DES CONDITIONS D UNE BONNE MONNAIE FIDUCIAIRE
11 nous reste maintenant à suivre l'enquête sur un autre terrain d'investigation , et à montrer la valeur des moyens que l'on propose pour empêcher le retour des crises financières ou monétaires. — Nous sommes conduits à cet examen par les questions suivantes :
Quelle est l'utilité de la monnaie fiduciaire? Cette monnaie est-elle appelée à devenir plus importante, et quelles sont les conditions à remplir pour qu'elle soit bonne?
Nous ne voulons pas faire ici un long traité pour montrer ce qu'est la monnaie fiduciaire, et
comment on a été amené à s'en servir. Nous dirons seulement que l'utilité de la monnaie fiduciaire consiste en ce qu'elle est d'un transport plus commode que la monnaie métallique , qu'elle peut, mieux que celle-ci, répondre à certains besoins du commerce, comme les gros payements par exemple, et qu'enfin elle peut suppléer la monnaie métallique elle-même et l'économiser dans une certaine mesure. 11 importe cependant de ne pas se faire d'illusion : si la monnaie fiduciaire peut suppléer la monnaie métallique et l'économiser, c'est à la condition qu'on n'en abusera pas, qu'on ne supposera pas qu'il n'y a aucune dilîérence entre les deux , et qu'elles ne sont toutes deux que des signes de convention pour la facilité des échanges. Cette idée est le point de départ de tous les faux systèmes et de toutes les erreurs qu'on voit se produire lorsqu'on discute ces questions.
Certaines personnes s'imaginent, en parlant de la monnaie métallique , que parce qu'elle sert à l'échange des choses qui entrent dans la consommation de l'homme, et qu'elle n'est pas elle-même, à part quelques usages de luxe, l'objet d'une consommation, elle n'a d'autre valeur que celle qu'elle tire de cet échange , que cette valeur est toute de
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convention. On oublie qu'il faut deux choses pour constituer la valeur, — l'utilité et la rareté. li'eau aussi est très-utile ; mais , comme on peut se la procurer à volonté et sans grand travail , elle n'a aucune valeur. C'est la rareté combinée avec l'utilité qui fait la valeur de la monnaie métallique; on ne peut pas la multiplier à volonté, il faut l'aller chercher dans les entrailles de la terre au prix d'un travail pénible et coûteux, et ce travail pénible et coûteux en constitue la valeur, il lui assure une certaine fixité. C'est un signe de convention, dit-on : c'est possible; mais c'est un signe de convention qui s'impose, et qui jusqu'à ce jour n'a pas d'équivalent. Avec certaines combinaisons de crédit, on pourra suppléer à la monnaie métallique. On pouri'a encore avec plus de rapidité dans les transactions, la faire servir à plus d'usages, comme on peut multiplier les trains sur un chemin de fer. De même pourtant, qu'il y a un degré au delà duquel on ne pourrait pas, sans danger, multiplier les trains sur un chemin de fer, il y en a un aussi au delà duquel on ne pourrait pas étendre les suppléants de la monnaie sans courir le risque de n'avoir plus de mesure de la valeur et de bâtir dans les airs.
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On a souvent demandé pourquoi la monnaie métallique était si nécessaire, et pourquoi, par exemple, on ne pourrait pas régler toutes les transactions, soit avec de la monnaie fiduciaire comme en émettent certains établissements de crédit, soit par des virements ou des compensations. La réponse est bien simple : c'est que si la monnaie métallique n'était pas au bout de toutes les transactions , il n'y aurait plus de mesure à la valeur, il n'y aurait plus l'ien pour régler les rapports de l'olfre et de la demande. Chacun produirait à sa guise, sans se préoccuper des besoins, et un beau jour on se trouverait avoir produit outre mesure des choses qui n'étaient pas nécessaires, et en avoir négligé d'autres qui l'étaient beaucoup plus. La monnaie métallique a cette utilité de rappeler chacun à la mesure des besoins. Comme elle a une valeur universelle , qui ne dépend pas des caprices du moment , elle ne s'échange jamais que contre des choses qui répondent à un besoin réel. Elle sert donc de critérium à la production. Si on a produit troi) ou si on a produit mal , on est bien vite corrigé de son erreur par la valeur plus grande qu'ac- (juiert l'argent, et jamais l'équilibre entre l'olîre et la demande n'est longtemps rompu dans une
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société commerciale qui a la monnaie métallique pour instrument d'échange.
11 y a deux choses dont il faut se préoccu|)er quand on émet de la monnaie fiduciaire : qu'elle puisse toujours être convertie en espèces, c'est la condition essentielle du maintien de sa valeur intégrale; — ensuite qu'elle ne déplace pas le numéraire dans une proportion trop considérable. Du moment que la monnaie fiduciaire est acceptée comme instrument d'échange , il est bien évident qu'elle déplace la monnaie métallique. Celle-ci, ne pouvant plus rester dans la circulation qu'en étant dépréciée, s'en va chercher ailleurs un pays où elle a sa valeur tout entière. Si le déplacement n'a lieu que dans la mesure où la monnaie métalli(|ue peut être économisée sans inconvénient, tout est pour le mieux; mais s'il est plus fort, que l'argent devienne rare et acquière tout à coup une valeur exceptionnelle, la monnaie fiduciaire, loin d'être utile, devient alors un instrument de circulation dangereux : il faut aviser à la restreindre par tous les moyens possibles, car elle trouble les rappoi'ts économiques et donne à la monnaie métallique plus de valeur que celle-ci n'en doit avoir.
On demande quelle est la limite à l'émission de
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la monnaie fiduciaire. Cette limite, la voici : c'est, lorsque le change est contraire, qu'elle ne soit pas un obstacle à la rentrée du numéraire, et elle sera un obstacle, si on l'augmente pour remplacer l'argent qui manque. On aura beau dire qu'elle est parfaitement garantie, qu'elle n'a été émise que contre des valeurs sérieuses : cela ne suffit pas. Le change contraire prouve que le pays a besoin d'argent, et non de papier; et si on lui donne du papier au lieu d'argent, le papier se déprécie : on arrive bientôt à la situation de la Russie, de l'Autriche et des États-L'nis, qui n'ont plus de numéraire parce qu'ils ont trop de papier. Par conséquent, dans les moments de crise, lorsque l'argent est rare, ce qu'il faut faire, c'est, non pas d'augmenter la monnaie fiduciaire, mais de la restreindre au contraire pour laisser à l'argent toute sa valeur et lui permettre de venir du dehors. Il faut, en de tels moments, que la monnaie fiduciaire puisse varier comme varierait la monnaie métallique, et, si celle-ci diminue, qu'elle diminue avec elle. C'est dans cette pensée que les Anglais ont fait l'acte de 1864 ; mais cet acte n'était pas nécessaire : on arrive au même but avec la conversion obligatoire, lorsque le public est éclairé sur la situation
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de la l)an(jUG qui émet les billets, et qu il n'a alTaire qu'à un seul établissement.
Maintenant le rôle de celte inoniiaie es(-il appelé à devenir plus important? 11 le semblerait, si on ne consulte que ce qui se passe en France depuis un certain nombre d'années. La circulation fiduciaire, qui était de 363 millions en i8/|() avant la fusion des banques départementales, de /|70 millions en 1850 après cette fusion, de GJ2 millions -en 185ii, est aujourd'hui de près de 900 millions. Elle augmente d'année en année; mais les l'ésultats sont tout dilïérents en Angleterj'c. aux Etats- Unis et dans d'autres pays très-commerçants. En Angleterre, après la crise de 1857, au commencement de 1858, la circulation fiduciaire active de toute l'Angleterre était de /lO millions de livres sterling; au mois de septembre 186o, de 36 millions de livres sterling; elle est aujourd'hui environ de 37 millions de livres sterling. Pour la Banque d'Angleterre seule, les résultats sont les suivants :
1854. Circulation fiduciaire, lî» millions 1/2 de liv. slerl. 1864. — 10 — 12 —
Aux h^tats-Unis, en dehors du papier-monnaie •créé par l'Etat pour les besoins de la guerre, il y
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avait en 1859, avec 1476 banques, moins de billets en circulation qu'avec 1208 en 185/i, et l/il6 en 1857.
Voici les chiffres :
l8o4. Billets en circulation. iOi millions de dollars. 1857. — 214 —
En Hollande, les billets au porteur n'augmentent pas non plus. Enfin, à Hambourg, dans un des pays les plus commerçants de l'Europe, on ne les connaît pas. Cela démontre bien que l'augmentation des billets au porteur n'est pas liée nécessairement au développement des affaires, puisque dans les pays les plus commerçants du monde, ces billets tendent plutôt à diminuer qu'à augmenter. Il y a plusieurs raisons pour qu'il en soit ainsi. D'abord, à mesure qu'il y a plus de facilité dans les communications, des moyens de transport plus économiques, on fait servir les mêmes billets à plus d'usages, on en garde moins chez soi, et puis on recourt davantage au système des virements et des compensations. On dépose son argent chez un
I. Voyez les tableaux publiés dans le livre des Crises commerciales^ p. 32, par le docteur Juirlar.
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baïKjuicr, on le cliarge de payer et de recevoir l)our soi ; et comme le banquier est en rapport avec d'autres banquiers agissant de même pour d'autres clients, que ces banquiers se réunissent à certains moments pour liquider toutes les créances qu'ils ont les uns sur les autres, il' en résulte que les transactions les plus considérables et les plus multipliées se règlent sans numéraire et aussi sans billets au porteur. Le règlement par virements et compensations, voilà l'avenir du crédit et le véritable moyen d'économiser le numéraire.
Nous avons, dans la première partie de ce travail ^, comparé l'argent aux chemins de fer; nous avons dit que de même qu'on peut augmenter les services d'un chemin de fei* en multipliant les trains, on peut aussi, avec plus de rapidité dans la circulation, faire servir la njùme somme de numéraire à plus de transactions. Le virement est précisément le mode à employer pour arriver ù ce résultat. Mille francs déposés chez un banquier peuvent régler plus d'alTaires en un jour qu'ils n'en régleraient en un an s'ils restent dans la poche des particuliers. Gela veut-il dire que l'idéal de ce sys-
<. Voyez la Revue des Deux Mondes, du 15 novembre.
tème soit d'arriver à se passer complètement de numéraire et à tout régler par virements et par compensations? Non certes, il faudra toujours du numéraire, il en faudra peu ou beaucoup suivant qu'on aura plus ou moins perfectionné le mécanisme du crédit, mais il en faudra toujours assez pour qu'on ne perde pas de vue cette seule et unique mesure de la valeur, et, ce qui est aussi un point très-essentiel , pour qu'à certains moments, lorsqu'on doit acheter au dehors du coton ou d'autres denrées de première nécessité, on puisse faire des exportations de numéraire sans causer un préjudice trop grave à la circulation monétaire du pays.
Maintenant quelles sont les conditions d'une bonne monnaie fiduciaire? J'ai déjà montré que la monnaie fiduciaire, pour être bonne, devait toujours être convertible en espèces, et varier absolument comme varierait la monnaie métallique ellemême. On sait aussi que les Anglais, pour appliquer ce dernier principe, ont imaginé ce qu'on appelle l'acte de iSlik- Cet acte limite l'émission de la monnaie fiduciaire à un chiffre déterminé, ce chiffre est de ïk millions 1/2 de liv. sterl. pour la Banque d'Angleterre seule. Au delà de ce chiffre.
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toute émission d'une han/i-nole ou billet au porteur doit avoir sa représentation exacte en numéraire dans les caisses de la Banque, de telle sorte que dans les temps de crise, lorsque l'argent devient rare, on ne peut pas y suppléer par do la monnaie fiduciaire. La cause qui agit sur la circulation métallique agit en même temps sur la circulation fiduciaire; l'une ne peut pas s'étendre au préjudice de l'autre.
A ce point de vue. l'acte de ïSlifi est donc trèsefTicace : il assure la parfaite convertibilité de la monnaie fiduciaire, et l'empêche de contrarier jamais les lois du change, de mettre obstacle à la rentrée du numéraire, lorsqu'il est nécessaire qu'il en rentre : malheureusement il a d'autres inconvénients très-graves. D'abord il a celui de limiter en vertu d'une loi ce qui, de sa nature, ne doit pas être soumis à des limites légales. L'émission des billets au porteur est un acte de confiance qui repose siu' la bonne volonté du public. Entouroz-la de toutes les garanties désirables, faites qu'elle émane d'une compagnie puissante placée sous le contrôle du gouvernement, que cette compagnie soit obligée de publier des états de situation périodiques, mensuels ou hebdomadaires ; que de plus
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elle ne soit jamais, sous aucun prétexte, affranchie de l'obligation de rembourser en numéraire , et liez-vous-en au public pour le reste. Ce qu'il y a de particulièrement grave dans la limite fixée à l'émission de la Banque d'Angleterre, c'est qu'on voit le moment où, en vertu de l'acte de 18^^. cette banque peut être obligée de s'arrêter et de suspendre ses opérations. On ne peut pas se figurer l'influence déplorable qu'exerce sur le commerce cette perspective de la cessation possible des opérations de la Banque. Aussitôt que la réserve baisse, c'est-à-dire la somme en billets que la Banque peut émettre légalement, chacun a les yeux sur cette réserve. Si on ne l'observait encore que pour agir avec plus de prudence, l'effet pourrait être salutaire; mais on l'observe avec l'idée qu'on est à la veille d'une crise, et on agit en conséquence. Chacun resserre son crédit, retire ses fonds des endroits où ils sont déposés, court à la Banque pour augmenter ses provisions, et la crise arrive par cela seul qu'on la craignait. — ce qui a fait dire à un homme d'État illustre, à un ancien ministre des finances en Angleterre, sir George Cornewall Lewis, que l'acte de ISlid faisait en un seul jour plus de mal qu'il n'avait jamais pu faire de bien.
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Ce qui prouve encore que cet acte produit à certains moments un elFet moral désasti'eux , c'est qu'aussitôt qu'on est obligé de le suspendre, — et on l'a déjà suspendu deux fois depuis qu'il existe , — aussitôt que la Banque est autorisée à émettre des billets en dehors de la limite légale , immédiatement la panique cesse, et le public n'a plus besoin de ces billets que la panique seule faisait émettre. En 1857, il a suffi de /iOO,00() livres sterling de billets de supplément pour satisfaire toutes les demandes.
L'acte de ISkfi n'est donc pas l'idéal à invo- (juer pour assurer les meilleures conditions de la circulation fiduciaire. J'aime mieux notre système français. Ici point de limites à l'émission des billets au porteur, la Banque de France en émet tant qu'elle veut, ou plutôt tant qu'elle peut, tant que le public veut en recevoir. Et comme ce même public est éclairé sur la situation de la Banque par des états périodiques, il agit toujours en connaissance de cause. S'il prend plus de billets à certains moments ou s'il en prend moins , c'est que cela convient ainsi à ses intérêts; personne n'en est meilleur juge que lui. Il faut seulement, je le répète 5 que la Banque ne soit jamais alïranchie de
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l'obligation de les rembourser en espèces : à cette condition, tout ira bien, la Banque prendra ellemême les mesures nécessaires pour que la circulation ne dépasse pas certaines limites; elle suivra les lois du change, et quand elle verra l'argent acquérir plus de valeur et les billets venir en plus grand nombre au remboursement, elle sera la première à restreindre son émission. Il faut encore que l'émission de la monnaie fiduciaire soit entre les mains d'un seul établissement placé sous le contrôle de l'État et offrant toutes les garanties désirables tant sous le rapport du capital social que sous celui de l'honorabilité des hommes cfui le dirigent. Tci j'ai le regret de me séparer d'hommes éminents dont la voix a toujours beaucoup d'autorité, et notamment de M. Léonce de Lavergne, qui , dans la Revue môme, a cherché à combattre quelques-unes des idées que j'avais déjà émises sur ce sujet. L'idéal de M. Léonce de Lavergne serait, non pas la liberté absolue des banques, — il craindrait avec l'aison qu'il n'en sortît l'anarchie, mais un certain nombre de banques, qu'il appelle régionales, pour indiquer la limitatiorif qu'il en fait, et qui partageraient avec la Banque de France le droit d'émission. Il croit que cet|p or-
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ganisation vaudraif mieux que l'organisation actuelle, qu'elle donnerait plus de solidité à la circulation fiduciaire, et qu'en même temps beaucoup de banques pourraient s'établir qui ne le peuvent pas aujourd'hui, ou ne le peuvent f[ue très-difficilement sans droit d'émission.
Le principal argument pour montrer que les banques régionales donneraient plus de solidité à la circulation fiduciaire, c'est qu'il est bon en toutes choses de diviser les risques pour les affaiblir. On croit c|u'il y aurait moins de risques et partant plus de garanties lorsque la responsabilité des billets au porteur ne pèserait plus siu- une seule banque. Il est possible que cette maxime soit excellente en beaucoup de choses , mais ici elle produirait l'effet contraire. Les banques régionales, quelque sagement organisées qu'on les suppose, quelque puissantes qu'elles soient, n'auront jamais toutes la solidité de la Banque de France, n'inspii'cronf pas toutes la confiance que celle-ci inspire. Or il suffira ({u'une seule soit dans des conditions inférieures à celles de la Banque de France pour que le système soit moins bon. Supposez qu'à un moment donné une de ces banques, pour une raison ou pour une autre , subisse une
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crise , se trouve en face de demandes d'argent exceptionnelles, auxquelles elle ne pourra pas l'épondre : que deviendront les autres? Immédiatement la panique s'emparera des esprits , tout le monde courra au remboursement , et ce qui était bon la veille deviendra mauvais le lendemain. Ce n'est pas ici de la théorie, c'est un fait. — l^n x^mérique, dans ce pays si habitué au crédit et où l'on ne s'émeut pas facilement, il a suffi, en 1857, de la faillite d'une banque d'émission pour amener celle de beaucoup d'autres.
On dit en faveur des banques régionales qu'elles n'auraient pas à répondre aux mêmes exigences que la banque unique, à subir les mêmes pressions, que l'on voit souvent le prix de l'argent se maintenir dans les départements à un taux normal, lorsqu'il est très-cher à Paris; qu'il est dur, par exemple, que toute la France soit obligée de payer l'argent 7 et 8 pour 1 00, parce que la banque unique se trouve en face de besoins extraordinaires qui n'existent guère qu'à Paris. Cela veut dire que les banques régionales n'auraient pas à se préoccuper du change poui' régler lem\s émissions, ([u'elles continueraient à donner l'argent au même prix, quelles que fussent les circonstances, même
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lorsqu'il serait plus cher à Paris, afin que le négociant de Bordeaux ne fût pas sous le coup des nécessités qui frappent particulièrement la capitale. Qu'arriverait-il cependant? 11 arriverait que quand l'argent serait cher à Paris et qu'on pourrait se le procurer à Bordeaux à meilleur marché , tout le monde ramasserait du papier sur la banque de Bordeaux et courrait au remboursement. — On n'aurait aucun moyen de l'empêcher.
Supposons, par exemple, dans les circonstances de l'année dernière, où tout l'argent qui s'écoulait pour les acquisitions de coton s'en allait par Marseille, supposons qu'il y ait eu dans cette ville une banque d'émission tout à fait indépendante et sans lien aucun avec les autres banques , surtout avec la banque centrale. Croit-on qu'elle aurait pu faire face à toutes les demandes de numéraire qui se sont présentées? — Évidemment non ; elle eut été bien vite épuisée et obligée de suspendre ses opérations ; il aurait fallu recourir aux autres banques; et cela dans les plus mauvaises conditions, sans qu'elles fussent préparées à recevoir le contre-coup et en état de répondre à des besoins aussi exceptionnels. Avec une seule banque d'émission et des succursales partout , le même péril
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n'est pas à craindre ; cette banque se gouverne, non selon les intérêts particuliers de telle ou telle localité, mais selon les intérêts généraux du pays. Si elle voit que l'argent va devenir rare et qu'une de ses succursales en aura particulièrement besoin, elle règle son émission en conséquence, et à l'aide des ressom'ces qu'elle puise un peu partout, elle est en mesure d'approvisionner d'argent la succursale qui en manque, beaucou}) mieux que s'il y avait dans la localité une banque indépendante qui diàt s'adresser aux autres par traite ou difïéremment. Personne n'oserait soutenir, par exemple, que Marseille aurait été aussi facilement approvisionné de numéraire, les deux dernières années, avec une banque locale, qu'il ne l'a été avec une succursale de la Banque de France, et qu'il ne l'aurait pas payé plus cher.
Je ne connais en faveur des banques locales d'émission qu'un argument qui ait une certaine valeur, c'est celui qui consiste à dire que la faculté d'émission serait nécessaire pour augmenter le nombre des banques. Encore cet argument, quand on y regarde de près, est-il plus spécieux que fondé. En définitive, de quoi s'agit-il ? S'agit-il d'établir des banques d'émission partout, dans les
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plus pelitcs localités où il n'y aurait pas d'autre ressource que le droit d'émission ? Assurément non : on sent très-l)ion (|uc cela ne serait pas possible ; il s'agit tout simplement, dans le système que je discute, d'en établir dans les grands centres commerciaux. Or je ne m'explique pas que les banques qui seraient nécessaires dans ces grands centres ne puissent pas s'y établir sans le droit d'émission. Elles ont, pour se procurer des capitaux, un moyen beaucoup plus efficace et beaucoup moins dangereux que l'émission des billets au porteur : c'est celui des dépôts. Avec les dépôts, auxquels elles bonifient un intérêt moindre que celui qu'elles en retirent en les plaçant, elles ont une source considérable de bénéfices. Cela est si vrai qu'en Angleterre une masse de banques ne vivent que des dépôts; k» J(iiitt-.stocIiS baiiks de Londres n'ont pas d'autres ressources, et elles l'ont toutes des alTaires bi'illantes, distribuanten moyenne des dividendes plus élevés que ceux de la Banque d'Angleterre. Est-ce qu'il n'y a pas de banques à Hambourg, oii l'on ne connaît pas le billet au porteur ? Est-ce qu'il n'y a en Hollande que la banque d'émission ? Enfin aux Etats-Unis, à New-York, si on veut se donner la peine d'interroger les faits,
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on verra que le droit d'émission est compté pour bien peu de cliose dans les opérations que font les banques ; elles ont généralement plus d'encaisse métallique que de billets en circulation, et le nombre des billets par rapport aux dépôts est dans la proportion de 1 à 30 ou liO.
La faculté d'émission qu'on demande pour les banques locales, loin de leur être nécessaire, leur serait plutôt nuisible ; elle doublerait leur responsabilité. Se figure-t-on, dans une ville de province, un jour de crise ou de panique, une banque d'émission obligée de rembourser à la fois ses billets et ses dépôts ? Il y en a fort peu qui résisteraient à cette double pression, et on se verrait forcé de prendre les plus grandes précautions, d'entourer le droit d'émission de telles restrictions, de telles garanties, comme cela se fait en Amérique, que, comme en Amérique aussi, les banques locales préféreraient renoncer au droit d'émission plutôt que de subir ces restrictions. On dit : — Mais les banques ne s'établissent pas, ne se multiplient pas comme elles font en Amérique et en Angleterre ; il faut bien qu'il y ait un obstacle quelque part dans l'organisation actuelle du crédit. L'obstacle, il n'est point dans l'organisation du crédit; il est
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dans l'état des alTaires, qui jusqu'à ce jour n'a pas été suffisant pour permettre l'établissement d'un plus grand nombre de banques. Attendez, l'œuvre que vous désirez s'accomplira tout naturellement par la force des choses, à mesure que les affaires se développeront. Déjà nous avons à Paris un certain nombre de banques de dépôts qui n'existaient pas il y a quelques années, et elles n'ont pas eu besoin du droit d'émission pour réaliser de beaux bénéfices. Il s'en est établi d'autres à Lyon, à Bordeaux ; il s'en projette ailleurs ; de proche en proche elles gagneront tous les centres commerciaux qui en auront besoin, comme les chemins de fer, qui après avoir commencé par les grandes artères, finissent par pénétrer partout. Ce sera l'œuvre du temps, et il ne sera pas nécessaire pour cela de compromettre les avantages qui résultent de l'unité du billet au porteur.
On dit enfin, et cette objection est surtout présentée de l'autre côté du détroit par un recueil des plus accrédités, the Economiste on dit : Le:; banques locales d'émission ont l'avantage de faire sortir le numéraire de partout. Si Londres, ajoutet-on, est le premier marché du monde pour le numéraire et le capital disponible, il le doit aux ban-
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ques locales d'émission. Cette objection serait grave, si elle était fondée : il importe, en effet, d'augmenter la disponibilité du numéraire et de l'empêcher de s'immobiliser dans les caisses ou dans les tiroirs particuliers, mais on peut obtenir ce résultat sans recourir aux banques d'émission : les banques de dépôts suffisent, à moins cju'on ne prétende que les banques de dépôts ne peuvent pas s'établir sans le droit d'émission, ce qui rentre dans le système de M. de Lavergne, que je viens d'examiner. — Si on prétend au contraire que c'est le papier émis par les banques qui fera sortir le numéraire, il me semble qu'il sortira encore beaucoup mieux avec une banque unique ayant de nombreuses succursales. En définitive, qu'estce cjui peut rendre le numéraire disponible? C'est, en dehors du système des virements, la facilité plus ou moins grande qu'on a de le remplacer par des billets au porteur. Or, s'il est démontré qu'avec des banques locales, lorsqu'on tient à les avoir dans des conditions de sécurité parfaite, la circulation fiduciaire diminue plutôt qu'elle ne s'étend, je ne vois pas comment, avec moins de billets, on aurait plus de numéraire disponible, et si ces ban- (jues pouvaient attirer le numéraire autour d'elles,
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elles n'aiD-aicnt pas, pour se le transmettre les unes aux autres, à moins (rime solidarité absolue, les mêmes moyens qu'a une banque unique vis-àvis de ses succursales. On pourrait voir, comme avant I8/18 sous le l'égime des banques départemoniales, raboiidance dans un endroit et la rareté dans un autre. Jl est vrai que cette solidarité absolue qui n'existe pas entre les banques locales de l'Angietei-re, on la demande en France comme une innovation heureuse. Que devient alors le principe de liberté et de concurrence? Et en quoi ce système de banques locales avec solidarité dilTère-t-il d'une banque unique avec des succursales? 11 n'en diffère évidemment que par un mot, il fera moins bien ce que la banque unique fait beaucoup mieux. Allez demander à la ville de Lille, qui a toujours besoin de numéraire, si elle en trouve moins facilement aujoui'd'hui avec une succursale de la Banque de France qu'elle n'en trouvait jadis lorsqu'elle avait une banque indépendante. Qu'on interroge d'un autre c()té la ville de Toulouse et qu'on lui demande si, lorsqu'elle a trop de numéraire, ce qui lui arrive souvent, elle n'a pas pour l'écouler plus de facilité qu'autrefois.
Certes j'aime beaucoup la liberté, je reconnais
SUFx LE CRKDIT. M
ce qu'elle a de fécond dans beaucoup de choses, mais enfin il ne faut pas y être attaché comme à un fétiche et ne pas la discuter dans les diverses applications qu'elle peut recevoir. Or, s'il est démontré qu'avec le monopole par exemple on assure mieux la circulation fiduciaire, qu'on l'étend davantage, et qu'on a mieux qu'avec la liberté la disponibilité du numéraire que possède le pays pour le répandre là où il est nécessaire, je ne vois pas pourquoi on ne se prononcerait pas pour le monopole. D'ailleurs, c'est ici une question tout à fait en dehors du domaine de la liberté. On aura beau faire toutes les distinctions possibles entre le billet au porteur et la monnaie, il n'en est pas moins vrai que pour le public qui reçoit ce billet c'est de la monnaie. Or de même que l'État a le monopole de la fabrication de la monnaie métallique, et que personne ne le lui conteste, il doit avoir aussi celui de la fabrication de la monnaie fiduciaire. Il y a ici un intérêt de premier ordre (jui domine tous les autres. Seulement le gouvernement, au lieu d'exercer lui-même ce monopole, le délègue, et il a raison, car il l'exercerait moins bien et pourrait en abuser; mais il le délègue sous son contrôle et en quelque sorte sous sa responsa-
bilité, et c'est là, entre autres choses, ce qui fait la force des compagnies qui en sont investies. Du reste, c'est une question qui est jugée par l'expérience. Dans presque tous les États, en Russie, en Prusse, en Autriche, en Hollande, en Belgique, et dans le nouveau royaume d'Italie, sans parler de la France et de l'Angleterre, le droit d'émission est l'objet d'un monopole.