‹ L'enfermé avec le masque de BlanquiChapitre 8 sur 15 · X CLIX · texte numérisé non relu

X CLIX

Dans un logis loué par Eudes, impasse Jouvence, rue d'Âlésia, à Montrouge, la soirée du 12, la journée du 13 sont employées à exposer et à discuter les divers plans possibles. Il y a là Eudes, Granger, Caria, Regnard, Pilhes, ancien représentant du peuple, Flotte, qui arrive de Californie. Il faut d'abord convaincre Blanqui de la nécessité d'intervenir. Il est, lui, pour l'expectative, pour la collaboration fatale des faits. Mais, malgré toute leur confiance dans la sagacité de celui qu'ils écoutent et qu'ils suivent, ses amis insistent. L'expérience du Vieux ne pouvait être comprise par les impatiences des jeunes. Ceux-ci font valoir que la petite armée blanquiste a été sans cesse se désagrégeant, que de deux mille cinq cents hommes qu'elle avait réunis, elle est tombée à quinze cents, puis à mille hommes, que, depuis un an, ce nombre a encore diminué, que c'était tout au plus si l'on allait pouvoir réunir quatre ou cinq cents fidèles. Tous sont partis ou vont s'en aller, fatigués des délais, sceptiques et lassés par la perpétuelle remise des grands projets. Puis la police rôde, flaire, cherche à deviner ce que peut bien préparer

Blanqui, silencieux, inactif depuis si longtemps. Peutêtre bientôt va-t-elle tout découvrir. C'est miracle qu'elle ne soit pas encore sur la vraie piste, qu'elle ignore les voyages de Blanqui, ses domiciles, la cachette de l'impasse Jouvence. C'est là qu'ont été déposées les armes, achetées par Granger au prix de son patrimoine de jeune homme : trois cents revolvers, quatre cents poignards lourds comme des massues, fabriqués par un mécanicien qui est de la conspiration. Les ouvriers refusaient généralement les revolvers, préféraient ces poignards, croyaient se défendre mieux par eux contre les casse-tête des sergents de ville. Donc, si on laisse encore une fois passer l'heure, les derniers s'en vont, et ce sera l'isolement, la non-entente, alors que vont se produire les événements les plus graves. La population est frémissante, la Révolution est prête à faire son entrée dans la rue : il faut lui ouvrir la dernière porte. Il suffit d'un mouvement, d'une dernière secousse, pour jeter l'Empire à bas. Il est plus que temps de faire ce mouvement, de proclamer la République, d'organiser une guerre de défense.

L'acte surtout proposé est la prise du fort de Vincennes. Là, tout est prêt pour une intervention décisive. Il y a des intelligences dans la place. Le plan a été relevé dans ses plus petits détails. On sait tous les entours, toutes les portes, combien d'hommes il faut je ter sur l'entrée principale, quel nombre il faudra Jancer vers les autres issues, par les chemins de ronde. On connaît la disposition des postes, des corps de garde, et la longueur des couloirs à parcourir pour arriver aux dépôts d'armes.

Blanqui écoute et discute. La discussion est même assez vive. La gravité et le danger de l'entreprise sont montrés de façon saisissante par la parole nette de celui dont on attend le signal. Il voit ses amis saisis

dès leur entrée dans le château et fusillés immédiatement dans le fossé. Comme Eudes réplique, très excité, bruyant et remuant, Blanqui lui conseille brusquement, s'il tient tant que cela à mourir, de monter au troisième étage de la maison, et de se jeter par la fenêtre. Ce sera plus vite fait, et il n'entraînera pas les autres. Les arguments repartent, d'un côté et de l'autre. Toute la question, enfin, est de savoir si le faubourg est prêt, n'attend qu'un signal, une preuve de volonté. Tous l'affirment. Blanqui se décide donc. Comme il arrive d'habitude, le chef suit les soldats. Que tous soient prévenus pour marcher au premier geste. Blanqui donne rendez-vous à ses amis pour le lendemain matin', sept heures, dans le même logis de l'impasse Jouvence. Allons! une fois encore, il va demander une revanche à la force et mettre sa vie et sa liberté comme enjeux.

Le lendemain 14 août, un dimanche, au matin, c'est un tout autre Blanqui que celui quitté la veille, qui apparaît aux yeux de ses amis. Il n'écoute plus, il ne discute plus. Il dit le plan auquel il s'est arrêté, il ordonne. Pour la première fois, c'est le Chef qui se dresse. La sensation fut terrible et profonde. En ce vieillard chétif, pâle, auréolé de cheveux blancs, revit toute la période héroïque du parti républicain croyant et révolté. Les jours ardents et joyeux de 1830, les jours sombres et désespérés de 1848, se reflètent sur le visage où se mêlent l'illusion et l'amertume.

Il y eut un silence lorsque Blanqui se leva, aussi calme, aussi paisible que la vejlle et que toujours, mais avec une brièveté de la voix, une flamme des yeux. Il annonça que la bataille était pour le jour même,

l'après-midi. Ses phrases incisives allèrent au cœur de tous.

On n'irait pas à Vincennes. C'était trop loin. La communication n'avait pas chance de s'établir avec le faubourg Saint-Antoine. On irait en plein quartier ouvrier révolutionnaire, aux confins de la Villette et de Belleville, où depuis deux ans les éléments d'action s'étaient révélés, où le peuple s'était montré le plus prompt à s'émouvoir des écrits des journalistes, delà parole des orateurs. Là, sur le boulevard de la Villette, non loin du canal, on s'emparerait pacifiquement de la caserne, ou plutôt des fusils des pompiers. Défense absolue de se servir des armes. On entrerait, on se saisirait des fusils dans la surprise de l'irruption. Un autre danger de Vincennes, qui était la collision avec l'armée, auxiliaire possible de la révolution de demain, était ainsi évité. Il ne fallait engager de lutte qu'avec la police.

La caserne prise, les fusils saisis, on armerait ceux qui se présenteraient, on partirait vers une autre caserne. Le plan d'ensemble était de parcourir une partie du périmètre de Paris, et, le soir venu, de cantonner sur un point central l'armée révolutionnaire ainsi formée. Blanqui indiqua l'Institut, d'où l'on pouvait commander la ligne de la Seine, à courte distance des Tuileries, de la Préfecture, de l'Hôtel de Ville.

Tout cela dit en quelques instants, sans la réponse d'aucune objection, on se sépare. Les cliefs de groupes vont prévenir leurs hommes, qui savent le rendez-vous proche, mais qui ignorent encore le jour, l'heure, le lieu. Blanqui sera le premier au rendez-vous, donnera 'le signal.

Il est là, à trois heures, par la belle après-midi de soleil chaud, sous le ciel bleu. Il marche à l'ombre d'une allée, parmi la foule des promeneurs du dimanche. Il voit apparaître ses amis, et le rassemblement se forme sous ses yeux, invisible dans la foule pour d'autres que lui. Il veut le dissimuler davantage, fait dire à tous de former cercle autour d'un faiseur de tours qui exhibe son maillot, ses paillettes, sur le terre-plein du boulevard, tout proche la caserne.

Les hommes réunis ne sont guère qu'une centaine. On ne les a pas trouvés tous. Beaucoup se sont récusés. Comme exemple : un des chefs de section, Alfred Breuillé, qui avait à provenir vingt-cinq hommes, se heurte à cette objection que, dans peu, toute la population sera armée en garde nationale, qu'il est inutile de devancer l'heure. Sur les vingt-cinq, quatre seulement acceptent, et finalement, Breuillé se trouve seul au rendez-vous.

A trois heures et demie, Blanqui donne le signal, se dirige lentement vers la caserne, suivi de ses amis. Au moment où ils quittent la contre-allée pour se diriger vers la porte, la sentinelle jette au poste le cri d'alarme, se débat pour empêcher les survenants d'entrer. Dans le mouvement qui se produit, un coup de revolver part accidentellement, blesse légèrement la sentinelle. Au bruit, les soldats courent aux armes. Mais déjà Blanqui est entré dans le poste, il a les baïonnettes, les canons de fusils sur la poitrine. Ceux qui l'ont vu ce jour-là tiennent en piètre opinion les allégations de Barbés affirmant le trouble, l'effondrement de son rival dans les tragiques rencontres voulues ou acceptées par

lui. Sans s'émouvoir, sans faire un mouvement pour saisir les armes, il étend sa petite main contre les fusils, parle aux soldats d'une voix égale, leur demande de se joindre à lui, de venir jeter à bas l'Empire, de proclamer la République pour défendre la patrie contre l'invasion. Il est tranquille, maître de lui, autant que dans sa chambre de travail, au milieu de ses livres. Il recommence, redit ce qu'il a dit, fait tout pour rassurer et convaincre ces hommes surpris. Tout cela entrecoupé par le piétinement de nouveaux arrivants, par la lutte pour s'emparer des fusils.

Brusquement, des coups de feu éclatent. Les insurgés restés dehors sont aux prises avec une escouade de sergents de ville accourus l'épée haute. Blanqui, Granger, Pilhes, Breuillé, sortent du poste, Eudes sort de la cour intérieure où il était entré, et Blanqui au milieu d'eux, tous rapides et violents, dégagent leurs camarades, font feu. Trois sergents de ville tombent : un mort, deux blessés. Le reste s'enfuit, va chercher du renfort contre cette bande surgie on ne sait d'où. Blanqui rentre dans le poste. Les pompiers n'avaient pris aucune part à la bataille, Blanqui crut encore à la possibilité de les persuader, mais il se trouva cette fois en face du lieutenant Cottrey, qui venait d'être prévenu. C'est à lui qu'il s'adresse, qu'il dit la raison de l'entrée dans la caserne. Il le presse, il veut le décider à venir proclamer la République. 11 se heurte à la discipline. L'officier ne veut pas livrer ses armes, et Blanqui, fidèle à son engagement de la veille, n'a pas recours à la violence. Il sort comme il était entré, et du premier coup d'œil peut apercevoir que le projet échoue de toutes manières. C'est le vide, comme en 1839, le boulevard subitement déserté de ses promeneurs, quelques curieux, au loin, collés aux maisons.

La petite troupe, -.lu complet, se met en marche

traverse la place au canal, parcourt le boulevard extérieur vers Belleville, les armes à la main, criant à pleine voix^ : « Vive la République ! Mort aux Prussiens! Aux armes! » Nulle voix ne répond. Le peuple regarde passer cVaintivement ceux qui avaient cru l'émouvoir. Aux armes! Au loin, dans les rues traversées, on aperçoit la foule, on distingue des sergents de ville en observation. Le faubourg, stupéfait, assiste au défilé de ces exaltés criant leur cri de guerre et d'espoir, sans rien comprendre à cette extraordinaire aventure de quelques hommes qui opposent leur fièvre à l'inertie, jettent leur parole au silence, s'offrent tout entiers à l'on ne sait quel idéal invisible. Aux armes! Ceux qu'ils prétendent affranchir les suivent lointainement de leurs yeux effarés, regardent décroître les silhouettes violentes, écoutent le dernier écho des voix hardies, et continuent leur promenade.

Les hisurgés parcourent ainsi deux mille mètres, faisant s'évanouir la vie sur leur passage, s'avançant comme dans une ville morte. Après l'ancienne barrière du Combat, Blanqui fait l'arrêt, conclut que l'affaire est manquée. « Vous voyez, dit-il, les fusils n'ont pu être enlevés, personne ne se joint à nous, il n'y a rien de possible. Il fallait le mouvement populaire espéré. Les sergents de ville vont revenir nombreux à la charge, la troupe va apparaître, et les revolvers seront inutiles contre les chassepots. Il faut nous séparer, termine-t-il, le terrain est libre, nul n'inquiétera notre retraite; cachez vos armes et dispersez-vous à travers les rues voisines. » Ce fut ainsi : on jeta trois fusils pris aux pompiers, on mit les revolvers dans les poches, et la dispersion eut lieu.

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Derrière eux, les sergents de ville étaient en effet revenus en force, et l'ordinaire aventure arriva : les badauds dispersés, assaillis, frappés, arrêtés comme coupables. Les effrayés, les indifférents, qui n'ont pas voulu approcher tout à l'heure, entrer dans la bagarre, sont maintenant, malgré eux, acteurs après avoir été spectateurs. Pas un insurgé n'était parmi ceux qui furent saisis par la police devant la caserne. Ce sont ces malheureux, au nombre de quatre-vingts, qui furent traduits en conseil de guerre, reconnus par les pompiers et par les sergents de ville, condamnés à mort, à la déportation, à la réclusion. Deux seulement des véritables insurgés, Eudes et Brideau, furent arrêtés le soir, devant le Palais de Justice, sur la dénonciation d'un passant qui aperçut la crosse d'un revolver dans la poche d'Eudes.

Dans Paris, c'avait été le même effet de stupeur que sur le boulevard extérieur. L'esprit de la population était à ce moment vacillant, s'égarait volontiers sur les fausses pistes qui lui étaient indiquées. On répandit le bruit que l'échauffourée était le fait d'espions prussiens qui tentaient une diversion à l'intérieur. Beaucoup le crurent. Et même Gambetta le crut. 11 le dit à la tribune de la Chambre, demanda, sans rien savoir, l'exécution de la loi sur les étrangers. La presse bonapartiste surenchérit. On était sous le régime de l'état de siège, le conseil de guerre n'avait pas besoin d"être encouiiagé, acquitta au hasard, condamna le reste : Eudes et Brideau, les seuls qui étaient de l'alTaire, à mort, et avec eux, à mort aussi, des passants arrêtés, Drest, Cahen, Zimmermann, Brisset; à dix ans de

travaux forcés, Saint-Hubert, Robidat, Mordac ; à cinq ans de détention, Lerin, Larregicu. Le procès fut jugé en qualre audiences, les 20, 23, 29 et 31 août.

Il fut impossible de découvrir Blanqui. Ranc, qui le vit le jour même, a raconté comment il avait été caché, au premier moment, par le docteur Paul Dubois, puis par Cleray, puis par Sourd. On flaira sa présence dans l'affaire. Le logis de l'impasse Jouvence fut fouillé après l'arrestation d'Eudes, les habitants du quartier, interrogés, désignèrent Blanqui comme le « Vieux monsieur », le « Marquis », et le signalement qu'ils en donnèrent correspondait au signalement du chef vu boulevard de la Villette. Ce fut tout le renseignement obtenu.

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Les condamnés à mort ne furent pas exécutés. George Sand, Michelet, avertis sur la réalité de l'événement, intervinrent. La démarche de Michelet fut une lettre rendue publique, adressée aux « Chefs de la défense » où l'historien de la patrie s'élève contre la chose inhumaine, le spectacle barbare de tant d'exécutions militaires.

Il dit que le temps presse, qu'il signe seul, mais que s'il avait un jour de plus, dix mille, vingt mille personnes signeraient avec lui. « Je suis de Paris, dit-il, j'y ai toujours vécu. J'en ai l'âme. » Il continue, désapprouvant l'émeute, mais montrant le procès obscur, laissant prévoir pour plus tard quelque lumière nouvelle î qui donnerait à regretter amèrement l'exécution précl- ' pitée. ';.

D'autres démarches furent faites. Gambetta, mieu:: informé, plaida auprès du général de Palikao, pr.^'sident du Conseil des ministres, inexorable, répondant que, si

cela dépendait de lui, rexéculion aurait lieu immédiatement. Edouard Hervé vit Brame, autre ministre. Enfin, Ranc fit une opération décisive sur l'esprit de Clément Duvernois, lui fit valoir que l'Empire n'existerait peut-être plus dans quinze jours, et que c'était une terrible responsabilité à prendre que de laisser s'accomplir la sentence. Il y eut un sursis et, quatre jours après, l'armée rendue à Sedan par Napoléon III, le désastre, l'écrasement, et Paris proclamant la République le 4 septembre, avec vingt jours de retard sur les insurgés de la Villette, désormais amnistiés par les événements.

Blanqui, un mois plus tard, à la veille de l'investissement de Paris, a raconté la Villette, et sans entrer dans les détails, sans faire valoir son rôle de discuteur avant l'affaire, il a dit l'erreur complète, la stupeur de la population, l'impossibilité de réussir : « L'heure n'était pas venue, dit-il; il faut savoir la deviner, et dans des questions si redoutables, la méprise, l'erreur de calcul, devient une lourde responsabilité. « J'ai cru » n'est jamais une justification. Jouera faux, de son chef, la partie de la liberté peut-être d'une nation tout entière est une faute, souvent irréparable, dont rien ne saurait absoudre. Heureusement, cette faute n'était ici qu'un simple incident, bientôt disparu dans la tourmente. » Il ajoute que, le 14 août, il était trop tôt, ou trop tard. C'est le 7 août, au lendemain de Reichshoffen, qu'il fallait détruire l'Empire : c'était le sauvetage de l'armée de Mac-Mahon, Sedan épargné, Paris couvert. Il explique le retard, mais ne l'excuse pas. « Quand on se mêle de politique sérieuse, on ne doit pas se laisser surprendre. » Cela ne ressemble guère, comme on l'a

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dit un peu vite, à une apologie. Cet homme avait le goût invincible de la vérité.

L'erreur qu'il n'avoue pas, parce qu'il ne la voit pas, c'est la croyance à un mquvement de violence dans le vide. Aller prendre une caserne, un dimanche, parmi des promeneurs, alors que tous ceux qui seraient susceptibles d'action sont au loin, n'apprendront l'événement que le lendemain, c'est un coup de main qui reste un ^ coup de main, ne peut devenir une révolution. La révo- s/ lution veut, pour réussir, tous ses éléments rassemblés en une heureuse et formidable conjonction, la foule instinctive occupant la rue, prête à partir pour enlever l'obstacle. On ne décrète pas l'acte pour le jour et l'heure fixes. C'est le consentement obscur de tous qui décide de la bataille et de la victoire^ c'est le premier incident né du hasard et de la rencontre qui fait jeter le cri, briller les armes, déchaîner la force irrésistible.

Le gouvernement issu de la révolution du 4 Septembre était à demi révolutionnaire, en ce sens que, s'il s'était nommé lui-même, il se trouvait par avance investi d'une part de pouvoir par le suffrage universel : les députés de Paris qui le composaient prenaient pour mission d'assurer la vie nationale et de faire face au danger, en l'absence de tout autre gouvernement. Cela fut approuvé comme un fait, non seulement par l'acclamation de la foule de Paris, qui voyait surtout l'Empire détruit, mais par le silence de tout ce qui restait du régime de la veille, par l'acceptation tacite du Corps législatif, qui se sépara après trois réunions où il ne fit que constater la vacance du pouvoir.

On ne voyait dans les hommes nouveaux que des

délégués provisoires chargés de délivrer la France de rinvasion étrangère. Ils n'eurent pas d'autre mission. Ils déclarèrent assumer cette grave et haute responsabilité. On leur fit crédit. Leurs noms, sans ces circonstances, eussent été contestés par la politique. Les souvenirs de 1848 devaient faire discuter Jules Favre, Garnier-Pagès, Grémieux, Glais-Bizoin, Arago. Les hommes de la gauche, Ferry, Pelletan, Picard, Simon, avaient pour nombreux adversaires tous les hommes de la fraction avancée du parti. Gambetta apparaissait une force qui devait entraîner la vieillesse, le scepticisme, l'indifférence. Rochefort était le gage accordé au parti révolutionnaire.

Quant au général Trochu, nommé gouverneur de Paris par l'Empire, le 17 août, il fut maintenu dans ses pouvoirs et nommé président du gouvernement de la Défense nationale, pour la valeur militaire qui lui était supposée, pour son vote public d'un non au jour du rétablissement de l'Empire, pour ses critiques judicieuses de l'organisation de l'armée impériale, pour son attitude d'homme intègre devant les tentatives de séduction de Napoléon III. Tout cela était vrai, mais le général, tout en obéissant aux circonstances, commit plus qu'une faute, imposa un silence criminel à sa conscience en acceptant de diriger la continuation de la guerre, puisqu'il ne croyait pas à la possibilité de la victoire. Il n'apporta que le doute et l'inertie pour collaborer à ce qu'il appela l'héroïque folie. Ce ne fut pas un homme de guerre, mais un temporisateur décidé au premier jour à faire la paix, qui fut pris pour chef par l'enthousiaste Paris, naïf et belliqueux, de ces jours de septembre. On attendait la terrible énergie d'un dictateur de la guerre à outrance, on eut la phraséologie d'un militaire mystique, et la défense, dès le premier jour, fut incertaine et compromise, parce que

le général, songeant à quelque mission de conservalion sociale, était entré à l'Hôtel de Ville, au poste où l'on commande, alors qu'il aurait dû se tenir au poste où l'on obéit.

Tout le monde, le premier jour, adhéra, Blanqui plus nettement, plus énerglquement que tous les autres. Ceux qui l'ont accusé, depuis, de dissimulation et de lactique n'ont pas eu la vision exacte de sa personnalité. C'est aux hommes de son parti qu'il faut demander ici la sensation juste. Il les entraîna dans l'acceptation. Un grand nombre d'entre eux ne comprenaient pas, savaient son opinion sévère sur la valeur intellectuelle et morale de certains de ces hommes au pouvoir, et dès le premier jour, ils auraient voulu, sinon l'hostilité, du moins la réserve. Blanqui les adjura d'oublier tous leurs ressentiments, de ne voir que l'œuvre à accomplir. Cette œuvre n'admettait pas de divisions, de réticences, il fallait s'y donner d'un esprit loyal et d'un cœur résolu. La surprise, chez beaucoup de ceux qui acceptaient l'influence de Blanqui, venait de ce qu'ils ne connaissaient pas leur chef. Pour ses amis comme pour ses ennemis, il était défiguré par la légende. Le Blanqui y fabriqué se superposait au vrai Blanqui en image de conspirateur maniaque, d'agissant fiévreux et entêté, partant sans but dans les aventures, n'apportant à l'œuvre de la Révolution qu'une volonté destructrice. C'est ce Blanqui-là qui a prévalu jusqu'à la fin de sa \/' vie. Il y en eut un autre que l'on ne vit pas, que l'on ne voulut pas voir peut-être, car aujourd'hui il se montre à ceux qui projettent sur lui la lumière véridique et lui demandent son secret, si visible dans ses actes et dans ses paroles.

Malgré l'origine, la race d'Italie qui se révélait dans les moyens d'action, il y avait en Blanqui un Français incomparable, pénétré, convaincu, un Français né du xvm^ siècle, un homme affranchi et fait citoyen, comme tous les siens, par la Philosophie et par la Révolution. Sans faire intervenir ici l'origine picarde de la mère, par le seul fait du père annexé en 1792, ces Blanqui s'étaient donnés tout entiers, ne devaient plus se reprendre. Ils appartenaient désormais à la cause universelle, et c'est la France qui leur apparaissait comme le héros de cette cause. Immédiatement, d'un seul élan, ils se confiaient à elle, ils épousaient sa tradition, mettaient au-dessus de tout son existence. Cette existence en question, il ne devait plus rien y avoir en jeu, la politique sociale elle-même se trouvait ajournée. Ceci vu, immédiatement le Blanqui du siège de Paris apparaît ce qu'il a été, le grand calomnié se lève des cendres de l'Histoire, il est ardent et impatient, clairvoyant, farouche et désespéré, la flamme de l'esprit de patrie est en lui, le brûle et le consume.

La preuve, elle est où il faut la chercher, dans son écrit, dans sa parole de chaque jour, dans ses actes. Il n'est pas de documents plus incontestables. L'homme SG précise, remet sa mémoire aux soins de l'avenir.

Aussitôt qu'il peut reparaître et agir, Blanqui fonde le journal La Patrie en danger, ouvre un club. Le journal paraît le 7 septembre, ses bureaux provisoires sont 34, rue des Écoles, où se publient les quatre premiers numéros. Au cinquième numéro, qui porte le nom de Blanqui comme rédacteur en chef, l'installation a lieu définitivement 78, rue d'Aboukir. Le club de la Patrie

en danger tient ses séances au café des Halles, 20, rue Saint-Denis. Il faut lire les quatre-vingt-neuf numéros du journal et les procès-verbaux des séances du club pour connaître l'attitude de Blanqui pendant la guerre franco-allemande et le siège de Paris, pour le voir se révéler dans sa suprême et énergique manifestation de vie civique, et donner la formule définitive de son esprit. Avant le journal, un placard annonce la publication et contient une déclaration d'adhésion au gouvernement provisoire. La déclaration, rédigée par Blanqui, est signée des dix-neuf noms de Balsenq, Blanqui, Breuillé, Brideau, Caria, Eudes, Flotte, Gois, Oranger, Lacambre, Ed. Levraud, Léonce Levraud, Pilhes, Regnard, Sourd, Tridon, Verlet, Emile Villeneuve, Henri Villeneuve, parmi lesquels les auteurs de la tentative de la Villette. Il est dit, en ces quelques lignes, qu'en présence de l'ennemi, il n'y a plus de partis ni de nuances, que le gouvernement du 4 Septembre représente la pensée républicaine et la pensée nationale et que cela suffit, que toute opposition, toute contradiction, doit disparaître devant le salut commun. Il n'y a plus qu'un ennemi, le Prussien, et son complice, le partisan de la dynastie déchue qui voudrait faire de l'ordre dans Paris avec les baïonnettes prussiennes. La conclusion est formelle : « Maudit soit celui qui, à l'heure suprême où nous touchons, pourrait conserver une préoccupation personnelle , une arrière-pensée , quelle qu'elle fût. Les soussignés, mettant de côté toute opinion particulière, viennent offrir au gouvernement provisoire leur concours le plus énergique et le plus absolu, sans aucune réserve ni condition, si ce n'est qu'il maintiendra quand même la République, et s'ensevelira avec nous sous les ruines de Paris, plutôt que de signer le déshonneur et le démembrement de la France. »

Aucun autre mot d'ordre ne pouvait être donné à Paris. L'isolé formule la pensée de tous, mais quelques-uns seulement s'en aperçoivent. Le cercle de défiance et d'indifférence est large autour de lui, et il reste l'isolé.

Le lendemain, le premier numéro de La Pairie en danger paraît, reproduit la déclaration, et immédiatement, un article de Blanqui : La défense de Pains, va droit au fait, envisage la situation née des. batailles perdues, delà marche en avant de l'armée prussienne, et déclare tout net que Paris n'est pas plus imprenable que nous n'étions invincibles.

Il y a le frémissement de la vérité, l'ardent désir d'être entendu et compris, dans ces paroles brèves, qui dénoncent comme ennemis l'amour-propre , les déclamations, les hâbleries, qui réclament le nombre, les armes, le courage. Avec une lucidité singulière, merveilleuse, le vieillard qui a passé sa vie en prison, dans les livres et les atlas, commence à parler de la guerre et de l'art militaire, prouve qu'il a suivi de son esprit ardent les opérations de la campagne achevée, étudié le terrain de la lutte future. Comme il a des contacts d'esprit avec Machiavel, Richelieu, pour ce qui a trait à la politique, il a encore avec eux cette ressemblance de percevoir nettement l'ensemble et les détails des opérations militaires, au point que ses amis ont pu dire que la personnalité dominante en lui, était celle d'un général.

Il montre les Allemands connaissant nos remparts, nos fossés, nos citadelles, notre territoire pouce par pouce, il explique dans les détails leurs deux plans possibles : la tranchée ouverte sur le quart de la cir-

conférence, ou bien l'investissement à distance pour arrêter les arrivages et afTamer la place.

Il sait sur quels points peuvent se produire les événements de guerre, il dit l'espace de treize kilomètres, dépourvu d'ouvrages offensifs, entre le fort de LaBriche et le Mont-Valérien, comment l'ennemi peut commencer ses travaux à couvert derrière Asnières, traverser le village, puis la Seine, et cheminer en sûreté à travers Clichy jusqu'au pied de l'enceinjte. Et encore, tout un espace entre Villeneuve-la-Garenne et Courbevoie. Et cet autre espace entre le Mont-Valérien et le fort d'Issy. Il montre les forts impuissants à protéger Paris contre le bombardement, les mortiers ennemis placés depuis Maisons jusqu'à Clamart envoyant leurs bombes sur la rive gauche et sur une partie de la rive droite, les bouches à feux d'une portée de dix mille mètres lançant leurs projectiles de Villejuif jusqu'au boulevard Montmartre.

Après l'exposé de ce qui est, de ce qui sera, il indique les moyens de résistance, les fortifications comme point d'appui , des travaux de contre-approche perpétuels protégés par l'artillerie, la nécessité d'avoir cinq cent mille hommes sous les armes : toute la population mâle, de seize ans à soixante ans, les mobiles des provinces voisines de Paris, ceux de la Seine, les régiments disponibles, la marine, des fusils demandés à tous les arsenaux, une fabrication incessante de canons, de mitrailleuses, de fusils, des achats en Angleterre, aux États-Unis, pour armer la province. « Que le canon d'alarme, conclut-il, proclame le danger de la patrie. Qu'on sache que c'est l'agonie qui commence si ce n'est pas la résurrection. »

Il ne s'en tient pas là. Tournez la page du pauvre journal, aujourd'hui jauni et usé, c'est un second article, signé Bl., qui prévoit le bombardement et indique les

précautions à prendre pour parer au danger. Et, à la troisième page, un troisième article : Si Paris était pris, prévoit le cas où le gouvernement devrait sortir de la ville, s'installer en lieu sûr, continuer la guerre : « La capitale tombée au pouvoir de l'ennemi n'est plus que le porte-voix de l'ennemi. — Feu ! telle doit être la réponse de la France entière. » Blanqui demande d'avance au gouvernement de Paris de rendre un décret dans ce sens, désavouant, déclarant traître à la patrie et punissant de mort tout individu qui accepterait une mission, une fonction, d'un gouvernement installé dans la capitale par l'ennemi, et tout individu qui obéirait aux injonctions de cette source.

Le soir du même jour, après ses trois articles, Blanqui préside le club des Halles, et posément, de sa voix fine, de son éloquence sans fracas, pénétrante, qui crée dans la salle un silence absolu, il redit ce qu'il a écrit sur la nécessité de la levée en masse. Ceux qui l'ont vu ce soir-là ont encore présente à la mémoire sa physionomie au moment où Lullier, le présentant à l'assemblée, le désigne comme « un vénérable vieillard ». Il leva la tête, regarda, et toute la jeunesse de son esprit passa, resplendit, dans ses yeux étincelants.

El c'est tous les jours ainsi. Le journal est fidèle à la déclaration. La première place appartient aux nouvelles militaires, avec la préoccupation de ne pas alarmer le public, mais aussi avec la volonté de ne lui rien celer. Puis, c'est Tarticle de Blanqui, un exposé des faits et une exhortation à l'action, une lucidité exaltée, un don de voyant, une parole pressante, le tremblement d'une voix qui craint de ne pas être perçue. Blanqui contre-

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signe, dès le premier jour, le langage que parle Jules Favre, ministre des Affaires étrangères, dans la circulaire aux représentants de la France à Fétrariger : « Nous ne céderons ni un pouce de notre territoire national, ni une pierre de nos forteresses. Une paix honteuse serait une guerre d'extermination à courte échéance... Après les forts, les remparts; après les remparts, les barricades. Paris peut tenir trois mois et vaincre; s'il succombait, la France, debout à son appel, le vengerait; elle continuerait la lutte et l'agresseur y périrait. »

Il n'ajoute qu'une condition au refus de céder un pouce de territoire, une pierre de forteresse : pas de contribution de guerre non plus. La paix sans condition, ou la guerre. C'est toute sa politique, c'est celle de son journal. Ses collaborateurs, Tridon, Levraud, Regnard, Granger, Verlet, entrent dans ses vues, font taire, aux premiers jours, leurs ressentiments politiques. Blanqui les laisse libres dans leur collaboration, mais son exemple est compris, sa parole écoutée. Comme lui, ils veulent la trêve sociale, l'union dans la défense.

Enfin, Blanqui est dans son rôle. Il a, le soir, la tribune du club, et, chaque matin, celte autre tribune, le journal. Il peut parler, il parle, et il dit des choses admirables. Toute la connaissance historique, toute la science, toute la philosophie qu'il a amassées pendant les années de silence, s'échappent de leur source secrète, font irruption, viennent à la lumière, se répandent en clair torrent, en ondes d'un cristal sonore.

Comme tous les êtres supérieurs, il voit loin. Il est tout au moment actuel, il a, comme personne, la conscience qu'il se joue une partie terrible, que l'histoire

européenne est à un tournant, qu'il faut se décidei vite, jeter toute la force sur le point menacé. Mais la préoccupation d'un pareil moment n'empêche pas chez lui la vision de la destinée humaine, de la nécessité de rénover, de créer le cerveau et la conscience. Son deuxième article est une des pages les plus généreuses et les plus hardies qui aient pu être écrites en un tel péril. Il est intitulé : Fraternité, et c'est l'exhortation fiévreuse à l'appel aux armes de la population mâle, sans qu'on demande à personne des titres de vertu. Blanqui sait d'abord la puissance de l'uniforme, du groupement, et il croit aux grandes circonstances pour révéler des devoirs inconnus et sublimes aux déshérités du sort, aux coupables de misère, il demande si cette épreuve suprême ne retrempera pas les âmes égarées, ne fera pas des hommes nouveaux et purifiés. Il rappelle les forçats de Toulon arrachant la flotte française à l'incendie, en 1793, et ne commettant pas un vol dans la ville abandonnée. Sans doute aussi se souvient-il des voleurs de Sainte-Pélagie auxquels il apprenait à lire. Un optimisme enthousiaste naît en lui, il veut que la République désarme les bras criminels, ressuscite la joie, l'espérance, la solidarité, les nobles instincts. Il veut la force avec la justice, et partout il dévoile la pensée qui l'absorbe : « N'oubliez pas que demain on va combattre, non pour un gouvernement, pour des intérêts de caste ou de parti, non pas même pour l'honneur, les principes, les idées, mais pour ce qui est la vie, la respiration de tous, pour ce qui constitue l'être humain dans sa plus noble manifestation, pour la patrie. » Il écrit cette ligne émotionnante :

« Que serons-nous demain si nous n'avons plus de Datrie? »

II continue ses articles sur la défense de Paris. Il est l'interprète, inconnu, de la population. Ce qu'il dit dans son journal, on le dit dans les groupes de la rue, et dans les chambres, le soir. Jamais il n'y eut unisson pareil entre un peuple et un homme, mais ce peuple ignore cet homme, tout un abîme de silence est entre eux, une impossibilité de communication. Ces pages, qui auraient dû, qui auraient pu soulever toute cettemasse énorme de Paris, si facilement soumise au fluid.e, ne dépassaient pas de beaucoup le cercle d'adeptes, ne firent que çà et là des recrues. En dehors de toutes les raisons qui ce trouvent déjà déduites de la personnalité vraie de Blanqui et de la fausse personnalité qui lui fut infligée par l'ignorance et la haine, il en est encore une autre, spéciale aux pages qu'il écrivait à cette heure tragique. Ces pages sont restées brûlantes jusqu'aux profondeurs, on ne peut les lire aujourd'hui sans subir leur clarté de pure lumière et leur chaleur de flamme vive, mais elles sont sans mise en scène, sans effets de rhétorique, sans images et contrastes de romantisme. Nulle pompe, aucun panache, pas de boniment.

C'est la passion et la raison, toutes claires, toutes nues. La force y apparaît à chaque ligne, avec le sentiment de la mesure, et bientôt la colère civique s'y montre, mais les éclats qui feraient retourner les passants ne retentissent pas dans ces exposés rigoureux et ces réquisitoires inflexibles. C'est bien plus de l'histoire que du pamphlet. Blanqui délaisse volontiers les hommes. Calomnié dans sa vie, haï dans sa personne, il passe en les ignorant à travers ses ennemis et ses insulteurs, il les écarte d'une plume dédaigneuse.

yû2 L'ENFERMÉ

Il voit Tensemble d'une situation, il prévoit demain par aujourd'hui, il est obsédé par le but, par la conclusion qui vient, qui s'approche, jour par jour, heure par heure. Tout le reste ne lui est rien.

Ceux qui lurent ces articles les trouvèrent donc admirables. Mais l'écrivain ne conquit pas cette foule du siège, qui voulait la même chose que lui, qui se refusait à admettre la défaite et la reddition de Paris. DanSle mouvement et le bruit de la ville en bataille, la voix de Blanqui est comme une voix dans le désert. On ne l'entendra qu'après, elle deviendra de plus en plus vivante, elle incarnera enfin tous ceuxqui jetaient alors leur clameur au vent, et qui n'auront jamais su, ou qui n'auront su que trop tard, quel collaborateur s'offrait à eux.

Jour par jour, on peut suivre alors la vie de Blanqui. Jour par jour, on peut écouter à la tribune du club et à la tribune du journal celui qui fut, presque toute sa vie, séparé des hommes, condamné au mutisme. On peut savoir la date et l'heure de sa parole, de son action.

Le 7 septembre, au Café des Halles, à une séance où assistent Flourens et Lullier, Blanqui met à l'ordre du jour et traite la question de la distribution des armes. Le lendemain matin, son article expose le même sujet, dit l'insuffisance de l'armement, les arsenaux vides, l'artillerie incomplète, l'inaction des usines de I guerre, mais fait valoir le puissant outillage qui existe i pour transformer les vieux fusils, fabriquer des chasse- > pots et des mitrailleuses, fondre des canons. Il revient sur l'inutilité défensive des forts construits par Louis- Philippe contre Paris, sur l'impuissance d'action de l'enceinte, gênée par les villages bâtis entre la ville et

les forts. Il montre tout l'ouest vide d'ouvrages défensifs : il n'y a pas de faubourgs à tenir en respect de ce côte. 11 insiste sur la nécessite d'une guerre de retranchements à trois mille mètres en avant des forts.

Le lendemain, le bureau permanent du club est organisé, avec Blanqui comme président, Regnard et Levraud comme assesseurs. Tridon, Oranger, Caria, Verlet, Eudes, Brideau sont délégués auprès des autres assemblées populaires pour réunir en faisceau toutes les forces vives éparses dans les quartiers de Paris. Et vite, Blanqui va vers la question de la défense, la montre sous toutes ses faces, fabrication d'armes, artillerie, interroge Lulliersur l'état des forts, donne son avis sur l'issue finale, croit que les Prussiens n'entreraient pas, qu'ils incendieraient la ville par les avenues. Son article du lendemain, qui a pour sujet ^a garde nationale, cherche les meilleures conditions de nombre, de mobilité, fournit tout un plan d'organisation détaillé, sur la base de cinq cents hommes par bataillon.

Le lendemain 10, l'ennemi est annoncé à trois journées de Paris, il court des bruits de traité de paix, personne ne songe même à une cession de territoire, mais ceux qui sont déjà las et voudraient la fin de la lutte croient à la possibilité de tout résoudre par l'argent. Blanqui se dresse, voit la honte et la diminution dans ce salaire offert à l'ennemi, et la misère pour de longues années, après ces cinq milliards prélevés sur le pays épuisé. L'article suivant va droit aux décla mations, aux serments de mourir sur les barricades :- « Si l'on ne meurt que sur les barricades, dit-il, on vivra longtemps, on attendra les Prussiens jusqu'au jugement dernier. » Il cite comme preuve le bombardement de Strasbourg. A Paris, de par-delà les forts, l'ennemi peut bombarder les quartiers de la périphérie. Un fort pris, les projectiles arriveront presque jusqu'au

centre, et, l'enceinte forcée sur un seul point, commencera l'œuvre d'extermination, la pluie d'obus, l'incendie parles mortiers, la ruine et la mort. Sa pensée s'exalte à ce spectacle de la grande ville détruite et il écrit son acte de foi, enthousiaste et désespéré :

« La gloire de Paris est sa condamnation... Sa lumière, ils veulent l'éteindre; ses idées, les refouler dans le néant. Ce sont les hordes du v' siècle, débordées une seconde fois sur la Gaule, pour engloutir la civilisation moderne, comme elles ont dévoré la civilisation gréco-romaine, son aïeule. N'entendez-vous pas leur hurlement sauvage : « Périsse la race latine! » C'est Berlin qui doit être la ville sainte de l'avenir, le rayonnement qui éclaire le monde. Paris, c'est Babylone usurpatrice et corrompue, la grande prostituée que l'envoyé de Dieu, l'étnge exterminateur, la Bible à la main, va balayer de la face de la terre. Ignorez-vous que le Seigneur a marqué la race germaine du sceau de la prédestination? Elle a un mètre de tripes de plus que la nôtre. Défendons-nous. C'est la férocité d'Odin, doublée de la férocité de Moloch, qui marche contre nos cité|s, la barbarie du Vandale et la barbarie du Sémite. Défendons-nous et ne comptons sur personne. »

Il crie malheur à qui s'enferme dans la défensive. Il transporte la nécessité du combat, au loin, dans la plaine de Saint-Denis et d'Asnières, sur les hauteurs de Sannois et de Meudon. Il devine l'attaque probable contre l'ouest, Paris tourné par le sud, l'ennemi passant la Seine au-dessus du confluent, se portant sur Meudon parle bois. Delà, il prendra la ligne droite de l'enceinte, depuis la porte du Point-du-Jour jusqu'à la porte Dauphine, et le bombardement couvrira le xv^ arrondissement, Grenelle et Vaugirard, et la partie sud du XVI*. Une autre portion de l'armée allemande peut traverser la Seine vers Épinay, s'avancer par Genne-

villiers et Asnières, se combiner avec l'attaque du sud par le Vésinet, Montenon, Houilles etSannois. La route suivie par les Prussiens de 1815 est rappelée. Il l'aul donc établir des retranchements au-dessus de Meudon en gardant de solides communications.

Le lendemain, il termine son exposé, répond à ceux qui parlent avec assurance, jactance, déclarent Paris impossible à bombarder. Il prouve avec une évidence, maintenant indiscutable pour tous, que les batteries prussiennes, placées en dehors de la ligne des forts du sud, bombarderaient les xiii°, xiv et xv® arrondissements, et qu'en dehors des forts de l'est, elles peuvent envoyer des projectiles sur une grande partie des xvm^ et xix^ arrondissements. L'enceinte prise, la partie de la ville comprise entre la Seine, les grands boulevards, les rue Gaillon et Saint-Roch et la rue du Temple recevrait les bombes de toutes les batteries, et le reste de Paris ne serait bombardé que par les trois quarts.

C'est cette vérité qu'il faut dire, pour éloigner les faibles, les cent mille femmes réfugiées. Et Blanqui revient à ses retranchements, aux ouvrages en terre à distance, à Meudon, clé du siège, à la bataille continue livrée par quatre à cinq cent mille hommes à une lieue en avant de la ligne des forts : « Paris entendra le canon, mais il ne verra pas les projectiles. » Et encore, et toujours, il demande la fin des paroles inutiles, il veut des chiffres exacts d'hommes, de munitions, il pense atout, aux arsenaux exposés, il adjure de faire immédiatement diriger sur Paris le matériel d'artillerie, les armes, les poudres, qui se trouvent sans protection dans les lieux ouverts. Il recommence sans cesse, prouve davantage ce qu'il a déjà prouvé, il est comme un prophète qui voit Paris détruit et s'enrage à vouloir le sauver.

Le 12, au club, à un citoyen qui veut mettre à l'ordre du jour la question du travail commun, de la fabrication des armes livrée à l'individualisme, Blanqui répond que, sans la visite du voisin de l'autre côté du Rhin, on discuterait bien d'autres questions, mais qu'aujourd'hui la question n'est ni individualiste, ni collectiviste, que c'est une question de vie ou de mort^Certainement, si les réformes avaient été accomplies, la puissance de résistarice aurait été centuplée. Mais, avant tout, il faut penser au pays qui s'écroule. Un gouvernement républicain a été nommé en face de l'invasion, il faut le pousser, l'exciter, espérer qu'il écoutera, que son énergie augmentera avec le danger. Demain, dit Blanqui, aurons-nous une patrie?

Le lendemain matin, le voyant lève le voile de l'avenir. En douze lignes, au début de son article, il raconte tout le siège de Paris. Sur l'annonce faite par les Prussiens qu'ils vont investir Paris à une dizaine de lieues, il flaire le piège, devine le plan : « Masquer Paris comme une simple place de guerre, avec une armée d'investissement trop peu nombreuse pour un siège, mais suffisante pour intercepjter les communications et les arrivages ; puis sillonner la France entière dans tous les sens, au moyen de plusieurs corps chargés d'enlever ou détruire nos établissements militaires, de prendre ou disperser les levées ou les noyaux d'armée, de briser les administrations de tout ordre, en un mot, de désorganiser et d'occuper le pays. >; , Il montre l'approche de l'ennemi, son arrivée sous les murs sans un coup de fusil, sans que les avenues aient été disputées, alors qu'on pouvait faire payer cher

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une position telle que Chelles, Montfermeil et Livry. « Attendre Fennemi dans les forts, c'est triste. » La défiance de Blanqui s'éveille à la pensée de la mission diplomatique de Thiers auprès des cours étrangères. Il songe : « Dans quel abîme allons-nous descendre ! »

Le lendemain 13, au club, il s'élève contre les négociations pour la paix. II est incrédule à l'intervention des rois, et son anxiété grandit dans l'article du matin : il constate bien l'appareil de la guerre, le bruit des armes, les flots de soldats, mais il cherche la direction, il a une impression glaciale comme si tout ce bQjiillonnement n'était qu'un simulacre, il devine la lutte entre deux courants, celui de l'enthousiasme et celui de l'égoïsme, il prévoit le sinistre dénouement. Il voit l'Europe avide de notre chute, il supplie le peuple de ne compter que sur lui-même, de ne pas déceler une faiblesse en demandante l'étranger un secours que l'on n'obtiendra pas.

GLXXIV

L'action du drame se précipite. Visiblement, Blanqui veut faire accepter sa pensée, prendre sa part d'influence. Pendant deux jours, il raconte raff"aire de la Villette pour dissiper les doutes, montrer ses desseins, éclairer sa politique. Il a retrouvé Clemenceau, maire de Montmartre, énergique et populaire, il se présente à l'élection des chefs de bataillon dans le quartier où domine l'influence de son ami de 1863. Il y a une grande réunion de quinze cents gardes nationaux dans une vaste salle de la rue Clignancourt, où la plupart des assistants sont dans l'ignorance de l'homme qui se présente à eux. Ils ont un étonnement devant sa tète blanche, sa voix faible, comme devant un spectre sorti de l'histoire. Il faut un discours du maire, président de

la réunion, pour leur apprendre ce quec'eslqueBlanqui, quelle tradition du parti républicain il représente, quelle force est en lui. A Tunanimité, après cette intervention, Blanqui est nommé commandant du 169^ bataillon. Le lendemain, il a les insignes du commandement, un képi galonné, un sabre.

Il est ainsi le 15, à la salle Favier, à Belleville, à l'entrée de l'ardent faubourg. De nouveau il affirme sa volonté d'entente avec le gouvernement. Il s'explique dans un article de polémique avec le Siècle, il veut la défense à outrance, mais il ne sera pas complice par son silence d'une politique de résistance en surface. Désormais, dans la logique de son rôle, il va parler, signaler les fautes, les prévoir, harceler l'immobilité gouvernementale.

Toute cette fin de septembre, à partir de l'investissement, se passe pour lui dans cet effort sur place, dans cet acharnement à vouloir être entendu, compris. Il ne prend qu'un peu de repos, le soir, chez Sourd, il est vite debout, vite dehors : le matin, aux nouvelles, à l'activité, de son bataillon au rempart, du rempart à la mairie de Montmartre, de la mairie à l'Hôtel de Ville, au bureau d'équipement; le soir, avant le dîner, au bureau du journal; après le dîner, au club, rue d'Arras ou salle Favier. Le club de la Patrie en danger, rue des Halles, n'existe plus, Blanqui est forcé bientôt d'espacer ses apparitions aux clubs, mais il est fidèle à l'article, cloche d'alarme quotidienne qu'il voudrait faire retentir et vibrer à travers la rumeur de la foule et audessus du grondement du canon qui roule à l'horizon de Paris.

C'est le 19 qu'il pose la grande question : « La Patrie est-elle énergiquement défendue? » et qu'il répond : « Non ! » Désormais chaque jour apportera sa preuve, et Blanqui Tilluminera de tous les feux de son verbe. Le 19, il proteste contre le décret qui fixe les élections municipales au 25 septembre et les élections législatives au 2 octobre, dans une France dévastée, occupée par l'ennemi : il ne voit le salut que dans l'énergie de Paris donnant tout pouvoir à une dictature de guerre uniquement chargée de combattre l'étranger. Le 22, le sentiment du péril grandit en lui, prend l'accent du désespoir : « La situation n'est plus tenable, dit-il, et ne saurait se prolonger sans catastrophe. Comment vivre dans cette contradiction mortelle : un gouvernement de défense nationale, qui ne veut pas se défendre? » Il voit bien qu'une seule pensée hante les hommes de l'Hôtel de Ville : la paix, que le général responsable ne croit pas à la résistance, et que toutes les escarmouches sous Paris et tous les préparatifs n'ont qu'une valeur d'apparence. Il dénonce le vice affreux de la situation par cette seule interrogation : « Est-on bien disposé à combattre quand on a la certitude de la défaite? »

Le chef de bataillon appuie le journaliste. Le 21 septembre, une adresse signée de soixante-douze commandants est portée à l'Hôtel de Ville par cinquante d'entre eux, pour demander l'ajournement des élections en province et la guerre à outrance. L'entrée de la maison gouvernementale est refusée, Blanqui pénètre seul, remet l'adresse à Jules Ferry, lui expose en quelques mots son sentiment de la situation, l'interroge sur l'indemnité par laquelle on achèterait la paix. Pour la question de l'indemnité. Ferry la résout en disant que les sept millions cinq cent mille Oui du plébiscite payeront. Il remet d'ailleurs au lendemain la vraie entrevue. Ce

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lendemain, qui est le 21 septembre, les chefs de bataillon sont reçus par Garnier-Pagès, Picard, Ferry, Rochefort. Blanqui, en conclusion, ne trouve formulée aucune réponse catégorique, il résume le débat, dans son journal, par ces mots : « L'espoir d'une paix achetée est un dissolvant pour toute résistance sérieuse. On ne s'apprête pas à combattre, quand on ne s'occupe que de traiter... Si depuis dix-sept jours le gouvernement avait songé à trouver des chassepots, il aurait plus avancé l'œuvre de la paix que par ses appels éperdus aux puissances étrangères. »

On accuse naturellement Blanqui de semer la discorde et la haine, lui qui aurait dû être appelé au conseil de la défense. Une effervescence se manifeste, des officiers de la garde nationale, sur une information qui leur a déplu, viennent arrêter, sans mandat, le secrétaire de la rédaction, le correcteur et deux employés de La Patrie en danger. Conduits à l'Hôtel de Ville, ils sont remis en liberté immédiatement, mais l'incident est significatif, indique des adversaires irrités, violents, prêts à remplacer la discussion par la brutale injonction de la force : on introduirait volontiers le bâillon dans la bouche d'airain. De fait, on parvient à la faire taire trois jours. Après l'article le plus sensé, le plus raisonnable : Les nécessités de la défense., où Blanqui réclame l'inventaire général et le rationnement, montre l'utopie de la communauté devenue subitement un fait qu'il faut subir si l'on ne veut périr, après cet article, il y a une interruption de trois jours de La Patrie en danger '.V'waprimeur a refusé de continuer sans un subside. Jamais Blanqui ni ses amis ne se sont occupés de la vente et du

gain, n'ont exigé un compte, laissant libre l'industriel jusque-là satisfait.

Mais Blanqui ne veut pas se rendre, ses amis croient à lui, à sa parole, à son intervention. Non seulement ils lisent ses articles, ils admirent le cours de défense improvisé par ce stratège qui a fait son éducation en prison, mais encore ils l'entendent, tous les jours, dire ce qu'il ne peut écrire, montrer toutes les faiblesses du plan empirique de Moltke, qui n'est un plan supérieur qu'en regard de l'absence de décision de Trochu. Les chefs militaires ne pouvaient croire aux aptitudes de Blanqui, ainsi subitement révélées, et du haut en bas de la hiérarchie, tous durent, s'ils firent attention à lui, prendre en pitié ce civil qui se mêlait de faire des observations et d'avoir des idées sur une science dont ils étaient les représentants patentés. Mais dans l'entourage de Blanqui il y a une admiration, une souffrance, un enragement, à voir ainsi se consumer cette fièvre, qui ne réussit pas à embraser la ville, et l'on veut garder au rédacteur en chef de La Patrie en danger le contact possible avec la population, faire savoir à tous qu'un homme est là, riche de facultés, prêt aux responsabilités.

Au bout de trois Jours, le 1" octobre, par la réunion de tous les efforts, le journal reparaît donc, sur une seule feuille de grand format, à dix centimes.

Question de vie ou de mort ! dit Blanqui reprenant la plume, demandant le jour dans les ténèbres, et, pour la première fois, parlant de façon menaçante : « La calomnie se déchaîne comme en 1848. Nous savons ce que c'est, le marchepied de l'échafaud, le prélude de la

proscription. Et la défense, où en est-elle? Au mensonge et aux simulacres. Paris n'a jamais été défendu, il ne Test point, il ne le sera pas. On cultive le Prussien comme une ressource contre la Démagogie. La Démagogie fera tête et ne se laissera point égorger, qu'on le sache bien. Elle a été débonnaire en 1848. Elle était seule en cause, et s'est abandonnée au couteau. En 1870, elle est la Patrie. Elle défendra la Patrie avec les ongles et avec les dents. Aux hurlements et à l'audace de la réaction, elle a compris le danger, et les traîtres n'échapperont ni à sa perspicacité, ni à sa vengeance. »

L'arfi'cle suivant : La Dictature militaire, requiert directement contre Trochu, fournit son dossier de Breton catholique, d'homme de monarchie et d'église, peu apte à l'action, empressé à la politique et à la parole, refusant, par esprit de conservation sociale, de se servir des deux cent cinquante mille combattants des faubourgs, refusant de les armer, et Blanqui se résume, formule ce jugement : « Les grands événements portent les grands hommes, ils laissent choir les petits. »

On sait la prise de Toul et Strasbourg : quatre-vingt mille hommes et l'artillerie de siège vont venir renforcer les Prussiens devant Paris. Pas de nouvelles de la province. L'article qui commente cette situation montre le gouvernement comme le plus grand obstacle à la défense : « Depuis le 4 septembre, il n'a cessé de la compromettre, et par ses mesures politiques, et par ses mesures administratives, et par ses mesures militaires. Il nous perd, et on crie : Maintenez-le; il nous conduit aux abîmes, et on crie : Suivez-le. Le premier acte de la défense est d'écarter ceux qui rendent la défense impossible. »

Le 6 octobre. Préparatifs de trahison : c'est l'histoire reprise au début, la paix voulue quand même, Jules Favre s'en allant, sans mandat, savoir les conditions et

subir l'affront de Bismarck, les capitulations de Toul, de Strasbourg, tenues secrètes pendant quinze jours, les nouvelles de province cachées aussi.

Le 7, La situation : des faits précis, l'artillerie de marine et les approvisionnements des arsenaux laissés dans les ports de l'Ouest, la non-fabrication des pièces de campagne depuis le 4 septembre, le non-achat de fusils Remington en Angleterre, alors que l'on aurait pu avoir mille pièces, trois cent mille fusils avant l'investissement.

Blanqui se résout à chercher le remède ailleurs, il accepte maintenant l'idée des élections parisiennes, qu'il a combattues contre Longuet rue d'Arras, le 22 septembre. « L'évidence, dit-il le 8 octobre, a tout emporté. Les colères de la réaction ont levé les derniers doutes. A ses fureurs, à ses calomnies, on a reconnu la mesure nécessaire, la mesure du salut. »

Le 5, Gustave Flourens, chef d'un bataillon de Belleville, le 63°, et déplus, pourvu du titre spécial de major de rempart, avait manifesté à l'Hôtel de Ville, discuté avec Dorian sur la fabrication des armes, discuté avec Trochu sur la lenteur de la défense, et finalement donné sa démission. On le regardait naturellement comme un exalté, et il l'était, mais la situation comportait l'ardeur et la généreuse fplie, et l'instinct de Flourens fut considéré à tort comme quantité négligeable. Il pouvait, il devait se trouver en accord avec la sagesse, le savoir pratique, d'un homme tel que Dorian : un gouvernement de défense nationale était obligé par les circonstances de s'adjoindre toutes ces forces pour la même œuvre, et Blanqui, de même, qu'on laissa s'épuiser au dehors, aurait dû être, dès le premier jour, installé au conseil et à la direction. Mais, qui connaissait Blanqui? Trois jours après la manifestation Flourens, au lendemain du départ de Gambetta en ballon, une nouvelle

tentative est faîte auprès du gouvernement. Les chefs de bataillon, accompagnés d'une foule sans armes, se réunissent pour aller réclamer les élections municipales. Ils trouvent la garde mobile en bataille devant la grille, et un bataillon de garde nationale rangé en avant de la mobile. Trois délégués seulement sont reçus, mais pour s'entendre dire par Jules Ferry que le gouvernement n'entrait pas en pourparlers et que des mesures étaient prises contre les manifestants. Il n'y avait qu'à se retirer. Le lendemain matin, en même temps qu'un court récit ae la démarche, Blanqui publie la page du Droit divin^ où il parle politique, démonte le mécanisme gouvernemental, montre les hommes du pouvoir à jamais en possession de l'autorité, se transmettant l'héritage à travers tous les régimes, traitant de séditieux ceux qui osent contester leur nouveau droit divin, taxant le peuple d'ingratitude s'il ne s'inféode pas, et l'écrivain de bon sens, d'ironie et d'éloquence remet ainsi les choses en place : « Et cependant, il (le peuple) ne doit rien à personne. Il n'est tenu d'aucune attache aux individus, quels qu'ils soient. Il ne doit consulter que son propre intérêt, jamais les convenances et les amours-propres de ses mandataires. Les prendre quand il en a besoin, les laisser quand ils ne sont plus en situation, telle doit être sa pensée unique. Tel qui rendait service aujourd'hui est demain un obstacle et un péril. Il n'a point à récriminer contre l'ingratitude s'il reçoit son congé. Un citoyen honoré un seul jour de la confiance nationale sort à jamais de la foule et demeure dans sa retraite un personnage consulaire. Le mandat populaire ne devrait pas devenir une propriété ni un héritage. »

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