, il croit à la présence de quelqu'un dans sa chambre, quelqu'un qui veut l'étrangler, il entend des rires et des gémissements, il a des évanouissements et des délires. Il est enchaîné pendant les voyages des changements de résidences. Au Spielberg, il grimpe aux barreaux pour voir la vallée, la ville de Brunn, un faubourg coupé de jardins, le cimetière, le petit lac de la Certosa et les collines couvertes de la verdure noire des forêts. Il s'essaye à faire entrer dans sa cellule les spectacles du dehors, la campagne, le mouvemeut des

êtres libres, les chants des paysannes, les nuages errants. Le désir de voir et d'entendre des hommes l'envahit sans cesse, il imagine des combinaisons par les fenêtres et à travers les murailles, il se réjouit de conversations avec des voleurs. Il lit, il médite, il écrit. Il écrit, sur le bois de sa table, sur de rares feuilles de papier qu'il doit à la complaisance de son geôlier, des fragments de drames, de poèmes. Quand il est réuni à Maroncelli, il produit une tragédie entière, qu'il ne peut écrire faute de plume et de papier, mais qu'il apprend, qu'il retient, qu'il améliore sans cesse, dont il récite des vers pendant des heures et des heures.

Blanqui put lire ainsi le compte rendu, en avance de quelques années, des journées de captivité qu'il subissait avec ses compagnons. Eux aussi, au Mont- Saint-Michel, ils s'informent les uns des autres, agitent des mouchoirs, scrutent les murailles, se transmettent des billets. Eux aussi regardent se mouvoir les gens, voler les oiseaux, fleurir le cimetière. Eux aussi sont malades, fiévreux, exténués. Eux aussi cherchent un repos dans la lecture et dans l'étude. Sous toutes les latitudes, les hommes se ressemblent, subissent la sensation de la même manière, et les liens s'établissent entre ces cerveaux aux pensées contraires et ces cœurs qui ne battent pas pour les mêmes causes. Le pauvre Silvio, quand il est mis en liberté après ses atroces dix années de prison, ne marque-t-il pas le moment où lui parvient la nouvelle de ces « Trois journées de Paris » pendant lesquelles Blanqui fit le coup de feu? Et combien d'autres communications s'établirent entre eux par les mots sensibles aux appels subtils, par l'imprimé fluidique si prompt à toucher et à ranimer les points douloureux, par ces confidences de livres qui offrent de tels refuges secrets à la vie tressaillante '. Était-ce pour lui seulement qu'il avait écrit, le prison-

lo:

nier d'Italie, quand il traçait ces lignes : « Et cependant, même dans les misères d'une prison, quand on pense que les vrais biens sont dans la conscience et non dans les objets extérieurs, on peut avec plaisir sentir la vie. » Et encore : « Je sentais que l'humeur peut se rendre indépendante du lieu : soyons maîtres de notre imagination, et nous nous trouverons bien presque partout. « Le philosophe, comme le chrétien, pouvait concevoir cette apologie de la vie intérieure. Et l'homme devait être atteint au plus vif par le cri de plainte qui tout à coup se fait jour : « Mon pauvre cœur ! tu aimes bien facilement et avec tant de chaleur ! à combien de séparations, hélas ! tu as été déjà condamné ! » Il connaît des séparations, lui aussi, Blanqui, il en connaît une surtout, et que celle-là est profonde, irrémédiable ! Comme elle a passé vite, la femme qui a passé dans sa vie! A peine était-il exclu du monde, verrouillé au cachot, qu'elle s'en allait, elle, plus loin encore, qu'elle descendait dans ce cachot plus noir et plus définitif qui est la tombe.

11 fallait faire trêve à ces pensées, tout ajourner, sortir de là. L'histoire de la captivité au Mont comporte toute une série de tentatives d'évasion. Mais voici, toutefois, auparavant, une brève vision de Blanqui et de sa situation parmi ses codétenus.

Fomberteaux, qui fut pendant trois ans au Mont-Saint- Michel, a dit ceci à l'auteur de ce livre, reçu par lui dans le logement qu'il habitait en 1888, à Montrouge :

« J'étais, avec Vuillecoq et Joigneaux, parmi les condamnés du Moniteur républicain et de ï Homme libre. Après mai, arrivèrent Barbes, Delsade, un Polonais, Blanqui, Hubert... Au petit Exil où je me trouvais,

furent enfermés Barbes, Martin Bernard, Blanqui. L'inimitié entre Barbes et Blanqui existait déjà. Le premier accusait le second de lâcheté. Blanqui, disait-il, s'était laissé prendre des listes très étendues. Barbes aussi, pourtant. Pas assez prudents, les conspirateurs à la mode de Mazzini et de Blanqui. Trop de confiance en eux-mêmes. Sur les trois ans que j'ai passés au Mont- Saint-Michel, j'ai eu deux ans et demi de système cellulaire pendant lesquels je n'ai jamais vu Blanqui. Je ne pouvais avoir de conversation qu'avec Barbes et Martin Bernard, par des trous dans le plafond et les cloisons. Puis, il y eut des permissions de correspondre, des promenades d'une heure pendant lesquelles on pouvait se voir, échanger quelques mots. Blanqui très crâne, très calme. Il lisait et pensait. N'a jamais beaucoup écrit. (Ici, Fomberteaux se trompe, mais Blanqui savait cacher ses écritures.) Ne se manifestait pas, excepté en face des juges. »

Cette froideur entre Blanqui et Barbes, qui existe au Mont-Saint-Michel, qui existait avant l'internement au Mont-Saint-Michel, n'empêche pas une réunion de ces énergies isolées, de ces souffrances semblables. Si dure qu'ait été la prison, malgré l'oppression, la stupeur, la terreur partout présente, l'ingéniosité, la volonté des prisonniers furent les plus fortes. Les obstacles s'aggravent, les mesures violentes se succèdent. Rien n'y fait. Ces hommes en cellules, que l'on croit si bien séparés les uns. des autres, parviennent, non seulement à communiquer par des billets, par des ficelles qui vont d'un soupirail à un autre, par des mots tracés sur le fond des gamelles, non . seulement à se parler par les conduits des cheminées, mais ils parviennent aussi à se voir, à se réunir.

Le règlement du système cellulaire défend de parler même aux geôliers, interdit tout rapport avec l'exté-

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rieur, ordonne que toutes les lettres seront examinées par le directeur, empêche de révéler, dans les lettres, les mesures administratives. Plus encore : il est défendu aux détenus de chanter, ils ne peuvent détendre leurs nerfs, dissoudre leur ennui ou leur colère par la cadence de quelque musique restée dans leur souvenir. Aucun livre, sans autorisation, pour changer le cours des idées, rattacher l'exclus au monde de l'esprit. Aucun vin, aucune liqueur, pour ranimer le sang, faire revenir l'afflux des forces dispersées. Les punitions sanctionnent chacun de ces articles : cachots, loges de correction, mise aux fers. Et sans cesse l'arbitraire ajouté à ce texte, le directeur maître sur le Mont, au milieu des flots, comme un capitaine sur son navire.

C'était vouloir la maladie, le désespoir, l'atonie, la folie. Forcément, un atroce état pathologique se créait chez ces hommes dans la vigueur de l'âge, soumis à de telles conditions, privés du mouvement, de la parole, de l'amour. Chez les uns, la fièvre, chez les autres, l'exaltation, la dissolution. J'ai dit le suicide de Staube, la folie d'Austen. D'autres moururent à l'hospice de Pontorson, d'autres encore devinrent fous : Bordon, Charles.

Mais l'ardeur de la résistance se maintint longtemps chez certains. Dès le début, les intelligences s'employèrent aux mille travaux d'adresse pour dépister la surveillance. Il y eut des réussites inespérées : o» se parlait! on s'écrivait! on lisait des journaux! on avait des intelligences au dehors : Fulgence Girard, l'avocat d'Avranches, et d'autres, des amis deBlanqui, de Barbes, qui vinrent rôder, qui réussirent à faire savoir leur présence, certains qui entrèrent avec des autorisations de visites.

En septembre 1840, grâce à une visite de sa mère, Blanqui peut faire parvenir à Fulgence Girard une lettre où il lui promet de correspondre avec lui par l'entremise

de son codétenu Guilmain, dont la chambre est voisine de la sienne. Il lui réclame des journaux, demande quelle physionomie a la politique, s'inquiète de la paix, de la guerre, du prince Louis.

Tout naturellement, grâce à ces communications, l'idée classique de l'évasion se présenta, en 1840 même, la première année. Doux, un ami de Barbés, entra en pourparler avec des soldats, des Parisiens républicains. Il y eut commencement d'exécution, puis Barbés refusa de partir seul, les militaires s'oublièrent un soir à chanter la Marseillaise, furent envoyés en Afrique.

En octobre 1840, une lettre de Blanqui à Fulgence Girard est remplie par l'examen des projets d'évasions possibles, par un exposé des routes qui peuvent mener à Granville où l'on s'embarquera pour Jersey, tout un plan où tressaille la fuite mystérieuse, la liberté dans la nuit, à travers les grèves, les campagnes, sur l'eau salubre, dans l'ivresse de l'espace.

Blanqui fait bien remarquer à son ami que des évadés auraient à peine deux beures d'avance, qu'il y a sept lieues du Mont-Saint-Michel à Granville, qu'il faudrait être sûr du point d'embarquement, à Granville ou à la pointe des collines (Carolles), qu'il voit, de sa fenêtre, s'enfoncer dans la mer, ou entre Granville et la Sienne, rivière de Coutances, ouàSaint-Malo, plus improbable. Mais par quel chemin gagner Granville? par Genest, par Sartilly, ou par un détour dans les terres? Il a toute la carte du pays dans la tête. Il songe au temps favorable, opte pour la saison où l'on va entrer, de nuits longues et orageuses. Çt, tous ces points d'interrogation posés, l'humour qui ne le quitta jamais reparaît, il reproche à son correspondant d'avoir vanté les figues du Mont- Saint-Michel, lui déclare qu'il ne donnerait pas deux liardsde tout ce Mont-Saint-Michel, et que s'il dépendait de lui, il lui bourrerait le ventre de six mille kilo-

grammes de poudre, pour faire sauter la calotte de cet infernal gâteau de Savoie. Il continue en parlant de la lune et des balancements de la mer, soupire son désir, après tant de marées et de vents, de respirer un peu de l'air de pré ou de bois : « Nous avons, dit-il, assez reniflé celui de la grève qui est pointu comme les odes en losange de Victor Hugo. » C'est là qu'il fait allusion au bombardement de Beyrouth, en attendant, dit-il, le bombardement de Paris, puis il conclut que les coupables sont les journaux, « de grands gueulards qui ne valent pas un sou Bt ont toujours tout perdu ».

Il y eut réponse sur la question d'évasion : l'indication de Granville comme lieu d'embarquement, sous, prétexte d'une partie de pêche ou d'une excursion géologique aux îles Chausey, la route conseillée par Genest etSartilly, l'embarquement tout de suite, si le jour peut être fixé. Sinon, une attente de quelques jours dans une ferme de Fulgence Girard. Ce dernier mode ne plaît guère à Blanqui, objectant avec raison qu'un tel lieu d'asile serait suspecté. Pour lui, il faut fixer le jour et capter un factionnaire. 11 y eut quelques préparatifs, mais circonspection et arrêt.

Puis le travail de grignotement recommence.

C'est Delsade qui parvient, par des trous, par des .crochetages subtils, à ouvrir sa porte doublée de zinc, fermée de serrures et de verrous, et les portes de Barbes, de Martin Bernard, de Guignault, certaines de ces portes fermées plus fortement encore par des barres de fer fixées au mur d'en face. Désormais il y a réunion chaque soir après la ronde, jusqu'au joug de la trahison d'un codétenu : Hendrick.

C'est Blanqui se hissant dans sa cheminée jusqu'au conduit de la cheminée de Martin Bernard.

Et ainsi, sans cesse, des efforts, des défaites, l'autorité plus inexorable, la vexation plus active, leurs quel-

L'ENFEllMÉ 119

ques meubles enlevés aux détenus, les grilles, les révoltes, la rage des prisonniers impossible à contenir, obtenant enfin gain de cause. M™^ Blanqui mère a toutes les peines pour voir ou plutôt entrevoir son fils, malgré l'autorisation ministérielle dont elle est munie. Blanqui refuse même de se soumettre aux conditions injurieuses qui sont imposées, sa mère fouillée par un geôlier, l'entrevue ayant lieu à travers deux grilles. Il fallut l'arrivée du beau-frère et de la sœur de Barbes, M. et M™^ Carie, pour qu'un adoucissement fût apporté et que les entrevues pussent avoir lieu. M. et M™" Carie, apprenant les scènes sanglantes, les odieux sévices, déposent une plainte. Fulgence Girard rédige un mémoire au nom des familles des condamnés. Ces condamnés, du fond de leurs cachots, lancent une demande de poursuites contre le directeur de la prison. Il y a appel au public, consultation du barreau, pétition à la Chambre, discussion dans la presse.

L'ignominie, pendant ces débats, s'accentue. Quatre détenus, qui ont arraché leurs barreaux, sont jetés aux cachots : l'un d'eux, Petermann, en est retiré, sous la menace de mort par le froid, et dévoré par les poux.

C'est l'époque où Blanqui écrit : « Une catastrophe est inévitable ici. Ces scélérats la provoquent, et nous ne demandons qu'à nous y précipiter. Je ne crois pourtant pas que nous agissions en insensés; pour ma part, je n'ai plus grand'chose à ménager, ni grand'chose à crain4re; je ne tiens plus à la vie, elle m'est à charge, ce qui m'en reste ne durera pas longtemps, et je vour drais seulement l'échanger contre quelque chose... »

120 L'ENFEUMÈ

La catastrophe est prévenue par la destitution de Theurrier, le 13 décembre 1841. Le système ne change pas, mais il y a une accalmie, et immédiatement Tidée d'évasion est reprise. Barbes avait remarqué un défaut de la fortification, au saut Gauthier, lors de ses promenades journalières. Il fait part de son observation à Alexandre Thomas, en décembre, à Martin et à Blanqui en janvier. M fallait d'abord se réunir. M"'^ Blanqui fournit les moyens de réunion. Son activité fut admirable. Jamais ses soixante ans ne se lassèrent. Tous les jours, deux fois par jour lorsque cela fut nécessaire, elle vint à pied, d'Avranches au Mont-Saint-Michel, énergique à demander les entrevues, patiente à les attendre. Elle apporta, par fragments,- les morceaux de fer, les limes, les forets, les ficelles pour fabriquer des cordes. Une plaque de fer, qui servait à Blanqui à cuire des pommes, fut façonnée en clefs. Par les cheminées, les communications furent établies, des galeries furent creusées. Les quatre hommes, un soir, se trouvèrent réunis dans la même cellule, et les mains, enfin, purent se serrer dans l'ombre, il put y avoir les embrassades silencieuses , et les mots chuchotes la bouche près de loreille. Malgré Tinimitié entre Barbes et Blanqui, ce fut la sourde allégresse, la trépidation intérieure des prisonniers qui croient le jour venu.

Il restait à sortir de la cellule. On y parvint en trouant la porte, la tôle, en crochetant les verrous. Les clefs fabriquées ouvrirent la porte du couloir et la porte de la cellule de Dubourdieu qui avait sa fenêtre sur le saut Gauthier. Les barreaux de cette fenêtre furent sciés. Tout était prêt.

L'ENFERMÉ 12ï

On des moyens proposés avait été un déguisement général : Blanqui, petit et fluet, en femme, un autre, en domestique, des passeports donnés par le maire de Vitré, les évadés simulant une famille en voyage, en chaise de poste jusqu'à la frontière suisse. C'était loin. On s'arrêta à l'idée d'une séparation immédiate, chacun risquant le sort.

Ce fut le 10 janvier 1842, au soir, que la décision fut accomplie. La première ronde de nuit passée, les prisonniers se réunissent, ouvrent les portes, enlèvent les barreaux de la fenêtre de Dubourdieu, Ils sont sept qui descendent, cramponnés à une corde, dans le grand escalier, qui montent silencieusement les marches, dans la nuit, la pluie, le vent, jusqu'à la plate-forme du saut Gauthier. Mais quatre seulement doivent partir : Barbes, Blanqui, Martin Bernard, Huber, qui sont condamnés à des peines perpétuelles. Les trois autres : Thomas, Béraud, Dubourdieu restent, car leur temps va finir.

Une corde est fixée, tenue par Béraud et Thomas : Barbes, le premier, embrasse ses amis, disparait.

Il se trouve dans le vide, tournoyant dans un sens, puis dans un autre, ne parvenant pas à prendre, de ses pieds, un point d'appui au mur. 11 n'avait pas songâ aux mâchicoulis, à la saillie du parapet. L'étourdissement le gagne, ses mains, vite écorchées, ont peine à tenir la corde. Les autres, là-haut, attendent, anxieux, essayent de voir dans la nuit, d'entendre dans le vent. Us ressentent une secousse, la corde redevient légère à leurs mains.

Barbes tombe plus qu'il ne descend, ne trouve pas son équilibre en posant le pied sur le rocher, roule au long de la pente abrupte, d'une dizaine de mètres, et va s'aplatir dans le chemin de ronde. Bruit de chute, cris : qui vive! arrivée de soldats, de gardiens. Barbes, dans l'état où il est, n'a pu se cacher bien loin. Il est pris, et

122 L'ENFEUJMÉ

deux soldats qui le soutiennent le conduisent chez le directeur. Blanqui, Huber, Béraud, Martin Bernard, sont pris aussi sur la plate-forme. Les deux autres, Thomas et Dubourdieu, sont rentrés chez eux. Barbes est moulu, envahi de fièvre, contusionné, mais sans fractures.

Les précautions redoublent. Les grillages sont maintenus, le changement de direction n'est en rien percaptible.

La dernière phase de la captivité au Mont-Saint-Michel est dominée par la maladie. C'en est fait. Les plus forts vont succomber. Le dernier sursaut des protestations et des révoltes est puni avec la rigueur habituelle. Le 20 avril, Blanqui est enfermé aux Loges, mortelles en été comme en hiver. Le 23, c'est Quignot. Le 24, Roudil, Martin Noël, Godard, Hubert-Louis, Élie, Herbulet. Le 26, Barbes, Martin Bernard. Ils en sortirent ■ trois mois après seulement, et quelques-uns, Blanqui, Godard, Hubert-Louis, Barbes, semblaient plus près de la mort que de la vie. Barbes, atteint de phtisie laryngée, crachant le sang, était terrassé par la fièvre le 19 juillet. Pendant quatre mois, néanmoins, il lutta pour refuser toute intervention bienveillante, pour empêcher sa sœur de venir, pour éviter toute mesure de transfert. Le 2 novembre, une lettre de Blanqui à Fulgence Girard disait nettement la nécessité d'intervenir, et c'est à la fin de ce mois-là que Barbes malade s'en allait en chaise de poste vers la prison de Nîmes, triste, comme ceux qui restaient, de cette fin d'exil, de cette rupture dans le malheur, de cet évanouissement du sort commun.

L'ENFERMÉ 12 ii

Blanqui est là encore, pour longtemps, pour plus d'une longue année, passant par les alternatives de volonté et de fatalisme, grisé de lecture et de pensée, usant sa force, en somme, vieillissant sur place comme le moine qui ne quittera sa cellule que pour la fosse creusée de ses mains, qu'il voit chaque jour. Blanqui voyait aussi sa fosse, là, sous ses fenêtres, dans ce cimetière de village juché au-dessus des grèves, endormi dans l'ombre des murailles. Il savait ainsi, à chaque heure du jour, mieux qu'on ne peut jamais le savoir, que toute l'action humaine finit là, qu'un peu plus tôt, un peu plus tard, il faut y venir. Plus qu'aucun autre, il fut hanté par ce noir où avait disparu sa femme. Puis, l'isolé se reprenait à l'espoir, songeait à son fils, à tous les siens, aux compagnons de bataille qu'il pourrait Retrouver. Le vaincu sentait le poids de sa défaite, cherchait les raisons de revivre. La croyance qu'il s'était donnée, à un avenir de justice, d'harmonie humaine, fallait-il maintenant la laisser s'en aller à la dérive, et l'individu si affirmatif d'action n'allait-il plus être que la victime inerte des événements? Il se ressaisissait en ces combats intimes, se raidissait contre l'hostilité qui l'entourait, contre le silence, contre le découragement, contre la nature indifférente qui soufflait à son grillage le grand souffle de l'inconscient.

Alors, il voulait le pouvoir d'attendre, il essayait de durer, et ce furent ses journées, ses soirées acharnées de travail, l'enquête qu'il pouvait faire, dans ce réduit, sur l'histoire, sur la politique, la tête penchée sur un livre, la main crispée sur la plume, l'esprit parti en

voyage à travers le temps et l'espace, hors de son corps captif.

Ce fut la longue épreuve où se soumit son esprit, où son caractère se modifia sous la dure loi de la nécessité. Son instinct d'activité vit chaque jour se réduire la région où il pouvait évoluer, se replia à mesure sur lui-même. Il l'exerça autant qu'il put par sa résistance aux exactions, par les projets de fuite, les préparatifs, les tentatives d'évasion. Mais il comprit bien vite, mieux qu'aucun autre, et sans pour cela tomber à l'atonie, l'inutilité de la protestation dans le vide et de l'enragement progressif dans la cage de fauve où il était enfermé. Au bout de tels efforts, c'était la folie ou la torpeur. Il préféra garder en lui sa force plutôt que de l'user en vaines démonstrations, et d'ailleurs, ce ne fut pas sans doute en vertu d'un calcul, mais par emploi d'une faculté naturelle, qu'il se cadenassa ainsi en lui-môme, qu'il enfouit' sa violence au profond de son être. Désormais, et de plus en plus, il eut cette attitude singulière que l'on remarqua davantage en lui à mesure que les années passèrent : il ne dit jamais rien, resta muet sous les coups du destin, laissant supposer le jugement caché et le mépris intact, mais ne les arborant pas, les gardant jalousement sous le calme de l'attitude, la tranquillité des rares paroles obligées, l'indifférence, le silence. Séparé du monde, il s'en sépara encore davantage. Enfermé en cellule, il s'enferma en lui-même, et, mystérieusement, donna à ses pensées le vol inaperçu, inentendu, — la liberté à son esprit,

Il n'avait que trop de raisons de se libérer de la vie immédiate. Accepter son sort particulier n'était rien.

Il lui fallut aussi assister, impuissant, inconnu, à la défoute de ses espérances intimes. Sa femme morte, son fils lui échappait. Il le devinait de loin, il le savait. Il apercevait l'enfant détourné de lui, élevé selon la famille maternelle, déçue dans son espoir par l'existence du révolté, par la disparition d'Amélie-Suzanne. Ce jeune fils, isolé, soumis à l'éducation bourgeoise et religieuse, et qui sera mis en possession, à sa majorité, de la petite fortune de sa mère, qui sait si Blanqui le re verra jamais, et comment il le reverra, à ce point changé qu'il ne reconnaîtra rien de lui, ni de celle qui est partie? Il peut interroger, à leurs voyages, sa mère, sa sœur ainée, M"^ Barellier : elles sont impuissantes à le rassurer, à lui promettre d'agir.

Nul recours non plus auprès de son frère, qui lui a gardé son affection d'aîné, son souvenir des années de jeunesse, mais qui est si loin de lui, maintenant, à son opposé social. Il n'a vraiment que ces visites, de la mère, de la sœur. Celle-ci vient chaque fois que le voyage lui est possible, elle quitte la Beauce, son Aunaysous-Auneau, où elle est fermière, elle vient voir son frère, et son admiration grandit à chaque visite. Elle rapporte chez elle une foi sans cesse accrue au destin de son cadet, elle transmet sa parole à la maisonnée, aux tablées du déjeuner et du dîner qu'elle préside, servant tout le monde, allant, venant, et parlant en Romaine stoïque, en Française de la Révolution, d'une si admirable façon qu'elle émerveille et exalte tous ceux qui l'entendent, parents, amis, voisins, qui ont accepté sa franche hospitalité, son frugal et cordial repas, et reçoivent en surplus sa virile et émouvante parole.

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