‹ L'enfermé avec le masque de BlanquiChapitre 7 sur 15 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

L'accalmie ne pouvait pas être longuve. Pendant quelques jours, ceux qui personnifiaient les classes aux prises, les bourgeois au pouvoir et les harangueurs de clubs, se regardèrent. Même, il y eut des essais de conciliation. Barbes, de Flotte, Raspail, Cabet, Sobrier eurent des entretiens avec Lamartine. Blanqui, également, fut un. jour l'interlocuteur du ministre des Affaires étrangères. Lamartine raconte ainsi l'entrevue :

« Blanqui lui-même vint se livrer un matin, avec abandon, à moi, à l'heure où Ton prétendait qu'il conspirait ma mort. J'en plaisantai avec lui. Je ne crois pas au poignard dans la main de ceux qui manient l'arme intellectuelle. Blanqui m'intéressa plus qu'il ne m'effraya. On voyait en lui une de ces natures trop chargées de l'électricité du temps, qui ont besoin que les commotions les soulagent sans cesse. Il avait la maladie des révolutions. Il en convenait lui-même. Les longues souffrances physiques et morales étaient empreintes sur sa physionomie, plus en amertumes qu'en colères. Il causait avec finesse. Son esprit avait de l'étendue. Il me parut un homme dépaysé dans le chaos, qui semblait chercher de la lumière, et une route à tâtons à travers le mouvement. Si je l'avais revu plus souvent, je n'aurais pas désespéré de lui pour les grandes utilités de la République. Je ne le vis qu'une fois. » Blanqui ne dit pas grand'chose sur cette entrevue, si ce n'est que Lamartine avait gardé presque toujours la parole, ce qui dispensa le visiteur de tout exposé. La combinaison rêvée par le ministre des Affaires étrangères n'apparaît pas si fantaisiste, elle prouve qu'il avait deviné une force en Blanqui. Mais il

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aurait fallu plus d'une entrevue pour se mettre d'accord, et Hippolyte Castille avait raison lorsqu'il affirmait que Blanqui, en pleine révolution, préférait certainement un grenier dans Paris à l'empire du Japon.

Rien de tout cela ne pouvait donc aboutir, pour des causes profondes, et non pour les causes apparentes. L'état des choses était tel, que tous les essais, les atermoiements des politiques, étaient d'avance non avenus. La foule voulait une réponse à la question de vie ou de mort. Ce fut l'instant fatal, effrayant pour tous ceux qui avaient la prescience de l'horrible bataille, Blanqui autant que Lamartine. Ce qui apparaît à chaque heure de ces quatre mois de révolution, c'est que les chefs du peuple, ceux que l'on appelle les meneurs et qui sont les suiveurs, ceux qui écrivent et parlent pour exprimer les obscurs, reculent sans cesse devant la décision à prendre, passent leur temps, usent leurs forces, à retenir cette foule, qui veut aller aux abîmes. Par quatre fois, de mois en mois, sous un prétexte quelconque les trois premières fois, et, en dépit des chefs, nettement, la dernière fois, la question est posée : le 17 Mars, — le 16 Avril, — le 15 Mai, — et en Juin. Cette bataille de Juin, vous en apercevrez et en entendrez tout à l'heure la lueur tonnante sur une page de ce livre : à ce moment-là vous ne verrez que la Foule, la masse anonyme, sans conducteur et sans plan, dirigée seulement par ce général farouche et aveugle qui est l'Instinct.

Le 17 mars, Blanqui est l'esprit de la manifestation. Sa prévoyance veut l'ajournement deS élections, le temps de faire l'éducation du suffrage universel. Il

n'est pas sans comprendre quelle situation crée l'antagonisme social, ce que Ton désigne alors, pour aller vite : bourgeoisie et peuple, — province et Paris. Il sait le mouvement de retraite des capitaux, l'argent caché, le travail impossible. Les mesures proposées ou prises pour parer à la Dette et à l'arrêt de la circulation du numéraire sont insuffisantes : cours forcé des billets de Banque, vente des diamants de la Couronne, aliénation des forêts de l'ancienne liste civile, réalisation du complément de l'emprunt voté sous la monarchie. L'impôt des quarante-cinq centimes par franc ajoutés au montant des quatre contributions directes, ameuta tous les paysans possesseurs d'un lopin de terre. Les élections, faites là-dessus, vont être l'écrasement de la République, le changement social annulé dans l'œuf. Donc, puisque l'on a commencé d'agir révolutionnairement, il faut rester dans la logique des faits, donner au règne nouveau le temps de s'expliquer, de se prouver, — ajourner les élections.

Par deux fois, Blanqui demande cet ajournement. La manifestation décidée, deux cent mille hommes défilent au long des quais, font onduler au vent les drapeaux des corporations, des clubs, les drapeaux de la Pologne, de rUnité italienne, de l'Unité allemande, de l'Irlande. La députation introduite à l'Hôtel de Ville demande l'éloignement des troupes, la remise des élections. Lamartine promet vaguement. Louis Blanc, incertain entre le peuple et le gouvernement, n'ose se décider pour le peuple, fait avorter le mouvement commencé en prenant parti pour le pouvoir, et Proudhoa remarque qu'il emploie des termes équivalents à ceux de Guizot pour désigner les manifestants. Il ajoute ses promesses à celles de Lamartine, et Ledru-Rollin, Barbes, Cabet, Sobrier, sont avec lui contre Blanqui. La députation se retire. Les promesses, ensuite, ne sont tenues que

strictement, dans leur lettre et non dans leur esprit, les élections retardées seulement d"un court délai. Ce 17 mars, c est le dernier jour où l'acte fut possible à la foule et non accompli par elle.

Entre le 17 mars et le 16 avril, il y a un jour capital de la vie de Blanqui, — le 31 mars.

Le 31 mars, l'influence de Blanqui, brusquement, se lézarde, en grande partie s'écroule. C'est le jour où la. Revue rétrospective^ du publiciste Tascliereau, surgit à point, imprime une pièce, soi-disant émanée de Blanqui, et qui serait la preuve de sa trahison envers son parti.

Lorsque Blanqui eut la mince livraison, qu'il put lire le titre : Affaire du 12 mai 1839, l'avertisse ment qui insinue, qui suggère le nom laissé en blanc, et les pages qui suivent, il put deviner le sort qui allait être le sien. Il se reprit vite, mais il y eut peut-être en lui, derrière son visage impassible, dans son âme fermée, un évanouissement d'énergie, toute l'existence à la dérive, les écluses d'amertume ouvertes et ruisselantes. Les soirs de défaites aux barricades lui apparurent joyeux dans le lointain, l'agonie du Mont-Saint-Michel lui fut douce, veillée par le fantôme de la disparue.

Il faut lire, pourtant, et savoir. Voici ce qu'il y avait dans le document Tascliereau.

L'avertissement de Taschereau, d'abord, indiquant vaguement l'origine des pièces. C'est une liasse enlevée, pendant 1§ combat, du cabinet de M. Guizot, dit-il. Quelques-uns des papiers sont tombés entre ses mains. Comment? Il ne le dit pas. Tout sera déposé aux Archives.

Immédiatement après, ce sont les Déclarations faites par *** devant le ministre de l'Intérieur. On est averti que le nom n'est pas en blanc sur l'original. Toutefois, aucune signature ne peut être fournie. Les Déclarations sont datées des 22, 23 et 24 octobre 1839. C'est en ce mois d'octobre 1839 que Blanqui fut arrêté.

Aux premières lignes, Blanqui est en scène. Il est dit, ce que tout le monde savait en 1839, que la Société des Familles remonte à juin 1835, qu'elle a pris naissance pendant le procès des accusés d'avril. « C'est moi qui en ai été le créateur », dit celui qui parle, dès la troisième ligne. Quel empressement à venir sur le devant de la scène, chez ce discret, chez ce mystérieux, quelle rupture d'habitudes! Cette affirmation, cette mise en vedette, tout de suite au début d'une confidence de ce genre, c'est la marque évidente d'une pièce de police. La suite est en rapport avec ces prémisses.

Il y a, à propos de Pépin et Fieschi, des détails précis de ce genre : « Après avoir quitté Pépin, j'allai chez Barbes, qui ne savait rien... Ce qui montre que j'ignorais l'attentat, c'est que j'envoyai ce jour-là sur le boulevard, pour voir la revue, mon enfant avec sa nourrice. » Pièce de police toujours, faite d'un assemblage de phrases vraies et de phrases inventées, fabrication oti il entre des pièces d'instruction et des fragments de rapports d'agents. Blanqui, interrogé sur l'attentat Fieschi, a pu vraisemblablement répondre comme il vient d'être dit. De même, il a dû essayer de dérouter l'enquête à propos des listes saisies chez lui : « Il n'a jamais existé de listes de Sociétés. La justice s'est trompée lorsqu'elle a cru avoir saisi chez moi des listes de sociétaires : ce n'étaient que des lisles de personnes présentées, et dont je m'occupais de régler l'admission. » L'indication des noms des chefs ne constitue pas une révélation : tout le monde savait le rôle de Raisant,

Lamîeussens, Martin Bernard et Blanqui. La distinction entre ceux-ci et les chefs subalternes est grossière. Le récit de la trahison d'un nommé Teissier, employé à la Préfecture de Police, ami de Lamieussens, lequel Teissier livre un secret de poudre et de cartouches, ce récit prouve que le fait était conVu d'autre part. Il est dit ailleurs avec quelque raison, en parlant de tel complot : « La police ne pouvait pas l'ignorer. » Puis, il y a cette phrase : « Les essais de tir à la cible qui ont eu lieu chez moi... » Et il est expliqué que ces essais n'avaient pas pour but de mauvais desseins contre la personne du roi, , qu'il s'agissait de savoir la portée de fusils de chasse.

Ici continue de se révéler avec évidence le caractère du document Taschereau. Chaque fois qu'il est question directement de Blanqui, ce document mis en ordre, rétabli pour produire un effet d'unité, prend l'allure d'un interrogatoire rectifié. Blanqui est interrogé, il répond, il réfute, il s'explique. Par exemple encore, lorsqu'il dit : « La Société n'a été pour rien dans les émeutes du commencement d'avril aux abords de la Chambre des députés et à la rue Saint-Denis. » Avec les bribes recueillies dans l'instruction de l'affaire du 12 mai, on est ainsi parvenu à donner l'aspect personnel. Le document Taschereau est un résumé bureaucratique, cela est clair comme la lumière du jour. Mais il est nécessaire de l'exposer en son entier, en suivant l'ordre des déclarations.

Des traits comme ceux-ci ne sont-ils pas calculés pour créer des ennemis à Blanqui?

Sur Raisant : « On le regardait comme le lieutenant de Lamieussens, il en était ulcéré. »

Sur Lamieussens : « S'attachait à ceux qui avaient plus de fortune que les autres, et une meilleure situation. »

Sur Barbes : « C'est un instrument énergique, ce n'est pas un chef... Il a été en partie la cause de notre échec

ISO L'ENFERME

du 12 mai. Il ne s'est pas battu comme un chef, mais comme un soldat. »

Sur le 12 mai, on recueille ces confidences : « Arriva le 12 mai. Voici les motifs qui nous engagèrent à agir. En premier lieu, la crise ministérielle... puis les souffrances du commerce... enfin, le désir de combat chez les impatients. » Quelles révélations I

Et il est ajouté, ce qui est le petit rien significatif, l'indice à peine visible et si grossier pourtant ! la marque de fabrication tardive ! il est ajouté : « Quant à nous, en mars 1839, nous comptions... etc. » Eu mars 1839! est-il dit. Et Blanqui dirait cela, citerait le millésime dans le passé, quand? La même année, quelques mois après, le 22 octobre 1839 ! Non, il aurait simplement dit : « En mars. » Trop de preuves, trop de précision.

Tout ce qui précède est de la première journée des déclarations. Le lendemain, 23 octobre, après des données fort générales sur la journée du 12 mai, facile à reconstituer, sur les catégories de ceux qui se battent et de ceux qui ne se battent pas, sur les étudiants, sur les ouvriers, sur l'inutilité ou le danger de recruter dans l'armée des affiliés aux sociétés secrètes, les confidences personnelles réapparaissent, et chaque fois réapparaît aussi le doute : « C'est à la fin de juillet que j'ai repris le commandement... » Or, Blanqui est arrêté en octobre, et 3'esten octobre que le documentTaschereaulefaitparler, entre son arrestation et sa condamnation. Donc il s'agit bien d'une pièce établie d'après l'instruction, et, en supposant tout ceci exact, Blanqui, avouant sa qualité de chef, n'aurait pas cherché en tous cas, comme on l'a dit, à sauver sa tête, laquelle n'était pas encore condamnée.

Ce qui suit pourrait être, sans examen, considéré comme grave, mais l'examen peut y trouver son compte. C'est l'indication que l'organisation de la Société a survécu au 12 mai, et c'est le détail des groupes, avec les

noms des chefs. Ainsi : « 1" groupe. Pour chef, Geoffroy, cambreur. » Il est vrai qu'après cette dénonciation, il est ajouté : « Geoffroy a été accusé de rapports avec la police, menacé de jugement et abandonné. Son détachement a été détruit. » De même, le 2% le 3", le 5®, le 6% le 7' groupes sont représentés comme dissous. D'existants, il y a : le 4^ groupe, des tailleurs, soixantequinze à quatre-vingts hommes ayant pour chef Avon ; — le 8® groupe, des cuisiniers, trente à trente-cinq hommes, pour chef Gorat; — le 9'' groupe, des serruriers, pour chef Chéry; — le 10* gr<îupe, des chapeliers, cent hommes, pour chef Deschamps. Puis l'indication, semblable, d'autres groupes isolés, formés depuis, çà et là. Avant de commenter cette partie de la déclaration, qui a trait directement à la conclusion définitive, ,terminons ce sommaire.

La déclaration de la troisième journée, 24 octobre, est sur le même objet, sur le peu d'argent possédé par les Saisons, sur le manque de munitions, sur les rapports avec des régiments de ligne. Et puis, subitement, encore une anicroche. Blanqui ne parle plus à la première personne, mais à la troisième, se désigne par une initiale : « Voici quel était le projet de fuite de B... : il avait accepté de réorganiser la Société, mais il voulait s'en aller une fois l'organisation faite. Il se proposait d'aller en Suisse dans le canton du Tessin; après deux ou trois mois passés en Suisse, il aurait perdu toute direction, on ne se serait plus soumis à lui demander le mot d'ordre. » Qu'est-ce? Ce n'est plus Blanqui. Le rédacteur consent à se manifester, fournit la preuve de la fabrication. Et la pièce se termine par des considérations, non dénuées de sens, d'ailleurs, sur l'avenir du parti bonapartiste.

En somme, tout cela est fort net comme affirmation, mais comme émanation particulière de Blanqui, nulle-

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ment Et si l'affirmation est nette, elle est banale. Même dans 1 énumération des groupes de la Société, on ne trouve pas de quoi justifier la solennelle déclaration de Barbes, à savoir que les révélations du document Taschereau ne peuvent provenir que de deux hommes, les seuls au courant des secrets intimes de la Société, à savoir, lui, Barbes, et Blanqui. La déduction è'imposait : Barbes, incapable d'un tel crime. Restait l'autre.

Ce sont là de simples enfantillages. Comme si le jeu gouvernemental classique d'alors ne consistait pas précisément à se mettre en contact avec les conspirateurs, à placer des agents provocateurs et dénonciateurs dans chaque société, dans chaque groupement. Et les Saisons auraient échappé à cette loi inévi table 1

Il n'y avait de vraiment secret que les intentions, les projets, les décisions, les craintes ou les espoirs que Blanqui gardait pour lui, enfermés dans sa tête. Cela, révélé, ne pouvait compromettre personne que lui. Pour tout le reste, qui était organisation plus ou moins ébauchée, plus ou moins parfaite, il y avait forcément plusieurs participants au secret, qui n'en était dès lors plus un. Et ici, il s'agit de nombres d'hommes, de professions, de quartiers, de chefs de groupes 1 Et à chaque instant, dans l'histoire au jour le jour de ce temps, apparaît un nom de sociétaire, d'affilié à un degré quelconque, qui se trouve être à la fois de la conspiration et de la police 1 C'est oublier trop facilement un cas tel que celui de Lucien de la Hodde, intelligent et adroit, conspirateur et mouchard, — et tant d'autres cas! On croit rêver, en voyant que pareille sottise a pu être prise au sérieux, que l'accusation a pu peser sur la vie de Blanqui, mettre en suspicion son autorité, son caractère, ses années de prison. C'était une besogne oiseuse qu'un examen ligne à ligne, de cette pièce composite. Tout de même, il fallait bien qu'elle fût faite.

LEr^FEUiMIi

Maintenant, que la pièce Taschereau ait été élaborée en 1839, comme en ont témoigné MM. Pasquier, de la Chauvinière, Zangiacomi, Frank Carré, Passy et surtout Dufaure, entendus comme témoins à charge au procès fait par la Revue rétrospective à Blanqui, cela ne change rien aux doutes qui naissent de l'examen du document, et non de la date de son emploi. Les résultats de l'instruction de juillet 1848 établirent nettement, non seulement que le document n'a été ni écrit ni signé de la main de Blanqui, mais encore qu'il n'est qu'une copie, et.quil a été impossible à la justice de trouver la pièce originale. Or, il est de toute évidence qu'il ne ^'agit pas d'une pièce dictée, mais écrite. L'original manque : concluez.

On trouva le rédacteur de cette copie, Lalande, ancien secrétaire de la présidence de Tex-chambre des Pairs, mais ce fut tout. Lalande, interrogé, déclara qu'il lui était impossible de se rappeler quels étaient les documents d'après lesquels il avait fait cette copie, « si c'étaient des notes informes, et par qui elles auraient été écrites, ou si, au contraire, c'était une pièce déjà mise au net ». L'ex-chancelier Pasquier fut aussi peu explicite : « Si M. Lalande, dit-il, a en effet copié ladite pièce, il est vraisemblable qu'il a fait cette copie dans son cabinet attenant au mien. Lui en aurais-je donné l'ordre? Cela est possible aussi, mais je n'en ai aucun souvenir... mais j'affirme positivement que je ne trouve rien dans ma mémoire qui me présente la physionomie de cette pièce, si elle était un original, ou n'était ellemême qu'une copie. »

C'est avec tous ces « vraisemblable », ces « possible», tous ces troubles, ces réticences, ces manques de mé-

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moire, que s'établit généralement la certitude historique.

Au temps de Blanqui, parmi les inflexibles et traditionnels révolutionnaires qui copiaient les attitudes de marbre et de bronze de Fantiquité, la manière d'être voulue ne permit pas l'élan humain, la solidarité en face de l'adversaire qui venait dissoudre le faisceau des forces. La jalousie, l'envie, la crédulité acceptèrent le document Taschereau. Certains de ceux qui marchaient avec Blanqui la veille, les amis de Barbes, de Martin Bernard, se séparèrent de lui, les uns avec éclat, les autre? silencieusement. Il ne fit rien pour convaincre et retenir. Il resta fermé et dédaigneux vis-à-vis de ceux de son parti qui se refusaient à croire davantage en lui. Il les laissa déclamer l'insulte, il les laissa s'éloigner sans un tressaillement visible. Il ne fit face qu'au publicateur de la pièce mystérieuse. Le jour de l'apparition, il écrivit deux lettres virulentes, à la Gazette des Tribunaux, au Journal des Débats, les lettres pour lesquelles le poursuivit Taschereau, et quelques jours après, le 14 avril, sous le titre : Réponse du citoyen Auguste Blangui, il fit paraître un placard qui est en effet une réponse, serrée quant à l'examen, éloquente et brûlante quant à la forme. Le prétendu impassible est ému et émouvant. Il reste hautain, mais il se manifeste en pleine lumière, jette ses cris à la foule, montre sa pensée enfiévrée, son cœur martyrisé. Qu'il jaillisse ici quelques-unes de ces paroles, comme des jets de flamme à travers la cendre amoncelée par le temps.

Après avoir discuté de façon péremptoire les dates et la provenance indiquées par Taschereau, il dénonce, de sa claire ironie, le grand secret, la grande preuve.

l'emploi de la première personne : « Comment résister à l'influence magique de ces mots JE, MOI, qui reviennent incessamment dans le récit, comme la personnification du même homme? C'est lui, s'écrie-t-on ; il parle, il raconte, il est en scène! » Il remue les monceaux de mémoires historiques ainsi bâtis, il prouve que le factum soi-disant dicté a été écrit, et qu'il n'est pas de son style, et que le manuscrit, si essentiel à conserver, n'est pas produit.

« Pas de signature non plus! Est-ce croyable? Comment! voici un vieil ennemi des plus dangereux, rendu à merci, p^osterné aux pieds du vainqueur, livrant à discrétion son passé, toute sa personne! et on ne prend contre lui aucune garantie ! on ne lui demande aucun gage, pas même sa simple signature!

« Et, dès le lendemain, ce lâche se redresse de toute sa hauteur devant la Cour des pairs! Il brave ses juges de sa parole ! Il les brave de son silence ! Il justifie en plein prétoire l'insurrection! Il humilie publiquement ceux dont la veille il embrassait, tremblant, les genoux! Comment accorder cet excès de lâcheté, le 22 octobre, loin du péril, avec cet excès d'audace, le 14 janvier, en présence même du péril !

« La calomnie est toujours la bienvenue! La haine et la crédulité la savourent avec délices. Elle n'a pas besoin de se mettre en frais : pourvu qu'elle tue, qu'importe la vraisemblance ! L'absurdité même ne lui fait point de tort. Elle a un secret avocat dans chaque cœur, l'envie. Ce n'est jamais à elle, c'est à ses victimes qu'on tient rigueur et qu'on demande des preuves. Toute une vie de dévouement, d'austérité, de souffrancesi s'abîme, en une seconde, sous un geste de sa main.

« Une trahison! Mais pourquoi? Pour sailver ma tête qui n'était point menacée, chacun le sait bien? L'écha-

faud n'avait pu se dresser dans le paroxysme de la vengeance ; pouvait-il se redresser après huit mois d'apaisement et d'oubli? Il eût fallu du moins attendre sa présence; et si l'excès de la terreur me précipitait avec tant de hâte dans la délation, comment, je le demande, n'a-t-on pas arraché une signature à cet anéantissement moral?

« Ai-je, du moins, stipulé l'allégement de mes fers? Le Mont-Saint-Michel, le pénitencier de Tours sont là pour répondre. Parmi mes compagnons, qui a bu aussi profondément que moi à la coupe d'angoisse? Pendant un an, l'agonie d'une femme aimée s'éteignant loin de moi dans le désespoir; et puis quatre années entières, un tête-à-tête éternel, dans la solitude de la cellule, avec le fantôme de celle qui n'était plus, tel a été mon supplice, à moi seul, dans cet enfer du Dante. J'en sors, les cheveux blanchis, le cœur et le corps brisés, et voici retentir à mon oreille le cri : Mort au traître! Crucifions-le !

« Tu as vendu tes frères à prix d'or, écrit la plume prostituée des coureurs d'orgie. De l'or, pour aller entre le pain noir et la cruche d'angoisse ! Et qu'en , ai-je fait de cet or? Je vis dans un grenier avec 50 centimes par jour. J'ai pour fortune, à l'heure qu'il est, 60 fsancs. Et c'est moi, triste débris, qui trauie par les rues un corps meurtri sous des habits râpés, c'est moi qu'on foudroie du nom de vendu! tandis que les valets de Louis-Philippe, métamorphosés en brillants papillons républicains, voltigent sur les tapis de l'Hôtel de Ville, flétrissant du haut de leur vertu nourrie à quatre services, le pauvre Job échappé des prisons de leur maitrel

« Ah! fils des hommes! qui avez toujours une pierre en main pour lapicier l'innocent, mépris sur vous ! »

Blanqui poursuit, revient aux preuves, à ces faits ré-

vélés, qui étaient connus de quinze cents individus, à cette énumération, le seul fait pouvant avoir une gravité, du personnel de la Société des Saisons reconstituée après le 12 mai, mais dont le comité comptait un agent de police et un futur procureur du roi. Il relève une dizaine de grossières erreurs de faits et de dates, montre l'introduction de la note de police au passage où la troisième personne, pour parler de Blanqui, est subitement employée au lieu de la première personne : « Méprise étrange, providentielle, qui a cloué sur son crime la main du faussaire pour notre enseignement à tous ! »

Il ajoute : « J'ai fini avec la calomnie ; passons aux calomniateurs. Il est temps de les asseoir sur la sellette. Ce libelle, leur coup de maître, n'a pas été leur coup d'essai; car leur haine est vieille de quinze ans.

« L'heure est venue des explications publiques. Elle a sonné avec le tocsin de février. Il faut enfin vider au soleil ces querelles qui ont si longtemps bouillonné dans l'ombre.

« Mon portrait n'a pas l'honneur de figurer dans la galerie qu'une main charitable vient d'extraire des musées de la police. Pour remplir cette lacune, je le donne ici tel que je l'ai connu, tracé vingt fois par mes ennemis avoués d'aujourd'hui, mes ennemis cachés d'autrefois : (t Esprit sombre, allier, farouche, atrabilaire, sarcastique, ambition immense, froide, inexorable, brisant les hommes sans pitié pour en paver sa roule. Cœur de marbre, tête de fer. »

« Le profil n'est pas gracieux. Mais n'y a-t-il point d'ombre à ce tableau, et le cri de la haine est-il parole dÉvangile? J'en appelle à ceux qui ont connu mon foyer domestique. Ils savent si toute mon existence n'était pas concentrée dans une affection vive, profonde, ou mes forces se retrempaient sans cesse pour les

luttes politiques. La mort, en brisant cette affection, a frappé le seui coup, je l'atteste, qui ait pu atteindre mon âme. Tout le reste, y compris la calomnie, glisse sur moi, comme un tourbillon de poussière. Je secoue mon habit et je passe.

« Sycophantes, qui voudriez me poser en monstre moral, ouvrez donc aussi, vous, la porte de votre foyer; mettez à nu la vie de votre cœur. Sous vos dehors hypocrites, que trouverait-on? La brutalité des sens, la perversité de l'âme. Sépulcres blanchis, je lèverai la pierre qui cache aux yeux votre pourriture.

« Ce que vous poursuivez en moi, c'est l'inflexibilité révolutionnaire et le dévouement opiniâtre aux idées. Vous voulez abattre le lutteuxinfatigable. Qu'avez-vous' fait depuis quatorze ans? De la défection. J'étais sur la brèche en 1831 avec vous; j'y étais sans vous en 1839; en 1848, m'y voilà contre vous. >>

C'est ensuite ie récit de toutes les péripéties de l'action depuis le 24 février, les recuis, les désirs d'entente du gouvernement provisoire, l'entrevue proposée par Lamartine, la journée du 17 mars, puis, le 22 mars, la mise en circulation de la pièce, et sa publication le 31, dans la revue de Taschereau, et tout le résumé de la fin, aboutissant à l'invective célèbre : « Réacteurs, vous êtes des lâches l »

A la suite, une protestation et cinquante signatures d'anciens membres des Sociétés des Familles et des Saisons. Ces cinquante n'étaient pas seuls. Au Conservatoire, le 1®'" avril, l'indignation soulevait le club : sur un signe de Blanqui, tous étaient prêts à sortir et à marcher. Il ne fit pas ce signe, xx Le parti blanquiste resta à peu près tel qu'il était constitué. Mais l'animosité des adversaires fut plus précise. Barbes et ses amis acceptèrent hâtivement l'accusation portée contre leur ancien chef et leur compagnon de ba-

tailles. J'ai connu exactement la raison ancienne de cette haine par une lettre de Barbes à Louis Blanc, datée de la prison de Nîmes, G juin 1844, et dont j'ai eu la copie entre les mains, une longue lettre de quinze feuillets faite pour renseigner l'historien de V Histoire de dix ans, et dont l'historien ne s'est pas servi. On comprend que Louis Blanc se soit récusé. En dehors du récit des faits, qui pouvait l'intéresser, c'est une diatribe oiseuse contre Blanqui, une insistance de maniaque jaloux à le railler sur sa prétention à jouer au chef de guerre, au général, au faiseur de plans, à vouloir mettre son nom au bas d'une proclamation insurrectionnelle. Et toute une série de grosses ironies sur l'attitude hésitante, le visage blême, le désarroi de Blanqui au moment du combat, de ce combat qu'il avait voulu, il ne faut pas l'oublier, dont il avait donné le rendez-vous, auquel il avait convié Barbes retiré à Carcassonne, ce combat qui lui faisait quitter sa femme et son fils. Qu'il se soit trouvé pâle et sans voix, à ce moment, auprès de Barbes solide et verbeux, ce serait simplement une raison pour admirer la volonté qui jetterait ainsi la guenille humaine aux aventures meurtrières. Bref, le document Taschereau venait pour ranimer ces anciennes querelles, satisfaire ces vieilles haines. Il fut le'bienvenu. Toutefois, voici un curieux témoignage de Louis Combes: « Barbes était-il d'abord bien convaincu, et ne le fut-il pas plus probablement, et peu à peu, par les haines et les suggestions de son entourage? Voici un fait. Sei gneurgens, un vieux républicain des plus vieilles sociétés secrètes, ami enthousiaste de Barbes (réservé avec Blanqui, mais non son ennemi), m'a raconté à Belle-Ile que, le jour même de la publication, ayant rencontré Barbes, il l'interrogea sur le grand événement du jour, et que celui-ci lui répondit, avec sa loyauté naturelle, qu'il ne croyait pas que la pièce fût

de son adversaire, et que rien n'était plus facile que de fabriquer un pareil fatras. Seigneurgens est mort depuis une douzaine d'années; mais j'atteste la réalité de son assertion, et sans aucun doute il l'a répétée à d'autres, qui pourraient en témoigner. »

Quoi qu'il en soit, ni Barbes, ni Martin Bernard, ni d'autres, jamais ne désarmèrent du vivant de Blanqui. L'enquête de la commission instituée par les clubs n'aboutit pas dans le tumulte des événements d'alors, Proudhon, rapporteur, conclut à la conciliation, et les opinions restèrent en présence. Il fallut, plus tard, Blanqui sorti de nouvelles prisons, l'arrivée d'une autre génération politique, pour effacer l'accusation, la rendre très lointaine. Toutefois, la vie de Blanqui a été influencée par ce drame de parti, dont on ne saura peut-être jamais l'exacte combinaison.

Mais les événements se pressent, nous entraînent. Après le 17 mars, — le 16 avril et le 15 mai.

Le 1-4 avril, Blanqui a publié sa réponse à Taschereau. Le 16, il est au Champ de Mars, où la foule ouvrière débat l'élection des officiers d'état-major de la garde nationale. Il y a une autre réunion à l'Hippodrome. Ici et là, on agite la question des élections à l'Assemblée nationale. Va-t-on de nouveau aller à l'Hôtel de Ville, recommencer la démonstration du 17 mars? On ne sait, mais ceux de l'Hôtel de Ville peuvent le craindre, et, cette fois, il y a défensive et presque offensive. Barbes, à la tête de la 12^ légion, est avec le gouvernem.ent. Le rappel est battu par ordre de Ledru-RoUin, la garde nationale de Paris et de la banlieue, la garde mobile hérissent de baïonnettes les abords du palais gouver-

nemental. Lorsque la foule du Champ de Mars arrive, elle doit défiler en silence entre les haies armées, sous la menace des fusils et des canons. Le soir, les manifes tations des défenseurs de Tordre ont lieu, on célèbre la journée comme une victoire. Le lendemain, le rappel des troupes est réclamé. Le surlendemain, fête de la distribution des drapeaux, banquets, toasts. La bourgeoisie retrouve l'armée. Blanqui peut prévoir la défaite future, annonce l'écrasement prochain des ingénus prolétaires. De fait, les arrestations commencent. Et les élections ont lieu.

L'Assemblée nouvelle est réactionnaire, et le commencement de l'ère législative est marqué par les événements de Rouen, la première brutale manifestation de la garde nationale de province, une préface aux atïaires de Juin, des fusillés au hasard, des femmes, des enfants, des blessés achevés, une poursuite dans la campagne, une sorte de battue à laquelle les bourgeois de Rouen prennent part avec leurs fusils de chasse.

Au milieu de ces tourbillons contraires, les idées deviennent ce qu'elles peuvent, et l'avenir s'offre en proie aux plus résolus.

XGIV

L'Assemblée Constituante nommée et réunie , la situation respective de Paris et de la France se précisa immédiatement, et c'est alors qu'apparut la vérité affirmée et déplorée par Proudhon : que la République sociale était en avance sur l'opinion. Le flux de Quarante-huit allait être suivi d'un reflux, mais ceux qui avaient fait la Révolution et ceux qui avaient cru pouvoir la continuer se fièrent au flot qui les avait portés et voulurent partir pour toujours plus loin. Ils étaient

entrés, en un jour d'exaltation, dans le domaine où leurs idées, traitées d'utopies, semblaient vouloir se transformer en réalités : ils ne voulaient plus en sortir. Ils se refusèrent à admettre que tous leurs efforts seraient perdus, et que cette ville merveilleuse, qui avait été le décor de leurs espoirs, le champ prodigieusement fertile oti toute parole semée s'épanouissait en végétation subite, pouvait être tenue pour non avenue, réduite en servitude. Une irritation montait en eux à pressentir ainsi la déception, et leur âme de 1848 fut pareille à l'âme des républicains de 1830 qui se virent avec stupéfaction frustrer du gain de leurs journées et redevenir des vaincus après avoir été des triomphateurs. Il est certain qu'un tel état d'esprit révèle une méconnaissance des nécessités et des lenteurs de l'évolution, mais comment demander, aux masses impatientes, de voir immédiatement, sans effort, ce que les historiens et les philosophes voient avec tant de peine à distance, plus tard? L'impatience et la turbulence sont aussi d'ailleurs des facteurs d'évolution. On ne peut exiger de. l'humanité une marche raisonnée, une action méthodique où tout ce qui aurait été prévu s'accomplirait selon le programme. La vie ne comporte pas ces étapes fixées et ces relais sûrs: elle est agitée et irrégulière, et son fatalisme est infiniment complexe. C'est ainsi que les républicains et les socialistes de 1848, avec le désir de garder leur conquête et de rester les maîtres du pouvoir, précipitaient les péripéties, hâtaient la solution, rendaient inévitable un changement de forme par la fièvre qu'ils communiquaient au corps social, par l'état d'esprit convulsif où ils se trouvaient, qui leur faisait vouloir accomplir en un jour ce qui est peut-être Touvrage d'un siècle. Seulement, ils se sacri liaient, se donnaient généreusement en victimes irréfléchies, se couchaient au fossé et servaient de fascines pour

ceux qui passeraient plus tard, ils préparaient l'avenir. Leur rôle, retenu et défini par l'Histoire, consiste à avoir posé les redoutables et inéluctables problèmes du travail, de la misère, du paupérisme, de telle façon qu'ils se sont trouvés posés pour toujours, sans aucune possibilité d'être éludés. La question politique s'en alla à vau-l'eau, dans le gâchis d'une débâcle. La question sociale se dressa entière. L'œuf monstrueux d'où devait sortir une société nouvelle, et que l'on put croire gâté et perdu par l'orage, donna naissance à un sphinx qui a grandi d'une façon démesurée et qui est aujourd'hui allongé, la tête haute, à l'horizon de l'univers.

Sans cela, une journée comme le Quinze-Mai apparaîtrait, de loin, une manifestation dans laquelle il y avait un pompier et qui avait pour motif la Pologne.

Car ce fut la cause affirmée, criée, violemment apparente, du déplacement de la foule. Cette armée sans armes, en route à travers un Paris morne, en pleine crise commerciale et industrielle, marchait sur l'Assemblée, qui avait interdit l'apport des pétitions à sa barre, pour affirmer ce droit de pétition contesté, et en faire usage au profit de la nation opprimée. Aux yeux de l'homme de raison immédiate, il est sans doute un peu effrayant de songer que ceux qui avaient tout à résoudre chez eux se préoccupaient d'intervenir dans la question de la Pologne et réclamaient une guerre européenr e. Et c'est de l'exemple d'une manifestation de ce gf xire que sont nées les accusations de vague cosmopolitisme, d'inutile fraternité envers les peuples, de départs irraisonnés pour l'aventure.

164 LENFERME

C'est encore ne pas reconnaître le véritable sens des mots et des faits. Ces accès et ces élans étaient issus de traditions et gros d'avenir. Le souvenir des guerres de la Révolution et de l'Empire y persistait, l'idée d'internationalisme s'y annonçait par un juste instinct du rôle de la France en Europe, de la nécessité d'agrandir le terrain de la Révolution. La période sentimentale de ce donquichottisme aura été une étape nécessaire vers l'unité de l'Europe, et l'unité de la Terre.

Suivez maintenant ce défilé qui commence à la Bastille, lieu de réunion, qui s'augmente en route, qui garde son ordre et sa solennité, son déroulement de fleuve, jusqu'à la Madeleine, qui déborde là, par l'adjonction d'un élément nouveau, des hommes venus en escouades par milliers, et qui inquiètent RaspaiL L'avant-veille, au club, Blanqui avait déconseillé' la manifestation. La veille, devant la certitude du mouvement, on décida de se joindre aux pétitionnaires. Ce fut ainsi, le club prit la tête, et Blanqui, solidaire, se trouva le conducteur de la foule. Le fleuve arrive place de la Concorde et autour du palais de l'Assemblée, en onde quis'exlravase, qui se divise et se perd en lagunes. C'est la rumeur de cet élément en désordre qui pénètre dans la salle, interrompt l'orateur à la tribune, fait s'émouvoir les représentants sur leurs bancs. Il est trop tard. Aucune mesure prise, aucune mesure à prendre. Le général Courtais, commandant en chef de la garde nationale, chargé de la défense du Palais, a voulu essayer de résoudre pacifiquement les difficultés, a laissé pénétrer des délégués. La poussée de la foule a suivi, a forcé les grilles, et avant même fentrée des

délégués porteurs de la pétition , des individus pénètrent dans les tribunes publiques, agitent des drapeaux, crient Vive la Pologne, se suspendent aux rebords des galeries et se laissent glisser dans la salle des séances. Presque en même temps, une porte latérale s'ouvre, Sobrier, Raspail, Blanqui apparaissent, suivis des clubistes. C'est l'instant d'effarement et de trouble qui marque l'envahisfiement des assemblées, la minute d'indécision où nul ne sait s'il va y avoir du sang répandu, des corps jetés par les fenêtres, des têtes élevées brusquement au-dessus de la houle, juchées au *bout d'une pique. Mais le Quinze-Mai ne fut pas une journée sanglante. Toute l'énergie des pétitionnaires envahisseurs s'évapora en paroles.

Sous la poussée et dans le tumulte, Raspail monte à la tribune et lit la pétition, le président Bûchez demiconsentant, essayant de gag.ner du temps, d'attendre l'arrivée de nouvelles légions de garde nationale. La pétition lue par Raspail et rédigée par lui est singulière, affirme que la jeune armée, honteuse de son inactivité, est impatiente de nobles et saintes victoires, n'attend qu'un signe de la patrie pour aller renouveler les prodiges de l'Empire au nom de la liberté de tous. Cette phraséologie conclut à l'ultimatum, à la guerre et à la victoire. « Et ce sera justice, est-il dit en terminant, et Dieu bénira le succès de nos armes. »

Les voix de la foule réclament Blanqui. Barbés, à son banc de représentant, donne les premiers signes d'impatience, demande au peuple de se retirer. Mais Blanqui, pâle et résolu, soulevé par l'émotion des grands jours et maître de lui, soucieux de ce qu'il va dire, est déjà à la tribune. Il étend sa main gantée de noir vers ses amis, vers ses adversaires, vers les représentants. Il se fait un silence sous ce geste de spectre. Blanqui parle.

Il parle aussi de la Pologne, et chaque fois qu'il pro-

nonce le nom du peuple lointain, disloqué et dépecé, sur lequel s'acharnent les aigles à deux têtes de la Russie, de la Prusse et de l'Autriche, chaque fois le fracas des applaudissements termine ses brèves tirades,, la réplique lui est donnée par la foule comme par un chœur de théâtre. Puis, tout à coup, il fait faire un mouvement tournant à son éloquence, il quitte la Pologne pour parler des événements de Rouen, il demande justice contre les auteurs des massacres, amnistie pour les victimes. Et il quitte aussi Rouen, il est à Paris, il pose la question de la misère el du travail, redit que le peuple a mis trois mois de souffrances au service de la République , annonce que . l'échéance du dernier jour va bientôt venir. Il sait qu'il est à la plus haute tribune du pays, que ses paroles vont dépasser l'auditoire d'un club, seront recueillies par les sténographes, répercutées dans les villes, communes, bourgs du territoire. Il s'efforce donc d'être juste, de parler en tacticien prudent, en homme politique qui voit les ensembles, en même temps qu'en violent protestataire. Il répond au reproche qui vise les agitations de la place publique comme responsables de la perturbation jetée dans le commerce et dans l'industrie, il admet ce reproche, mais il veut faire remonter les esprits aux causes premières, aux causes sociales...

Ceux mêmes pour lesquels il plaide l'interrompent. La Pologne 1 La Pologne! C'est de la Pologne qu'il faut leur parler. Et Blanqui est obligé de dire que ce n'est qu'incidemment que la question du travail et de la misère a été soulevée, que le problème à résoudre, c'est le problème de la Pologne, et il jette ses derniers mots dans le bruit, il descend delà tribune, se replonge dans le remous des vagues humaines. Le chef, encore une fois, a été forcé d'écouter et de suivre ses soldats,

après avoir pu croire, pendant une fugitive minute, qu'il allait parler au-dessus d'eux, leur indiquer un chemin, dominer sa destinée et déterminer l'Histoire.

Après, il est comme les autres, il croit la manifestation finie, il exhorte au calme, les envahisseurs paraissent disposés à se retirer, et même la Chambre est évacuée aux trois quarts. C'est alors qu'un nouveau flot entre, qu'Huber s'élance, remet tout en question en demandant le défilé des trois cent mille hommes, deux par deux, devant la tribune. La discussion est de nouveau ouverte. Barbés, sorti avec Louis Blanc pendant le discours de Blanqui, rentre, prononce aussi son discours, surenchérit, demande le départ immédiat d'une armée pour la Pologne, le vote d'un impôt d'un milliard sur les riches, le retrait des troupes de Paris, et menace, si cette dernière condition n'est pas admise, de faire déclarer les représentants traîtres à la patrie.

Il est trois heures un quart, on entend battre le rappel. Le tumulte grandit, les interpellations se croisent, le Pompier de Montargis gesticule à la tribune. Parle donc vite, pompier! lui crie un homme du peuple. Barbes reparaît, plus véhément, demande qui a donné l'ordre de battre le rappel, veut que celui-là soit déclaré traître à la patrie, mis hors la loi. Le bruit du tambour se rapproche, puis s'éloigne. Le président est prévenu que s'il peut tenir un quart d'heure dans cette effervescence, la garde nationale arrivera et terminera tout. Le drapeau des Jacobins, cravaté d'un crêpe noir, apparaît au milieu de la tempête. Huber, au nom du peuple, par deux fois, déclare l'Assemblée nationale dissoute.

C'est presque la fin. Des représentants sortent, des manifestants aussi. Un mouvement se dessine vers l'Hôtel de Ville où l'on croit qu'il n'y auraqu à jeterdes papiers par les fenêtres pour créer un nouveau gouvernement provisoire. La sortie devient presque générale. A

quatre heures trois quarts, lorsque les gardes nationaux du deuxième bataillon mobile font leur entrée, ils n'ont aucun mal à pousser hors de la salle et des galeries les manifestants attardés. L'Assemblée reprend ses travaux. Lamartine monte à la tribune pour clore la journée, en descend pour marcher sur l'Hôtel de Ville à la tète de la garde nationale.

C'est là, à l'Hôtel de Ville, après quelques tentatives de listes et de décrets, d'où Blanqui est exclu, que Barbés, Albert, Dorme et Thomas sont arrêtés le soir. Sobrier est arrêté au café d'Orsay, Raspail est arrêté chez l'un de ses fils. Courtais, commandant en chef de la garde nationale de la Seine, est également inculpé et arrêté. Huber, d'abord arrêté, fut relâché, et disparut. H y a, en tout, ce soir-là, quatre cents arrestations. L'Assemblée autorise des poursuites contre les représentants Barbes et Albert, les rejette en ce qui concerne Louis Blanc. Caussidière donne sa démission de préfet de police et de représentant. Blanqui n'a pas paru à l'Hôtel de Ville, est introuvable pendant onze jours. Le mandat d'arrêt contre lui est signé le 22 avril par tous les membres du gouvernement, sauf Albert et Louis Blanc. Canler a raconté, dans ses Mémoires, comment il fut impossible de se saisir de Blanqui, au domicile qu'il avait chez Flotte, rue Boucher, sa personne gardée, protégée par des montagnards qui faisaient, chaque nuit, la veillée des armes. Il faut la trahison, un homme acheté qui livre le secret de ses allées et venues. On le prend le 26 mai, 14, rue Montholon, à table avec Flotte et Lacambre. Il demande à finir le repas, serre la main de ses amis, suit les agents.

On put croire désorganisé le personnel d'action révolutionnaire.

Tous les inculpés sont enfermés à Vincennes. Mais, entre le jour de leur arrestation et le jour de leur jugement, il se passe des événements considérables.

Juin, d'abord, Juin, la faillite fatale d'une révolution venue trop tôt, la descente de cinquante mille prolétaires en armes dans la rue, la révolte de la faim, le problème du paupérisme résolu par la saignée. C'est la plus formidable des batailles de classes livrées jusqu'alors à Paris, la date qui partage le siècle et qui annonce une ère nouvelle. Désormais il y aura dans le peuple un parti que rien n'entamera, qui se souciera peu des mots, des formules, des devises inscrites sur les monuments, sur les papiers officiels, des changements de gouvernements. A.U milieu de la nation idéaliste, éprise bénévolement de la chimère des proclamations de Républiques et des affirmations sans persistance de la fraternité humaine, le socialisme réaliste va s'affirmer, réclamer la part d'existence, le droit de jouir, la satisfaction que la nature doit à chaque individu. C'est du charnier de Juin qu'est sortie cette affirmation de l'instinct, cette volonté violente de justice réelle. La masse anonyme qui a lutté et succombé dans l'ombre est allée au combat sans chefs et sans programmes, et les meilleurs, parmi ceux qui la combattaient, les grands poètes, ceux-là mêmes qui auraient dû monter haut et devancer l'avenir, ne comprirent rien à cette arrivée défoule. Tout le monde crut à une révolte de plèbe obscure, à une ruée de fauves incompréhensifs, personne ne vit que les misérables voulaient sortir de la nuit, et qu'ils réclamaient avec dos cris farouches, et des invocations à la mort, et des ploufs, leur d ■■^ii- de luiiiière <'l l.i •> wsiWilili} du l)<)n!ioiir.

no L'ENFERMÉ

Il ne pouvait pas y avoir de dirigeants à une telle insurrection. Nul n"a commandé cette force d'élément, cette armée fataliste, qui avait fait le pacte avec la mort. Aucun ctief d'émeute, aucun comité de révolution. Chaque quartier avait, tout naturellement, fourni son contingent. Les corps de métiers étaient devenus des régiments, combattaient sur place, à la porte de leurs chantiers et de leurs ateliers, à l'ombre de leurs maisons. L'organisation s'était faite à la hâte. Le plus résolu ou le plus affîrmatif s'était trouvé, sans élection, sans promotion, le capitaine de ces soldats de la misère. C'est à peine si en cherchant parmi ces écroulements, ces décombres de l'Histoire, on retrouve les noms vagues, déjà usés, de ceux qui rassemblèrent les hommes, firent l'appel et donnèrent les ordres derrière les barricades. Legenissel, orateur de clubs, apparaît faubourg Poissonnière, et Benjamin Laroque, homme de lettres, au clos Saint-Lazare. Le cordonnier Voisambert commande rue Planche-Mibray, et Barthélémy, mécanicien, rue Grange-aux-Belles. Au faubourg Saint- Antoine, Pellieu, Marche, Delacollonge, — à la place des Vosges, le mécanicien Racarri, — rue Thorigny, le comte de Fouchecourt, ancien garde du corps, — rue de Jouy, Touchard, ex-montagnard, — quartier Saint- Paul, Hibruit, chapelier... Et encore, à la barrière d'Italie, le logeur Lahr, ancien artilleur, Wapereau, maquignon. Choppart dit le Chourineur, Daix, pensionnarre de Bicêtre : les tueurs de Bréa.

Le personnage principal du drame, c'est la masse sans nom, à peu près aussi confuse et indistincte dans la vie que dans le champ de la fosse commune, chœur lamentable et héroïque qui va en troupeau par les routes, sans but et sans espoir. C'est cela qui a surgi en Juin dans la politique et qui ne disparaîtra plus de la scène du monde.

L'EM-EU.MIi i'\

Les chefs consacrés, ceux qui possédaient les formules de la révolution et les traditions de l'émeute, les classiques du forum et de la rue, n'eurent donc aucune part directe ou indirecte aux journées de Juin, Enfermés à Vincennes, essayant d'user leur pensée et de hâter le temps, renseignés comme on peut l'être en prison sur ce qui se passe au dehors, prêtant l'oreille aux bruits qui montaient de Paris et qui venaient rouler et se perdre vers les plaines delà Brie, ils sentirent, comme jamais, l'impuissance d'agir, eurent la sensation qu'une période allait être close par ce massacre qui s'élaborait tout proche d'eux, et par la condamnation qui allait les rejeter encore une fois hors le monde social.

Leurs noms furent prononcés durant cette semaine tragique. On attendait Barbes, dont l'évasion était affirmée, et Blanqui fut amèrement désiré par ceux qui avaient foi en son génie organisateur. Lui aussi eut à regretter l'effroyable occasion qui s'offrait d'affirmer son énergie et sa croyance aux circonstances. Encore saignant du coup de Taschereau, comprenant que Quarante-huit allait être définitivement vaincu par la société régulière reconstituée, il eût été un sombre et inexorable général de cette armée désolée et farouche. Mais il était dit que cette ardeur, si vive et colère cette année-là, se consumerait en vain. La cellule du château de Vincennes n'eut que l'écho des canonnades, et le tonnerre de la catastrophe finale, l'écrasement du faubourg Saint-Antoine, s'en vint mourir aux feuilles du bois, comme le bruit lointain, lentement propagé, d'un orage d'été. Le prisonnier à l'âme bouleversée, force à l'immobilité et au silence, ne devait sortir de là,

avec les autres, qu'en mars 1849, pour comparaître devant la Haute-Cour de Bourges.

Cette Haute-Cour, devant laquelle furent traduits les accusés du Quinze-Mai, fut instituée en novembre, six mois après l'acte incriminé. C'était, de ce fait, une juridiction irrégulière, violant le principe de la nonrétroactivité. Les réclamations des accusés, les consultations de légistes n'y changèrent rien. H s'était, d'ailleurs, passé des événements qui rendaient toute protestation vaine. Le peuple écrasé en Juin, le prince Louis-Napoléon investi du titre de président de la République, le pressentiment d'un pouvoir nouveau, tout cela était fait, non seulement pour amoindrir l'idée de justice dans la conscience des juges, mais pour leur rendre même le texte précis de la loi moins intelligible. Plus que jamais, les vaincus allaient être traités ei vaincus.

Ce que furent les débats, il aurait été facile de 1 prévoir : une histoire du Quinze-Mai, de ses causes, de ses incidents, de ses conséquences, recommencée par chacun des vingt accusés, des témoins à charge et à décharge, des avocats, par le procureur, par le président, — une discussion politique entre les accusés et l'accusation, — une mêlée de mots où le tragique et le comique apparaissent simultanément.

Blanqui et Barbes sont amaigris, pâlis par neuf moi de captivité, mais leur énergie ressuscite au contact ennemi et leur fait tenir tête. Raspail, bon et avisé, fin politique, parlant avec mesure, préoccupé de conciliation, désireux, cela est visible, de servir au mieux ses co-accusés, est cérémonieusement vêtu d'un habit noir,

le chef couvert d'une calotte de velours bleu brodée d'or. Il apparaît ainsi un peu comme un pharmacien majestueux, savant et éloquent : « Nous autres philologues, dit-il... » Et peu après : « Si vous trouvez que j'ai manqué à la République, qu'on apporte l'autel de la Patrie, et à cette flamme de vertu, je brûlerai cette main dont les actes auraient démenti la pensée de toute ma vie, et je vous bénirai encore en exécutant votre arrêt. » Au cours de l'interrogatoire, il remet ainsi les choses en place : « Quant à la question de la Pologne, elle m'était en quelque sorte personnelle. » Mais où sa verve de méridional de Vaucluse s'exerce surtout, c'est lorsqu'il peut malicieusement mêler la médecine et les médecins au débat. C'est une légion de médecins qui va l'arrêter chez l'un de ses fds : « Nous vîmes arriver, dit-il, la bonne garde nationale de la 10® légion, composée surtout de médecins. » 11 dit encore : « Un homme était monté sur le siège du cabriolet où je me trouvais. C'était un médecin. » Un témoin dépose, qui est médecin : « Je remercie M. Leroy d'Étiolles d'avoir bien voulu quitter sa clientèle pour venir déposer ici. »

Barbes est probe, indigné, courageux, dédaigneux de l'accusation, il a toutes les vertus du démocrate, mais il est fâcheusement redondant et phraseur. Il a annoncé au début de l'audience qu'il refusait de répondre à aucune question, de prendre aucune part à la discussion, et il parle tout le temps, il intervient sans cesse par de I longs discours d'une rhétorique excessive. L'opinion générale qui ressort des audiences, c'est qu'il est entré dans la manifestation pour n'en pas laisser la direction au seul Blanqui. La veille, le 14 mai, chez Louis Blanc, il avait insisté sur l'utilité qu'il y aurait à empêcher Blanqui de donner une portée trop grande à la démonstration du lendemain. Le 15, il sort ostensiblement de la salle de l'assemblée pendant le discours de Blanqui.

Blanqui, lui, a accepté le débat, el c'est lui, à chaque instant, qui se lève, et qui parle pour discuter, pour créer la polémique des prévenus contre le procureur.

Blanqui (Louis-Auguste), quarante-deux ans, homme de lettres, né à Nice (Sardaigne), demeurant à Paris, rue Boucher, 1, — ainsi est-il inscrit en tête des accusés dans l'acte d'accusation. Il a l'apparence d'un vieillard, il a la pâleur contractée aux cellules, les cheveux ras et la barbe courte, d'un roux argenté. Mais il est attentif et sagace, discuteur et précis. Il commence par se plaindre de la non-communication des pièces, il parle sur le déclinatoire. Harcelant les témoins, les enfermant dans ses questions, les menant aux contradictions, il fait passer de durs instants à Dagneaux, restaurateur, à Cartier, préfet de police. Rétorquant le président, lui renvoyant brusquement les réponses à ses insinuations, il conduit sa violence par les chemins de l'ironie, lance avec certitude sur ses adversaires ses phrases acérées, dites d'une voix égale, pointées d'un geste sûr. Il prie M. le président Bérenger, sur l'aveu nouveau d'un déposant, « de demander aux témoins de dire dès la première fois leur véritable vérité ». Il souligne la déposition du colonel de dragons Goyon : « Ceci, dit-il, est la théorie de l'assassinat des prisonniers. »

Une perspicacité nouvelle lui vient au cours des débats, lorsqu'il est prouvé qu'Huber est un agent de police et qu'il a joué son rôle de provocateur en dissolvant l'Assemblée, lorsque l'inquiétant Borme révèle, sous ses allures de détraqué, un agent de Louis-Napoléon, à la tête d'une légion soldée par le prétendant. Blanqui met le doigt sur le point douloureux, il voit qui a profité du Quinze-Mai, déconseillé par lui. Éloquemment, il montre la « main cachée » qui est intervenue dans les événements, il trace le cheminement du bonapartisme. Mais c'est au Quinze-Mai qu'il aurait fallu

L'ENFERkÉ 175

ne pas obéir aux suggestions et ne pas l'aire le jeu des partenaires invisibles. Lamartine, tout poète qu'il était, avait vu clair plus tôt, sa haine de Napoléon déterminait ses pressentiments.

A la fin des débats, Blanqui présente lui-même sa défense. Il invoque le droit et la loi, accepte le débat sur sa personne, sur l'homme présenté comme un conspirateur monomane, sur les accusations portées contre lui. Aprement, il prononce cette défense qui ressemble à un réquisitoire de procureur révolutionnaire : « Debout sur la brèche pour défendre la cause du peuple, les coups que j'ai reçus ne m'ont pas atteint en face; assailli sur les flancs, par derrière, moi je n'ai fait tête que du côté de l'ennemi, sans me retourner jamais contre des attaques aveugles, et le temps a trop prouvé que lés traits lancés contre moi, de n'importe quelle main, sont tous allés au travers de mon corps frapper la Révolution. C'est là ma justification et mon honneur. C'est enfin cette conscience du devoir rempli avec calme et ténacité qui m'a soutenu la tète haute à travers les plus cruelles épreuves. Le jour des délrompements et des réparations arrivera : que ce jour ne doive briller que sur un cachot, peu m'importe, il me trouvera dans mon domicile habituel, que j'ai peu quitté depuis douze ans. La Révolution victorieuse m'en avait arraché un moment ; la Révolution trahie et vaincue m'y laisse retomber. »

C'est après cette constatation de sa défaite, celte acceptation de son sort, qu'il jette i'anathème à la société victorieuse, qu'il dénonce la corruption de tous les régimes, qu'il affiche les hommes d'État comme une tourbe cupide : « Tromperies, malversations, immoralités, partout et toujours, — déclame-t-il en son langage net. A^ssi les crédulités et les patiem-es sont à bout; il ne reste plus que des appétits surexi-ilés, des

ne L'ENFERMÉ

misères dévorantes, des consciences mortes ! C'est une dissolution générale; bientôt le chaos I... Sans une réforme radicale la société va sombrer. On peut lui crier comme Jonas : Encore quarante jours, et Ninive sera détruite! Que Ninive fasse donc pénitence, c'est la seule chance de salut. Si le pouvoir, par une brusque conversion, balayait à coups' de fouets les rapacités qui encombrent toutes les hiérarchies, s'il faisait succéder au cynisme de la cupidité l'ardeur du désintéressement ; si la corruption faisait place partout, chez les fonctionnaires, au dévouement et à la probité; si les emplois publics, au lieu d'offrir le spectacle d'une curée dégoûtante, n'étaient plus qu'un devoir, un sacrifice, quelle soudaine et profonde révolution éclaterait dans les esprits 1 L'exemple d'en haut est toujours irrésistible ; l'austérité serait aussi contagieuse que la corruption ; elle s'imposerait à toutes les classes, par l'ascendant du pouvoir. »

Puis il discute, et son humour reparaît. Il jauge la manifestation du Quinze-Mai, explique que la foule en révolution n'est pas un régiment auquel on commande, mais un élément auquel on obéit : « Pourtant, — remarque- t-il, — je dois dire ceci : M. le procureur général m'a représenté comme entrant malgré moi dans la salle des Pas-Perdus, malgré moi dans la salle, malgré moi à la tribune, et enfin prononçant malgré moi un discours. C'est un peu bouffon, un peu grotesque, je le veux bien. Il est bien vrai que j'étais venu malgré moi, en haussant les épaules, et que pourtant j'ai prononcé un discours avec sang-froid. C'est qu'un homme politique se retrouve toujours. Une fois sur mes pieds dans la tribune, je me suis retrouvé, et je n'ai pas pensé qu'il fallait dire des sottises parce que des sottises étaient faites. »

Il accentue sa gouaillerie, affirme que s'il s'était agi de renverser l'Assemblée, on s'y serait pris autrement,

L'ENFERMÉ m

que ses compagnons et lui avaient quelque habitude des insurrections et des conspirations, et qu'on ne reste pas trois heures à bavarder dans une Assemblée qu'on veut renverser : « Voici, annonce-t-il, comme on s'y prend. » Et il lait tout un cours sur la manière de passer les grilles, d'entrer dans la salle, d'expulser les représentants, il se donne un plaisir de dilettantisme à expliquer rétrospectivement ce qui aurait pu se passer.

Le 2 avril, jour de la dernière audience, la scène change, et la comédie nuancée de la veille quitte la place, laisse entrer la tragédie, l'altercation haineuse, les violentes paroles. Le président demande à Blanqui s'il a quelque chose à ajouter pour sa défense après la réplique de M. le procureur général Baroche qui a clos la séance de la veille par l'examen de toute la carrière politique de Blanqui.

Blanqui se lève : « S'il avait pu rester un doute sur la haine inexorable qui s'attache à ma personne, je n'aurais pas besoin d'aller en chercher la preuve hors de cette enceinte. On a arboré contre moi le pavillon noir. Guerre sans merci ! Guerre à mort ! »

Le président veut l'arrêter.

« Ne m'interrompez pas! » crie Blanqui. Et il parle à son tour du 12 mai 1839, fait une allusion à Barbés qui tressaille et interrompt Blanqui : « Ne parlez pas de moi. » Blanqui continue, s'encolère, dénonce le document Taschereau comme fabriqué en conseil du gouvernement provisoire. Il termine. Le président se hâte de donner la parole à Barbes, et le co-accusé de Blanqui se dresse en accusateur, affirme sa croyance à la culpabilité de Blanqui, qu'il aflecte de ne pas nommer, de

désigner ainsi :« On a dit... on a fait... Un des accusés... lindividu... » Flotte crie à Barbes qu'il se déshonore, des phrases véhémentes sont échangées.

Barbes à Flotte : « Je te dirai, à toi, que tu n'es que le séide d'un individu, et tu te crois républicain. »

Flotte à Barbes : « Je t'arrangerai, va, en voilà assez. »

Blanqui intervient, discute avec le véhément Barbes. Chez Blanqui, on sent, entre les mots, la respiration mesurée, la force concentrée, tout l'organisme en suspens, l'homme qui veut être, et qui sera maître de lui.

Rien de plus émouvant que cette confrontation entre ces deux hommes si différents, assis sur le même banc, se tournant l'un vers l'autre, les haleines mêlées, et se tuant des yeux. Ah ! certes, non, on ne songe pas à disputer à Barbes son héroïque manière de combattant et de martyr, son attitude de hauteur, la superbe de son langage. Mais on lui voudrait moins de dogmatisme, plus d'humanité, on voudrait que ce vaillant fût juste, on a un retrait devant cette excommunication, ce rigorisme d'infaillible. Celui qui ne s'est pas inscrit dans ,un parti et qui scrute ces cendres de l'Histoire, qui voit comment ces hommes ont, tous, lutté, peiné, souffert, pour satisfaire l'idéal quils portaient en leur esprit, celui-là ne peut pas approuver cette raideur d'attitude, cette facilité à condamner sur la foi d'une obscure et louche accusation.

Hé quoi : c'est le motif de l'ostracisme de celui-là qui a déjà passé douze années en prison, et qui va y retourner, pour combien d'années encore ! Horreur de l'étroite politique! Barbarie des plus purs entre les sectaires! Ineptie qui fait se dévorer, s'anéantir les partis, abandonnant l'idée pour s'acharner à détruire les pauvres hommes ! Soit, vous avez, Barbés, tout sacrifié, vous avez, par avance, tout donné, situation

L'ENFEliMÉ 179

possible, fortune certaine, repos assuré, joies d'esprit, joies de famille, action de l'âge fort, tranquillité, liberté, santé, vie...

Blanqui aussi.

Les voici, d'ailleurs, plus équitablement, tous réunis dans le prononcé du même arrêt. Malgré la déposition de Lamartine, impartial, politique, se refusant à voir un complot dans l'affaire du Quinze-Mai, n'apercevant dans un tel mouvement que la manifestation instinctive des partis avancés aboutissant à un attentat d'occasion, malgré la déposition de Ledru-Rollin formulée dans le même sens, malgré le classement logique des faits, la preuve, apportée par la succession des événements, que c'est en entendant battre le rappel que les envahisseurs de l'Assemblée songèrent à une révolution possible, à la constitution d'un nouveau gouvernement, — la culpabilité est affirmée pour Barbes et Albert, condamnés à la déportation, du fait de leur qualité de représentants; pour Blanqui, dix ans de détention; pour Sorbier, sept ans; pour Raspail, six ans; pour Flotte et Quentin, cinq ans.

Les uns, et parmi eux Barbes, sont envoyés à Belle- Ile-en-Mer. Les autres, et parmi eux Blanqui, sont envoyés à DouUens.

A DouUens, dans la Somme, la citadelle bâtie aux XVI® et xvn* siècles, changée en maison de correction, est habitée par les condamnés du procès de Bourges. C'est au bout de la grande rue, blanche et froide, d'aspect du Nord, continuée par un chemin montant entre

les haies d'aubépines. Les fortifications apparaissent, puis les bâtiments, après nn pont-levis franchi. La brique domine, ajoute au paysage de peupliers et de buttes gazonnées sa coloration rose fané et violacé pâle.

Il y a des annexes au corps de logis principal, seigneurial et militaire, on a aligné des rez-de-chaussée, construit tout un hameau en ruelles, en impasses, où les prisonniers travaillent, circulent. C'est à travers ces cours, sur ces talus, au long de ces murailles, que Blanqui passe dix-neuf mois. Le seul aperçu de la vie du dehors qu'il puisse avoir, c'est du point le plus élevé de la citadelle, sur le sommet où les sentinelles passent et repassent auprès des embrasures. De là, on voit se dessiner la route par laquelle on est venu, par laquelle on s'en ira peut-être un jour, on aperçoit, dans le fond, la ville, l'agglomération des toits de tuiles bleuâtres, les maisons mêlées de verdures qui racontent les saisons, un lacis de petits cours d'eau gelés en hiver, des propriétés bourgeoises, des pelouses arrondies, des corbeilles en fleur, des lignes de peupliers, des allées de marronniers, et par-dessus les toits, deux clochers, l'un en courte flèche, l'autre en forme de kiosque, un fronton d'église en briques et un cadran. Le jour où j'ai visité Doullens, j'ai eu fortement la sensation de l'isolement de l'individu en face des fumées paisibles, des fenêtres indifl'érentes, delà petite ville prudemment observatrice d'un plan de vie régulier. Blanqui vit ces vols noirs et blancs des pies au-dessus des prairies, il écouta tomber dans le fossé, parmi les chardons, les pierres qui se détachent de la muraille, il comprit la signification de ce cadran d'horloge qui installe la marche inexorable de l'heure au milieu de ce calme paysage où la vie semble suspendue.

C'est là, pourtant, au milieu des discussions, des

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hostilités portées jusqu'aux injures, jusqu'aux menaces, qu'il continue, dans ses petits cahiers de prison, l'élaboration de sa pensée. De Doullens, sont datés des souvenirs et des jugements sur Louis Blanc, Caussi- -dière, Ledru-RoUin, une étude sur le Catholicisme et le Protestantisme, enfin un véritable réquisitoire abondant, serré, contre Robespierre.

Sur le registre que j'ai vu au greffe, l'entrée de Blanqui à Doullens est inscrite au 6 avril 1849, avec l'énoncé de la peine et la cause : « Dix ans de réclusion, arrêt de Bourges, attentat ayant pour but de détruire ou changer le gouvernement. Libérable le 2 avril 1859. «

Le signalement de Blanqui, en cette année 4849, est ainsi libellé : « Age, 43 ans; taille, 1™,43; cheveux noirs gris ; sourcils bruns ; front découvert; yeux gris proéminents ; nez aquilin et rond; bouche petite ; menton pointu; visage ovale; teint blême. »

Enfin, la date du départ et le lieu de transfèrement : « Remis au fondé de pouvoir de la voiture cellulaire pour être transféré à Belle-lle-en-Mer, en vertu d'une décision ministérielle du 18 octobre, le 20 octobre 1850. »

cm

Blanqui extrait de la citadelle de Doullens, le nouveau voyage cellulaire commence donc, du nord à l'ouest, avec Belle-Ile-en-Mer comme destination. La ! voiture s'arrête à Auray, après la Picardie, la Nor- . mandie, la Bretagne, les champs de bruyères, les bois Jde chênes. La dernière station sur le continent a lieu : dans la vieille petite ville, toute cahoteuse et branlante sur sa rivière, ses maisons de bois accotées les unes contre les autres, descendant de guingois les pentes,

ses petites places à pignons pointus plantées en décors de chouannerie. Mais la rivière est une belle coupure d'eau claire et de ciel reflété, dans la ville vieillotte. C'est de là, du petit port tranquille, devant quelques curieux sur le quai et sur le pas des portes, que le prisonniejT part pour sa prison nouvelle, sur un bateau à voiles, sous la surveillance du lieutenant de gendarmerie mobile Lebrun.

Le chef socialiste et Fofflcier attentif et armé, tous deux silencieux, descendent la rivière, traversent la mer du Morbihan, surgissent dans l'Océan. La barque n'entre pas dans la rade du Palais. Le regard d'inspection de Blanqui entrevoit à peine la silhouette de la petite ville, l'aspect du port, des bassins, un fond de branchages derrière les longs mâts. Le batelier a l'ordre d'aborder à Port-Fouquet, au nord-ouest de l'île, de l'autre côté du cap sur lequel est bâtie la citadelle. A mesure que l'on approche, que l'on côtoie le rivage, c'est à chaque instant la vision d'un fort, avec une silhouette de factionnaire, d'une redoute envahie par le gazon, d'un tas de boulets verdis de mousse, d'un canon allongé dans l'herbe, tendant sa gueule fine vers la mer, par un créneau du talus. Les architectes militaires qui travaillent depuis deux siècles à transformer les savantes paperasses de Vauban en avancées et en angles rentrants, en murailles et en casemates, ont écrit ainsi, à travers les champs des falaises et les flancs des rochers, toute l'histoire d'un passé fait de batailles maritimes, de vaisseaux ennemis aperçus ati loin, de descentes réussies et manquées, de bruits d'artilleries sur l'eau.

Le débarquement a lieu à Tune des pointes de rochers qui ferment Fanse étroite de Port-Fouquet. On gravit un sentier dans la falaise. On marche sur un chemin pendant quelques centaines de mètres. On entre dans la maison ombragée d'ormes qui fut la ri.iison du surintendant Fouquet, et qui est devenue une dépendance de la prison. Entourée de fossés et d'arbres, défendue par des remparts, cette maison a grand air, au fond de sa cour carrée où sont plantés deux ormeaux. Elle est solide et élégante sous la vétusté de ses pierres, vertes et rousses de mousse et de rouille. Son visage de style xvii® siècle, à grosses moulures et à mansardes, n'est défiguré que par les' verrues de quelques cahutes et la guérite d'une sentinelle.

L'entrée du prisonnier est consignée au greffe le 2 novembre 18S0. Il passe trois mois dans une chambre du premier étage de ce Château-Fouquet, il aperçoit une toiture, des têtes d'arbres, un bout de route, des carrés de champs, un talus, un peu dé mer, un morceau de ciel.iMais il n'aperçoit tout cela que vaguement," du milieu de sa chambre. Pas plus qu'au Mont-Saint- Slichel, il n"a le droit de paraître à la fenêtre, de donner à son visage et à ses mains la sensation de l'air frais et libre du dehors. Un jour, un coup de feu a été tiré sur un détenu qui n'obéissait pas assez vite aux injonctions de la sentinelle.

Ce séjour dans la demeure seigneuriale prit fin en février I80I, Alors, Blanqui est conduit au Pénitencier par la route qui passe devant le hameau de Roserière. Il retrouvera là le gros des détenus, les six cents condamnés .surveillés par une armée de gardiens et de soldats.

Après une succession de cours, de jardins entourés de basses maisons, c'est l'entrée du préau, immense champ herbu où erre une population de détenus, où fermente la défaite de 48. L'arrivée du nouveau venu est un événement dans la vie latente et fiévreuse, agitée sur place, de tous ces vaincus qui ont gardé leurs illusions, leurs entêtements, leurs ignorances et leurs croyances, qui sont encore organisés, entre ces murs, de la même façon que dans la ville remuante de la Révolution, avec leurs groupes, leurs sous-groupes, leurs mots d'ordre, leurs inimitiés, leurs chefs et leurs suspects. Blanqui était parmi ces hommes l'objet de discussions passionnées. Il avait gardé ses partisans tenaces, assaillis de récriminations, d'argumentations où les mains gesticulent, où les yeux s'enflamment. Sans cesse, le document Taschereau revenait dans les disputes aux heures réglées des promenades. En somme, Armand Barbes, très entouré, très suivi, régnait là sur un groupe qui attendait Blanqui, lui avait préparé une réception, devait Taccueillir aux cris de : Vive Barbes I A bas Blanqui ! Quelle sensation ce fut donc, celte apparition de Blanqui, vite reconnu, si petit, si fluet! Et quel magnétisme alla aux amis, aux ennemis, projeté par cette maigre personne, par ces yeux clairs où brillait l'étincelle de l'énergique volonté! Blanqui!... Blanqui!... c'est Blanqui!... Le nom courut par les rangs, alluma la poudre violente des passions enfermées entre ces murs, suscita des exclamations, puis fit soudain le silence dans le groupe haut en paroles de Barbes. Les invectives possibles ne furent pas proférées, l'hostilité se tut, à l'aspect de ce pâle visage, de ces cheveux blanchis au dur Mont-

Saint-Michel. Blanqui passa comme une ombre, donnant la main aux mains nombreuses qui se tendirent vers lui, tranquille devant les colères aperçues, devant les bras farouchement croisés. Il s'en alla prendre sa place en prison de son pas paisible.

GVI

La partie du pénitencier oii il est conduit fait face à l'est. C'est un rez-de-chaussée développé en façade sur un étroit terrain, un couloir de terre et d'herbe d'une douzaine de mètres de longueur, qui aboutit au préau d'un côté, de l'autre côté à un mur de cul-de-sac. La mer est à cinquante mètres. On l'entend, mais on ne la voit pas. Il y a sur toute l'étendue du terrain, devant le rez-de-chaussée, une muraille de cinq mètres de hauteur. Les cellules ont leurs portes et leurs fenêtres en face de cette muraille. Derrière les cellules, il y a an couloir qui fait communiquer les diverses parties de la prison, et par lequel les gardiens font leurs rondes. On ouvre une porte verte, on entre dans une petite chambre où il y a un lit de fer, une chaise, une table, une autre porte qui communique avec une autre chambre. C'est là. La République, tout de même, n'a pas aggravé la peine de ces républicains par le régime cellulaire. Blanqui a un compagnon, Cazavan, étudiant en médecine, brun et maigre méridional, portant binocle, actif et résolu, qui s'était évadé du Château- Fouquet presque aussitôt après son arrivée, qui avait été repris, et était, depuis, très surveillé.

Blanqui occupait la cellule 14, Cazavan, la cellule 13, réunies en une sorte de logement par la porte de com

munication. Le voisinage avec tous était d'ailleurs possil)ll^ A certaines heures, toutes les portes ouvertes laissaient les détenus aller et venir, passer les uns chez lesauUes, libres de se réunir, de causer, de manger, de lire, de fumer ensemble. Au 29, chez Barbes, la réunion fut régulière, aux heures permises. Le tabac était abondant, la conversation animée, la camaraderie sonore. C'était le grand centre d'activité politique, l'assemblée qui prétendait conserver intact l'évangile républicain.

\.y Blanqui fut réellement un excommunié de cette chapelle. Le doute né du document Taschereau, et qui ne resta jamais qu'un doute pbur les plus ardents adversaires, suffit pour faire mettre à l'index celui dont on redoutait la raison sarcastique et la direction mystérieuse, un peu hautaine. Le prétexte saisi avec empre-ïsement, le parti fut bien vite privé d'une force indéniable, qui eût été un nécessaire contrepoids aux pures phraséologies, aux fougues vibrantes, aux départs irréfléchis. Mais Blanqui devait être forcément un isolé ou un presque isolé dans le parti révolutionnaire. Il avait dû accepter la tradition par son éducation classique et par la force des choses, et il resta, pendant la plus grande partie de son existence, un conspirateur à la mode de la Restauration, se servant des formules qui étaient alors les signes de ralliement. Mais vraiment son esprit était en avant de la tactique de son parti. Il devina le premier, parmi ses coreligionnaires, que la politique devait être une science comme toutes les autres manifestations de l'activité humaine, et que cette science sociale était à constituer. Tout agissant qu'il était, il fut un critique parmi des hommes d'action qui se souciaient peu, comme lui, de systématiser la force, et à qui il suffisait de marcher devant eux, certains jours où leur beau républicanisme faisait battre leur

courageux cœur plus vile et montait à leur naïf cerveau en ivresse guerrière.

On fut un peu long, dans un tel milieu, à comprendre qu'il y avait plus qu'un remueur de pavés, plus qu'un chef de barricade en Blanqui, qu'il y avait en lui un observateur perspicace de la lutte des intérêts, un connaisseur d'hommes assez méprisant et, par conséquent, méfiant et froid, un politique savant connaissant la France comme devrait la connaître un ministre de l'Intérieur, et l'Europe conime devrait la connaître un ministre des Affaires étrangères. Cet homme d'État possible qu'il y eut en Blanqui, cet organisateur espéré de la Révolution sociale, ceux qui crurent le découvrir n'en démordirent plus et restèrent attachés à lui, malgré tout et contre tous. Ceux mêmes qui cessèrent d'être les affiliés de ses desseins gardèrent une haute estime pour cette intellectualité, une croyance en cette force. Mais, en 1831, à Belle-Ile, ils n'étaient pas en très grand nombre. Ce fut plus tard, sous l'Empire, que le parti blanquiste devait se recruter y^ parmi la jeunesse médicale du quartier Latin. Alors, aux jours de cette captivité tranquille, perdu dans ce phalanstère, Blanqui vécut à son choix en isolement ou en bon voisinage, l'humeur sereine, souvent gaie, s'amusant volontiers des plaisanteries, soignant sous sa fenêtre un carré de légumes et de fraisiers, circulant en sabots et en bretelles, un grand chapeau de paille sur la tête, un peu voûté, attentif à la terre comme un jardinier, et aussi travaillant à force, et causant à mi-voix avec Cazavan.

Si Blanqui avait fait avorter, par sa seule apparition, la maniTestalion projetée, il savait bien quelles hostilités il avait devant lui, et dès le début, voulant conaître le tenui-i sur lequel il allait vivre, il se décide

marcher vers ses ennemis, il veut, une bonne fois,

tirer le débat au clair, et prie un de ses codétenus de transmettre à Barbes la proposition suivante : Que Barbes se présente seul à seul, devant l'assemblée des républicains. Point d'auxiliaires, d'avocats plaidants. Un duel entre Barbés et Blanqui, devant deux cent cinquante témoins. « J'ai hâte, conclut-il, d'arracher son masque à ce prétendu Bayard, de montrer le Tartufe, l'aristocrate vaniteux et envieux, fourvoyé par hasard dans le camp démocratique. » Barbés accepte d'abord, puis l'on en vient à vouloir régler les conditions de la rencontre. Blanqui, homme de précaution, sait que Barbés a embauché des partisans, a fait distribuer des bons de deux francs. Il a entre les mains l'un de ces bons, il demande que les conditions soient écrites et l'acceptation signée. Voici le procès-verbal qu'il fait tenir à Barbés :

« La discussion contradictoire aura lieu entre Barbés et Blanqui seulement, à l'exclusion de toute autre personne. Toute interruption, quelle qu'elle soit, sera réprimée à l'instant même par le bureau, et considérée comme une insulte à l'assemblée. Blanqui et Barbés réprouvent d'avance avec énergie ces interruptions, quels qu'en soient les auteurs. — Chacun d'eux conservera la parole aussi longtemps qu'il lui plaira, et ne pourra la reprendre ensuite que lorsque son adversaire aura fini sa réplique. — Ils pourront ainsi parler alternativement plusieurs fois. Ils prennent l'engagement réciproque de ne pas s'interrompre l'un l'autre. — Le bureau sera composé de trois membres. Le président sera d'abord nommé par l'assemblée, les deux autres choisis ensuite, l'un par Barbés, l'autre par Blanqui. — Le bureau est uniquement destiné à maintenir le calme et le silence dans l'assemblée. Il ne pourra, dans aucun cas, intervenir dans la discussion ni interrompre l'un quelconque des orateurs. — Néanmoins, lorsque chacun

des deux contradicteurs aura pris trois fois la parole, le bureau pourra consulter l'assemblée sur la clôture. Citadelle de Belle -Jle-en-!\ler, 14 décembre 1830. »

C'était acceptable. Barbes refusa d'acquiescer à ces conditions en signant. « Il voulait, ditBlanqui, un lohubohu, une mêlée générale. Il aurait détaché contre moi trois ou quatre avocats spadassins de sa coterie. G'est contre eux qu'il aurait fallu me défendre. Lui serait resté spectateur paisible et majestueux. Moi, je voulais un duel de Barbés à Blanqui, pas autre chose. »>

La proposition de Blanqui avorta donc. Une réunion eut lieu, convoquée par Barbés, oii il ne fut question que de la procédure. Un ami de Blanqui dit les offres faites, acceptées par Barbés. — Non, ditcelui-ci. Fontaine et Peyre affirment, jurent sur l'honneur. — J'ai accepté verbalement, mais je n'ai pas signé, rectifie Barbés. Il est furieux d'être discuté, finit, par s'écrier : « Qu'on aille chercher M. Blanqui ! » Les murmures s'élèvent devant l'appellation inusitée. Huit détenus rédigent une déclaration par laquelle ils refusent de s'ériger en juges de Blanqui. D'autres voix s'élèvent : « Nous aussi ! nous aussi! Point de jugement! C'est odieux! C'est abominable! » C'est un tumulte, une tempête traversée de huées, d'apostrophes, et la séparation dans un violent désordre.

Le lendemain, au cours d'économie sociale que professait Blanqui devant les détenus, deux fois par semaine, depuis son arrivée en novembre, il y a affluence, plus de cent cinquante détenus, un grand nombre d'ouvriers qui protestent contre la guerre faite à Blanqui et vont répétant : « Ce sont les Bourgeois qui veulent démolir nos hommes! Nos hommes les gênent, ils veulent s'en défaire. » Car désormais, il y a deux partis dans la déportation : le parti bourgeois, et l'autre, le parti du prolétariat révolutionnaire groupé

autour de Blanqui. Eu somme, c'est celui-ci qui a la majorité, et il affirme, à plusieurs reprises, dans ses lettres, que sans cette protection du nombre, il aurait été assommé.

Il gagne donc la sécurité, la tranquillité, à cette tentative de débat. Ensuite, il ne se préoccupe de l'attitude de ses adversaires que dans les pages de VAvis an peuple envoyées à Barthélémy, à Londres, en réponse à une demande de toast pour le banquet des Égaux, anniversaire du 24 février, tenu sous la présidence de Louis Blanc. L'occasion avait été saisie par Blanqui pour exprimer ce qu'il pensait de la politique des hommes de 1848, et pour dire leur fait à Louis Blanc et Barbes en particulier. Il savait que son Avis au peuple ne serait pas lu au banquet, mais il renseignait ainsi la proscription sur ses sentiments. Il eut, d'ailleurs, une autre publicité : son beau-frère, auquel il avait communiqué cet Avis au peuple à l'état de brouillon, le publia, et cela fit scandale chez ceux qui ne se faisaient pas faute d'attaquer Blanqui, et se récriaient lorsqu'il attaquait à son tour. Blanqui expliqua cet Avis au peuple par le spectacle de la curée en avance à laquelle il assistait. Il veut, dit-il, barrer la cuisine aux fricoteurs, et prétend qu'on doit épouser sans dot.

En dehors de cet incident, il ne révèle ses sensations que dans les lettres confidentielles qu'il peut faire parvenir à ses amis. Des pages qu'il écrit, en mars 1831, racontent avec humour et vivacité l'agitation politique et les commérages de la prison. Barbes, Albert et compagnie, explique-t-il, sont organisés ici en gouvernement occulte, comme s'ils étaient au pouvoij', ou coiiime s'ils devaient y être le lendemain, ils distribuent les places, les emplois, les grades, en même temps que l'argent, le vin et le tabac. Barbes tient la feuille des bénéfices, chaque prisonnier est entouré, en proie aux

racoleurs : « Tu es un fou, dit-on à celui que l'on veut convaincre, tu vas avec Blauqui. li ne sera rien, absolument rien, il n'a pas la moindre chance, et toi non plus tu n'auras rien à la prochaine révolution. C'est Barbes qui sera le maître, et il te laissera de côté. » Et c'est un perpétuel haro sur Blanqui, désigné communément sous les désignations de traître et de dictateur en herbe, d'agent de police et de Cromwell, de mouchard et d'aspirant Napoléon. Il termine en s'égayant de ce champ de foire, et en traitant sévèrement Barbes qui, dit-il, fait ici le même métier de division qu'au Mont- Saint-MicheL qui le poursuit de haine et de calomnie depuis dix ans, l'assaille par derrière comme à Bourges, sous la protection du président de la Haute-Cour et du procureur général.

Il se désigne lui-même comme le « paria » de l'époque, fait allusion à sa réputation de croquemitaine pour déclarer qu'il se soucie de l'opinion de ce monde comme de celle d'un troupeau de buffles. /

Toutes ses pensées ne vont pas à ces vaines disputes. Dans une lettre de la même date, il écrit à l'un de ses amis, frappé d'un deuil cruel :

« ...Pour ma part, je n'aime pas à être consolé. Le temps, les luttes de la vie, les événements, ce tourbillon qui nous entraîne tous sans s'arrêter jamais, voilà ce qui amortit peu à peu les grandes douleurs de l'âme. Comme tous, tu t'étonneras aussi de moins pleurer, quand des jours nombreux auront passé sur ton chagrin, et c'est ainsi qu'hommes et choses, tout va successivement et sans retour s'abîmer dans le gouffre de l'éternel oubli. Adieu. »

Dans la même lettre, il a été amené à parler de son père « qui était un excellent homme, doux, facile, indulgent et d'une admirable philosophie. Il m'a laissé un peu de sa patience et de sa résignation. Sans

ce précieux héritage, je serais déjà mort de désespoir. »

L'existence de la prison, par les beaux jours du climat modéré de Belle-Ile, fut surtout rendue facile aux prisonniers par le grand préau herbu, déployé sous le plein ciel. Sur ce terrain de cent vingt-cinq mètres de largeur sur deux cent cinquante mètres de longueur, les promenades et les groupements étaient faciles, et aussi l'isolement. On pouvait s'éviter, ne pas entendre les conversations adverses, se réfugier dans le chuchotement de la confidence, installer le conciliabule. Le, parti formé autour de Barbés était de beaucoup le plus bruyant. Les conversations commencées dans la cellule du chef continuaient pendant les heures de sortie. Un certain nombre d'indifférents vaguait, regrettant la rue populeuse, la journée de l'atelier, la rentrée au faubourg aux heures du soir. Ceux qui s'étaient nettement prononcés pour Blanqui étaient des amis retrouvés, ou des adeptes sûrs tels qu'il sut toujours en conquérir et qui se donnaient pour ne plus se reprendre. Souvent aussi, il marqua son intention bien arrêtée de solitude. Il resta de longues heures à sa fenêtf'e, pendant les soirées claires, observant l'état du ciel ou laissant aller sa pensée vers les années révolues. Dans le préau, il marchait vite, s'arrêtait, reprenait sa marche à l'écart, vers les jardins en contre-bas. L'été, il parcourait l'étendue permise, monté sur un âne, coiffé de son chapeau de paille, en bras de chemise, et personne ne s'avisait alors de vouloir dialoguer avec ce songeur qui s'en allait au pas ou au trot de sa monture.

L'ENrKIîMB {93

Il y eut des journées d'effervescence. Le préau fut parfois, aux heures où se desserrait la discipline, transformé en un forum où se posaient bruyamment les questions politiques et sociales. Toutes les théories qui étaient apportées quelques mois auparavant aux tribunes des clubs, tous les événements qui depuis arrivaient en échos, suscitaient des discussions contradictoires où tous ces hommes, habitués aux débats de ce genre, faisaient évaporer en paroles leur colère ou leur ennui. Leur pensée allait à la France transformée en Empire, au coup d'État de décembre qui avait été la fermeture définitive de la période qu'ils venaient de traverser. Ils avaient écouté mourir les derniers échos des insurrections européennes, et il semblait, à ceux qui réfléchissaient, dans leur île, inquiets du mystère de l'espace, qu'il ne leur venait plus, de la France, de l'Allemagne, de l'Italie, de l'Europe entière, qu'une sensation de grand silence et de vide. Tout paraissait bien fini, et ils étaient les derniers ardents, jetés à l'inaction, condamnés à l'impuissance, consumant au milieu de l'océan leurs dernières énergies.

Malgré tout, chez ces faubouriens, ces hommes d'en avant, toujours prêts à repartir pour le rêve, une exaltation naissait des souvenirs évoqués, des projets déclamés, des rêves de bonheur et des conceptions de cités humanitaires qui s'élevaient en tremblantes constructions sur les plans rigides des systèmes. Le désir du rythme et de l'unisson surexcitait les cervelles et montait les voix, qui passaient de la parole véhémente aux larges phrases des chants patriotiques, aux clameurs des refrains révolutionnaires.

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Quand tous avaient figuré dans les palabres, dit leur mot, jeté leur cri dans les discussions, quand ces prisonniers s'étaient donné l'illusion de la liberté en montant à des tribunes imaginaires, ils s'enivraient davantage encore dans ces chœurs à pleine voix qui leur donnaient des sensations de départs au pas de cours^ d'écroulements de tyrannies, de fraternités durables, d'harmonies universelles. Combien de « Marseillaises », de « Chants du départ », de « Chants des ouvriers », s'envolèrent de l'enclos et s'en allèrent se perdre dans le bruit du vent et de la mer!

La population du Palais, nullement effarée par la réputation d'incendiaires et de buveurs de sang des internés du pénitencier, s'en venait, à ses jours et à ses heures de promenade, s'arrêtait dans les chemins environnants et sur les glacis de la citadelle, écoutait ces invocations, ces ardentes paroles, ces appels aux armes, toute cette poésie de religion républicaine, pareille à des litanies et des cantiques. Pour la plupart de ces promeneurs de petite ville, de ces allants et venants de remparts, ce fut une distraction régulière, l'aubaine d'un spectacle et d'une audition, quelque chose comme un concert sur la place, un orphéon et des chœurs venus de loin, disciplinés, réglés, vraiment faits pour intéresser les amateurs et susciter, le soir, Quelques conversations de dilettantes au repos après dîner.

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Des plaisirs de phalanstère d'un goût plus profane furent recherchés. Dans une salle qui était le préau des jours de mauvais temps, des représentations théâtrales furent organisées. Les Parisiens étaient les actifs régisseurs de ces soirées. Leurs souvenirs du boulevard

L'EN FER. ME l'j;

du Crime, leurs sympathies anciennes pour les illustres comédiens ordinaires du peuple, se réveillaient aux heures où ils savaient que la foule afflue aux portes des théâtres, entre les balustrades, que les marchandes d'oranges éclairent leurs éventaires, que le lustre flamboie comme le soleil du mélodrame. Ils eurent vite fait de disposer une scène, une salle, des tréteaux, des planches, des banquettes, d'installer un trémolo à Forchestre. Ils jouèrent ce qui avait du succès dans leur bon temps de Paris, ils apprirent les rôles lorsqu'ils purent se procurer les brochures, ils les jouèrent tant bien que mal, dans leurs grandes lignes, en suppléant les lacunes, lorsqu'ils étaient forcés de s'en remettre au compte rendu de leur mémoire. Ils jouaient dans la pénombre aux silhouettes incertaines, sous la faible clarté des bougies et des lampes, avec des entractes annoncés par le cri : « Ouvrez les sabords! » Et ils remplissaient tous les rôles avec la même conviction, devant leur public de camarades bénévoles, amusé et bon enfant comme un public de mômes au guignol des Tuileries. On garda longtemps le souvenir d'une certaine représentation à'Antony, où Adèle d'Hervey apparut, sans entrevue préalable avec le barbier, plus moustachue et barbue que son fatal amant romantique.

Les défiances et les haines s''jiiLlUdeaL pendant ces distractions cherchées en commun. Elles s'oubliaient aussi à certaines dates d'anniversaires, quand il s'agissait de fêter les Glorieuses, le Vingt-quatre Février, ou de célébrer le funèbre Juin. Il y eut des repas pris en commun, des banquets, des agapes comme aux premiers âges chrétiens, lî vin économisé pendant plu-

sieurs jours, des toasts portés aux morts, des rappel? d'hécatombes, des promesses de vejigeances. Le drapeau rouge surgit parfois, au-dessus des groupes compacts, massés comme derrière une barricade, — le drapeau de révolte, trouvé, cousu à une hampe on ne sait comment, brandi par quelque poigne énergique. On le déploya aussi à des enterrements de camarades, où toute l'horreur de la condamnation et du séjour forcé apparaissait à tous. C'était donc fini, celui-là qu'on emportait ne reverrait plus les siens ni sa ville. Et combien, parmi ceux qui restaient, auraient un sort semblable! Le même vent de colère, le même instinct de violente manifestation qui jette parfois les foules derrière un corbillard au long des voies qui montent au Père-Lachaise, soulevait alors la multitude des prisonniers, et c'était l'étofTe rouge déployée, et la Marseillaise violemment chantée par des bouches ardentes, que les vivants escortaient le mort, faisant trois ou quatre fois le tour du préau, impuissants, piétinant sur place, sans possibilité de sortir par les issues fortement gardées.

11 y eut des protestations contre le logement, contre l'alimentation. Il y eut des révoltes, révoltes de prison étouflfées, réprimées à huis clos parles troupes, punies par le cachot et la privation de l'ordinaire nourriture. Le directeur, qu'on pendait en effigie, reléguait à l'obscurité, dans un souterrain fangeux, condamnait au pain et à l'eau les meneurs découverts, ceux qui avaient jeté leur nourriture, mis le feu à leurs paillasses, ceux qui étaient accusés d'avoir suscité des bagarres, engagé des rixes avec leurs gardiens. Ceux-ci non plus, n'étaient pas tous d'humeur pacifique. Quelques-uns frappaient dur et longtemps. Un détenu fut grièvement blessé d'un coup de hache. Il y eut, dans les caveaux du Château-Fouquet, des scènes pareilles à celles des

horribles cachots du Mont-Saint-Michel. Puis, le calme revenait pendant quelque temps, jusqu'à la première bourrasque, toujours en suspens dans une atmosphère où évoluait un si grand nombre d'hommes.

Mais la tristesse, ce fut la haine des vaincus les uns pour les autres, le fossé toujours plus creux entre Barbes et Blanqui,les sectes qui se fusillaient des yeux et se méprisaient réciproquement, les bandes à part des Mastics et des Purs ou Rigides. La honte, ce fut quelquefois, il faut tout dire, non seulement les batailles entre prisonniers, mais la basse jalousie de certains, la dénonciation des méfaits, des tentatives d'évasion. Il y eut, comme dans toutes les agglomérations humaines, de mauvais levains qui firent apparaître de laides maladies morales, des vilenies commises qui révoltèrent les cœurs probes.

Blanqui lisait, annotait ses lectures, causait, toujours calme d'apparence, mais la pensée active, sans cesse en course à travers le monde. Il ne cessait de réclamer à sa mère, à ses sœurs, aux amis restés fidèles, les aliments de sa prodigieuse faim de lecture : des livres, des brochures, des journaux, des revues, des atlas. A Belle-Ile, il absorba des bibliothèques. Ce fut là, alors qu'il devenait cinquantenaire, une entrée en possession de ses moyens, une mise en équilibre de ses facultés, un plateau de pensée où il prenait conscience de l'ensemble des choses et de lui-même.

Il révise la politique, l'économie, politique, la philosophie, sa pensée se fraie des chemins à travers la métaphysique, il acquiert les bénéfices des sciences, tout cela par des notes sur les livres qu'il lit, par des

réponses aux lettres qu'il reçoit. Les longues lettres qu'il écrit à ceux qui lui envoient leurs ouvrages sont de vrais articles de revue, par la longueur, par la réflexion, par le soin. Il écrit aussi des articles de journaux, des entrefilets, sur les nouvelles qui lui arrivent, par conversations, par lettres, par le Moniteur. En novembre 1831, il prévoit, dans une lettre à Rongée, le coup d'État tout proche. En 1853, sur la guerre de Crimée imminente, en 1835, sur le conflit engagé, il reprend le thème de Napoléon : l'Europe républicaine ou cosaque.

C'est à Belle-Ile, en 1832, qu'il écrit : « L'Anarchie régulière est l'avenir de l'iiamanité. » C'est là qu'il donne son opinion, virulente, contre Mazzini. C'est là qu'il note tout ce qui le traverse. Sur la foule : « Que d'autres portent leur encens à cette idole. Elle n'aura pas le mien. Je n'adore pas le crocodile. » Sur son isolement : « Seul,- avec la vérité, contre tout le monde, même dans un grenier, c'est une douce et consolante solitude. » Sur les hommes de 1848 : « Ils voulaient passionner les intérêts, moi les consciences. » C'est à Belle Ile, enfin, qu'il se passionne pour l'astronomie, qu'il ébauche une hypothèse de l'univers.

L'homme s'achevait ainsi, contre l'opinion faite. Il se trompait, s'il croyait pouvoir changer cette opinion. « Il a cinquante-un ans, sa statue est fondue... », pouvait écrire plus tard Hippolyte Castille. Mais il trouva, dans ce travail journalier, la sérénité philosophique, une sorte de fatalisme ironique fondé sur les conditions nécessaires de l'évolution humaine. Sa conduite de l'avenir, les conversations qu'il eut depuis avec ceux qui reconstituèrent un parti de pensée et d'action autour de lui, prouvèrent qu'il s'était constitué une personnalité définitive pendant ces années de prison.

Sa sérénité, toutefois, ne fut pas la résignation. Il ne

se refusa jamais à aller jusqu'au bout de ses anciens espoirs et de sa force persistante. Il vivait au Pénitencier comme s'il avait dû y finir ses jours, mais il ne renonçait pas à l'idée d'en sortir, et même, cette idée lui fut toujours présente, parallèlement menée avec ses préoccupations d'étude.

Tout en regardant et en étudiant les vastes étendues où évoluent les races et se joue le sort des peuples, les configurations de pays dessinées et raturées par la diplomatie européenne, il s'intéressait à l'immédiat, il se préoccupait du point de l'espace où il était échoué. Il put se procurer quelques livres et brochures, des descriptions de la Bretagne qui faisaient quelque mention de Belle-Ile, une carte quelconque où reconnaître l'aspect, la situation, l'orientation du pays. Qui sait? Il pourrait y avoir une facilité insoupçonnée pour sortir de cet îlot qui semblait si bien gardé par cette mer. Précisément, c'est la mer qui pouvait être la grande libératrice. 11 ne s'agissait qi^e de se confier à elle, jusqu'à la rencontre d'un vaisseau anglais ou espagnol. Ses vagues se chargeraient d'emmener les fugitifs au large, au loin, loin des gardiens et des soldats, si loin que là ne serait même pas entendu le bruit du canon annonçant l'évasion. Mais comment?

Bien vite, Blanqui comprit qu'il n'y avait rien à tenter du côté du Palais. Il n'avait fait qu'entrevoir la capitale de l'île à l'arrivée, mais une enquête exacte n'élai! pas nécessaire pour deviner toute cette partie nord la plus surveillée, la plus remuante de mouvement militaire. C'était là que menaçaient la Gitadello. la F?riicncier, les forts, c'était là qu'erraient iesau'j^'îx cf ûo.'ii -r P(^^lept les fonctionnaires.

En admettant même que c^tte agiiaiion pût d avenir une garantie pour une fuite, ie passage entre l'île et le continent n'étaitpas très largs, onpouvail y roncontrer

les bateaux qui font des services réguliers entre Belle- Ile, Auray et Quiberon, les îles de Houat etd'Hœdik. Il faudrait toujours sortir des eaux françaises, descendre vers le sud. Mieux valait chercher tout de suite la vraie direction.

A Sauzon, au nord-ouest, à six kilomètres du Palais, la population est plus restreinte, mais la situation géographique est identique. Mêmes inconvénients à Locmaria, à l'est, en regard d'un autre couloir limité par le continent. Mieux vaut chercher vers le sud-ouest, au long de la côte de la Mer Sauvage. Et là, il n'y a vraiment que Port-Goulphar qui soit possible, qui soit un havre sûr où les pêcheurs de la région et les pilotes surpris au large par le mauvais temps, puissent trouver un asile en eau profonde. C'est de là qu'il faut partir.

Les deux compagnons de prison entrevirent vaguement tout cela à travers l'imprimé des livres et les cartes des atlas. Mais les renseignements furent plus précis lorsque vint à Belle-Ile, à la fin de l'automne de 1832, la mère de Blanqui, âgée de soixante-quinze ans, et le fils de Blanqui, adolescent de quinze ans, avec lesquels le prisonnier put avoir quelques utiles entrevues.

GXIII

M"® Blanqui parcourut File, s'en alla du Palais à Sau- 'lon, à Bangor, à Locmaria, en compagnie d'un républicain du Palais, Emile Houchoua. Elle habita le village de KerviDacuen^ aa s'id, au pied du phare, à l'entrée du "wallon d»^ Port-Goulfc-:Hr, profondément encaissé entre les pentes rocheuses, le fond envahi par une végétation aquatique d'oseraies et de glaïeuls, le sol spongieux propice à la croissance d'une iierhe grasse, à la pousse prodigieuse des fougères.

Là, elle put examiner l'aspecl des choses, observer les êtres. Dans la basse maison môme où elle habitait, maison de marin et de paysan, cabaret de village, entraient chaque jour les pêcheurs et les pilotes. A cinq ou six, ils venaient passer des heures, boire le pot de cidre ou le verre d'eau-de-vie. Rudes hommes de physionomies particulières, l'apparence abrupte, la parole lente, le regard droit. Sans doute parmi eux il s'en trouverait qui consentiraient à courir le risque d'aider aune évasion. Rien de plus facile que de s'embarquer dans lanse rocheuse de Port-Goulphar, la nuit, à l'heure favorable d'une marée. Au large, on errerait vers le vaisseau inconnu. Il n'y avait pas à aller très loin pour se trouver sur le grand passage des navires.

ex IV

Au printemps de 1833, Blanqui et Cazavan se décidèrent.

Mais depuis longtemps déjà, ils vivaient dans les péripéties de l'évasion. Lentement, ils s'en rapprochaient, par des circuits insensibles. Avec des précautions infinies, ils la préparaient, ils la rendaient possible, ils lui donnaient une certitude mathématique, une fin logique.

Blanqui, presque dès son arrivée, avait pris une attitude singulière avec les geôliers. Il était peu poli, m'ont dit ses anciens gardiens que j'ai retrouvés, il affectait de ne pas les voir et de ne pas les entendre, leur répondait sèchement quand il lui était impossible de faire autrement, le plus souvent leur tournait le dos et lassait leurs interrogations. Au bout de quelque temps, il était bien acquis qu'il était inutile de lui adresser la parole, que c'était là un prisonnier revêche et dédai

gneux, peu disposé à s'humaniser avec les gens. Alors, il appliqua son système de mutisme dans toute sa rigueur. Jamais plus il ne répondit aux appels. Il ne détourna pas la tête, se força à la complète immobilité aussitôt que les pas se rapprochaient, que le bruit des clefs tournées et des verrous tirés retentissait à la porte. Il continuait simplement son occupation, il écrivait, ou il lisait, ou il était penché sur une carte, ou plongé dans sa rêverie. S'il était couché, il restait accoudé, son livre ouvert, ou faisait semblant de dormir. Les premiers jours, les gardiens insistèrent. Ce fut en vain. Le gardien-chef fut mandé, mais son costume aux liserés d'argent n'eut pas plus de succès que les uniformes vert sombre à liserés jaunes. Objurgations, menaces d'encellulement, rien n'y fit. Il fallut bien se résoudre à en passer par ces caprices d'homme enfermé. Quand ces expériences, répétées tous les jours, patiemment, subtilement, se furent réparties sur des semaines et des mois, personne n'y apporta plus d'attention. Le gardien entr'ouvrait la porte, appelait : Blanqui! constatait la présence de son gibier de prison, et se retirait, sans même faire un pas dans la pièce. De même chez Cazavan, devenu, lui aussi, muet et maniaque comme son compagnon.

Le procédé, peu à peu, insensiblement, s'imposa. Cazavan prit l'habitude de tourner le dos à la porte, de rester courbé au-dessus de sa table encombrée de papiers. Blanqui, couché ou écrivant à sa table, gardait sur la tête l'immense chapeau de paille de ses promenades, qui projetait une ombre épaisse sur ses yeux, sur son visage, laissant à peine voir la courte barbe rousse et grise. Pendant les veillées qu'ils prolongeaient, tard, tous deux s'ingéniaient à prendre des attitudes de mannequins, îc col raide, les membres las, aplatis, jetés au hasard. Le gardien put s'appro-

cher, surpris, une première fois, croyant à une syncope, et puis il se contenta bientôt du coup d'oeil d'habitude de tous les soirs dans la pièce faiblement éclairée, et que n'éclairait guère davantage la lueur de la lanterne.

Le drame de l'évasion allait pouvoir se jouer.

Ce fut bien, en effet, un drame émouvant, une succession de scènes rapides où la volonté de l'homme se heurte au destin.

Hâtivement, au moment de la dernière promenade de la journée du 5 avril, jour de la nouvelle lune, choisi avec l'espoir de l'obscurité, les deux prisonniers fabriquent leurs sosies, les mannequins qui prendront leurs places, et qui ne répondront pas plus qu'eux à l'appel. Ils modèlent leurs traversins, bourrent de linge les vêtements auxquels ils donnent les formes et les postures d'habitude de leurs corps, ils allument les lampes, ils installent sur des chaises, aux deux tables, ce faux Blanqui et ce faux Gaza van, ils emportent deux cordes dissimulées depuis des mois, deux cordes à nœuds, avec crochets en fer et barreaux de bois à chaque extrémité, et ils sortent, mêlés aux groupes, marchant de leuç pas ordinaire, faisant leur parcours de chaque soir. Ils sortent, mais ils ne rentrent pas. Hs choisissent leur minute, profiteat d'une confusion et ('une inattention, se réfugient dans le jardin, se blotissent sous les rames de pois. Ils resteront là, sous la )luie qui vient de commencer et qui semble s'installer persistante, ils resteront jusqu'au soir, jusqu'à la nuit, ^iors que les formes peuvent bouger dans l'ombre sans îHre aperçues.

La rentrée se fît. Un par un, deux par deux, par groupes, les uns à pas pressés, les autres s'attardant, surveillés par les gardiens, les détenus rentrent comme les moutons autour desquels s'empressent les chiens. Cest fini. Les dernières portes se ferment. Le silence des maisons closes, la tristesse de la discipline, régnent sur le Pénitencier. Les rondes passent, on marche dans les couloirs, on ouvre les portes, on fait l'appel. Blanqui ! Cazavan! Ils sont là tous les deux, Blanqui absorbé dans la lecture, son chapeau de paille sur la tête, Cazavan, qui écrit à sa table. On referme les portes.

' Rien de particulier ne s'est produit. Aucun va-etvient. Pas de lanternes qui courent en zigzags. La nuit sannonce brumeuse, obscurcie de pluie. Il faut éviter la dernière ronde, quitter les rames de pois. 11 y a un puits mitoyen, enclavé dans la muraille, entre le préau et le potager. C'est dans ce puits, de quatre mètres de diamètre, que les deux hommes descendent, s'aidant de la corde, s'arc-boutant contre les pierres. C'est là qu'ils restent, pendant une heure et demie, immobiles, grelottants, les jambes dans l'eau, jusqu'à l'heure où ils entendent les pas de la ronde de nuit qui s'éloigne. Avec un mal infini, ils sortent, trempés d'eau, perclus de froid. C'est le brouillard, la nuit noire. Frissonnants, riant et pestant à la fois en sourdine, ils cherchent leur chemin. Ib escaladent d'abord une palissade. Une cloche sonne. C'est la fermeture, la ronde dans les chambres achevée . Victoire 1 les mannequins ont vaincu! proclament-ils à voix basse. Il leur reste encore à traverser des jardins, à franchir deux petits murs, à éviter deux postes-luneites. Ils jettent leurs capotes

sur les crêtes des murs hérissées de verres cassés et ils passent. Ils sont hors de la prison. 11 leur reste à sortir de la citadelle. Les voici arrivés à la fortification principale. Ils ne connaissent pas l'existence d'un escalier, ou bien ils ne voient pas les degrés dans le noir, car après avoir tenté en vain d'accrocher leur corde au sommet du mur, ils plantent leurs couteaux dans les interstices des pierres pour servir de marches, parvenir en haut. Les voilà debout sur le glacis, regardant le feu rouge du phare de Bangor. Ils fixent leur corde, et ils descendent. Ils longent la citadelle, passent sous les canons des talus, franchissent un premier fossé, puis un second, et les voilà dehors, passant contre la ville, et bientôt en pleine campagne,

GXVIl

Le vent de suroit est doux. La brume se résout définitivement en pluie fine et pénétrante. La route commence là où finit le port, s'en va tout droit au sud. Elle pari du Palais, aboutit au phare, traverse l'île dans sa largeur.' La dernière usine à sardines dépassée, il y a encore, au bord du fossé, quelques maisons isolées, la porte et les fenêtres ouvertes sur les champs, tournant le dos au grand chemin. Il faut aller jusqu à Cosquet pour traverser un village, — un village de dix maisons, — avec un moulin à l'écart. Pendant plus d'une heure, c'est la solitude complète. Non seulemeist îine solitude d'êtres, mais le décor même de la solitude. Au début, on aperçoit, à un horizon rapproché, une allée de pins poussés très haut, de troncs dégarnis, les branches en parasol. A la fin de la course, le clocher de Bangor monte derrière les replis de terrain et Yon prévoit dans l'obscurité l'agglomération des maisons du bo-irg. Le

sommet du phare paraît et disparaît à chaque détour, jetant à l'espace la lueur de sa lampe. Mais, pendant un moment, aucun de ces points de repère n'entre dans le champ de la vision. C'est la plaine, toute rase, toute ronde, c'est la lande, sans une maison, sans un arbre. Ce fut aussi une nuit de mystère et de silence. Silence de pas et silence de voix. Un de ces calmes de campagne tels qu'on entend distinctement, à travers la vapeur de la pluie, l'heure qui sonne aux horloges dans des maisons éloignées aux fenêtres ouvertes, et qu'on n'est troublé et tressaillant que par le cri doux d'un oiseau de nuit qui appelle.

Les deux hommes n'osent pas suivre la route. Ils s'en vont vers la lumière du phare, par les sentiers, puis par les champs, à travers ruisseaux, fossés, marais, ajoncs. Ils tombent dans les fondrières, se déchirent aux épines. Ils arrivent enfin au pied du phare, après trois heures de cette terrible marche dans l'inconnu. Ils sont brisés, haletants, trempés d'eau, couverts de boue et de sang.

Le nom qui leur a été donné est celui de Jean-Louis, à Radenec. Où prendre le hameau de Radenec? Ils s'engagent à travers un groupe de maisons. Un fantôme sort d'une venelle, c'e&t un homme en chemise qui est venu au brait des pas, qui surgit devant les passants. Blanqui l'inte'îrroge, il répond en mots brefs :

— Quel rst 1q Tsoin de Fendrcit oà nou? sommes?

— Vague.

— Esl-ce loin, Radenec?

— Dix minutes.

— Vous connaissez Jeun-Louis?

— Oui.

— Voulez-vous nous conduire pour une pièce de cinq francs?

Sur cette offre, un nouveau personnage surgit, qui accable les étrangers de questions, sous la pluie qui tombe maintenant à torrents.

Ils répondent comme ils peuvent, racontent des histoires, qu'ils sont obligés de quitter l'île cette nuit même pour affaire urgente. Enfin le questionneur consent à montrer le chemin jusqu'à la maison de Jean-Louis, à Radenec, par le village de Quérel, audessus de Port-Goulphar.

Ils arrivent vers deux heures du matin. C'est une maison basse, toute neuve, couverte en chaume, avec celte date au-dessus de la porte : 1848. Tout contre, l'écurie avec un grenier. On frappe, Jean-Louis paraît, écoute, répond :

— Mais je ne suis ni marin, ni pécheur, dit-il. Je suis paysan.

Derrière lui, il y a la silhouette d'un autre homme, dont la voix jeune s'élève :

— Moi je suis marin, et je vous aurais passé très volontiers, si la chose était possible.

Blanqui et Cazavan regardent celui qui parle. C'est un beau garçon de vingt ans, une physionomie douce, distinguée, intelligente, ou qui du moins semble telle à Blanqui.

Tous trois sortent, tiennent un conciliabule. La vérité est dite, cinq cents francs sont offerts. Le jeune marin dit qu'il avait deviné, serre avec effusion les mains des évadés, leur dit son désir de les servir. Pour cette nuit, il ne faut pas songer à partir, et, de fait, il leur montre, à quelques pas, la mer agitée en tempête, les lames qui viennent se briser aux rochers. ]'s partî:fsi\î lo lendemain. Lui ne pourra les accompagner, il -îst mG'^in

des classes, et il doit quitter Belle-Ile au matin, mais il leur enverra un ami, aussi sûr que lui, aussi ardent à les tirer d'embarras.

Blanqui, Cazavan, ne se tiennent pas de joie. Ils entendent la mer toute proche qui va les emporter avec elle, ils se croient libres. Ils ont été réconfortés, dans leur état de froid et de fatigue, par l'abord cordial, le visage apparu beau et grave, de ce jeune homme. Le guide a été bien choisi. Dans la petite salle basse où ils ont été conduits, ils comptent une partie de la somme convenue à leur libérateur. Ils donnent trente-cinq francs à l'homme de Vague, quarante francs au vieux Jean-Louis. Il leur reste de l'or, des bijoux, ils pourront payer leur passage à bord du navire qui les recueillera, et vivre quelque temps sur la terre inconnue où ils aborderont. Mais il faut attendre la marée. Le jeune homme s'en va tout préparer, ils n'ont qu'à attendre dans le grenier de l'écurie, où ils montent par l'échelle. Le vieux Jean-Louis va leur chercher des vivres, leur prend encore cinq francs, les barricade avec une cage à poulets, des planches, la paille de la litière. Blanqui et Cazavan restent seuls, épient par la lucarne.

GXIX

Ils sont là encore, au matin, quand la première lueur court à ras du sol. Quelle fin de nuit! quelle aube! La mer est venue, s'est retirée, on entend moins l'appel de sa voix. Personne n'a marché dans le chemin, ne s'est approché de la maison, qui semble morte, désertée par les habitants.

Tout à l'heure, ce sera le jour. Que faire? aller au port, chercher une barque? par quel sentier, dans quelle anfractuosité de rochers?

Six heures... la perception du tintement de Tangélus au clocher de Bangor... Du bruit au loin, un pas qui se rapproche, mais non le pas prudent et balancé de l'homme de mer, un pas qui bientôt se multiplie, toute une troupe de marche régulière, qui vient avec une rumeur confuse. Les voici, les gardiens verts, le gardien-chef Laculle, galonné d'argent, la brigade de gendarmerie du Palais. Ils viennent tout droit à l'écurie, ils cernent la maison, ils montent. La voix du gardienchef dit de jeter ce qu'on trouvera à bas de l'échelle.

C'est la fin de l'aventure. Les fugitifs sont pris dans la paille, empoignés par des poignes solides, avec des rires de jovialité. On les pousse par la lucarne, on les jette, de huit ou dix pieds de hauteur, sans leur laisser toucher l'échelle, sur le fumier, on les relève à coups de crosse, on les traîne dans la fange, on bafoue ceux qui ont été si patients et si forts, mais qui n'ont pas pu mener jusqu'au bout leur entreprise, on se moque de ceux qui n'ont su s'évader qu'à moitié.

De toutes les manières, la vilenie a fait son œuvre. Les gens qui sont venus au Pénitencier annoncer l'évasion ont touché cent francs de prime, cinquante francs par tête d'évadé. Au même moment, une dénonciation sournoise se produisait à l'intérieur de la prison. Quelque indice avait suscité l'attention. Le gardien en chef passe, procède à un contre-appel. Pourtant, personne ne manque. Blanqui et Cazavan sont toujours présents, ont prolongé leur veillée. Mais un détenu a vu plus clair que les geôliers, un vieux à barbe blanche, un combattant de 1830. Il hausse les épaules : « C'est des bonshommes, dit-il, vous ne voyez donc pas que c'est des bonshommes ! d

A présent, on les tient, et solidement, et pour longtemps. Mis nus sous une pluie battante, devant la maison de Jean-Marie Portugal, on cherche dans leurs vête-

210 L'EiX FERMÉ

ments, sur leurs corps, des armes et de l'argent. Des armes, ils n'en ont pas. Mais ils ont des pièces d'or, des bijoux. Cazavan porte un sac de cuir. Blanqui a cousu une ceinture dans sa chemise de flanelle. Sur Blanqui, on trouve aussi une carte de Belle-Ile. Il y a des exclamations lorsque l'or brille, « Ils ont assez pillé la France en 48 », dit l'un. Et tous approuvent. Il y a un surgissemcnt de laboureurs sordides, qui clopinent et grognent autour de leurs masures. On rhabille les évadés sous les regards curieux. Ils entendent une femme qui pleure.

C'est le désastre complet. A l'avenir, personne ne pourra plus communiquer avec les prisonniers. Les deux compagnons seront séparés. Les mannequins ne tromperont plus personne. Allons! en route pour la dure cellule! Les deux hommes sont restés stoïques, la tète hautn sous les quolibets. Ils refusent maintenant de marcher. Blanqui a froid, est envatii de frissons de fièvre. On ne peut, pendant plus d'une heure, les traîner, les pousser. Une charrette est réquisitionnée, et c'est dans cette charrette qu'ils reviennent, garrottés jusqu'au sang, excitant la curiosité des paysans, qui s'arrêtent de travailler, se lèvent du champ sur lequel ils peinent, quelques-uns criant des exclamations de joie. A michemin, ils trouvent un détachement d'infanterie qui vient à leur rencontre. Blanqui a décrit ce chemin du retour : « Cétait une belle matinée douce, calme et h||^ide. La pluie avait cessé. La mer sauvage grondait encore en s'apaisant, et une brise légère du sud-ouest poussait les ailes des moulins. Le ciel était gris, mais haut, l'alouette chantait gaiement dans les nuages. Plus d'île enchantée, de sentiers escamotés, de métamorphoses fantastiques. Les sorcelleries de la nuit s'étaient évanouies. Une chaussée large et droite sillonnait la plaine émaillée de hameaux. » Sur cette chaussée, Blanqui, tout abattu qu'il

est par la fièvre, regarde passer « une magnifique jeune fille au teint vermeil, qui revient du marché en grande toilette » et regarde les captifs avec un joyeux sourire Les cultivateurs sont rentrés dans leurs antres, et lapilote, lui aussi, est chez lui, ^i compter son gain.

C'est lui, c'est ce misérable homme qui a livré ceux qui s'étaient confiés à lui. C'est lui qui est allé à la prison avec les gens de Radenec, et qui a touché le prix de la trahison après avoir empoché l'argent des fugitifs. Le pêcheur au visage loyal avait été mal regardé, son âme obscure n'avait pas été aperçue à travers ses yeux. A. quelques années de dislance, en livrant Blanqui et Cazavan, il a recommencé l'abominable action de celui qui livra la duchesse de Berry. Il est un de ceux dont l'histoire vomit le nom. Ce nom, je l'ai là, écrit dans mes notes, je pourrais le laisser tomber de ma plume, le donner tout vif à imprimer, faire peut-être qu'il se perpétue en châtiment. Mais sans doute un tel écriteau d'infamie punirait-il aujourd'hui des innocents. Le coupable est mort, il a laissé des descendants, des enfants, des petits-enfants, qui savent la honte, qui ont connu la réprobation des bouches fermées, des regards détournés, des mains fuyantes. A quoi bon condamner et frapper à nouveau des irresponsables ? Ce nom, Blanqui avait le droit de le prononcer, il ne l'a pas fait, il a gardé devant la trahison le silence du mépris, il a laissé dédaigneusement le traître dans son ) obscurité. Il n'y a qu'à enregistrer un tel arrêt, et qu'à passer devant une telle mémoire. Qu'elle soit perdue, dissoute, à jamais ensevelie, anonyme, dans la boue et la poussière d'autrefois.

D'ailleurs, l'individu a connu l'inimitié et la répulsion. Au cours de l'enquête que j'ai dû mener pendant la préparation de ce livre, et pour laquelle j'ai suivi les chemins, vu les endroits, recueilli les noms, écouté les débats sur les incidents, j'ai appris, en dehors de toutes les prudences de langage lorsqu'il s'agissait des faits, que l'acte criminel blessait les esprits, révoltait les consciences. Le souvenir de Blanqui et de l'évasion manquée de 1833 est encore vivant à Belle-Ile. Les gens font allusion à ces événements d'il y a un tiers de siècle avec des airs de mystère. Les interrogations éveillent la méfiance dans les yeux et font hésiter les paroles. C'est avec des réticences, des regards circulaires et des chuchotements, que certains consentent à parler de la route prise parles fugitifs depuis la prison du Palais jusqu'au Petit-Cosquet, jusqu'à Kérel, de l'écurie de Radenec où ils ont couché, où ils ont été arrêtés au matin. C'est avec répulsion qu'il est parlé de la trahison du pilote qui avait promis aux évadés de les embarquer au Port-Goulphar.

Elle est debout contre la route, la maison bâtie avec l'or du prisonnier fuyant sa geôle. Dans le pays, c'est le Château-Blanqui. Un mystère l'enveloppe. Deux fois, le feu, mystérieusement allumé, l'a léché, a brûlé ses fenêtres, ses poutres et sa toiture. Quelques-uns de ces hommes de mer au parler grave, quelques-unes de ces douces filles à la voix chantante, qui hésitent à parler des événements anciens et à prononcer les noms méprisés, ne sont pas loin de croire « qu'il y revient », dans ce Château-Blanqui solitaire dressé de biais entre deux chemins, à rentrée de la lande.

L'ENFERMÉ 21 î,

Dans le pénitencier, lorsque la nouvelle de l'évasion courut, les amis de Barbes triomphèrent, élevèrent la voix pour affirmer que c'était un coup de police, que Taschereau continuait. Il fallut en rabattre au retour. Les prisonniers payèrent de vingt-neuf jours de cellule leur tentative d'évasion. Vingt-neuf jours, le maximum, passés au Château-Fouquet, mais non plus dans les chambres du premier étage. C'est dans l'affreuse cave, à gauche de l'entrée. Par la pente pavée, en contre-bas de la cour, qui aboutit à une porte verte aux clous énormes, aux ferrures rouillées, on pénètre dans le couloir sombre où s'ouvrent les portes numérotées des cellules, affreux i?i jdace voûtés, au sol de pierre mêlée de gravier.

C'est l'abominable cachot classique, meublé du baquet, du lit de camp — une planche en pente pour s'étendre, une autre planche au chevet pour reposer la tête — et d'une autre planche encore, fixée au mur pour mettre le pain à l'abri des rats. L'homme jeté là est sous terre, dans la nuit. Impossible de travailler, de lire. Il ne vient qu'une lueur, vite absorbée, avalée goulûment par les ténèbres, du soupirail quadrillé qui s'ouvre aras du pavé. Par là, en se haussant sur le lit de camp, on peut apercevoir un coin du ciel, un bout de feuillage remuant. On retombe vite, fatigué, à la cave noire, à l'obscurité inquiétante. La maison seigneuriale a ses dessous, pis que des étables à porcs, que dissimulent sa façade à moulures et ses bouquets d'ormeaux. Le prisonnier enfermé en un tel réduit, condamné à l'inactivîté, ramené à l'air quelques instants tous les jours, replongé dans le noir, dans le

mouillé, dans le puant, est bientôt en proie à l'anémie, à l'obsession mentale. Il lui faut une singulière force de résistance pour échapper à toutes les maladies ennemies qui le guettent dans l'ombre glacée, il lui faut le plus énergique vouloir pour empêcher son cerveau de sombrer dans l'atonie.

Blanqui était de ceux qui résistent. N'écrit-il pas, en conclusion du récit de sa tentative d'évasion, cette phrase qui est comme la formule de sa vie r « Allons ! de la patience, toujours ! de la résignation, jamais! »

Il était déjà venu, deux ans auparavant, dans cette cellule en sous-sol du Château-Fouquet. On avait puni, sur lui et sur d'autres, la tentative d'évasion de vingtquatre détenus qui essayèrent de s'enfuir par les fossés de la citadelle et qui furent dénoncés, eux aussi, par un de leur camarades, loup de l'insurrection devenu mouton de la police. Blanqui avait connu aussi le séjour 'dans les cellules du Pénitencier, moins dures, plus claires, mais très obsédantes par leurs murs nus et blancs, leur lucarne, leur porte rébarbative, leur espace restreint de deux mètres cinquante sur trois mètres. Il était sorti de tout cela affaibli, blanc de visage, les mains transparentes, mais indemne, en somme, et le cerveau non troublé, la pensée toujours vigilante. Il avait su prendre son parti du régime pénitentiaire, faire les parts nécessaires, accepter les contingences, garder l'essentiel qui était la vie intérieure. Il sortit donc encore de sa station un peu prolongée au Château-Fouquet, en son ordinaire état cérébral, mais avec une fluxion de poitrine, dont il guérit.

Des occupations qui semblèrent puériles à beaucoup furent appelées en aide par sa prévoyante volonté. On le considéra comme fantasque et maniaque pour l'atl'action qu'il apport.?!! à sa liourritare, pour ses goûts

et ses répugnances vite taxés de parti pris. Blanqui, sans cesse, fut préoccupé de l'hygiène de la prison. Pour sauver son esprit, il soigna son corps. Il mangeait rarement de la viande, buvait rarement du vin, s'en tenait au sec ordinaire de l'établissement, au poisson bouilli et salé, aux légumes, aux lentilles, aux haricots. Il excitait la stupéfaction de ses gardiens par son habitude permanente de repousser toute sauce, de retirer ses aliments de tous les jus, de tous les brouets noirâtres qu'on lui servait. Il séparait soigneusement les morceaux solides de leurs assaisonnements liquides, les raclait, les séchait avant de les absorber. Les haricots, ils les lavait un par un, les épluchait. Les lentilles furent son mets de prédilection.' C'est en elles qu'il croyait trouver le plus de phosphore, la précieuse substance nécessaire au fonctionnement de son cerveau. . Il était toujours friand, comme aux jours de sa jeunesse, de fruits et de laitage. Pour le laitage, il pouvait encore contenter ses désirs. Pour les fruits, les bonnes fortunes étaient plus rares. A Belle-Ile pourtant, des figues mûrissent à l'abri du vent derrière les murs des jardins, mais ces jardins sont d'intimes paradis fermés. Il restait donc au prisonnier les envois de sa mère, de ses sœurs, sans cesse préoccupées de lui.

On le classa, définitivement, comme un personnage très singulier, comme un être incompréhensible, on taxa de monomanie la méfiance qui était en lui et qui 'agrandissait, dans ce milieu où il savait l'hostilité, où il escomptait des menaces, où il supposait des embuscades et des tentatives d'empoisonnement.

GXXIII

Il écrit le 6 octobre 1853 :

:< Il n'y a plus aujourd'hui de prison politique, mais un troupeau d'hommes abattus regardant tous les jours à l'horizon de Paris si la grâce arrive. Les inflexibles ne forment plus que la minorité. »

Il apprécie la situation faite à la France par l'Empire, croit que la nation ressuscitera.

Son dernier démêlé avec Barbes est de cette époque, novembre 1853, à propos d'une formation de bibliothèque, à laquelle Barbes veut bien souscrire, mais à la condition que son nom ne figurera pas auprès du nom de Blanqui. Celui-ci s'amuse de l'incident, de la lutte entre les Mastics et les Rigides, se laisse pourtant aller, en une lettre, à dire sa haine des charlatans.

Quelques jours après, le 26, sur le rôle de dupe que lui et ses amis ont pu jouer : « Pensez-vous que nous en soyons plus bêtes pour cela? Estimez-vous que la duplicité soit du talent et la perfidie du génie? Moi, je n'en crois rien, et j'ai une assez pauvre idée de ceux qui s'avisent de me mettre dedans. Un fourbe, un coquin, est un incapable, un impuissant... »

La plupart de ces lettres sont adressées à Bougée, prisonnier sorti de Belle-Ile, fixé à Londres.

Une autre lettre, de février 1854, exprime les sentiments éprouvés à la nouvelle de la mort de son frère Adolphe :

« La perte d'Adolphe m'a profondément affecté. La mort d'un frère, c'est la destruction d'une partie de nous- même, c'est un lambeau arraché à notre propre chair. Le corps et l'âme à la fois sont frappés.

J'ai ressenti ce déchirement avec d'autant plus de douleur que je n'ai à faire sur la tombe d'Adolphe le sacrifice d'aucune pensée hostile. De moi à lui, dans nos démêlés, il n'y a jamais eu que simple revendication d'indépendance politique. Malheureusement, la tolérance n'est pas le défaut de nos adversaires, et mon frère était en cela de son parti.

« Il succombe bien prématurément 1 Toute sa vie avait été vigoureuse et exempte d'infirmités. Quel mal a donc pu trancher ainsi ses jours avant l'âge? Vous ne me parlez pas de sa maladie que l'on représente comme longue et cruelle. J'aurais cependant désiré quelques détails sur ce triste sujet, et je vous serais fort reconnaissant de me transmettre ce que vous en pouvez savoir... »

CXXTV

A l'automne de 1854, Barbés fut libéré, et son départ amena une détente dans la vie de disputes de la prison. Au moment où la question d'Orient produisit la guerre de Crimée, une lettre écrite à George Sand fut communiquée à Napoléon III. Le sentiment qui animait Barbés apparaîtra suffisamment dans ce passage essentiel : « Vous me demandez si je m'intéresse à la guerre de Turquie. Beaucoup! Et je ne vous cache pas que je fais des vœux ardents pour que les Russes soient battus par nos petits soldats. Il me tarde de les voir en ligne, et je crois qu'ils marcheront vaillamment... » La grâce, accordée sans conditions, fut signée par Napoléon III, après la lecture de cette lettre. L'ordre de libération signifié à Belle-Ile le 5 octobre, Barbés refusa la faveur impériale, fut expulsé du pénitencier deux jours après, vint à Paris oii il écrivjt au directeur du

Moniteur officiel une lettre, datée du 11 octobre, qui déclare repousser la mesure prise à son égard. Il terminait : « Je vais passer deux jours à Paris, afin que Ton ait le temps de me remettre en prison, et, ce délai passé, vendredi soir, je cours moi-même chercher l'exil. » Il donnait son adresse : Hôtel du Prince-Albert, rue Saint-Hyacinthe-Saint-Honoré, il attendait, rien ne venait, et il faisait ce qu'il avait dit : au jour indiqué il partait pour Bruxelles, de là en Espagne, en Portugal, puis en Hollande, à la Haye, d'où il ne devait jamais revenir en France.

C'est fort bien, nul ne songera à douter, à suspecter, et Blanqui ne dit mot, selon l'habitude qu'il eut toujours vis-à-vis des personnes, gardant ses attaques et sa virulence pour les idées et pour les faits politiques. Mais sur le reproche fait à Blanqui de la grâce qu'il refusa, lui aussi, en 1844, il est permis de se demander quelle aurait été l'attiiude de Barbes et de ses amis, si pareille aventure, d'une grâce impériale, était advenue à Blanqui.

En sortant de l'in-pace du Château-Fouquet, Blanqui avait repris l'existence cloîtrée dans le quartier réservé, mais sous une surveillance plus étroite, toutes les portes de communication fermées, les promenades suivies par des regards épieurs. Il n'y avait plus qu'à subir sa peine et compter sur l'imprévu.

Ce fut alors qu'il acheva d'acquérir la philosophie de la vie de prison. Il aperçut avec certitude que son sort était ainsi fixé, qu'il lui fallait tout installer là, le réel et l'imaginaire, que c'était de cette manière que s'accomplirait sur place, dans la monotonie des mêmes

L'ENFKUMÉ 219

heures, sa course à travers le inonde. On peut affirmer que cette course fut aussi complète que les courses qui apparaissent parmi les plus actives, et les plus sillonnantes de l'espace. Peut-être même fut-elle ressentie davantage, puisqu'elle fut davantage réfléchie, et que l'homme eut tout le loisir de s'écouter penser et de se regarder ne pas vivre.

La période de 1^48 qu'il venait de traverser était faite pour le renseigner durement sur la liberté de l'homme et la possibilité de l'action. Alors, il n'était pas enfermé dans une cellule, il pouvait aller et venir, marcher par les rues, voir des gens, publier ses idées, concerter des plans. Oui, il pouvait tout cela, et tout cela pouvait aboutir au néant, à l'inaction, et même, pis encore, pouvait aboutir à l'opposé du résultat cherché. Il partait dans une direction voulue, vers un but désiré, et il arrivait ailleurs, il se trouvait avoir tourné le dos au but de sa marche.

Pendant quelques mois, il avait été maître de ses desseins et de ses pas sur le pavé de Paris, brusquement mis en présence d'une mêlée de forces dans laquelle il fallait déterminer un courant. Il avait essayé, avait coordonné quelques éléments, tenté de déblayer, au milieu de la confusion, un espace où le torrent social se serait creusé un lit régulier. Immédiatement, le brutal incident, le fait, avait surgi, Taschereau réduisait l'agitateur à peu près à l'impuissance en le séparant du gros de l'armée révolutionnaire. Blanqui n'avait plus guère été vraiment que le chef des blanquistes, d'un groupe, d'une secte. Il avait réussi, pourtant, à se maintenir, et même, par un vigoureux sursaut, à reprendre l'ofTensive le 17 avril, le 15 mai. Mais un tel effort était épuisant, et la défaite, dans de telles conditions, n'était pas de celles qui peuvent se compenser immédiatement par une victoire. Il fallut se

cacher, puis se rendre, entrer à Vincennes, et de lu, entendre se livrer la suprême bataille, avoir la sensation de l'impuissance individuelle et de la fin de l'action populaire.

Et c'est seulement aujourd'hui, à Belle-Ile, enfermé pour des années, que Blanqui prend une sensation plus nette de la vie.

Cette vie, pour être intense, n'a pas à se manifester par les éclats et par la mise en scène de la passion.

Un puissant subterfuge apparaît. L'action accomplie, l'action tentée, l'action voulue, deviennent les points de départ d'une activité créatrice de la pensée.

Le souvenir et l'imagination se combinent, rendent plus profonde la vie intérieure.

Les drames de l'esprit se multiplient, s'étendent à tous les points de l'espace et à toutes les dates du temps.

L'homme vit et revit sans cesse sa vie individuelle : sa femme est disparue, mais son amour est persistant, son être est pour toujours possédé par le sentiment.

Il vit aussi la vie multiple de l'humanité. La Géographie, l'Histoire, ne sont pas pour lui des sciences mortes, d'arides exercices de mémoire. L'atlas, c'est l'image de l'espace où s'évade son esprit. A travers les mots, par la réflexion prolongée, il anime les cartes, les pages, il s'incarne dans les vivants passés et présents, il s'identifie à leur manière d'exister. Il aperçoit qu'il n'est pas d'efforts inutiles, que le tracé paralèle de la pensée et de l'action n'est pas interrompu. S'il songe alors à cette tumultueuse année Mil huit cent quarante-huit qu'il a traversée si rapidement, il découvre que malgré les avortements et la défaite, c'est un sûr point de repère dans l'histoire du monde, que tout a été rais en question, qu'une bataille ainsi livrée ne

pouvait être que perdue pour rinslant présent, mais qu'elle était à jamais gagnée devant l'avenir.

Une lettre de Blanqui, du 30 octobre 1837, adressée à l'un de ses amis, avocat à Bruxelles, donne quelques détails sur sa famille. Un de ses frères, Gustave-Henri, est mort à Cayenne le 5 septembre 1836. Sa mère habite 110, rue de Montreuil, dans le faubourg Saint-Antoine. Il a pu entrevoir seulement quatre ou cinq fois 'son fils depuis l'emprisonnement au Mont Saint-Michel.

C'est le 1" décembre 1837, après sept ans de séjour, presque trois années passées depuis la tentative d'évasion, que Blanqui est extrait de Belle-Ile pour être transporté en Corse, avec trente et un de ses compagnons parmi lesquels Delescluze.

Le voyage dure dix-huit jours, dix jours de mer, quatre jours en rade de Cadix pour renouveler la provision de charbon, trois jours en rade d'Ajaccio, vingtquatre heures de patache d'Ajaccio à Corte.

L'incident de la traversée est une tempête de trentesix heures dans le golfe de Gascogne. Blanqui, néanmoins, se porte mieux, retrouve le charme de la vie libre par l'air oxygéné et léger de l'Océan, et il écrit avec satisfaction que son estomac difficile va jusqu'à digérer le lard rance dont on le nourrit. Il supporte moins bien l'atmosphère chargée de fumée de Cadix, où c'est l'ennui, après la curiosité éprouvée à longer les côtes d'Espagne, de Portugal, d'Afrique.

D'Ajaccio à Corte, il y a un appareil militaire considérable pour conduire les trente-deux détenus : des détachements de gendarmerie et de ligne sont échelonnés de lieue en lieue sur le parcours de quatre-vingt-

huit kilomètres à travers la sauvage vallée de Gravone. Le voyage s'achève de nuit, les feux de bivouac allumés les soldats de l'escorte portant des torches. La surprise, c'est l'affluence sympathique des populations faisant cortège d'un village à l'autre, des cris de : Vivent les Parisiens ! les gens de Corte debout depuis huit heures du soir jusqu'à trois heures du matin pour attendre l'arrivée du convoi. Le paysage est devenu de plus en plus abrupt, la cime neigeuse du Monte d'Oro éclaire la nuit de sa pâleur d'astre.

La prison, sur les pentes d'un rocher détaché des escarpements du Monte Rotondo, est bâtie en blocs de marbre brut, se compose d'un rez-de-chaussée et d'un étage voûtés, recouverts d'une terrasse bitumée. Un corridor dessert la double rangée de pièces, surveillées d'un chemin de ronde à l'extérieur. Le préau est une seconde terrasse gazonnée, installée sur les communs, et à laquelle on parvient par un pont de bois jeté sur le chemin de ronde. De là, on aperçoit le paysage, — du nord-ouest au sud-ouest, le massif du Monte Rotondo, haut de deux mille sept cents mètres, séparé du roc de la prison par le torrent du Tavignon, et tout un amphithéâtre de massifs el de crêtes, le Monte Conio, le Monte Gardo, — au sud, une vieille citadelle juchée sur un roc et surplombant la prison et la ville, — à l'est, un autre amas de montagnes en vaste demi-cercle. On découvre les nids des villages dans les anfractuosités des rocs. Corte est enfermé dans un cercle de quatre à cinq lieues de diamètre. De la terrasse de la prison, on ne voit que le sommet du clocher de la cathédrale.

Blanqui ne se réjouit pas de l'atmosphère nouvelle où il doit vivre, regrette le goût salin de Belle-Ile. L'été, dans la prison de Corte, est étouffant, entre des murs blancs où l'air ne circule pas, et qui sont des rôtissoires au soleil.

En hiver, c'est un autre supplice : le supplice de leau. La prison est au rez-de-chaussée et au sous-sol. Le prisonnier que l'on jette là peut croire habiter quelque grotte marine, ou quelque égout. L'eau ruisselle des murs, suinte des plafonds, des planchers. La moisissure qui ronge les murailles gagne l'homme enfoui dans les caveaux glacés. Un tuyau de cuir qui a pour fonction.d'aérer ces profondeurs malsaines ne sert qu'à contaminer les étages supérieurs, apporte d'en bas l'atmosphère putride et les germes dangereux. Par une rencontre singulière, avant Blanqui le révolté, Blanqui le conservateur était venu. Non pas en prisonnier, mais en visiteur. En 1840, Adolphe Blanqui, l'économiste, au cours d'une enquête comme les parlements en ordonnent de tpmps à autre pour se donner l'illusion de l'action, dénonçait la prison de Corte comme un « outrage à l'humanité ». En 1837, l'humanité était encore outragée dans la personne du propre frère de l'enquêteur, et elle le fut pendant un an et quatre mois, jusqu'à l'expiration de la peine de dix ans de détention prononcée par la Haute -Cour de Bourges.

Seulement le 2 avril 1839, Blanqui fut libre. Mais libre avec cette t-estriction qu'il cesserait d'être un prisonnier pour devenir un déporté. On le retira de sa prison inondée de Corte et on l'envoya se sécher en Afrique.

GXXVII

C'est là, à Mascara, province d'Oran, sur le versant sud de l'Atlas, qu'il est interné, malgré sa protestation datée de la prison de Marseille, 22 mai. Après quatre mois et demi, le 16 août 1839, il est libéré définitivement par la loi d'amnistie générale. Il peut rentrer en France où il fait encore une station à Toulon, au fort

Latnalgue, sous la menace d'une déportation à Cayenne en vertu de la loi de sûreté générale. Sa sœur, M™° Antoine, par une consultation d'avocats qui prouve l'impossibilité d'appliquer cette loi aux faits de 1848, obtient enfin sa liberté. Il vient à Paris, où il ne s'était pas trouvé, libre, depuis le printemps 1848.

Il y trouva sa famille réduite. Après son frère Adolphe, avec lequel était rompue depuis des années l'affection ancienne, sa mère, qu'il vit à Belle-Ile, était morte en 1858, le 'SO juillet, pendant qu'il était à Corte, morte stoïquement, énergiquement, comme elle avait vécu, et trouvant qu'elle avait assez vécu. Il eut ses sœurs, les toujours dévouées, son frère Jérôme, menuisier, bon et intelligent, malheureusement affligé de surdité, à jamais tombé au silence. Il n'eut pas son fils : il le trouva, à l'âge d'homme, vingt-quatre ans, élevé contre lui par la famille Serïe, fermé à son influence, pis encore, indifférent, incompréhensif, lui ressemblant physiquement, ressuscitant devant lui sa jeunesse, mais le dedans vide, rien de cette flamme ardente sous le dehors calme et volontaire, aucune étincelle à trouver, à ranimer. Leurs entrevues furent celles des étrangers qui n'ont rien à se dire, qui cherchent un sujet de conversation, qui se séparent avec des paroles molles, des formules vagues. Eusèbe Blanqui avait hérité de sa mère, se trouvait indépendant, enclin à végéter la vie dans quelque maison campagnarde. Toute sa manifestation filiale fut d'ofl'rir à son père de venir vivre avec lui de la vie grasse et morne du petit propriétaire, et il était un écho des rancunes familiales lorsqu'il lui proposait ainsi, en échange de la sécurité, de renoncer à la politique. Blanqui ! renoncer à la politique ! C'était l'idée fantastique, folle, qui ne devait venir à personne, et qui vint au fils. Le père ne songea même pas à répondre. Renoncer! Tout, le ca-

chot, la déportation, le bagne, plutôt que cet abandon de son indivitlu, cette mise à mort de son esprit. Sans même que l'idée de choix, de préférence lui vînt, il garda, sans exhaler la tristesse qui fut certainement en lui, sa pauvreté et sa liberté.

Il eut une autre cause de tristesse, et celle-là, il ne la cacha pas. Tous ses papiers, ses écrits achevés, ses notes, ce qu'il avait élaboré en prison, au Mont-Saint- Michel, confié aux siens, lors de leurs visites, avait été brûlé par son frère Jérôme, sur l'ordre et sous les yeux de sa mère, dans sa chambre de mort. Était-ce crainte d'une visite de police, inquiétude maternelle, ou un dernier acte d'autorité vis-à-vis de ses enfants? Elle avait sans cesse été l'autoritaire auprès du père faible, la violente et l'inflexible, d'une personnalité indomptable, maîtresse chez elle, combattant sans cesse les résistances, souveraine de ses enfants, et n'hésitant pas, comme les souverains, à diviser pour régner. Auguste Blanqui eut en lui la même force indomptable, et chose singulière, il ne l'eut que dans le domaine intellectuel, dans la politique à laquelle il s'était livré. Vis-à-vis de l'existence, il eut la même résignation que son père, mais sans plainte, sans protestation. Vis-à-vis des siens, il eut la douceur complète, la parfaite affection. Sa brouille avec Adolphe n'est pas ici contradictoire, car la politique y reparaît, la guerre sociale en est la cause.

Lorsqu'il apprit, revenant d'Afrique, la destruction de ses manuscrits, qu'il fit venir son frère Jérôme, Blanqui eut quelques vifs reproches, à peine devinés par le pauvre sourd, il passa la fin de la journée, sous les yeux de ses sœurs consternées, à se promener de long en large, le front dans les mains, répétant sans cesse d'une voix de reproche pour sa mère qu'il pleurait, qui l'avait aimé, qu'il aimait : « Mes papiers I mes papiers

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sont détruits. » Puis, sa volonté intervint, ses plaintes cessèrent.

Après un voyage à Londres, il connut le Paris de l'Empire, toutes les anciennes ardeurs éteintes, ou assoupies, une ville en transformation, une population paraissant heureuse de sa promenade du dimanche, s'amusant, comme à une pièce de cirque, des régiments qui passent, des prisonniers autrichiens qui défilent, au retour de la guerre d'Italie, prenant peu à peu le goût du plaisir du soir, des bals, des terrasses de café, des concerts, de toutes les veillées éclairées et bruyantes, où le corps et l'esprit se fatiguent pour le lendemain, finissent par vivre une vie alternée de torpeur et de soubresauts.

Insensiblement, la force de réagir, l'énergie de penser, se perdent dans cette habitude de silence réveillée seulement par des éclats de fête.

La caractéristique de ce temps d'Empire, ce fut vraiment, malgré les apparats et les décors illusoires, l'absence de vie sociale. La vie ne peut exister que si des éléments contraires se font jour, se confrontent, s'opposent, se corrigent.

L'inertie n'est pas l'équilibre. En ces années, les éléments dévie, dispersés, étaient réduits à l'impuissance. Les rares journaux qui n'appartenaient pas au régime nouveau chuchotaient à peine leur opposition. Blanqui, dès ses premiers pas sur le pavé de la ville, se. sentit enveloppé d'une atmosphère peu rassurante, qui lui conseillait l'isolement et la prudence. Tous ceux qu'il rencontra, des anciens compagnons du Mont- Saint- Michel, de Belle-Ile, étaient comme lui des suspects surveillés par la police, menant à peu près la vie des libérés restés en surveillance, ne sachant pas si tout à l'heure, pour quelque parole imprudente, quelque fausse démarche, ils n'allaient pas être incriminés, arrêtés, et

condamnés par des juges décidés à tout pour gagner leurs appointements.

Que l'on ajoutée cela, pour Blanqui, cette inquiétude particulière au prisonnier qui se retrouve au dehors, inquiétude déjà marquée chez lui, chez Barbes, à leur libération de 1848, et qui apparaît encore cette fois. La vie réglée n'existe plus, avec les ouvertures de porte à heures fixes, les apparitions de gardiens, les instants rigoureusement assignés aux repas, au travail, à la marche du préau, au sommeil. La sensation ne s'épuise pas vite, et Michèle t, rencontrant alors Blanqui et le félicitant dêtre libre, de respirer enfin au grand air, entendit le curieux aveu qui lui fut fait par l'éternel prisonnier, de sa gène, de son inquiétude. Il étendait les bras, était étonné de ne pas toucher des murs. Sa volonté, si virile qu'elle fût, avait subi une empreinte, et l'historien surpris écoutait l'homme d'action qu'il croyait ivre de sa liberté reconquise, lui avouer qu'il lui manquait quelque chose, qu'il se sentait plus rassuré, plus maître de lui en prison.

S'il y avait, à cette date de 1860, une déperdition, un évanouissement des forces d'autrefois, une impossibilité de refaire un parti avec les débris des foules de juillet 1830, de février et de juin 1848, il y avait, en revanche, un commencement de renouvellement du parti révolutionnaire, un travail de reconstitution qui fut bientôt visible à la vue pénétrante de Blanqui. Il se refusa à rejoindre en Sicile Garibaldi pour prendre part à une expédition dont il n'approuvait pas toutes les tendances et alliances. La lutte qu'il prévoyait contre l'Empire était pour lui autrement attirante. L'humanité,

en somme, ne chôme pas. On peut croire toutes les énergies abattues, tous les ferments supprimés, par la terrible moisson des répressions violentes. Le sol semble à jamais infertile. Les plantes vivaces sont brûlées, les germes détruits par le feu et le sang. Mais voici qu'au bout de quelque temps, de cette terre ravagée, de ces sillons défoncés, une nouvelle germination se lève, recommence malgré tout, contre tout, son travail d'envahissement.

Ce cheminement dans l'obscur existait. Quelques années encore, et tout ce qui était caché viendrait à la lumière, toutes ces attentes, toutes ces préparations aboutiraient à de l'action, tous ces désirs épars se souderaient en un effort commun. Peut-être pour une nouvelle défaite, mais quelle défaite de ce genre ne contient une part de victoire? Et puis, la vie ne raisonne pas, et les nouveaux venus voulaient vivre, consumer leur ardeur. Ce n'était pas en arrière que ceux-là regardaient, mais en avant, et il y avait en eux, plus que le regret de la défaite, l'espérance d'une bataille qui pouvait être une victoire.

Dans le passé, toutefois, ils ne se refusaient pas à trouver une attache, une tradition, et la réapparition de Blanqui leur fit naître une occasion toute naturelle de rétablir le courant révolutionnaire, dont le tracé allait se perdant depuis douze années. A côté de l'opposition libérale qui réunissait tous les opposants à l'Empire, depuis les légitimistes, les orléanistes, jusqu'aux républicains constitutionnels et même jusqu'aux républicains plus radicalement réformistes, il existait donc un petit groupe qui allait de jour en jour gagner des adhérents et qui voulait un changement social par le changement politique.

Les hommes de ce groupe^ tout naturellement, allèrent à Blanqui. Les uns le prirent comme chef, les

L'EiNFERME 229

autres comme conseil. Et c'est ainsi que le parti blanquiste se trouva reconstitué avec ceux que l'on appela, fort justement, des blanquistes du premier et du second degré. Sur tous, l'influence de Blanqui fut réelle. Elle aurait été plus grande encore s'il s'était mieux livré aux bonnes volontés qui venaient à lui, si son caractère, naturellement clos, ne s'était pas encore verro#illé sous les assauts de haine qu'il avait subis.

Sa défiance, toutefois, eut des détentes. Il manifesta l'étendue de son savoir, l'acuité de son esprit, à ceux qui l'approchèrent. Ceux-là ne croyaient pas au document Taschereau, et se trouvaient ravis de ne pas trouver en cet homme d'hier une Belle au Bois dormant de la politique, ayant dormi en prison, ignorant tout de l'évolution continuée, des hommes et des événements. Cette jeunesse, d'étudiants, d'écrivains, de bourgeois, d'ouvriers, trouva bientôt, pour désigner celui qui revenait ainsi parmi elle, le nom qui prit un sens à la fois respectueux et familier, et Blanqui devint le Vieux.

Il ne tint pas longtemps ses assises, chez sa sœur aînée, chez quelque ami, dans la demi-liberté des démarches et des conversations surveillées. Blanqui n'aurait pas eu connaissance des projets rêvés et ébauchés par les nouveaux hommes d'action du parti républicain, qu'il n'aurait pas été difficile de l'impliquer dans une affaire, à cette époque où le pouvoir avait sa liste de suspects, prévenait si aisément, et au besoin inventait les complots. Mais il était alors d'une ardeur sans pareille, impatient comme un lion en cage, cherchant l'issue, prêt au départ. Le premier auquel il fit part de ::^s projets fut Arthur Ranc, qui revenait de Lambèse,

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comme lui revenait de Mascara, et qui lui représenta que tous deux étaient alors trop surveillés pour pouvoir préparer et mener à bien une entreprise. Blanqui passa outre, chercha ailleurs. Au premier prétexte, on devait essayer de supprimer cette activité. Cela fut fait dès 186i. On invoqua le délit de société secrète, on in(?rimina des brochures, des feuilles distribuées clandestinement, où l'on crut reconnaître l'inspiration et la marque de l'esprit blanquiste, à défaut de la parole authentique de Blanqui.

Chez la sœur de celui-ci, on trouva des listes, qui étaient simplement des noms pris dans l'annuaire Bottin pour l'envoi de brochures de propagande. Il n'en fallut pas plus pour prouver un projet d'affiliation, et l'arrestation fut décidée. On mit quelque temps à l'effectuer. Blanqui avait alors une chambre, rue du Figuier- Saint-Paul, mais il était difficile de le prendre au gîte, il savait disparaître à propos, chez un ami, chez sa sœur, circulant, frôlant la police, s'amusant des péripéties de cette chasse. La plus chaude alerte fut, un matin, chez sa sœur, rue Hautefeuille, où M"°° Antoine avait un atelier de brochage au-dessous de son logis. Blanqui avait couché dans le petit lit de son neveu, enfant d'une dizaine d'années, et il se disposait à sortir, son chapeau et ses gants tout prêts, lorsque la cour de a maison fut envahie par une nuée dagents. Une ouvrière prévient M"^ Antoine, qui fait monter rapidement son frère avec elle jusqu'au dernier étage. Là il y a des chambres. L'une d'elles est occupée par une ouvreuse de l'Odéon, un colosse de femme, tendre et dévouée, vénérant Blanqui, l'aimant de son cœur de peuple. Elle fabriquait avec soin son café au lait, elle cache Blanqui dans son lit, sous les couvertures, l'édredon, et continue ses occupations, sa porte ouverte. jjme Antoine redescend, reçoit les agents dans ses

ateliers, est gardée à vue par eux pendant que la perquisition monte à Tappartement. Le chapeau et les gants sont aperçus, le neveu de Blanqui est interrogé, et c'est le petit qui sauve tout. Il s'était recouché dans son lit, il se lève, ouvre une armoire pleine de vêtements de son oncl^, et d'autres chapeaux, et d'autres gants. Les agents vont jusqu'au haut de l'escalier, visitent des chambres, flairent le café au lait de l'ouvreuse, s'en vont, et Blanqui, à demi étoufl"é, est encore une fois libre. Pour peu de temps. Il est arrêté, enfin, au coin de la rue du Figuier, traduit au tribunal correctionnel, le 14 juin 1861, avec ses complices, Senique, sculpteur; Caumette, compositeur d'imprimerie; Vosgien, cordonnier; Frémeaux, lithographe, et M""* Frémeaux. Comme il fallait s'y attendre, les juges dociles condamnent sans difficulté, à quatre ans de prison, et envoient à Sainte-Pélagie celui qu'ils considèrent comme un cheval de retour de la politique, en rupture momentanée de pénitencier et de cellule.

Il avait déjà été enfermé à Sainte-Pélagie, en 1831, après sa plaidoirie du procès des Quinze, et en 1835, à l'issue du Procès des Familles. Il y rentra en 1861, en compagnie de Senique et Caumette.

La maison n'avait guère changé, dans le triste paysage urbain des rues de la Clef, du Puits -de-FErmite, du Battoir, Lacépède, qui enferment la prison dans leur quadrilatère, proche le Jardin des Plantes et l'hôpital de la Pitié. Ce sont les trois bâtiments, du Nord, de l'Ouest, de l'Est, les trois cours, de la Dette, de la Préfecture ou des Travées, de l'Infirmerie ou des Poli-

tiques, les cours pavées semblables à des fosses, les maigres acacias, les hautes murailles surmontées de plates-formes, où marchent les factionnaires, fusils chargés. La dernière cour était affectée spécialement, comme on le devine, aux condamnés pour délits politiques et aux malades de toutes catégories. Là, l'écrivain, le journaliste, l'homme d'action, pouvaient apprendre, par les intéressés eux-mêmes, le régime des condamnés de droit commun : les prisonniers affermés, l'exploitation des entrepreneurs, les travaux de couture, de cordonnerie, etc., le tiers du salaire gardé par l'administration, un autre tiers gardé jusqu'au jour de la sortie, le gain immédiat de cinq centimes par jour pour douze heures de travail, le développement des industries de la prison, rexploitation du travail repris en sous-ordre par des banquiers achetant d'avance, à bas prix, le salaire d'une quinzaine, d'autres achetant les vêtements, la nourriture. Et quelle nourriture ! un bouillon peu différent d'une simple eau tiède, des légumes secs souvent gâtés, deux fois par semaine un soupçon de bœuf bouilli, et de l'eau. Et toutes les horreurs de la promiscuité d'une troupe d'hommes, de la démoralisation des enfants, enfermés pleurants, pour des délits, relâchés cyniques, prêts aux crimes.

Les politiques n'étaient soumis qu'à l'exploitation des commissionnaires et des auxiliaires qui leur étaient dévolus comme servants et espions, et ils avaient la ressource de faire venir leur nourriture du dehors. Les facilités furent toujours réelles, dans cette prison où arrivait la rumeur de Paris. Sauf aux jours de Quatrevingt-treize où viurent là M™" Roland et quelques Girondins en une de leurs étapes pour la mort, Sainte- Pélagie fut, le plus souvent, la prison des délits politiques, le lieu de passage des journalistes, des pam-

phlétaires, des affiliés aux sociétés secrètes : Nodier, Déranger, Courier, Jay, Jouy, Marrast, Philippon, Carrel, les accusés du procès d'avril 1834 : Godefroy Cavaignac, Guinard, Imbert, etc., dont l'évasion en bande fit sensation, les vaincus du cloître Saint-Merry, les inculpés de l'affaire des Prouvaires, puis Lachambaudie, Daumier, Lamennais, Pyat, les insurgés de juin 1848, Proudhon; les représentants arrêtés en 1851, puis tous les condamnés du second Empire : pour les affaires de l'Hippodrome, de l'Opéra-Gomique, des Deux-Rives, de la Bastille,- des Francs- Juges.

GXXXI

Blanqui, en 1861, trouva là une société assez diverse: politiques, littérateurs, journalistes, éditeurs, ouvriers. La même année, il fut rejoint par son ami Emile Villeneuve, condamné pour outrage au clergé ; par Vacherot, auteur de la Démocratie; -p^r le poète Gatulle Mendès, condamné pour outrage littéraire à la morale publique. En 1862, toute une fournée de forgerons, cordonniers, perruquiers, corroyeurs, etc., entre avec Jules Miot, ancien représentant du peuple, tous condamnés aussi pour affiliation à une société secrète. La même année, passent le seuil de la prison : Taule, Tridon, Germain Casse, pour outrage à la morale publique et religieuse commis par le journal le Travail; puis Scheurer-Kestner, pour manœuvres et intelligences à l'intérieur; Alfred Sirven, pour outrages à un culte reconnu; Scherer, du Temps; Vermorel, de la Jeune France; Eugène Pelletan, du Cour7'ier du Dimanche; Laurent-Pichat, du Phare de la Loire, pour excitation à la haine des citoyens les uns contre les autres. Et plus tard, en 1863 et 1864, après le départ de Blanqui, arrivée de Charles Longuet, pour

délit commis par le journal les Ecoles de France, (ius* tave Naquet, Poupart-Davyl, Xavier de Ricard, Castagnary.

GXXXII

Blanqui, en 1861, habite une chambre au troisième étage du pavillon de l'Est, dit Pavillon des Princes, puis au deuxième étage : le Salon de la Gomme, d'abord, puis le Parloir. Il a pour voisins Jules Miot, Taule, Casse, Tridon, Alfred Sirven. Mais le régime admis rue de la Clef comportait une liberté relative, et tous les locataires de la prison avaient la faculté de voisiner, de mener la vie commune des repas et de la conversation. La chambre de Blanqui devint tout naturellement un rendez-vous de curiosités et de sympathies. Il se ferma, autant qu'il fut en son pouvoir, aux premières, et tâcha même de n'accepter les secondes qu'à bon escient. Nul détenu ne fut plus discret, moins liant. Pendant les trois années qu'il passa à Sainte-Pélagie, s'il descendit au préau aux heures réglementaires, il ne prit guère part aux promenades et aux groupements. Il se condamnait à nouveau luimême, se contentait du logis de quelques mètres carrés de surface qui lui avait été concédé, de l'air qui lui était donné à respirer.

Son attitude éloignante, son mutisme avec les indifférents et les suspects, n'empêchaient pas les tentatives pour pénétrer davantage dans son intimité. Il n'acceptait ni ne refusait les avances, il ne leur opposait que la barrière de sa volonté, l'inertie de sa parole. Il avait été tellement haï, poursuivi, défiguré I L'acharnement du mauvais sort rend méfiant. Au moins sou retrait en lui-même ne fournissait aux adversaires et aux curieux que les armes qu'il voulait bien abandonner. Il ne lui

importait pas, sans doute, à ce moment de sa vie, d'être accusé de froideur et de hauteur. De même qu'il se préoccupait peu des étonnements devant son hygiène, sa nourriture de maïs, de lait, de lentilles, ses fenêtres ouvertes la nuit en toute saison. Il savait trop qu'il était regardé, même par des codétenus, comme la plus extraordinaire bête en cachot qu'il y eût jamais, et il devait, logiquement, devant tous les regards qui l'épiaient, avoir l'immobilité lassée et le froncement de sourcil des félins captifs.

Qu'il ait tendu, exagéré cette manière, qu'il ait refusé, par raideur, des tendresses d'esprit qui venaient à lui, qu'il ait découragé des timidités, confondu de maladroites et sincères offres avec des indiscrétions vulgaires, cela est presque certain. Qu'il ait refusé des collaborateurs de valeur intellectuelle alors qu'il acceptait des concours, des instruments inférieurs, cela est tout à fait sûr, car cela est ici fatal. Il était faillible, en proie aux souvenirs, à la désillusion, au doute. Il avait été atteint, traversé par le soupçon, et il gardait, avec sa blessure inguérissable, la fierté de l'abandon, il se refusait à condescendre à la recherche d'une popularité facile.

Il fut ainsi, mais, malgré ses airs éloignés, il eut une joie certaine à voir venir vers lui une admiration pour son esprit et son caractère, une affection pour sa vie solitaire. En lui, on peut noter les signes de fébrilité, de parti pris, de manie, par où se reconnaît le type du bourru bienfaisant, de l'homme devenu misanthrope pour avoir aimé l'humanité et lui avoir rêvé de beaux destins. La pudeur du sentiment apparaît dans un soin

à dissimuler son émotion par une impatience ou un mutisme, mais sous sa brusquerie une cordialité se révèle par un regard, par un sourire, par une parole inattendue. Il eut, malgré tout, parfois malgré luimême, un charme de séduction qui ne serait pas explicable sans la sincérité de sentiment, sans l'émotion réelle. Il garda les amis qu'il prit, il s'attacha non seulement des dévouements farouches de séides, séduits par la forte personnalité du politique, par l'autorité qui émanait de lui en même temps que le mystère, mais il conserva les tendresses persistantes d'hommes qui ont côtoyé seulement ses idées, son action, et qui sont restés unis à lui par un mystérieux aimant, par-delà les années, par-delà la mort.

Avec ceux-là, il se détend, il repose ses nerfs toujours bandés pour la défensive, il se laisse aller à la conversation. Il a gardé de son éducation première le goût de la causerie, de la dissertation savante, il se plaît, comme aux jours d'autrefois, aux discussions philosophiques et littéraires.

Il a gardé aussi certaines opinions acceptées par sa jeunesse. Si le sens historique et scientifique s'est accru chez lui, il n'est pas venu à donner aux manifestations de la littérature toute leur signification. L'art, par lui, n'est pas scruté comme la preuve magnifique de la vie supérieure de l'humanité, mais accepté pour la distraction charmante qu'il appointe à l'esprit chargé de soucis et de peines. Son goût des anciens auteurs persiste justement, il adore les âpres historiens et les poètes légers et comiques, admire Tacite, se plaît à Horace, mais qu'un Tacite nouveau écrive d'autres annales brûlantes, et Blanqui, par un phénomène singulier, sera rebuté par la vie écrite : parmi les livres qui lui viennent de toutes parts, qu'il ait à se prononcer sur Balzac et About, il méconnaîtra le prodigieux créateur, et trou-

vera sa récréation dans les élégantes narrations et les courtes épigrammes.

Ce qui a grandi chez lui, pendant les années d'isolement et d'amertume, c'est l'ironie. Il dissout volontiers, par l'acide et le sel, les arguments qui s'opposent à son passage. Sa fine bouche sourit malicieusement, ses yeux dardent une lumière aiguë, tout son visage brille de joie. Il est alors bonhomme et jovial, parmi ses amis certains, il les amuse de sa critique, comme il les émeut de sa conviction persistante, de sa pensée sans cesse projetée vers l'avenir.

En ces mois de recueillement et de monotonie de la prison, il fut distrait et intéressé, non seulement par ses lectures, ses travaux, ses songeries, mais encore par de plaisants intermèdes, par des aubaines de conversation. Un rédacteur du journal de Sirven, Jean Dolent, qui débutait dans les lettres par l'apprentissage social, et qui a gardé de ces années un charme pensif dans l'esprit et le talent, fut le bienvenu auprès de Blanqui comme joueur d'échecs. Pendant la période où il est le visiteur de Sainte-Pélagie, le jeune écrivain devient l'hôte attendu, accaparé, du vieux révolutionnaire, impatient de son arrivée, la physionomie éclairée dès qu'il aperçoit le partenaire. Tout de suite l'échiquier, et l'absorption dans la combinaison et le calcul, la fièvre de la stratégie grandissant dans le silence de la cellule, la fin de la longue partie souvent ajournée au lendemain. Le temps resté libre était encore employé : un des secrets de la durée, de la résistance du prisonnier, fut de ne jamais être inoccupé. Au préau, à l'heure de l'exercice et de la prise d'air, Blanqui, assis sur un

banc, hanté de l'idée de changer les cerveaux, de donner le savoir à ceux qui en ont le plus besoin, s'entourait de voleurs auxquels il apprenait à lire. Jean Dolen* me dit l'avoir trouvé ainsi, comme un apôtre attirant vers lui les vagabonds, les criminels, et attendant l'heure de la partie d'échecs.

Il manifesta aussi une évidente confiance à un autre écrivain, Théophile Silvestre, qui le vit régulièrement à Sainte-Pélagie pendant quatre mois de 1862, qui eut de lui une curiosité passionnée et a laissé des notes précieuses où il a résumé les entretiens et les confidences. C'est de lui, ce signalement, autrement vivant que les mortes descriptions des passeports et des pièces de police, où il fait réellement vivre le front « élevé, étroit à la base, évidé aux tempes, très plein et très large dans sa partie supérieure, divisé 'vers le milieu en deux compartiments sensibles », les pomniettes « d'une saillie exagérée, ressentie : acharnement terrible », les sourcils « appauvris », le blanc de l'œil « un peu injecté, fatigué par la lecture », les prunelles « bleu gris, au milieu desquelles éclate une fine rosace de rayons ' fauves , d'un caractère très âpre et très ardent », la lèvre supérieure « fine comme un trait de plume, violemment tordue en arbalète », la lèvre inférieure « épaisse et avancée, exprime tout simplement la bonhomie plaisante et tempère ainsi la violence de l'autre lèvre », les deux angles du front, à la naissance des cheveux, « extrêmement fins et délicats », le crâne « renflé derrière l'oreille », le cou « excessivement maigre et plein de plis et de rides très relâchés, comme des entrelacs de cordes avec un trou profond à la naissance du sternum », la barbe, les cheveux d'une blancheur « prématurée », des airs de tête « pointés en avant, il pique du nez, il fauconne », l'ensemble du visage « à la fois fort et grêle, la par-

tie inférieure très cli'oile et très pointue, et contrastant sensiblement avec la largeur du crâne et la force des pommettes : le bas du visage est un angle aigu. » Les mains, « petites, nerveuses, courtes, noueuses aux phalanges, très blanches, très proprettes, les ongles très soigneusement faits, à l'annulaire de la main gauche, une bague alliance triple. »

Théophile Silvestre note ensuite des traits de tempérament : le besoin de grand air, la fenêtre ouverte jour et nuit, le lit parfois couvert de givre, comme aux jours de la jeunesse, à Blagnac, — des traits de caractère : la patience, la ténacité, et en même temps, l'insouciance, tour à tour très inerte et très actif. Il est ennemi de la mysticité et adversaire du fatalisme : « Je ne suis pas, dit-il, de ceux qui prétendent que le progrès va de soi, que l'humanité ne peut pas reculer; je sais, au contraire, que le mal est la faute des hommes et non de la fatalité. Le mal même vaincu peut reprendre à tout instant le dessus. Non, il n'y a pas de fatalité, autrement l'histoire de l'humanité, qui s'écrit heure par heure, serait tout écrite d'avance. »

Sur ses lectures, sur les écrivains, il émet des opinions parfois justes, parfois étranges, car il n'est vraiment préoccupé, passionné, que de politique, et de la science et de la philosophie qui l'étayent. Il admire la langue de Veui'llot, la langue de Théophile Gautier, est indulgent pour George Sand, trouve Baudelaire purement descriptif et spécialisé dans l'horrible, appelle Lamartine « un écrivain désossé » en admirant le style de Y Histoire des Girondins. C'est décidément à Balzac qu'il en veut, à qui il reproche d'avoir ariné les individus les uns contre les autres, d'avoir calomnié l'espèce humaine : singulier reproche de ce combatif et clairvoyant Blanqui. Et encore, il le dénonce comme n'ayant eu d'autre idéal que la fortune, sans doute

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parce qu'il a été l'historien de l'argent. Il l'accable d'invectives, et c'est Paul de Kock qu'il proclame le premier romancier du siècle, Paul de Kock, non pas négligeable, certes, véridique à sa manière, — mais Balzac 1

GXXXV

Sur la politique et la Révolution, il fournit quelques détails. En 1830, Blanqui, étudiant en droit, habitait rue de la Harpe, hôtel de Nassau : « J'ai porté, dit-il, la première cocarde tricolore de 1830, faite par M"° Bodin, passage du Commerce. » Les clubs de 1848 lui réapparaissait plaisants et touchants à distance : « Ces pauvres théâtres de Paris ont dû bien souffrir de la concurrence que nous leur faisions. La plupart des clubs étaient bien plus comiques que le Palais-Rbyal. »

Mais ce qui vaut surtout d'être retenu, c'est son explication si longtemps réservée, enfin fournie, de l'animosité de Barbes contre lui. Ses ennemis ont eu assez longtemps la parole pour qu'elle lui soit donnée à son tour, et que son accusation soit aussi mise au dossier. Elle est d'ailleurs purement humaine, psychologique, ne touche rien que le caractère de Barbes, mais le touche à fond, jusqu'à la vanité secrète et l'insuffisance intellectuelle cachées sous la pompe des mots et la solennité de l'attitude.

Aux jours de 1862, cette animosité de Barbés paraît à Blanqui une monomanie grotesque, un cas pathologique.

« Le secret, — dit-il à Théophile Silvestre en reprenant l'histoire de 1839, — était connu par bon nombre de chefs, et Barbes sait bien que je ne pouvais engager l'affaire du 12 Mai pour la perdre, me perdre moi-même, et perdre ma fenimo qui ùlvdt ce que j'aimais le plus

au monde. J'ai été longtemps sans pouvoir me rendre compte de la cause cachée et réelle de tantd'animosité. La jalousie de Barbes ne me semblait pas une explication suffisante. J'ai enfin trouvé le vrai motif.

« C'est moi qui avais Barbés pour lieutenant en 1836 dans raCfaire des poudres de la rue de Lourcine : je fus condamné à deux ans de prison, Barbes à un an. Rester un an en prison fut un grand sacrifice pour Barbés qui était accoutumé à toutes les aises de la vie, qui aimait se promener, ne rien faire, aller à la chasse, aller et venir de chez lui à Paris, de Paris en province. J'avais été bien aise d'engager Barbes dans la cause populaire; il était bien posé et d'un bon exemple, à cause de sa fortune. Il était pour nous un auxiliaire assez rare, car ce n'est pas dans les émeutes qu'on trouve ordinairement les rentiers, comme lui.

« Sorti de prison, où sans doute il avait amèrement réfléchi et résolu de ne plus se faire prendre, il voulut, néanmoins, par vanité, profiter du prestige que la prison lui avait donné et jouer au personnage dans fétat-major de la démocratie, où son intelligence seule n'eût jamais suffi à le mettre en relief. Tandis qu'il se croyait à l'abri de tout sacrifice, le cours des circonstances fit que je devins encor^ pour lui l'occasion d'un sacrifice plus considérable, et, en quelque sorte, son tentateur, son mauvais génie.

« Quand je fus sorti de prison, je repris aussitôt mes relations et mes projets de renversement du gouvernement de Louis-Philippe ; et devant plusieurs adhérents, je demandai de nouveau à Barbes si la cause pouvait compter sur son concours et sur son dévouement. Pressé de toutes parts, Barbes donna sa parole d'honneur de revenir de Garcassonne à ma première réquisition.

« Barbes partit, et au lieu de rester une quinzaine

de jours chez lui, comme il avait dit, il ne revenait pas. La prise d'armes du 12 mai, devenant à mes yeux une nécessité pressante, je mandai Barbes. Barbes arriva ; et vous savez que ce voyage provoqué par moi a failli lui coûter la tète. Voilà ce qu'il ne m'a pas pardonné.

« Je n'aurais jamais trouvé cela, autrefois; à présent, je connais le cœur humain, suffisamment pour être bien certain de ce que je viens de vous dire. »

Théophile Silvestre dit alors à Blanqui : « Barbés serait donc un conspirateur malgré lui? II n'en aurait que plus de mérite. »

Et Blanqui répond : « Aussi a-t-il été récompensé par le surnom de Bayard de la démocratie. »

Et d'autres fois, avec d'autres interlocuteurs, jusqu'à la fin de la vie de Blanqui, si le nom de Barbés apparaissait, dit ou écrit, avec son appellation ordinaire de « loyal Barbés », Blanqui ne manquait jamais d'affirmer en souriant : « Je n'ai jamais connu personne d'aussi menteur que Barbés. »

Il faut bien, ici, aligner encore ces attaques et ces défenses, ranimer ces vieilles rancunes, puisque les événements passés, les adversaires morts, leurs ombres irritées, que l'on voudrait réconcilier, combattent encore dans la nuit de la tombe et le lointain de l'histoire.

La véritable raison, profonde, irréductible, de la haine de nombre de démocrates, de révolutionnaires, contre Blanqui, à toutes les époques, il faut la chercher dans la supériorité d'intelligence de Blanqui. Les autres, avec tant de beaux côtés, de désintéressement, d'héroïsme, qu'ils ont prouvés, étaient incapables,

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comme lui, d'une vision a ensemble et d'une continuelle évolution d'esprit. Un abîme intellectuel les séparait, les uns, tout d'abord fixés, ayant adopté une foi, fermés à des notions nouvelles, et l'autre, Blanqui, sans cesse au travail, ne perdant pas un instant, avide de se renseigner, de s'annexer encore et toujours une parcelle nouvelle du domaine infini de la connaissance.

Ce désir de savoir le possédait tout entier, le faisait s'enquérir à tout venant, atout propos, des découvertes nouvelles, des spéculations philosophiques récentes. Il suivait de son esprit hardi et compréhensif la lente construction de l'édifice de science bâti par l'élite humaine. Il comprit immédiatement que la conception sociale de justice et d'harmonie qu'il avait voulue ne reposait pas sur un dogme, mais faisait corps avec révolution elle-même, que pour savoir où l'on allait, il .fallait savoir d'où l'on venait, et par quelles étapes on avait passé. Son rêve de bonheur pour l'humanité future prenait comme point de départie réalisme scientifique , acceptait la nécessité du développement de l'êlre. Dès ce jour, Blanqui aperçut que la grande question était celle de l'éducation, que l'œuvre à accomplir était de libérer la mentalité humaine de tous les despotismes et de tous les parasitismes d'idées, de préjugés, d'habitudes, de manies héréditaires.

Il le comprit, mais on pourrait facilement concevoir qu'il ait été un peu effaré, au commencement du déclin de sa vie, par l'énormité de la tâche, et qu'il ait eu seulement la volonté de ne travailler qu'à l'affranchissement de lui-même, ce qui est, d'ailleurs, travailler à l'affranchissement de tous.

Sur son individu, Blanqui, comme tous les autres, avait fort à faire. Cet homme était un champ de bataille où l'instinct et la pensée se livraient d'étranges, de terribles, de longs combats. La race, la première éducation, les fatalités de la vie, comptèrent pour lui comme pour tous. On peut tenir pour certain que son goût pour Machiavel, et pour une politique à la Machiavel, lui venait de l'obscur atavisme, d'un tressaillement dont il n'était pas maître, tout au fond de lui-même, et qui manifestait l'âme du seizième siècle italien, aventurière et ténébreuse, éveillée au danger et à la bataille, gardée par la déliance, servie par la ruse. Cette œuvre de Machiavel, le Traité du Prince, qui fut, en effet, un livre de chevet de Blanqui, est, d'ailleurs, une œuvre d'observation et de philosophie supérieures, où notre temps, après Jean-Jacques, a su démêler la vérité. La haute vertu de l'auteur, exilé, emprisonné, torturé, sa grande vision prophétique de l'unité de l'Italie, sont venues éclairer les pages de son livre, et faire admettre comme preuves de connaissance de la vie et de science politique ses maximes implacables et ses froids conseils. Son livre est une œuvre de circonstance, son appel au Prince est l'appel à une force capable de créer l'unité. Au temps de Machiavel, on ne savait pas encore que de telles entreprises ne se forment et ne s'achèvent que par l'effort accumulé, que par l'agrégation d'intérêts, de passions, d'idées, qui aboutit à la plénitude du sentiment national. Chez le patriote et le républicain que fut Machiavel, l'idée était grande et le moyen était empirique. Il voulait faire un pays fort et libre de cette Italie dépecée par les partis et par les étrangers, où

chaque région était une proie entre les griffes et sous la dent d'un pape, d'un duc, d'un capitaine français, espagnol ou allemand. Il voulait, parmi ces rapaces, choisir le plus rapace, parmi ces cruels, ces violents, ces habiles, choisir le plus cruel, le plus violent, le plus habile, le moins scrupuleux, le plus courageux, et. par celui-là, vaincre les autres, avoir raison de tous les grands fauves et de tous les perfides félins, de l'empereur au tyran de ville, du pape au chef de partisans. C'est, en somme, ce qui s'est passé ici, où le féodal de l'Ile de France a mangé les autres féodaux, a fait sa royauté en faisant l'unité, de Hugues Capet à Louis XIV, par Louis XI et Richelieu... L'unité faite, et le dernier féodal debout, le peuple l'a renversé, a fait sa Révolution. Quelle meilleure preuve de la sûre ascension de l'instinct? Et n'est-ce pas aussi ce qui s'est passé en Italie, où le roi de Turin a fini par jouer, contre les autres rois, contre le pape, contre l'étranger, le rôle du. Prince rêvé par Machiavel? Mais en Italie, le vrai Prince, qui est le pays italien lui-même, n'a pas encore surgi pour terminer l'œuvre. Les foules cheminent lentement.

C'est donc le caractère de nécessité du Traité du Prince qui s'imposait à Blanqui à Sainte-Pélagie, et c'est cette politique de dissimulation, de violence, de moyens adoptés tels quels pour arriver au but, qui trouvait un écho en lui, à trois siècles de distance. II savait pourtant, après la Révolution, après le bilan philosophique et historique accessible à son esprit clairvoyant, que toute la question se résolvait par l'éducation à faire d'un nouveau Prince qui était l'Homme. Il le savait, puisque, désormais, il le dit, et jusqu'à la fin de ses jours. Et pourtant, malgré lui, contre le Blanqui français, si lucide, si merveilleux d'intelligence et d'ironie, sortait de temps à antre ce vieux Blunqui italien,

de Florence ou de Venise, qui croyait aux plans ténébreux et à la réussite possible d'un coup de force.

GXXXVIII

C'est ce Blanqui-là qui restait fermé, autoritaire, défiant, devenant lui-même une sorte de Prince ténébreux de la démocratie, ne répondant pas aux interrogations, donnant aux blanquistes leur allure machiavélique, suspectant le plus dévoué, le plus confiant. La prison avait contribué à aggraver cette nature inquiète et farouche. Tout d'abord séduit par Fintelligence, par le charme de la parole fine, par la gaieté tenace, le nouveau venu voyait subitement un plan s'interrompre, les relations cesser, et il restait étonné, s'il demandait la raison de ce changement subit, d'apprendre par quelle démarche i»signifiante, par quel acte puéril, il avait alarmé la susceptibilité du chef. Ce fut une des raisons pour lesquelles, à un moment donné, les relations s'interrompaient entre Blanqui et les hommes de valeur qu'il attirait tout d'abord. 11 voulait trop faire d'eux, à la manière des sociétés secrètes, des instruments bien façonnés à sa main, des disciples qui auraient agi sans savoir le dernier mot de ses desseins. La plupart n'admettaient pas ce régime sans examen et sans discussion avec cet admirable discuteur, si prompt à trouver le défaut d'un système, à prévoir la conséquence d'une pensée fausse, à désagréger les idées et à jauger les actes des adversaires. Ses pairs restèrent à distance, après avoir pris contact, et avoir subi quelque échec. Il garda des disciples, mais il se priva de contrepoids.

Alors, pendant les années de prison de Sainte-Pélagie, cela n'avait pas d'autre importance. Certainement, il vécut là le temps le plus heureux de sa vie. Pour la première fois, il se vit compris, apprécié à sa valeur par une jeunesse pensante, par Une élite bourgeoise venue à la Révolution. Il eut des interlocuteurs aptes à le comprendre et à l'intéresser à leur tour. Il séduisit ceux qui représentaient le parti socialiste en formation, par sa nette et virulente appréciation du parti républicain parlementaire. 11 prévoyait les pires fautes et les plus absolus reniements, et ceux qui pouvaient le trouver sévère alors le reconnurent seulement perspicace par la suite. Enfin, la grande cause de son influence sur les esprits de ce temps-là, fut la philosophie scientifique qu'il affirmait contre les conceptions religieuses et déistes. Sous l'Empire et jusqu'à la fin, il y eut un v/ renouveau et un développement des idées du dix-huitième siècle, tout un mouvement qui reste marqué dans l'imprimé d'alors, depuis le livre du philosophe et du savant jusqu'à l'article du journaliste. Il y eut des revues, .des feuilles spécialement fondées pour l'examen et la polémique, et la hardiesse de pensée qui parcourt le monde depuis l'antiquité grecque et latine se fît jour à nouveau, la tradition interrompue en apparence parut se renouer. On se dit volontiers, en ce temps-là, athée, matérialiste, positiviste, et le républicain vaguement religiosàtre ou nettement catholiquç de 1848, devint une anomalie, une curiosité. Par là, Blanqui, en désaccord si net avec le déiste et chrétien Barbes, — encore une cause profonde de séparation, — «e trouva en harmonie avec ses nouveaux jeunes amis.

Parmi eux, un des plus distingués est Gustave Tridon, l'auteur futur des Héberlistes^ spirituel et sceptique de parole, ardent et actif de pensée, riche et capable de sacrifice. Tridon est aussi l'ami du baron de Ponnat, l'auteur des Variations du Christianisme, une manière d'Holbach du groupe, bientôt amené à Blanqui. Celui-ci prise encore très fort le marquis de Montègre, qui anime la cellule de sa parole facile, éloquente, qui apparaît toujours un peu singulier et mystérieux, bien vêtu de drap noir, sans que l'on sût trop comment et de quoi il vivait : il vivait de pauvreté et d'apparence, comme on l'apprit plus tard, au jour où il se coupa la gorge parce qu'il n'avait décidément plus le morceau de pain nécessaire à sa subsistance. Puis, Ranc, et tout le groupe des étudiants en médecine, Villeneuve, Taule, Clemenceau, d'autres encore. Clemenceau, à vingt-deux ans, sortant de Mazas, où il avait été enfermé en vertu de la loi sur les attroupements, est très séduit par l'attitude et la physionomie de Blanqui, auquel il est présenté par Taule, prisonnier à Sainte-Pélagie. Il le trouve assis sur son lit, l'accueillant d'un sourire à la Voltaire, le fixant, dès son entrée, d'un regard extraordinaire qui éclate comme un feu noir dans son visage d'ivoire. 11 est tout blanc dans sa chemise, le corps soigneusement frotté de mie de pain. Il est sobre, buvant du lait, mangeant des lentilles qu'il cuisine lui-même sur son poêle. Clemenceau amène son père, et la mémoire de Blanqui se manifeste : il se souvient que son visiteur a dû lui procurer un passeport, en 4848, par un maire vendéen, de Bazogesen-Pareds.

L'étudiant en médecine revient tous les jours, pendant une année, causer avec le prisonnier. Il est bientôt le confident de ses projets, s'en va chercher en Belgique, chez le docteur Watteau, proscrit de 1851, une presse et des caractères pour monter une imprimerie clandestine. Il est interne à la Pitié, la fenêtre de la chambre de Blanqui donne précisément sur la cour de l'hôpital, et ce sont, à chaque instant, des signaux, une télégraphie de conspiration. Toutcelas'interrompt brusquement, un fidèle de Blanqui vient chercher les presses et les caractères chez Glemenëeau. Celui-ci les livre et va s'étonner ensuite auprès- de Blanqui, lequel lui dit franchement son déplaisir d'avoir appris qu'il conversait volontiers, au café de Cluny, avec Delescluze, son ennemi, Clemenceau, très peu de temps après, partait pour l'Amérique, pendant que Blanqui restait à Sainte- Pélagie, et la conspiration s'arrêtait là. Elle n eut jamais, d'ailleurs, de précise entrée en matière, et Clemenceau rencontra le doute de Blanqui, au jour où il lui transmit une proposition d'action directe contre Napoléon III et l'Empire, de la part d'un révolutionnaire de ce temps — sénateur républicain très modéré depuis.

Tous ces projets, toutes ces velléités d'agir, furent d'ailleurs traversés par la maladie. Dès son entrée à Sainte-Pélagie, à l'automne de 18Gi, Blanqui avait dû être transporté à l'hôpital de la Clinique pour y subir une opération chirurgicale devenue nécessaire. Il y resta vingt jours, fut réintégré à Sainte-Pélagie, non après guérison, mais après l'opération, et dut passer encore trois mois au lit. Puis, de nouveau, l'état de sa santé, ses maux d'estomac, sa débilité, exigèrent d'autres

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soins que ceux de rinfirmerie de la prison, et il fut, le 12 mars 1864, transporté à l'hôpital Necker, rue de Sèvres, oii il devait finir sa peine qui expirait en décembre 1865, selon la jurisprudence de la Cour de cassation.

Il fut là, lit 24, dans une chambre du premier étage dépendant de la salle Saint-Jean, service du docteur Desormeaux, servi par les religieuses de l'établissement, visité par le médecin et par les internes, gardéi^à vue par un agent de la Sûreté placé en malade dans une chambre contiguë, recevant le jeudi et le dimanche la visite de ses sœurs, de Cazavan, bien vite retrouvé et de ses nouveaux amis.

Ceux-ci n'étaient pas très nombreux. La plupart des militants étaient à Sainte-Pélagie et à Mazas. Il y eut^ parmi ceux qui se lièrent avec Blanqui à Necker, Léonce Levraud, présenté par Villeneuve, et son frère Edmond Levraud, il y eut Gléray, il y eut Jaclard, venu de Nancy à Paris pour faire sa médecine, qui avait connu Villeneuve à Lariboisière et fut aussi présenté par celui-ci à Blanqui au commencement de 1865. Toutes les semaines, le jeudi, le dimanche, pendant ce séjour à Necker, ces amis vinrent causer avec le prisonnier, lui apporter des livres, lui faisant connaître les jeunes gens d'alors qui paraissaient à Blanqui pourvus d'intellectualité et d'activité. C'est ainsi qu'il vit Charles Longuet, publiant alors le journal des Ecoles de Fronce où Rogeard fit paraître les Propos de Labienus, et qu'il lui proposa la publication des Damnés de VHistoire^ titre changé plus tard en celui des Hébertistes, l'ouvrage de son cher Tridon, qu'il goûtait fort, lui, le classique, le clair, le direct, malgré l'enjolivement et la rhétorique romantique de la phrase.

A travers ces relations, ces causeries, peu à peu l'idée de précipiter le combat contre le régime impérial

reapparaissait. C'est aussi à ce moment que Blanqui a l'idée d'écrire et de l'aire écrire une série de brochures sur les opposants du Corps législatif. Tridon, Jaclard, Villeneuve, se partagent la besogne, établissent, par des études historiques et critiques, les dossiers de ceux que Blanqui prévoit comme les gouvernants réactionnaires du lendemain de la victoire républicaine. Les efTorts vont vers l'action prochaine. Tous ces hommes, jeunes, dans la première fièvre de l'idée républicaine, passionnés pour une juste rénovation sociale, pressaient Blanqui, et celui-ci revenait à ses idées d'organisation, de groupement, aux mêmes conceptions de sociétés secrètes, et de coups de main tentés brusquement, qu'il avait eues au temps de la Restauration et de Louis-Philippe. Pourtant, il se faisait beaucoup d'objections à lui-même, envisageait les conséquences, le sang répandu, et bien souvent les entretiens. finirent par des conseils de prudence. Il exhortait Longuet à conserver son journal, à en faire un centre de propagande, à ne pas en compromettre l'existence par des articles d'inutile violence.

Pendant un instant de cette année 1865, Blanqui eut lui-même son journal : Candide, journal à cinq centimes, paraissant le mercredi et le samedi de chaque semaine, et dont le premier numéro est daté du mercredi 3 mai 1865. Il ne fallait pas songer à la politique. Candide fut consacré à la critique religieuse et à l'exposé scientifique et philosophique. Il eut pour collaborateurs, avec le chef : Gustave Tridon, qui publia des études sur Charlotte Corday, le serrurier Gamain, Servet et Giordano Bruno, — P. Vaissier, E. A'illeneuve,

Baron de Ponnat, Louis Watteau, Losson, Vielte, Sumino (D'' Onimus), etc.

Blanqui signait Suzamel, d'un nom abréviatif des deux prénoms de sa femme : Suzanne-Amélie. C'est lui qui rédige la courte introduction : « Candide ne veut pas être un journal futile. Ce genre est peu de son goût. Il désire encore moins être un journal ennuyeux. La concurrence l'écraserait. Instruire et plaire serait son vœu. C'est beaucoup d'ambition sans doute. Tout le monde ne sait pas mêler l'utile à l'agréable. Être à la fois sérieux et amusant, c'est un gros problème. Si Candide ne sait pas le résoudre, il ira rejoindre tant d'autres qui ne l'ont pas résolu, et bien d'autres, à leur tour, le rejoindront par le même chemin. Il n'y a pas de cimetière plus peuplé que ce rendez-vous. »

Un autre avertissement, signé P. Vaissier, pour toute la rédaction, fait du personnage ressuscité de Candide un portrait dont le signalement semble applicable à Blanqui. C'est le philosophe dégoûté qui, ne pouvant rester à cultiver son jardin, est devenu le champion ie la morale et du droit, mais qui Fa payé cher. I) a 3ubi toutes les vicissitudes, dénoncé par l'envie, proscrit par la violence, calomnié par la lâcheté. Il a pu croire un jour à la réalisation de ses vœux, mais il a été vaincu, emprisonné, torturé, vilipendé. « Candide, est-il ajouté, n'a pu traverser de si rudes épreuves sans froissements meurtriers. Il ne faut plus attendre de lui les saillies de sa première naïveté. L'indifférence l'attriste, l'abaissement des caractères l'irrite, le spectacle continu des prostitutions et des turpitudes glorifiées lui arrache des r-ugissements et des larmes. Candide n'a plus seulement à combattre ses ennemis d'autrefois, les inquisiteurs ennemis de la pensée, il reconnaît leurs successeurs dans les philosophes de Téquivoquc, les prècheuTS de 'a religion naturelle. Ses maîtres sont les

poètes de la nature, les martyrs de l'humanité, ceux qui vouèrent leurs noms à la haine pour le salut du monde. »

Très régulièrement, Blanqui publia dans Candide des pages nées de ses lectures et de ses réflexions : l\otre Morale^ Un Père de V Église au iv° siècle, Le Monothéisme, Science et fox, réponse au Père Gratry. Il définit nettement la morale : produit humain, guerroie contre le surnaturel qu'il qualifie un guet-apens, dit le danger d'exagérer l'idéal au delà des forces humaines. Il sait que le sacrifice est le privilège et la vertu des grandes âmes, ne s'impose point à la conscience, tandis que la justice, au contraire, s'impose, trouve sa sanction dans notre cœur, est le vrai, l'unique lien. Il veut tout l'efiFort de l'homme pour l'humanité. L'évoluiion de la consfience publique lui apparaît, dans l'Histoire, toujours en accord avec la science, et il voit le futur âge d'or possible régi par la maxime philosophique antérieure au Christianisme : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fit. »

Son article du Monothéisme, très court, est un des résumés les plus substantiels qui soient, tout gonflé de sève intellectuelle, de force historique. Il dit le mouvement de la science chaldéenne, une immense civilisation dans la voie du génie moderne, vaincue par le fléau lugubre du monothéisme sémitique. Il voit nettement le polythéisme, qui devenait peu à peu la science et la philosophie, il dénonce la Bible, réhabilite Babylone avec la Grèce.

Sur saint Jérôme, Père de l'Église au iv* siècle, troublé par la pensée de l'Antiquité, sur le Père Gratry, religieux du xix* siècle, essayant de pallier les ignorances des livres saints en conciliant la science et la foi, Suzamel-Blanqui reste éloquent de sa belle éloquence ordonnée qui se répand en ondes brûlantes : «Lanuit! voici lanuit! s'écrie-t-il. Des rochers de la Palestine, le

monothéisme sémitique s'est précipité sur le monde romain. Dans moins d'un siècle, il en fait un cadavre. Les sciences, les arts, toutes les cultures de l'esprit disparaissent sous ses pas. Le fanatisme chrétien, torche et marteau en main, courait à travers l'Empire, rasant les temples, brisant les statues, trépignant avec des transports de rage les beaux livres d'Athènes et de Rome. La trombe de simoun, sortie du désert, passait dévorant les chefs-d'œuvre de l'intelligence humaine. Cette magnifique littérature du génie et du bon sens, qui réunissait la majesté, l'éloquence, la vigueur, la grâce... proscrite, maudite, anéantie. Plus rien que la frénésie religieuse et le hurlement de sa note monotone et lugubre : Dieu! Dieu! l'Enfer! l'Enfer! »

Mais son éloquence n'empêche pas son humour. Il caractérise l'histoire du clergé chrétien et de ses captations : « Seize siècles durant, il a vendu le ciel pour la terre. » Sur l'astronomie du Père Gratry, il est intarissable, en phrases brèves qui s'envolent comme des flèches, vont percer les raisonnements de l'oratorien. C'est lui qui le rappelle à Dieu, au surnaturel : « Dieu tombé en mécanique! devenu force et moteur! Dieu affublé dje l'uniforme de l'athéisme ! Terrible signe du temps!...» Il termine, offre le fauteuil d'Académie au religieux, ne sachant pas être si bon prophète : « Allez, ne péchez plus, ne courez jamais deux lièvres à la fois, ne prenez point de thé chez Madame Gibou et n'oubliez mie le pèlerinage de Jérusalem. Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je vous proclame un grand innocent. Ainsi soit-il. » C'est très souvent, une manière de nouveau Voltaire qui parle, un Voltaire fortifié de la science acquise depuis un siècle.

Le journal ne pouvait durer : il fut supprimé, avec distribution de mois de prison et" d'amendes, après huit numéros, pour avoir traité de matières d'économie sociale sans être autorisé ni cautionné et pour le délit d'outrages à des cultes reconnus. Puis, Blanqui reconnaissait qu'il était impossible d'agir efficacement du fond d'une prison, ou d'un hôpital où il était gardé à vue. Son temps allait finir, il est vrai, mais, outre qu'il contestait la procédure de la Cour de cassation qui augmentait son temps de prison de cent jours, il se savait surveillé et craint particulièrement : la loi de sûreté générale existait encore, — elle ne devait être abolie que le 31 octobre 1870, — il savait qu'il pouvait être, à l'issue de sa peine, pris, enlevé et déporté à Cayenne, sans une minute de discussion, de répit. Il dit donc à ses amis son intention bien arrêtée de ne pas attendre un tel mauvais coup et de s'évader un peu avant le jour où devaient finir, selon lui, les quatre années de détention auxquelles il avait été condamné. On se mit immédiatement à l'œuvre pour combiner l'évasion.

Cazavan et Blanqui ranimèrent leurs souvenirs de Belle-Ile, racontèrent comment ils avaient préparé l'occasion, rendu l'événement possible : par une série de 'manières insolites auxquelles ils avaient habitué leurs geôliers. En somme, l'entreprise aurait merveilleu- ' sèment réussi, n'avait échoué que par la trahison du pilote qui avait juré sa parole. Il R'y avait pas nécessité, ici, à Necker, de fabriquer un mannequin. Mais l'important, pour gagner da champ, passer la frontière, était de réussir à cacher l'évasion pendant quelques heures. Pour cela, Blanqui imagina de se trouver absent

très souvent, au moment où la sœur lui apportait son repas du soir. Il sortait de sa chambre, vaguait dans le couloir, descendait au jardin. La première fois, la seconde, on s'informa de lui. Puis on n'y fit plus attention. Les sœurs qui le servaient étaient d'ailleurs de bonnes personnes : l'une, vieille, sœur Marthe, qui avait entrepris de convertir le révolutionnaire athée, et avec laquelle Blanqui s'amusait fort à discuter, heureux, riant aux éclats, lorsqu'il pouvait la mettre en fuite, toute bougonnante, par quelque argument énorme, l'autre, jeune, charmante, brune avec des yeux bleus, qui ne discutait pas, et paraissait avoir une vénération pour ce pur vieillard, d'humeur si égale, d'existence si austère, non éloignée peut-être de le considérer comme un saint, dans son genre. Il n'y avait pas à craindre ces surveillantes peu rigoureuses.

On alla ainsi jusqu'au mois d'août et jusqu'au jour fixé, le 27. Ce jour était un dimanche. Les deux Levraud vinrent, accompagnés d'un de leurs amis, Lemblin, étudiant en médecine, et de Cazavan. Lemblin n'était pas un politique, ne s'était jamais trouvé devant Blanqui. Il fut choisi exprès pour que l'agent, le concierge, fussent déroutés par les visages nouveaux parmi les visages connus des habitués. Car il s'agissait de faire à Blanqui un visage nouveau. On s'en occupa pendant le temps de la vifeite. Ce fut Léonce Levraud qui coupa les cheveux, la barbe du prisonnier, qui lui rasa soigneusement le visage. Débarrassé de ses mèches blanches, de sa barbe en broussaille, Blanqui n'était pas reconnaissable. Ses amis le regardèrent stupéfaits, avec la sensation d'avoir un étranger devant eux. Le bas du visage s'était prodigieusement aminci, le front et le crâne avaient pris un développement énorme. On ne le reconnaissait qu'aux yeux restés brillants, au regard rapide, à la voix fine et riante. Kt ce fut avec les plai-

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santeries dernières et le tremblement de l'espoir que l'on affubla le prisonnier d'une perruque blonde, longue et bouclée, extraordinaire, ou qui, du moins, sur le moment parut telle, et d'un chapeau mou qui sembla, lui aussi, destiné à faire retourner les passants. Blanqui, dans tous ces préparatifs un peu fiévreux, restait calme, s'amusant du barbier improvisé, lui défendant les entailles, se regardant, satisfait, au petit miroir de la cellule qui lui fut présenté par Levraud et que celui-ci a gardé.

Enfln, l'instant arrive. On écoute l'agitation des départs dans les chambres voisines, les gardiens qui viennent annoncer que le temps de la visite est passé. Chez Blanqui, on n'attend pas l'avertissement, an organise le cortège, on ouvre la porte, et c'est le défilé devant l'agent : Lemblin en tête, Blanqui ensuite, auprès de Léonce Levraud, puis Edmond Levraud. Gazavan, le dernier, parle très haut sur le seuil de la porte, comme il faisait chaque fois, le visage tourné vers l'intérieur de la chambre, disant au revoir à Blanqui, lui promettant de revenir le jeudi : « Oui, oui, c'est entendu, cher ami, à jeudi 1 » Il ferme la porte, rejoint ses compagnons, déjà dans le flot des visiteurs du dimanche, qui défilent devant la loge du concierge. Personne n'a reconnu Blanqui, l'agent a regardé et écouté machinalement Cazavan, le concierge a vaguement inspecté le défilé, la sœur pourra venir tout à l'heure apporter le pain et le lait du soir, ne s'étonnera pas de l'absence de l'habitant du logis, on ne saura l'évasion que le lendemain matin.

Les amis sont dans la rue, rencontrent Pierre Denis, qui connaissait Blanqui, mais qui ne le reconnaît pas. Longuet était venu, avait aperçu Villeneuve, qui guettait, lui avait trouvé un drôle d'air, n'était pas entré, se doutant de quelque chose.

Le soir même, Blanqui était parti. De Necker, il s'en était allé attendre l'heure du train de Bruxelles. Un am avait pris le billet. Après une promenade d'allée e venue boulevard de Strasbourg, avec Levraud, avec Jaclard, Blanqui arrive devant la gare du Nord, deux minutes avant le départ de neuf heures, reçoit le billet dans une poignée de main, traverse la salle d'attente, monte en wagon, et le train part, franchit la frontière.

On ne sut, en effet, l'évasion que le lendemain, grâce à la jeune sœur, qui confia plus tard à la nièce de l'évadé qu'elle s'était bien aperçue que M. Blanqui étai^ parti, qu'elle avait vu sa barbe et ses cheveux oubliés par terre. Charmante sœur, dont la délicatesse de cœur compense heureusement l'acte du dénonciateur de Belle-Ile.

Avant de partir, Blanqui avait écrit une lettre qu'il data de Paris, 28 août, et qu'il adressa aux journaux. Il en fut publié des extraits, çà et là, et le texte complet parut dans la IHve gauche^ journal de Longuet et de Rogeard, qui remplaçait Les Ecoles de France^ supprimées. Blanqui s'explique sur son départ, attaque l'illégalité de la Cour de cassation qui n'a statué sur son pourvoi qu'après cent quarante-deux jours, au lieu des quarante et un jours prescrits par la loi : « J'ai subi, dit-il, non pas quatre ans, mais quatre ans et six mois de prison, douze pour cent en sus du principal. Je ne dois pas aller plus loin. Se soumettre à une illégalité flagrante quand on peut s'y soustraire, fût-ce au prix de l'exil, c'est la légitimer. Je ne le puis. Il est de mon devoir de ne pas accepter les cent jours de gratification qu'a daigné m'octroyer la Cour suprême, et je lui tire ma révérence. »

Et cinq jours après, le 2 septembre, il écrit de Bruxelles une nouvelle lettre qui vise un article de la Gazette cPs Tribunaux et insiste sur la durée de la peine.

On discuta, on épilogua, Rogeard trouva à reprendre au souci de la légalité et au formalisme de la lettre de l'évadé, tout en soupçonnant l'ironie et en apportant son hommage à Blanqui. Il suffisait de reconnaître que celui-ci avait raison de se mettre à l'abri. Son départ lui interdisait une fois encore l'action publique, la propagande à ciel ouvert, le rejetait à la conspiration. Mais la déportation aurait supprimé bien davantage encore son rôle. Outre le repos qu'il avait bien conquis, le droit d'aller et de venir, il y gagna au moins de rester en communication directe avec le monde vivant, sans les efforts de volonté inouïe qu'il lui fallait avoir en cellule, sans la tension de pensée nécessaire pour se faire une idée de l'existence du dehors, des mille événements et incidents qui composent et modifient perpétuellement la vie sociale.

Presque aussitôt, en cette année 1865, Blanqui va à Genève, se réjouit de courses dans les montagnes, mais il est surtout attiré par le congrès internationaliste de Genève, où il a cherché à avoir une action par une entente avec les délégués des faubourgs de Paris : Alphonse Humbert, Protot, Tennesse, Lalourcey, Jeanou. Ceux-ci doivent combattre les tendances d'indifférence politique de la section parisienne, indifférence vue naturellement avec faveur par le pouvoir impérial. Ils le firent, et même ils n'acceptèrent pas, de Blanqui, l'avis subit de ne pas continuer leur cam-

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pagne. Il y eut là un violent désaccord, qui fut mis à Tordre du jour, en la séance solennelle de compte-rendu qui se tint à Paris, au café de la Renaissance. Les délégués obtinrent gain de cause auprès de leurs commettants, et finalement, tout le monde fut arrêté, moins Protot qui s'échappa, à la fin de la réunion.

Blanqui ne peut se justifier à cette séance : il est à Bruxelles, logé chez le docteur Watteau, il installe sa vie de travail, sa correspondance avec ses amis restés à Paris, Tridon, Jaclard. D'autres sympathies viennent à lui, de la jeunesse militante. Il revoit Longuet, dont le journal a été supprimé, qui fuit la prison à Bruxelles et continue en Belgique avec Rogeard la publication de la Rive gauche. Le congrès de Liège, puis le congrès de Bruxelles, lui donnent à connaître nombre d'étudiants délégués. Parmi eux, apparaît celui qui devait être l'un des plus fidèles amis de sa vie, Granger, de race bourgeoise et paysanne normande, venu de l'Orne à Paris pour faire son droit, esprit fin, amoureux de lettres et, en même temps, enthousiaste de politique. Il revint, amena avec lui Eudes, son com-: patriote, strictement homme d'action celui-là, brave, résolu, parlant, crif nt, d'un verbe désordonné, souvent gênant, miis qui plut à Blanqui par sa perpétuelle décision et par sa faculté d'imposer silence à sa hâblerie.

Avec ceux-ci, un nouveau groupe d'action acceptait la direction de Blanqui, et forcément le groupe plutôt intellectuel réuni depuis 1861 était mis en échec par les impatiences des violents. 11 y avait bien le trait d'union d'intellectuels militants, mais il fallut tout de même en arriver à choisir une méthode et à prendre des décisions.

Pour le moment, il s'agissait d'organisation, de formation de troupes. Jaclard et ses amis de faubourg,

Genton et Duval, s'y occupaient déjà activement. Oranger et Eudes s'employèrent au même travail, tous en rapport avec Blanqui, recevant de lui les instructions les plus précises, de longues lettres, sur papier pelure, écrites d'une écriture fine, acérée, élégante, lettres qui étaient de complets exposés de la situation politique et des avis très détaillés sur la méthode à employer pour recruter et rassembler des adhérents capables d'action révolutionnaire.

On pouvait concevoir cette politique de force contre un pouvoir de force, mais aujourd'hui, à réfléchir sur la haute intelligence et la fatalité du sort de Blanqui, le regret vient pour lui, pour son parti, que ses rares facultés n'aient là encore trouvé leur emploi que dans la politique secrète et la chance du coup de main. Pour se révéler homme d'État, il fallait à Blanqui plus que le hasard d'une émeute triomphante, il lui fallait la réussite d'une révolution. Il pouvait occuper Paris pendant quelques jours avec une troupe de partisans. Pour se maintenir, il lui fallait l'acquiescement d'une grande partie de la population. Et pour faire la politique générale capable de lutter contre les circonstances et de tenter les grandes réformes sociales, il lui fallait apparaître comme possible, être admis à la discussion.

Naturellement, il n'est pas seul responsable de son exclusion. La fausse idée que Ion se fit de lui en 1848 fut soigneusement entretenue par son parti même, par ceux qui auraient dû faire de lui un des personnages représentatifs des idées qu'ils servaient. Ici, on se trouve en présence des tares d'esprit et des laides

passions des hommes. La haine, la jalousie, l'intérêt l'emportèrent. Ceux qui auraient dû donner l'exemple, sacrifier leurs préférences personnelles à l'honneur et au succès de leur cause, restèrent tapis dans leur égoïsme et leur hostilité.

Ceci ne vise pas les opposants officiels d'alors. La plupart avaient été vus à l'œuvre en 1848, et Blanqui suivait et analysait avec trop de perspicacité les phases de leur évolution pour admettre la possibilité d'une entente avec eux. Eux, de leur côté, ne lui auraient même pas rendu la stricte justice à laquelle tout homme a droit. Il y avait là un fossé, un abîme infranchissable. Mais les autres, ceux qui auraient dû vouloir constituer fortement, avec tous les éléments existants, le parti de conquête sociale qu'ils évoquaient avec tant d'ardeur, ceux-là ne devaient pas laisser à Blanqui ce renom d'épouvantail que créa pour lui lapeur affolée de la bourgeoisie de 1848. Ils devaient dire la valeur réelle de l'homme, sa conviction éprouvée, le tirer de l'obscurité où on l'entrevoyait tout différent de ce qu'il était, aérer sa vie. Ceux-là savaient, et pouvaient, et se turent. On compte les sympathies qui se manifestèrent publiquement, les explications qui furent tentées pour définir Blanqui avec vérité.

Pour lui, l'impossibilité de pénétrer le milieu réfractaire lui apparut évidente, et il se terra. Que n'a-t-il essayé davantage ? Il était homme de pensée. Que n'at-il fait sans cesse œuvre de pensée I Le journal se refusait à lui. Il lui restait la brochure et même le livre pour s'élucider devanttous. Mais, plus homme de pensée qu'homme d'action, il avait néanmoins le goût de l'action, il voulait des réalisations immédiates, et le livre ne représente que la lente pénétration, l'action à longue échéance, l'influence sur l'avenir. Doué comme ill'était, en laissant même de côté sa faculté de parole lucide.

avec son cerveau, son pouvoir d'écrire, Blanqui eût obtenu rapidement sa situation d'écrivain, et s'il n'avait pas chance de faire la moisson, il eût vu, au moins, germer ses idées. C'est, en somme, ce qui attend son nom, un avenir équitable qui aura connaissance de ses écrits, ceux qui sont publiés déjà, ceux qui attendent, depuis les jours de prison et de liberté solitaire où il se donna tout entier à lire, à songer, à écrire.

Mais, tout cela dit, il reste ce qu'il a été : le désir d'action, courageusement affirmé dès les jours de la jeunesse, et toujours réprimé, toujours vaincu. C'est le désir d'action incarné en lui qui a été immédiatement mis à l'index, surveillé, arrêté à la première manifestation ou préventivement, et c'est ainsi que Blanqui est devenu le prisonnier, l'enfermé. La société contre laquelle il se levait a donné à son nom une signification farouche et redoutable, il est resté comme le symbole de l'action révolutionnaire, et c'est cette action que les défenseurs de l'ordre factice et de Tinjustice légale ont cru verrouiller, enfermer avec lui.

C'est ainsi que la personnalité vraie se complique et se change par l'idée que le milieu social se fait de cette personnalité. L'individu lui-même est obhgé d'accepter en partie ce jugement qui le transforme, il est contraint, parfois, d'obéir à sa légende. Tout en étant, en restant soi, on devient autre, et il faut faire effort, plus tard, pour retrouver la vérité d'un être sous cette cristallisation produite par la réaction des idées adverses, sous cette patine particulière déposée par l'opinion, où entrent fatalement le renseignement erroné et le mensonge intéressé.

Les années qui suivirent son évasion de Necker, de 1863 à 1870, Blanqui les passa dans un mystère inviolé, malgré le nombre de ceux qui prirent contact avec lui pendant cette période. Jamais secrets de séjour, de domicile, ne furent mieux gardés, même et surtout aux moments les plus graves.

D'abord, après son voyage en Suisse, il vécut à Bruxelles de la vie la plus paisible, à l'écart des passages, des visites d'amis politiques. Il faisait son choix, ne se prodiguait pas. Puis, tranquillement, malgré la loi de sûreté générale, il vint à Paris, soit pour se concerter avec ses amis plus complètement que par correspondance, soit lorsqu'il crut deviner une agitation imminente, soit simplement lorsque la nostalgie du sol français et de l'atmosphère parisienne s'emparait invinciblement de son cœur.

Ce fut de Bruxelles qu'il assista au détraquement européen de 1866 et qu'il vit l'apothéose de l'Empire en 1867, avec la catastrophe du Mexique comme avertissement en pleine fête d'Exposition universelle. Le déclin s'annonçait visiblement. La prospérité était au comble, l'argent affluait, l'Empire tirant profit des conditions économiques nouvelles, des inventions de machines, des chemins de fer, du développement industriel. Mais, en même temps que la fortune rapide, se développaient l'enflure de la satisfaction imprévoyante et le goût morbide du plaisir. Tous ceux qui réfléchissaient quelque peu savaient que la fête s'abîmerait en un cataclysme, et ceux qui voulaient la Révolution continuée et la France définitivement repu blicaine cherchaient ardemment la solution énergique,

ïa bataille suprême qui détruirait ce dangereux Empire. Enfin, l'opinion semblait se réveiller, les masses commençaient à s'émouvoir au spectacle de la poignée d'hommes en lutte sous les condamnations, continuateurs de la tradition d'autrefois, qui parut blessée à mort en 1848 et définitivement ensevelie en 1851. Le mal du paupérisme avait grandi au milieu de la prospérité industrielle, l'Association internationale des travailleurs s'était fondée à Londres en 1864, quelques semaines avant la mort de Proudhon. Les théories socialistes réapparaissaient, autrement certaines et scientifiques qu'en 1848, avec la différenciation des systèmes, toutefois. Mais Blanqui, tout en travaillant sur les questions urgentes, tout ei élucidant pour son compte les problèmes de l'économie politique, revenait à l'idée qui le hantait : courir au plus pressé et mettre d'abord le pouvoir entre les mains de ceux qui permettraient, hâteraient, ou tout au moins ne contrarieraient pas l'expérience de l'évolution.

Dans ce but, il reprit les pratiques usitées au temps de la Restauration et de Louis-Philippe : la formation d'un groupe central recrutant peu à peu des adhérents, s'adjoignant prudemment des nouveaux venus pour une action à accomplir, aune date indéterminée, dans des conditions à fixer. Blanqui redevenait là le chef approché de quelques-uns et dont l'autorité allait rayonnant, s'exerçant sur tous les groupes particuliers par l'aide d'intermédiaires.

Ce fut à l'établissement de ces districts révolutionnaires, de ces réunions d'hommes résolus," que se vouèrent et s'acharnèrent les amis de Blanqui, devenus

ses lieutenants : Jaclard, Genton, Duval, Granger, Eudes. En 1866-67, le travail de propagande commença lentement, sourdement, derrière la façnde du régime impérial, et il fut mené avec une prudence et une sûreté sans pareilles. Sous le Paris visible, donné à la joie, tout éclatant de lumière, tout bruyant d'une clameur de bombance, un autre Paris, que l'on croyait mort, ressuscite sans bruit, répare ses pertes de sang, refait son organisme. C'est le Paris de la Révolution et de la République qui renaît, se retrouve, reprend conscience de lui-même. Il a fallu quinze années, depuis l'écrasement de juin 1848, pour éveiller des générations nouvelles d'ouvriers, non plus à l'espoir, mais à la volonté d'une transformation sociale. Cette fois, c'est une classe séparée qui s'annonce, qui va rédiger ses cahiers, c'est un mouvement réaliste qui se définit, après les dures leçons données au populaire enivré de sentiment et croyant aux bonnes volontés des dirigeants et des possesseurs. La philosophie positive et la littérature de vérité ont créé une atmosphère qui s'étend, qui envahit les esprits par le pouvoir des paroles répétées et par l'imprimé des journaux. Le romantisme a achevé son évolution, fait sa grande transformation, visible dans l'œuvre de Hugo, et le poète des Orientales est devenu le romancier des Misérables. Toutes les pensées et toutes les énergies, encore une fois, vont au rendez-vous de l'action.

Ceux qui vivaient alors de la vie de plaisir, de boulevard, de théâtre, de turf, qui est contée aux chroniques satiriques de Rochefort, n'étaient pas assez observateurs et conscients pour voir les symptômes visibles, ils se souciaient peu de philosophie et de littérature, s'amusaient des journalistes agressifs. Gomment auraient-ils soupçonné que dans l'immense Paris, dans la ville tumultueuse du travail, régulière en apparence, se

formait avec précaution et suite le complot des hommes volontaires, décidés à surgir un jour, les armes à l;i main, au milieu de la fête, et à tenter la suppression violente du régime qui faisait obstacle à la marche en avant de l'humanité? Pourtant c'était ainsi. Parmi ces employés, ces ouvriers, qui passaient dans la rue, semblables à toutes les autres unités de la foule, qui allaient à leurs occupations, faisaient leur tâche, se reposaient le soir à la terrasse d'un café, dans une arrière-salle de marchand da vin, sortaient le dimanche en famille, parmi ceux-là étaient des affiliés qui se concertaient pour mener la propagande, se procurer des armes, se tenir prêts à tout événement. Comment les oisifs ou les intéressés auraient-ils -su quelque chose d'une telle agitation? Pendant cette période d'organisation, qui dura des mois et des années, le secret fut si bien observé que pas une des allées et venues de tous ces gens, de plus en plus nombreux, ne fut suspectée : la police politique de l'Empire, si réputée et réellement formidable, ne soupçonna rien, n'intervint pas une fois.

GXLIX

Les choses, pourtant, furent potfssées loin. Les premiers groupements sont faits par Jaclard, Genton et Duval, trilogie d'un étudiant en médecine et de deux ouvriers, qui donne bien la formule politique combative de ce temps. Les adhérents sont au nord et à l'est de Paris, depuis Montmartre, à travers la Chapelle, la Villette, Belleville, Ménilmontant, jusqu'à Charonne. Lorsque Granger et Eudes, à leur tour, se mirent à la besogne, ils rassemblèrent les éléments de la rive gauche, du Quartier Latin, des Gobelins, de Montrouge. L'augmentation du contingent était sensible presque de jour en

jour, suivait une progression régulière. Les unités formaient rapidement des dizaines, les dizaines arrivaient aux centaines. Ils furent cinq cents, huit cents, mille. Puis deux mille. Le chiffre le plus fort sera d'environ deux mille cinq cents.

Ce fut lorsqu'il vit naître et grandir ce mouvement que Blanqui commença de venir régulièrement à Paris. D'abord, de rapides voyages, des stations chez sa sœur aînée, M""^ Barellier, rue du Cardinal-Lemoine, chez Eudes, rue Vavin. Pas une fois, il ne fut deviné, inquiété. Il en arriva à prolonger ses séjours, et il vécut comme s'il avait disparu du monde, laissant à tous la croyance de son séjour à Bruxelles. Ses sœurs ellesmêmes, parfois, ne furent pas prévenues, par surcroît de précaution, pour éviter le danger des visites. Ses deux intimes, Granger et Eudes, seuls, savaient le secret de sa retraite.

Il passa jusqu'à six mois à Paris. Granger et Eudes avaient loué pour lui une chambre, à un sixième étage, boulevard Montparnasse, non loin de la rue Vavin. Sous un nom supposé, Blanqui vécut là, complètement ignoré. Il devint M. Baduel. Sauf la liberté de la sortie, qui a bien son prix, son existence, dans cette chambre du boulevard Montparnasse, fut exactement la même que dans la cellule du Mont-Saint-Michel, de Doullens, de Belle-Ile, de Corte, de Sainte-Pélagie. Il avait pris l'habitude de se trouver ainsi seul entre quatre mui-s, et il gardait cette habitude dans la vie libre. La prison suivait l'honimR, se reconstruisait autour de lui, où qu'il fût, pur un acte de sa volonté.

LENFEPxMÉ 269

Il vivait comme il avait toujours vécu. Levé à l'aube, aspirant l'air à la fenêtre, comme autrefois à travers les barreaux, soigneux de sa toilette, buvant son lait, reprisant ses bas, raccommodant ses vêtements, et tout de suite dans les livres et dans les écrits. L'avidité de savoir, la passion du travail furent les grands motifs de sa claustration. A midi, il sortait, s'en allait, tournait le coin de la rue Va\in, tout fin, le pas précis, sa silhouette menue vite effacée, montait chez Eudes. C'est là qu'il déjeunait, qu'il dînait, qu'il recevait ses amis, ignorants de son vrai domicile. Pour tous, il habitait là. Rue Vavin, ou rue du Cardinal-Lemoine, ceux qui le virent le trouvèrent ainsi, dans ses travaux de couture ou d'écriture, toujours occupé, toujours souriant, accueillant, le coup d'oeil fin, de côté, un demi-sourire en écoutant, interrogeant sans cesse, très gai, ne détestant pas les gauloiseries, s'amusant des calembours.

C'est dans la petite chambre du boulevard Montparnasse, tout en suivant une correspondance active avec le docteur Watteau, qu'il écrit des études sur Jésus, à propos du livre de Renan, sur le Fatalisme, sur le Libre Arbitre, sur le Positivisme, sur l'Idée de Dieu, sur la Femme, et une foule d'annotations politiques, de plus en plus marquées d'esprit philosophique, sur les faits du jour, sur les textes des journaux. C'est là qu'il rétablit l'équilibre de la lutte pour la vie par ces mots : « La pensée se doit à la faiblesse. » C'est là qu'il revient sur une idée qui lui est chère, défend le matérialisme, accusé de cruauté parce qu'il proclame le néant dans la mort, la séparation éternelle entre les êtres, l'absence de consolation : « C'est lui reprocher une vertUy dit le stoïcien Blanqui : on ne se console que trop. »

Au soir, il retournait chez lui, continuait sa besogne. Parfois, il s'en allait, seul, ou avec Eudes, avec Granger, retrouver Tridon, Jaclard, Genton, Duval. A deux, ou

trois, OU quatre, on déambulait, Blanqui prenait plaisir à retrouver les rues connues de sa jeunesse derrière le décor du Paris impérial, et, très souvent, on dînait dans quelque rôtisserie du faubourg Saint-Denis. Ces jours-là, après Texercice de la marche, Blanqui admettait la viande et le vin, changeait son hygiène, se faisait des muscles, expliquait la logique de sa manière d'être en prison.

Il mena celte vie avec une parfaite simplicité. Dénué de tout, il était le pauvre après avoir été le prisonnier. Ses sœurs firent pour lui le possible et Timpossible, lui donnèrent sans compter ce qu'elles avaient, sans jamais songer à établir des parts dans les bribes héritées de leurs parents. Elles lui auraient donné leur vie, il fut leur frère et il fut leur enfant. Dans une atmosphère d'affection jamais troublée, entre M™* Barellier, brusque et éloquente, et M""® Antoine, prévoyante et raisonnable, Blanqui restait très soucieux de l'opinion de ses sœurs, tendre, déférent, de bonne humeur inaltérable, toujours satisfait, étonnant les deux femmes par cette philosophie de la vie, cette acceptation de chaque jour, qu'il maintint à travers tout comme la condition de sa santé morale.

Avec les amis qui étaient venus à lui, il fut de même. Sans qu'un mot fût dit de part et d'autre, il accepta d'eux la vie telle qu'elle lui fut préparée. On louait pour lui une chambre, on l'installait, on pourvoyait au nécessaire, sans qu'il eût jamais à s'occuper de savoir comment s'était magiquement ordonnée cette humble existence. Il ne s'enquit jamais. Sa vie était si réduite, si strictement bornée à l'essentiel! Lui, qui demandait justice et bonheur pour tous, il savait si bien borner son désir et faire tenir la joie en lui-même, dans un parfait dédain, et peut-être même dans une presque ignorance de ce qui a tant de prix pour un si grand nombre d'hommes :

L'ENFERME Sll

l'argent, le luxe, les jouissances charnelles, et tous les apparats multiples de la vanité. Il était épuré, tout spirituel, et il s'en allait par les rues brillantes de la grande ville, sans un désir, se fixant où on lui disait de se fixer, chez sa sœur, chez un ami, puis chez un autre, vivant ainsi, veillé par les deux femmes et par ses compagnons, comme un maître parmi ses disciples. Un grand respect Fentourait, on s^attachait à lui garantir, hors des soucis vulgaires, la sécurité de la pensée et du travail.

A ce moment, parmi ses ardents amis, impatients d'ouvrir le feu et de renverser l'Empire, Blanqui, tout en étant l'organisateur, est aussi le temporisateur. Il voit nettement à quelle machine puissante, bien agencée, il faut s'attaquer, il craint le départ trop hâtif, le succès final retardé, l'avènement de la République compromis. On lui fait valoir l'état progressivement échauffé de l'opinion, la possibilité de surexciter la rue, d'entraîner la foule. Mille symptômes sont significatifs, des incidents naissent tous les jours. L'opposition parlementaire, insuffisante, est débordée. Le ton des journaux, des pamphlets, se monte, malgré les condamnations, la prison, les amendes. La Lanterne de Roche fort, en juin 1868, jette sa lueur, le hardi brûlot aborde le vaisseau de haut bord impérial. Le Coup d'État, raconté par Ténot, le procès de la manifestation Baudin, l'éclat soudain de la parole de Gambetta remettent en question les origines. Paris tressaille, on commence à parler haut, à se rassembler. Qui sait l'action décisive d'une petite troupe déterminée dans un tel milieu enflammé?

C'est à ce moment que Blanqui écrit, -vt'c un soin,

une prudence, un calcul inimaginables, son Instruction pour une prise d'armes et ce qu'on doit faire à la suite d'une Révolution. C'est encore un rapport d'esprit entre lui et Machiavel, rédigeant les DiaUxiues sur l'Art de la guerre, indi(iuant la formation du bataillon carré. Comme Machiavel, Blanqui apparaît organisateur, à la fois ingénieur et intendant de la guerre des rues. Il fait, pour ses amis, la théorie savante de la révolution, le plan rigoureux de la bataille, il indique la construction des barricades, dessine la carte des rues, rédige des proclamations au peuple, à l'armée, aux soldats, aux officiers.

Jaclard vient rue Vavin, avec Duval, Genton. Comme eux, Granger, Eudes pressent Blanqui. Il y a, alors, fin de 1868, huit cent affiliés. Ils ont été réunis, déjà, çà et là, par fractions de cinquante, de cent. La nuit, à Montmartre, sur le boulevard extérieur, de véritables exercices militaires, des concentrations, des marches ont été expérimentés. Sur ces huit cents hommes, cent possèdent des fusils. Pour les sept cents hommes sans armes, il faut aller immédiatement à un dépôt tout formé. Les boutiques d'armuriers n'y suffiraient pas. Il est indiqué de prendre une caserne. Divers plans sont proposés : aller droit à la Préfecture, puis à l'Hôtel de Ville, ou s'attaquer à la caserne du Prince-Eugène, au bas du faubourg du Temple. L'armée, elle aussi, commence à s'émouvoir, les révolutionnaires ont pris contact avec des sous-officiers : il y a là, peut-être, l'embryon d'une révolution où l'armée joindra le peuple, où tous deux emporteront les Tuileries.

Une autre proposition est faite, à laquelle paraît s'attacher Blanqui : la prise du fortde Vincennes. Là aussi, des intelligences existent. Jaclard otfre de continuer le travail d'embauchage, de se mettre en rapport avec des officiers démocrates. Pour cela, il faut aller habiter au-

près d'eux, se mêler à leur vie. — Combien de -temps durerait ce travail d'approche? demande Blanqui. — Six mois. — C'est trop long, dit-il. C'est ainsi qu'il arrête ses amis étonnés, qu'il prévoit des dangers, la découverte de la conspiration, tout un travail détruit d'une façon irréparable.

Au commencement de 1869, les projets sont repris. L'idée de Vincennes n'a pas été abandonnée. Mais il y a une scission entre les hommes d'action du parti, et cela au moment où la petite armée blanquiste a toute sa force numérique et atteint son maximum d'efifervescence. Seuls, Genton et Duval sont convoqués chez Eudes. Ils réclament la présence de Jaclard, avec lequel ils ont toujours été en accord. Blanqui fait donner rendez-vous à celui-ci pour le lendemain, place Clichy, un rendez-vous comme les voulait Blanqui, en plein air, au milieu de quelque boulevard, dans le petit jardin du Louvre, au centre d'une place, aux endroits bien en vue, d'où l'on peut voir surgir les visages suspects.

Blanqui et Jaclard ont leur conversation, au cours d'une promenade le long du boulevard extérieur. Un troisième, le docteur Lacambre, les joint. Blanqui expose son projet de la prise d'une caserne qui resterait à fixer, et il croit à la possibilité de tenter le coup de main un des jours de carnaval, le dimanche, le lundi ou le mardi-gras, alors que la population songera à toute autre chose qu'à une émeute. C'est exactement le même procédé qu'au dimanche 12 mai 1839. Jaciard fait ses objections, croit qu'il ne faudrait pas surprendre la foule, risquer d'agir dans un milieu stupéfié, peut-être réfractaire, et, finalement, dans le vide. Mieux vaudrait

profiler d'un état d'esprit, entraîner des gens déjà préparés. Blanqui écoute. Jaclard continue, discute les questions de stratégie et de parcours. La causerie finit par une discussion assez vive entre Jaclard et le docteur Lacambre, discussion que Blanqui clôt en donnant à Jaclard rendez-vous pour le lendemain, place du Château-d'Eau, devant la caserne du Prince- Eugène.

La nouvelle rencontre a lieu, et Blanqui prévient Jaclard qu'il trouve, en effet, ses objections justes, et que l'entreprise est ajournée. Jaclard veut en savoir davantage, mais, dans ces circonstances, Blanqui ne répondait pas, taciturne et rêveur, donnant l'idée d'un Hamlet qui mesure la tâche, recule l'instant et songe sa destinée.

Ce n'était pas, pourtant, qu'il renonçât. Une ténacité était en lui. Mais, à mesure qu'il avançait dans la vie, il savait les difficultés, il voyait mieux la pensée en avance et l'humanité en retard, il se préoccupait des moyens de changer l'esprit de la masse. Tous ses écrits de ce temps portent la trace de cette hantise. C'est en cette période, l'une des plus calmes, des plus sûres de sa vie, qu'il met au net pour lui-même les questions débattues, qu'il élabore tout un ouvrage d'économie politique, sous le titre : Capital et Travail, qu'il évoque avec insistance le programme de l'instruction intégrale et la nécessité d'un formidable budget d'instruction publique.

Un journal aurait été alors nécessaire. Le groupe y songea, après l'amnistie du 15 août 1869. La fondation du journal la Renaissance fut décidée, avec un comité directeur composé de Blanqui, Ranc, Regnard. Ranc a

raconté la conversation significative qu'il eut alors avec Blanqui : « Le journal, dit-il, ne parut pas; mais la chose était assez avancée pour que nous ayons eu chez Regnard un entretien où la composition du premier numéro fut arrêtée. Je devais faire l'article sur la situation politique; Regnard se chargea de traiter la question philosophique et religieuse. — Et l'article sur la question sociale, qui le fera? nous dit Blanqui. — Mais vous, mon cher citoyen, lui répondîmes-nous d'une seule voix, cela vous revient de droit. — C'est que, reprit-il, avec son fin sourire, c'est bien difficile; le socialisme, voyez-vous, en est à sa période de criticisme. » Le mot est à rapprocher de ce souvenir gardé par Paul Lafargue du jour où il apporta à Blanqui une brochure qu'il venait d'écrire sur le mutuellisme, le collectivisme, le communisme : « C'est, dit Blanqui, de la scolastique révolutionnaire que toutes ces discussions sur les formes probables de la société future, il serait plus urgent de faire une critique de l'instruction primaire. »

Le résultat des entrevues avec Jaclard fut une diminution dans l'efTectif de la troupe. Jaclard et ceux qu'il représentait se lassèrent, crurent à l'impossibilité d'aboutir, et ce qui avait été organisé si patiemment se désorganisa. Granger et Eudes continuèrent, avec Gois, Caria, Sourd. En dehors d'eux, tout près d'eux, des blanquistes libres évoluaient, prêts à venir au premier appel : Ferré, Rigault, Protot. Peu à peu.^e trouvaient éloignés les amis de 1861 à 186.T, propagandistes' qui voulaient une action plus générale, blanquistes du second degré, selon le mot de Ranc : parmi eux, Ranc d'abord, qui dédiait à Blanqui son Roman d'une Cons-

piration, sans se soucier des étonnements et des blâmes, Levraud, Longuet, Villeneuve, Germain Casse, amis, mais non mêlés aux projets. Clemenceau était en Amérique. Tridon, pour lequel Blanqui avait une tendresse particulière, n'était pas non plus toujours averti de ce qui pouvait se passer. Blanqui ne voulait pas l'exposer aux hasards et aux périls d'une journée. On admettait cette prédilection et cette précaution pour le disciple bien-aimé, et tous servaient le désir de leur maître.

La journée révolutionnaire, on crut bien l'avoir aux premiers jours de janvier 1870, dans un Paris effervescent de la mort de Victor Noir. La révolte était à la Chambre, dans la parole de Rochefort, de Gambetta, du vieux Raspail, nommés députés, sans cesse en discussion contre le ministre Ollivier et contre l'Empire. La ville pouvait se soulever, avoir raison du pouvoir en un jour. Cette fois, Blanqui, après des hésitations, un recul devant la collision et le sang versé, accepta le rendez-vous. Il partit, armé, dit adieu à ses sœurs, prit son poste aux Champs-Elysées. C'est là que Granger lui avait annoncé qu'il ferait défiler devant lui l'armée dont il était le mystérieux général. Il connaissait les chefs, il les verrait apparaître, et derrière chacun d'eux, les hommes, groupés régulièrement, marchant au pas, comme des régiments. ,

Il fut fait comme il avait été dit. Blanqui passa sa revue, Sans que personne pût se douter du spectacle étrange. Appuyé à un arbre, debout dans la foule, parmi ceux qui regardaient comme lui, le vieillard attentif vit surgir ses amis, réguliers dans la poussée du peuple, silencieux dans les murmures grossis à tout

instant en clameurs. C'était une réduction d'armée, en effet, près de deux mille hommes divisés par escouades, allant d'une marche vive et solide, comme s'ils abattaient une étape. Ils s'étaient rencontrés, massés sur divers points de Paris, pour se trouver au rendezvous de Neuilly. Quelques bruits avaient couru d'une action possible, on parlait de bandes convoquées par Gustave Flourens, et qui n'existaient pas, mais ceux-là qui passaient en bon ordre, sous les yeux du chef aussi insoupçonné qu'eux, ni amis, ni ennemis ne savaient leur organisation.

Blanqui eut une minute d'orgueil et d'espoir, et ce 12 janvier lui parut, ainsi commencé par une telle montée violente vers Neuilly, devoir s'achever en drame révolutionnaire définitif. Il suivit l'avenue de la Grande- Armée, attendant le retour, le corps de Victor Noir ramené à Paris, au Père-Lachaise, la bataille engagée avec les sergents de ville, puis avec les troupes du rond-point des Champs-Elysées. Là était le point tragique. Que feraient les troupes? Le massacre ou la révolution? L'immobilité de ces soldats, disposés avec méthode par les chefs, était funèbre, pendant que la foule agitée disparaissait derrière l'Arc de Triomphe. Elle allait revenir, le corbillard cahoté par de furieuses vagues humaines, et c'est là, dans cet espace maintenant vide, que serait le choc et que se déciderait la partie suprême.

Il n'y eut rien. Le frère du mort fut écouté. Rochefort, Delescluze, se refusèrent à la responsabilité d'un massacre, intervinrent contre Flourens. Il y eut une confusion, puis une séparation, et la foule, partie compacte, revint éparse.

GLVI

Après, c'est la dernière résistance de l'Empire, les sursauts, les coups d'audace du pouvoir, Rochefort arrêté, le plébiscite, les indices de la chute prochaine, malgré les votes de la province, l'hostilité nettement déclarée de Paris, les adversaires révélés en nombre dans l'armée par plus de cinquante mille non, les provocations, les émeutes, et, enfin, le 19 juillet, la déclaration de guerre à l'Allemagne.

Blanqui, en juillet, était retourné à Bruxelles, menacé d'être englobé dans le procès qui se jugea à Blois, où l'Empire affolé avait compris tous les militants qu'il put saisir, sous l'accusation de complot contre la sûreté de l'État et contre la vie de l'Empereur.

En juin, Barbes était mort à La Haye, où il menait, depuis 1854, une existence immobile et silencieuse.

Dès que la possibilité, puis la certitude de la guerre apparurent, un sentiment nouveau se fit jour, le sentiment de l'instinct national. Tout disparaît, ou plutôt tout se transforme pour alimenter le désir de vivre, la nécessité de se maintenir, de résister, de vaincre. La violence de la lutte pour la vie envahit les cœurs, précipite le sang, surexcite les nerfs. Ceux qui habitent le pays idéal et réel de la pensée sans frontières, où ils songent à la cause universelle de l'humanité, ceux-là surtout tressaillent à cette question de vie et de mort pour leur pays. La France disparue, quel agent de civilisation est détruit! quelle défaite pour la cause humaine! L'accord

rapide et violent sur l'idée de patrie se fait donc à ces minutes périlleuses entre les patriotes simplistes et les philosophes avides d'avenir. Il en fut ainsi aux jours de 1870. La badauderie d'une partie de la foule parisienne fut séduite, ne vit pas l'expédient impérial, se laissa facilement entraîner par les excitations policières, et le cri : « A Berlin! » retentit aux boulevards et aux carrefours. Les manifestants pour la paix furent frappés, traités d'espions, de Prussiens. L'optimisme exaltait les cervelles, la naïveté escomptait la certitude de la victoire. La foule plébiscitaire croyait bénévolement au succès pour cet Empire qui avait donné le drame militaire en représentation permanente, en Crimée, en Italie, en Chine, au Mexique, en Algérie. On ne prévoyait pas la fatigue des dignitaires, l'incurie des généraux, le désordre des intendants, on ne savait pas l'ennemi méthodique et fort, organisé contre nous depuis soixante ans, ardent à la revanche, presque sûr de la victoire contre le régime de gala qui apparut, à toute l'Europe de 1867, infatué, incertain, imprévoyant. Cette guerre, l'Allemagne la voulut, jusqu'à falsifier les documents par son homme d'État Bismarck, et l'Empire l'accepta, d'une volonté étourdie, croyant se sauver, et se perdant.

Car, immédiatement, ce furent les désastres, "Wissembourg, Frœschwiller, Forbach, et le sentiment national persistant, qui passe à la défiance et à la colère, devient subitement clairvoyant et veut la disparition de ce pouvoir, mauvais défenseur, qui va entraîner le pays à la catastrophe.

Au 6 août, dès que les nouvelles des défaites sont connues, dès que la fausse nouvelle d'une victoire a

couru Paris, vite détrompé, la colère reiuplace la stupeur, et le 9 août, jour de la rentrée des Chambres, pendant la bataille parlementaire contre le ministère Ollivier, la foule, sur la place de la Concorde, est mouvementée, houleuse, menaçante. Celte foule a devant elle des soldats et s'irrite de ces voltigeurs de la garde, massés dans les Tuileries, de ces lanciers, de ces zouaves, de ces lignards, rangés à l'exlrémilé du pont, devant le Corps législatif, et que des voix véhémentes envoient à la frontière.

A la Chambre des députés, Jules Favre et ses amis argumentent contre l'Empire, la majorité, incertaine de son action, renverse le cabinet, et c'est le départ d'Emile Ollivier qui est jeté en pâture à la foule par Jules Simon, traversant la place de la Concorde. 11 y eut le cri farouche et joyeux, la montée d une acclamation, mais les observateurs de la scène, les amis de Blanqui, venus là, se trouvant, se concertant, eurent ensuite l'impression que le mouvement définitif aurait pu avoir lieu ce 9 août, qu'il aurait suffi d'un cri jeté par un résolu, d'un acte décisif accompli, pour jeter cette masse sur les grilles des Tuileries Ft du Corps législatif, pour emporter du même coup l'Empire avec son ministère. On laissa passer la minute, on eut le regret de l'occasion perdue. Qui sait de quel poids l'acte nécessaire accompli ce jour-là eût été dans les destinées de la France?

Mais cette occasion pouvait renaître, le lendemain, dans huit jours. Lorsque la foule a pris l'habitude de ces rendez-vous, elle y est fidèle. La petite troupe blanquiste, plus ardente que jamais, voulait intervenir. Ceux qui la dirigeaient n'avaient pas renoncé à leur entreprise sur Vincennes. Ils étaient décidés, coûte que coûte, à entrer dans l'action, à mettre leir organisation au service de la Révolution toute proche et de la patrie

menacée. On prévint immédiatement Blanqui à Bruxelles, pour le faire revenir et Tadjurer de donner le signal.

C'est le 10 août que Blanqui fut ainsi prévenu. I] était prêt, anxieux des nouvelles militaires, frappé en son cœur patriote par les désastres accumulés pendant trois jours. Le 11, il partit, sans passeport, mais résolu à entrer en France. Un peu avant la dernière station belge, il descendait du train, et il franchissait à pied la frontière dans la nuit du 11 au 12 août.

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