‹ L'engrenage; comédie en trois actesChapitre 7 sur 84 · ACTE TREMIER i · texte numérisé non relu

ACTE TREMIER i

M. MORIN

Ce n'est pas une raison.

REMOUSSIN.

C'en est une pour moi.

M. MORIN

Vous êtes un naïf. Si je suivais votre exemple, dans ma distillerie, il y a longtemps que je serais ruiné.

Je m'attache à faire le plus que je puis pour les ouvriers. Mon père en était un, vous le savez. Je connais toutes leurs misères et je voudrais les soulager toutes... Rien ne me navre, par exemple, comme de voir l'effrayante mortalité qui sévit sur leurs enfants. Je veux fonder une crèche ici, près des usines, de façon h. ce que les mères puissent aller y allaiter leurs petits. Je ne suis pas riche, malheureusement, mais j'ai promis une souscription de cinq mille francs.

C'est très gentil.

REMOUSSIN.

Et si j'ai rêvé d"ètre député, c'est qu'il me semblait qu'il y avait quelque chose d'utile à faire à la Chambre. Tous les matins, en lisant l'article de Balbigny... quoi ?... il a le courage de son opinion, celui-là... Oh! il ne les ménage pas, je le sais, ni dans son journal, ni à la tribune. Voilà un caractère ! Tous les matins, je vous dis, aprèsavoir lu son article, et le compte-rendu des débats parlementaires, le sang me bout! Oui, le sang me bout, en voyant

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comment on perd son temps, comment on vote sans savoir pourquoi, sans connaîlre la question; en voyant la sottise et le cynisme de ces cinq cents inutiles!

M. MORIN

Vous vous rendrez malade.

REMOUSSIN.

Je n'ai pas votre scepticisme. Je vous assure que je me mords les poings de mon impuissance, et je me dis : « Mais il ne s'en trouvera donc pas un, au milieu de ces bavardages, de ces papotages, de ces mesquines agitations qui montera à la tribune et leur dira : h^t la France, qu'est-ce que vous en faites. Et le peuple qui crève de faim et que vous avez flatté, quand donc penserez-vous à lui !» J'aurais voulu être celui-là.

M. MORIN

Il ne tient qu'à vous.( Avec un demi sourire. ) Mais il faudrai^t être bien éloquent.

REMOUSSIN.

Eh ! peut-être pas tant que cela. Je suis convaincu, moi, que l'honnêteté porte en elle son éloquence, et que sa voix seule saurait s'imposer au milieu des querelles des partis. Il y aurait tant, tant à faire ! Je sens, moi, l'impérieuse nécessité de réformes en faveur de la classe ouvrière... S'il y avait seulement, à la Chambre... dix hommes de caractère comme Balbigny, vous verriez cela!

M. MORlN.

Vous pouvez être un de ces dix là et vous refusez ! Alors... qu'est-ce que vous voulez ? moi, je soutiendrai le candidat révolutionnaire.

ACTK PREMIER

REMOUSSIN.

Vous savez bien que celui-là n'est qa'iin ambitieux.

Oui, mais ce que je désire avant tout, c'est que votre adversaire, M. Vaudrey, ne soit pas réélu.

C'est un brave homme, au fond, pas dangereux.

M. MOHIN.

Il y a une chose que je ne lui pardonnerai jamais, c'est d'avoir voté le droit sur le maïs qui me coûte 60.000 francs par an. Du jour oii il a fait cela, sachant l)ien pourtant le tort qu'il me causait, il est devenu mon ennemi; je me suis juré qu'il ne serait pas renommé, et il ne le sera pas. Allons Rémoussin, un bon mouvement.

REMOUSSIN.

Non. Ça me dégoûte déjà, la politique. .. Et puis, il y a toujours la question du droit sur les blés. Je ne puis accepter qu'on mette un impôt sur le pain, et votre droit sur les blés, à tout prendre, ce n'est pas autre chose. Je voulais dire cela... vous m'avez tellement supplié, que j'ai gardé le silence sur cette question, et j'en ai comme un remords, parce que, loyalement, j'aurais dû dire mon opinion.

Les ouvriers ne veulent pas du droil sur les blés, c'est vrai ; mais les agriculteurs le demandent. Or, dans notre circonscription, il y a plus d'agriculteurs que d'ouvriers, donc vous devez soutenir les inté-

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rets des premiers. Si nous étions dans une grande ville, je vous donnerais le conseil tout opposé.

REMOUSSIN.

Alors, les programmes et les opinions se modifient suivant les besoins?

Vous êtes singulier! Vous voulez représenter des gens : par conséquent vous devez défendre leurs opinions et non pas les vôtres. La politique n'est pas une affaire de sentiment, mon cher.

REMOUSSIN.

C'est une affaire, tout simplement, alors?

Voyons, réfléchissez... Du moment que vous êtes candidat c'est pour être élu, n'est-ce pas? qui veut la fin veut les moyens.

REMOUSSIN.

Je ne veux pas être candidat.

M. MORix, se levant.

Eh bien, mon cher ami, c'est avec des idées comme celles-là qu'on jette son pays dans les pires aventures. Si J'avais eu vos scrupules, moi, je ne serais ni propriétaire de VÉmancipateur, ni membre du Sénat. Et à mon banc, il y aurait quelque révolutionnaire... c'est avec des susceptibilités comme les vôtres qu'on laisse la place aux ennemis de la société et qu'on envoie la France aux abîmes. Présentez-vous, et dites que vous voterez les droits sur les blés.

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