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Enfin, Blanqui doit renoncer à la résistance opiniâtre contre la maladie. Chez lui aussi, la laryngite s'est montrée, s'aggrave. Le médecin en chef de l'hôpital civil et militaire d'Avranches, le docteur Emile Voisin, est mandé, conclut à l'urgence d'un changement de climat. On souscrit à ces conclusions, et même on se décide à disperser les condamnés. En cette année 1844, un ordre de transfert envoie Blanqui et Huber à la prison de Tours, Dubourdieu à Bordeaux, Petermann, Vilcoq et Fomberteaux à DouUens, et c'est à DouUens encore que Martin Bernard et ses compagnons, restés les derniers, sont envoyés.
C'est au mois de février, par un froid très vif, qu'arriva au pied du Mont la charrette pour emporter Blanqui. Placé sur un fauteuil de paille, porté par des gardiens qui se relayaient, assailli par les rafales, le prisonnier, épuisé, grelottant, méconnaissable, fut descendu sur la grève. Pendant le trajet, les habitants du village, accourus au passage du cortège, ne pouvaient retenir leurs exclamations de compassion et d'horreur. Au bout de quatre années, le Mont, qui avait reçu l'homme de vitalité et d'énergie, rendait une apparence de cadavre. « Je me rappelle, — dit un témoin, garçon boulanger que Blanqui appelait le « blond foncé » pour la couleur de feu de ses cheveux, — lorsque M. Blanqui partit du Mont-Saint-Michel. Il était bien malade. On l'avait installé dans une charrette à deux roues, sans ressorts. Il était couché, enveloppé dans des couvertures, et escorté par deux gendarmes. Ces derniers, avec le conducteur de la voiture, se sont arrêtés en face de l'auberge de la Pomme d'Or. Ils y entrèrent, et ils y
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sont restés longtemps. M. Blanqui me vit, m'appela, me priant de Lien vouloir dire à ses gardiens de se presser un peu, qu'il était souffrant, et qu'il fallait hâter le transfèrement. Les gendarmes et le conducteur vidèrent leurs verres, la voiture partit, et M. Blanqui me remercia, me donna une poignée de main, en me disant : « Au revoir, mon ami ». Je lui souhaitai meilleure santé, n
La voiture disparut dans l'immensité des grèves, laissant dans la brume la terrible bâtisse, les cachots, les loges de correction, tout ce décor sinistre, où, malgré tout, s'est élaborée la cause de l'humanité, oîi un droit nouveau a germé dans la pierre, a pu croître. On le sait, on le comprend, et j'ai bien aimé, un jour, la réponse faite par un vieux soldat, gardien du Mont-Saint- Michel, à un conseiller municipal paysan qui raillait, injuriait, devant les cachots de Barbes, de Blanqui, répétant, disait-il, les propos du curé de chez lui.
— « Eh bien! dit le gardien, plus renseigné que le curé, c'est parce que Barbés et Blanqui ont été mis dans ces cachots que vous êtes conseiller municipal. »
A Tours, le climat est plus égal, la campagne traversée par la courbe molle de la Loire donne la sensation d'un grand jardin, d'un parc tranquille. C'est un repos après le fracas de la mer, les sautes des bourrasques. Blanqui, toutefois, a été profondément atteint, et ce n'est pas la prison qui peut guérir de la prison. A mesure que le temps passe, que l'hostilité s'émousse, le sens de l'humanité revient peu à peu chez ceux qui sont les maîtres, une mansuétude s'établit, pour Blanqui comme pour les autres. Ce n'est plus le conspirateur
farouche qu'il faut réduire, c'est un malade condamné autrefois au nom de la politique et qui apparaît de moins en moins dangereux et coupable. On ne voit aucune raison de lui refuser un lit à l'hospice, une allée restreinte pour se promener, un banc pour se reposer, la jouissance d'un peu de lumière et d'un peu d'air. Il est donc extrait du pénitencier, et le prisonnier de la prison devient un prisonnier de l'hospice.
C'est là, au fort de sa maladie, le 6 décembre 1844, que lui arrive une grâce, que l'on croyait expédier à un mourant, et qui est refusée par une lettre énergiquement motivée, adressée le 26 décembre au maire de Tours, pour être transmise au préfet. Mais, gracié ou non, il fallait bien garder Blanqui à l'hôpital. C'est seulement après vingt mois de lit, en octobre 1845, qu'il peut se lever pour la première fois. Il passe le printemps de 1846 dans les jardins de l'hospice. Il retrouve son / ironie pour noter des observations de ce genre : « Les jours de communion, les sœurs de l'hospice de Tours sont inabordables, féroces. Elles ont mangé Dieu. L'orgueil de cette digestion divine les convulsionne. Ces vases de sainteté deviennent des fioles de vitriol. »
Le malade s'assied au soleil contre un mur blanc où s'accroche et grimpe quelque verdure. Il est à côté d'autres, des malades comme lui, des convalescents, des vieux en robes grises et brunes. C'est une petite Provence d'aspect monacal, un coin tiède de lézarderie silencieuse. Lui est indiscernable entre tous, coiffé du bonnet, enfoui dans la houppelande, la tête baissée, les mains sur sa canne. Il ne se révélerait que par la levée furtive de ses yeux transparents. Le Niçois boit du soleil. Fruit méridional trop tôt cueilli, qui n'est pas resté à s'épanouir dans la lumière, pauvre fruit de liqueur concentrée, figue ratatinée, blanchâtre, le sucre mêlé de poussière, qui a dû sécher et mûrir sur la paille.
Jamais le désir de revivre n'est plus fort que pendant ces inactivite's de convalescent. Les odeurs de sirops et d'onguents, les fadeurs des compresses s'évaporent, vaincues par le parfum des roses. Les bruits, les mouvements, les forces du dehors entrent par effluves dans les jardins d'hôpitaux. Les jambes, les bras sont impuissants, les corps anémiés se meuvent comme ceux des enfants, mais la pensée s'envole avec un vertige d'oiseau ébloui. Il semble au malade qu'il va enjamber le monde.
Blanqui, là, se préoccupe encore de son fils qui lui est amené une fois, en 1844, qui va sans cesse lui échappant. Il sait que la déception l'attend, que ce fils apprendra de ceux qui l'ont recueilli l'hostilité contre son père. Il veut le revoir, il écrit au tuteur une lettre ferme et colère qu'il termine en rappelant les mots qui lui furent criés par sa femme mourante : « Ils relèveront contre toil »
En somme, il est maintenant revenu à la vie, dans la situation d'un gracié malgré lui, et le gouvernement est embarrassé du don qu'il a fait, du refus qu'il a subi. On laisse sa convalescence se prolonger à l'hospice, dans une demi-liberté, les visiteurs commençant à affluer,' à entourer son lit et le lit d'Huber. Il retrouve ainsi Béasse, un des condamnés de Mai, Béraud, détenu avec lui au Mont-Saint-Michel. La politique et les projets reparaissent, et le pouvoir est tout prêt à prendre un prétexte de poursuite et de condamnation. Ce prétexte, on croit l'avoir trouvé avec l'émeute des grains qui trouble Blois, où Béasse, Béraud, et d'autres, parmi lesquels Blanqui, sont impliqués. Il y a eu près de ce dernier un agent provocateur, le maçon Houdin. L'émeute est du 21, Blanqui est dénoncé le 23, jeté, le 27, dans les cellules du pénitencier. L'affaire se dénoue, le \/ 26 avril 1847, par un acquittement devant la police correctionnelle de Blois.
Il a hâte de retourner vers Paris, il écoute en très-
saillant, à Blois où il est interné, le bruit lointain des événements, de la révolution prochaine. C'est Taulomne de 1847. Il attend la montée de sève du printemps.
La rentrée dans l'existence, dans l'agitation des villes, après la prison, après l'hospice, c'est la sensation étrange et dangereuse de la vie du prisonnier. Son impression est neuve et poignante, son individu devient chancelant au bruit des rues, au contact des hommes. Il marche avec une surprise fiévreuse sur les pavés et sur les routes, dans l'air libre, dans les espaces sans verrous. C'est un trouble état physique et intellectuel que celui de l'homme enfermé, que l'on pousse dehors dans le vent trop vif, dans la lumière trop crue. On lui a parcimonieusement alloué des fractions de jour, des rations d'atmosphère, et brusquement on l'enivre, on lui verse une ivresse de liberté. Il hésite, marche avec une obliquité de vertige, il peut s'évanouir. Barbés, libéré, à Nîmes, forcé d'attendre pendant vingt-quatre heures la diligence, demande à rentrer, à passer ce dernier jour, cette dernière nuit en prison.
Blanqui connaît la même sensation le même jour, le 24 février 1848. Le régime de Louis-Philippe usé, assailli, est écroulé, la révolution est faite : le prisonnier est hésitant, dans les rues de Blois, puis, décisif, s'en va vers Paris.
Il revient, il rentre dans la ville quittée en 1839. Il trouve le Paris des révolutions triomphantes, la rue
aux drapeaux claquants et aux torches mouvantes, qui retentit des cris des journaux, des roulements de tambours, des chants de la Marseillaise, du pas scandé de la garde nationale et de la garde mobile, des arrivées des foules, étudiants, ouvriers, prêtres portant le crucifix auprès du drapeau rouge, s'en allant bénir l'arbre de la liberté planté aux carrefours.
Le 25, Blanqui erre, incertain, dans ce décor de bataille et de fête. Il a été vite joint par ses compagnons d'autrefois, ceux des sociétés secrètes et des barricades. Il écoute leurs récriminations, leurs menaces, les démonstrations par lesquelles ils s'efforcent de prouver la Révolution avortée, falsifiée par les hommes du National^ si l'on n'intervient pas immédiatement. Le groupe disserte sur la place du Palais-Royal. Quelqu'un survient, raconte l'incident du drapeau rouge à l'Hôtel de Ville, l'intervention de Lamartine, comment la foule a subi l'enchantement de la parole. Il faut aviser, entrer en ligne. Rendez- vous est pris pour le soir, en armes, au Prado, sur la rive gauche. On se sépare. Blanqui reste avec deux fidèles, dont l'un sera prochainement exécuté comme mouchard. Il est. hésitant, ne paraît pas du tout convaincu qu'il y ait intérêt à recommencer l'affaire, et possibilité de reprendre l'Hôtel de Ville à ceux qui l'ont pris la veille. Il voudrait se renseigner, voir Caussidière, Raspail. Il va rue de Jérusalem, il va à la Préfecture de Police, il va à l'Hôtel de Ville. Ses compagnons restent dehors, l'attendent à la Grève.
Il revient, méditatif, parle de la difficulté de la situation, de l'œuvre énorme à accomplir — surhumaine, dit-il. Celui dont on attend le signal de guerre est plein des objections de la prudence et du sang-froid. Il est
pt heures. Encore un arrêt chez Caussidière. Puis, an i'rado.
La séance est déjà chaude. Les crosses des fusils
sonnent sur le parquet de la salle de danse. L'assistance est composée de jeunes et de vieux, les étudiants du quartier, les anciens des sociétés secrètes. Les visages flamboient sous les bonnets rouges tout neufs. Ceux qui ont parlé ont prêché l'action, la marche sur FHôtel de Ville, fusil chargé. Mais Blanqui est annoncé, attendu. On veut la voix qui sort du Mont-Saint-Michel, du profond des caveaux. Il y eut une ondulation, un frisson de la foule, lorsque la minime personne apparut, lorsque la tête grise de l'homme jeune passa à travers les rangs. Il y eut la clameur, lorsqu'il fut debout à la tribune, chétif, mal vêtu, ganté de noir, lorsque Ton vit surgir son pâle visage aux yeux ardents, et se lever sa main funèbre. Il y eut la clameur, puis le silence. On écoutait.
Ce que l'on entendit, ce fut le contraire de ce que l'on croyait entendre. L'eau froide sur la lave. Brusquement, de sa parole nette, Blanqui dit sa résolution. Il adjure ses compagnons de ne pas mettre la République en danger. Il assure que l'heure serait mal choisie, que l'on peut prévoir un mauvais lendemain à un coup de force, qu'il faut ajourner la marche sur l'Hôtel de Ville.
Il est effrayé et incrédule comme Proudhon. Il ose dire à un millier d'hommes réunis sur un point de Paris, qu'ils méconnaissent les ensembles. Il leur apprend que la France n'est pas républicaine, que la révolution accomplie la veille est une surprise heureuse, rien de plus, que si les condamnés politiques de Louis-Philippe étaient portés au pouvoir par une nouvelle surprise, la province croirait revenus les jours de la Terreur et de la Convention, prendrait peur, que la garde nationale elle-même n'a été que la complice involontaire du peuple, et que les boutiquiers de Paris pourraient bien, comme les gens de province,
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refaire ce qui a été défait. Il va jusqu'à montrer, derrière les révolutionnaires qui l'écoutent, et derrière le coup de main qu'ils voudraient tenter le soir même, d'autres hommes énergiques également prêts au coup de main, et qui s'aviseront, eux aussi, de prendre le pouvoir de la même manière. Il fait apparaître une République ainsi disputée comme un champ de bataille où se battent les factions. Ce qu'il demande à ceux qu'il veut convaincre, c'est de prendre patience, d'organiser révolutionnairement le peuple dans les clubs, de préparer le jour de la Force.
Il conquit ces hommes par la stupéfaction, il sut apaiser leur violence encore grondante. Jusqu'à dix heures du soir, il parla, il opposa la discussion, la dénégation, aux propos échauffés, il dépensa son énergie à empêcher l'action, à obtenir crédit pour le pouvoir improvisé la veille. A dix heures, il sortit, toujours suivi de ses deux compagnons. Ils marchèrent d'un pas errant pendant une heure, descendirent aux Thermes par la rue de la Harpe.
— Avez-vous dîné? dit Blanqui.
— Non...
Lui non plus. L'un possédait soixante-dix centimes. L'autre un franc.
Blanqui regarda dans une bourse tricotée :
— J'ai à peu près trente sous, dit-il, c'est assez pour demain.
Il avisa une boulangerie encore ouverte, acheta un pain de deux sous. Ils repartirent, se séparèrent boulevard Poissonnière.
Blanqui n'aimait pas que l'on sût ses domiciles. Il disparut dans le noir.
C'est de cette séance de la saile de bal du Prado que date la formation de la Société républicaine centrale, plus communément désignée sous le nom de club Blanqui, malgré les protestations de Blanqui, lequel déclare sans cesse qu'un club n'appartient pas à un homme, comme un régiment de l'ancien régime.
Le président fut Blanqui, les vice-présidents : Thoré et Durrieu. Le lieu de réuuion choisi fut la salle du Conservatoire. Dès le premier jour, il y eutaffluence. On entrait par une porte rue Bergère, en faisant queue comme au théâtre, entre la muraille et une balustrade de bois. Tous les soirs, à sept heures et demie, des montagnards armés, cravatés de rouge, surveillaient l'entrée. Les membres du club prenaient place à l'orchestre et au parterre. Eux seuls avaient le droit de parole et de vote. Le public payant assistait aux débats, un public d'amis, d'adversaires et de curieux, de ceux qui suivent toutes les représentations oii un dompteur peut être mangé. Il y eut là, parmi les spectateurs, Henri Rochefort, collégien, âgé de quinze ans. Sur la scène, à gauche, les membres du bureau, accoudés sur un tapis vert. A droite, l'orateur. Les discoureurs ordinaires furent Hippolyte Bonnellier, Arnoult Frémy, Alphonse Esquiros, homme de lettres, Routier de Bullemont, comptable à la préfecture de police, Malapert, avocat, Savary, cordonnier — et Blanqui.
Blanqui était l'acteur en vedette, attendu. Le silence était complet pour entendre sa voix fine, sa parole correcte, sa discussion serrée appuyée des gestes brefs de ses mains toujours gantées de noir. Les ennemis et les satiriques affirmaient qu'il avait la gale ou la lèpre. Il portait le deuil de sa femme et cachait jalousement
l'anneau de mariage, le signe de la foi jurée, de la fidélité promise.
Il eut une influence immédiate. « Sa puissance comme orateur était immense, dit Alfred Delvau, sa voix stridente, aiguë, sifflante, métallique et voilée cependant, comme le bruit d'un tam-tam, communiquait la fièvre à ceux qui Fécoutaient... Son esprit était une mathématique; il n'opérait que sur des nombres concrets, comme riiistoire, comme l'humanité du reste... L'éloquence et le caractère de Blanqui, ce n'était pas du feu sous la cendre, c'était au contraire de la glace sous le feu. »
Il y avait déception lorsqu'il se taisait, qu'il écoutait, méditatif, à peine aperçu, les motions, les bavardages, par lesquels s'en va l'énergie, se satisfait l'âpreté. Au moment où l'orateur de réunion publique lance ses phrases, détermine le fracas des applaudissements, affirme la nécessité et la facilité de changer à vue la face du monde, il est bien près de croire, s'il ne le croit, qu'il a lui-même opéré ce changement par un coup de magie. Il se rasseoit, épanoui et calmé, confît en une béatitude de croyant. Celui-là est le parleur sincère. Heureux s'il n'est pas vite contaminé par la manière d'être cabotine de tels qui opèrent auprès de lui. C'est un aboutissement fatal, et il est impossible d'empêcher l'homme d'être l'homme. La réunion publique a ses coulisses, ses pratiques théâtrales, ses premiers rôles de mélodrame, ses pères nobles, ses comiques. Qui ne les a entendus, à leur entrée en scène ou à leur sortie, s'exprimer en grimes inconscients, désireux de sufl'rages, cherchant l'effet, appliqués à aller jusqu'au bout de la représentation, voulant en accaparer la gloire? L'homme politique forcé de trouver une matière d'action dans la réunion de ces éléments obligés a fort à faire, et Blanqui, assez vite, peut-être dès le premier jour, vit comme il était difficile de composer et de diri-
ger une troupe, comme il était absurde de vouloir lui faire jouer une pièce écrite d'avance, et qu'il était plus aisé de songer le drame humain au fond d'une cellule que de le construire contre les événements de hasard. Tout fuit, tout échappe. Une dynamique obscure aiguille les masses. Il faut se borner à vouloir sauver ce que Ton peut de ses desseins, à tenter de combiner les idées avec le cours inempêchable des choses.
Blanqui s'essaya à la tâche de dégager une unité de cette anarchie. Il dut mettre toutes ses ressources en œuvre, tantôt pour arrêter les élans maladroits, lorsqu'il voyait l'évidente inutilité de l'effort, tantôt pour réunir les forces éparses et les lancer sur l'obstacle, lorsqu'il crut voir s'entr'ouvrir la porte de l'occasion. Ce fut le tiraillement perpétuel entre sa froide volonté et les caprices de la foule. Il ne lui aurait pas été permis, aux prises avec cette masse ondoyante, de renouveler l'organisation échelonnée et mystérieuse des sociétés secrètes, le mot d'ordre donné à quelques-uns, obéi de tous, la décision suprême gardée jusqu'à la minute d'agir. Ces façons de Vieux de la Montagne disparaissent •d'elles-mêmes dans la liberté et la clarté de la rue. Quelques fidèles accepteraient. La masse, tout naturellement, n'est pas en communication fluidique. D'ailleurs, Blanqui, sous la République, voulut une action au grand jour.
L'emploi des facultés de cet homme était bien plutôt indiqué pour l'exercice du pouvoir que pour la révolte de l'opposition. Il avait le regard clair, il aurait pu, rapidement, du sommet, apercevoir les directions et prendre une moyenne. Quoique cela puisse surprendre, si l'on y regarde bien, si l'on se rend compte de sa nature critique, on verra qu'il pouvait être l'homme qui voit ces directions et dégage cette moyenne. Son intervention au Prado, et toute sa politique de 1848, le
prouvent. 11 avait le sens de l'opportunité, le goût de la stratégie, le désir invincible, instinctif, presque involontaire, de l'action. De plus, et ce fut la grande raison de son influence, sitôt née, sitôt accrue, en 1848, une divination extraordinaire des événements, un sens de la logique des faits qui le trompa rarement. Ce sont des aptitudes et des manières d'être qui ne peuvent s'affirmer, croître, s'ordonner, qu'au pouvoir. Blanqui, au Conservatoire, n'était qu'un homme d'État manqué, mis dans l'impossibilité de faire une politique ayant une suite, prenant un ministère pour rire à sept heures du soir et le quittant à onze heures, usant son énergie à combattre des propositions telles que celle de ce citoyen Thouars qui proposa de siéger en blouses, et qui vint, en effet, le lendemain, vêtu d'une blouse bleue, qu'il laissait, en s'en allant, au vestiaire.
On se trompait sur ces fantaisies, et les étrangers qui venaient retenir des places au club du Conservatoire, avec l'espoir de spectacles étranges, s'en retournaient déçus. Les journaux de la réaction affirmaient que le temps se passait là à désigner, à compter les têtes ennemies, et le spectateur assistait à des séances où l'on discutait le rétablissement du timbre, le main-, tien de l'ancienne magistrature, le choix des commissaires de la République, l'aliénation des domaines de l'État, la création de la garde mobile, etc. Blanqui parlait, et c'était pour prévoir les événements, demander des actes, démontrer la nécessité de l'ajournement des élections. En somme, il développait les idées proclamées au lendemain de 1830, l'émancipation du travail, l'avènement d'un ordre social nouveau.
Mais peu importait. Les adversaires continuaient à affirmer que le temps se passait^ au club, à réclamer des têtes, et la légende se faisait, jour par jour. Blanqui devenait l'épouvantail, et c'est de là, surtout, que date Topinion de la bourgeoisie de Paris et de la province sur sa personne et son rôle. .
Les bouillonnements d'idées, les excentricités de langage, ne venaient d'ailleurs pas crever et écumer seulement dans cette salle du Conservatoire. Il faut, pour avoir la compréhension de l'état d'esprit qui se manifestait sur un point, voir et comprendre l'^ensemble du Paris d'alors. Il faut songer que pendant le premier •mois du nouvel état de choses, il y eut ouverture de deux cent cinquante clubs, et que ce chiffre alla rapidement ensuite jusqu'à près de cinq cents. Le jeu des assemblées, la religion du parlementarisme, c'était ce qui s'installait dans le peuple, ravi de vaquer aux pratiques de ce culte où revivaient pour lui les souvenirs de la révélation révolutionnaire. Il y eut une allégresse à former des bureaux, à installer des présidents, des questeurs, des huissiers, des commissions permanentes, des comités exécutifs, à élaborer des règlements, à voter des ordres du jour. La même ivresse à légiférer s'empara des clubs de femmes, de maîtres d'écoles, de domestiques, de réfugiés politiques, d'artistes et d'hommes de lettres. Dans chaque quartier, partout où l'on pouvait disposer des bancs pour un auditoire, une tribune pour les harangues, le club s'organisait, l'assemblée populaire tenait ses assises, les manifestations prenaient leur essor. -
Le club de l'Abbaye, rue du Dragon, fait parvenir au gouvernement provisoire, un franc vingt-cinq centimes, afin de subvenir pour sa part aux besoins de la République. Au club de l'Émeute révolutionnaire, 69, rue Mouffetard, présidé par Palanchon, compromis avec
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BUinqui dans l'affaire des Poudres en 1836, les clubistes sont coiffés de bonnets rouges, et les séances sont clôturées par le refrain :
Chapeau bas devant la casquette, A geuoux devant l'ouvrier!
Au club Franklin, rue des Tournelles, les coiffures, les cravates, les écharpes sont également rouges, la salle est ornée de piques surmontées de bonnets phrygiens. Au club-batterie des Hommes sans peur, les mystiques dominent.
La Société des Droits de l'homme et du citoyen, Palais- National et rue Saint-Martin, est dirigée par un comité central : Barbes, Huber, Napoléon Lebon, Villain, etc., régie dans ses annexes par des commissaires d'arrondissement et des chefs de sections. Là, dans cette Société des Droits de l'homme, c'est une sorte de résurrection en public de l'ancienne société secrète, la remise en honneur du règlement qui imposait à chaque enrôlé la possession d'un fusil, de cartouches, d'une médaille de ralliement. Des motions extraordinaires trouvèrent, là aussi, une publicité. Il y fut demandé, par le citoyen Garât, l'établissement d'un cordon sanitaire autour des demeures des riches, destinés à mourir de faim. Le citoyen Hubert, cordonnier, rue Saint-Louis-au-Marais, y fit entendre ses plaintes contre l'ex-préfet de police, Gabriel Delessert, lequel ne cessait de le faire tourmenter, la nuit, par des lutins et des farfadets. Le citoyen Duvivier, un jour, y résolut radicalement toutes les questions en demandant la suppression des hommes de trente ans et au-dessus, corrompus par les anciennes mœurs, incapables de fonder un ordre nouveau, et il les sommait de disparaître d'eux-mêmes, de s'immoler en philosophes. . . Mais le sérieux objet de la Société fut bien vite de combattre l'influence de Blanqui, de s'opposera son action.
Enfin, parmi les assemblées de femmes, le club-légion des Vésuviennes, rue Sainte-Apolline, où les conditions d'admission exigeaient la jeunesse, de quinze à trente ans au plus, et le célibat, le régisseur de la troupe est le citoyen Borme fils, auteur de plusieurs machines de guerre lançant trois cents boulets ou paquets de mitraille à la minute, auteur d'un feu grégeois avec lequel on peut incendier et couler bas les flotles ennemies, auteur d'un moyen avec lequel deux mille citoyennes peuvent lutter contre cinquante mille hommes ennemis I
Entendez à travers tout cela la rumeur énorme faite de voix confuses, les plaintes internationales, les accents de toutes les races, les bruits de tous les corps de métiers, les chevrotements des vieux, la basse-taille des ouvriers à barbes, les soprani des femmes. Tâchez de comprendre le sens des réclamations journalières, les formules des philosophes humanitaires, les boniments des inventeurs de systèmes. C'est une sorte de fête foraine des idées, assourdissante, cacophonique, envahie de populaire. Pierre Leroux explique le Circulus. Considérant conseille le Phalanstère. Cabet promet le paradis de ricarie. Louis Blanc préside l'avortement de l'organisation du travail. Proudhon, critique de la Ré- 'volution, navré de l'avènement trop rapide de la République sociale, terrible, clairvoyant et désespéré, parcourt et saccagé les champs de l'utopie. Blanqui prévoit la nécessité et le danger de l'action.
Mais de toutes les paroles véhémentes des chefs, de tous les bégaiements et les cris de la foule, l'unité se dégage à distance, maintenant que le temps a passé,
que beaucoup de ces vivants sont devenus des morts. Ce /^ que marque 1848, c'est l'entrée définitive du peuple sur la scène du monde. Le chœur anonyme, pour la première fois, se fait nettement entendre. La foule sort de la nuit de l'Histoire, annonce qu'elle a conscience de sa misère, dit son rêve d'un monde meilleur.
Voulez-vous le voir, ce 1848, mieux que dans l'amas des documents et les dissertations des historiens? Regardez-le donc dans tel homme de ce temps-là que vous avez pu rencontrer par la vie. Évoquez le visage fatigué par le travail de tous les jours, par le souci de Thumble gain nécessaire, fané par l'âge. Scrutez cette face d'ouvrier qui n'aura connu que le travail depuis sa jeunesse jusqu'à sa viellesse, écoutez la voix, devinez le sens des paroles. Dans le visage usé, les yeux sont restés des yeux d'enfant naïf. C'est de la lumière, de la transparence candide sous la paupière ridée. La voix est toujours une voix confiante. Que la date de 1848, que le mot fatidique : Quarante-huit! soit prononcé : malgré les années écoulées, les déceptions accumulées, ces yeux s'éclaireront davantage comme s'ils reflétaient une aurore, la parole du vieil homme redeviendra alerte et joyeuse comme si elle annonçait une délivrance. Il sait que ce fut l'année de son espoir, le moment où il crut que son sort et celui des siens allaient changer, et il est resté reconnaissant au destin de cette vague promesse qui a traversé sa vie. Que l'on dise devant lui les noms de ce temps-là, il les dit à son tour et les juge sans renseignements et sans critique, il les confond tous dans la même bienveillance, il parle des personnages comme d'une miraculeuse pha-
lange vouée à une œuvre commune. Tous, il les réua même les plus opposés, même ceux qui ont commana le feu contre lui. Ah ! Lamartine, le poète !... Et Yicloil Hugo!... Ah! Ledru-Rollin, le tribun !... Et ProudhoTi| Et Barbes! Et Blanqui ! Et Louis Blanc, le petit Lou; Blanc I... Il les aime tous, il est l'apôtre de leur^ verbes contradictoires, il refait angéliquement raccorJ entre les honjmes et entre les idées, il formule pou:; son compte une ingénue philosophie de l'histoire, qui est peut-être la bonne, où tous les efforts sont confondus pour le même but.
Dans l'au-jour-le-jour de la politique, il n'en fut pas précisément ainsi. Il n'y eut pas entente d'esprits, sacrifices de personnalités, et le terrible mot du bonhomme Béranger rencontrant Marrasl reste étiqueté aux gouvernants d'alors : « Eh bien ! cela ne va guère? dit le chansonnier. — Que voulez-vous ? la différence de nos opinions... — Dites plutôt la ressemblance de vos ambitions. »
Les intentions ne furent sans doute pas mauvaises, mais les hommes que le hasard avait projetés au pouvoir étaient dans l'impossibilité de résoudre le problème social brusquement posé. Tous furent insuffisants. D'abord, ils n'étaient pas préparés à une telle entreprise. Ensuite, ils tentaient de concilier ce qui était inconciliable. Le peuple ne voulait pas, ne pouvait pas attendre. Les possédants n'étaient même pas traversés par l'idée de céder quoi que ce soit de leurs privilèges, de leur situation, de leur fortune. La question, en somme, se résolvait en ceci : que les uns n'avaient pas assez, ou n'avaient rien, et que les autres
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aient trop, et qu'il fallait trouver un moyen de répar- Aon, un nouvel équilibre social, un principe de vie. Il ne le trouva pas, et ce fut la faillite de 1848.
î LXXXVII
i Dès le début, tout le monde fut pris dans le tourlillon. Les gouvernants nouveaux essayaient de se 'ervir de tout ce qu'ils trouvaient installé : armée, ilergé, magistrature, police, etc. Issus d'une tourmente larisienue, ils se trouvaient, les barricades défaites, Bans la nécessité de s'entendre avec la France tout tentière. Pendant qu'ils hésitaient, qu'ils cherchaient la fformule, ceux qui les avaient hissés au pavois attentaient, appuyés sur leurs fusils. Lamartine, les premiers jours, calma les colères, engourdit les impatiences, par jses accords de grande harpe, sonores, harmonieux, apaisants, au milieu du tumulte. Mais on ne vit pas seulement de musique. Le pain, qui a sa poésie aussi, il le faut, ce pain, tous les jours. C'est l'utile et le luxe, le bon gâteau venu de la terre, la réconfortante et douce chose, joyeuse aux yeux, à l'odorat, au goût, par la dorure de la croûte, le parfum de la miche, la fleur de farine. Pour donner ce nécessaire et ces délices au peuple, on annonça l'étude de l'organisation du travail, on créa la commission du Luxembourg, on invita Louis Blanc à présider l'expérience. Louis Blanc se i laissa conduire à l'efifroyable tâche, la commission se réunit, se trouva en face des Ateliers nationaux décrétés par le gouvernement dès le 26 février. C'était l'expédient horrible, l'installation quelconque pour parer au plus pressé, le simulacre du travail et du salaire, le décor en attente de la guerre civile..
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