‹ L'énigme allemandeChapitre 11 sur 106 · PF À LA · texte numérisé non relu

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Elle ne s’appuie particulièrement sur aucun parti politique; mais c'est chez les nationauxlibéraux, et même chez les conservateurs, qu'elle recrute la plupart de ses membres. Un ancien président du Reichstag, le prince de Stolberg- Wernigerode, fut l’un d'eux, et le même personnage faisait partie tout ensemble d’un comité de rapprochement franco-allemand. Illogisme, can-

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deur? Peut-être : l’âme germanique se meut aisément au milieu des contraires; on peut aussi inférer de ce fait que le pangermanisme, exaltation

PANGERMANISTES 193 pure de l'idée nationale, n’est pas nécessairement gallophobe. Dans l’escadron de nos nationalistes. lequel de tant de valeureux chevaliers serait d'humeur à prôner, dans le privé ou en public, une entente avec l'Allemagne? Parmi les pangermanistes militants ou réputés, nommons aussi : le général von Liebert, ancien gouverneur du Sud- Est africain, le général von Gersdorff, le comte de Reventlow, le général Keim, M. Kurd von Strantz, le grand industriel M. Kirdorff, etc.

Les organes du pangermanisme sont, à la vérité, peu nombreux et de tirage modeste. La ligue a pour journal officiel les Alldeutsche Blaetter ; à côté de lui, on trouve la Rheinisch- Westphaelische Zeitung (Gazette du Rhin et de Westphalie), à laquelle l’'abondance et la sûreté de ses informations industrielles ont valu une grande notoriété, les Leipziger Neueste Nachrichten, la Deutsche Zeitung, la Taeoliche Rundschau (anti-catholique), les Berliner Neueste Nachrichten (gouvernemental), la Post. Citons aussi des journaux qui, sans être de la confrérie, accueillent des collaborations pangermanistes la Deutsche Tages Zeitung (agrarien), le Reichsbote (erthodoxe protestant), les Münchner Neueste Nachrichien, la Kreuzzeitung (Gazette de la Croix), le Tag enfin, édition aristocratique du Berliner Lokalanzeiger.

Tous journaux, répétons-le, de tirage restreint

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et de médiocre rayonnement. En face d'eux, combattant ouvertement leurs tendances, voici trois erands journaux, de très fort tirage : le Berliner Tageblatt, le grand journal radical, le premier des journaux allemands de doctrine, que dirige M. Theodor Wolff, le Berliner Morgenpost (démocrate avancé), enfin le grand organe socialiste, le Vorwaerts. Ajoutons-y la Vossische Zeilung (Gazette de Voss). En province, tous les journaux socialistes et catholiques combattent le pangermanisme, réunissant ainsi contre lui, en temps normal, plus des deux tiers de la nation; mais vienne la bourrasque, on voit alors accourir à la rescousse, par le phéno-

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mène que nous marquions tout à l'heure, la presse

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catholique : c’est la Gazette populaire de Cologne, de M. Bachem, le grand organe catholique, qui in venta naguère la théorie de « l’otage », et, pendant

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la crise marocaine, la Germania, inspirée par le député Erzberger, ne laissa rien à regretter à la T'aeglische Rundschau elle-même.

Tels sont le caractère, les troupes, les chefs, les moyens, les organes du pangermanisme. C’est un parti de furieux, où s’exaltent, comme dans l’ardeur d’un creuset, tout l’égoïsme, tout l’orgueil, toute l’âpreté, toute la cupidité d’un peuple qui, longtemps malheureux et pauvre, ne s’est pas encore habitué à sa force, à sa grandeur, à une richesse trop neuve. Toute l'Allemagne, laborieuse

et raisonnable, le renie; mais pourquoi faut-il qu'elle mette dans son reniement des intermittences, et qu’en certains jours 1l lui arrive, tout en refusant de le reconnaître, de parler son langage? Dès qu’on s'approche de l'intelligence allemande, on y découvre d'étranges lacunes de l’esprit eritique. Patrie de Luther, n'est-ce donc pas dans ta langue que le rude rélormateur, ayant dépouillé la robe augustine, terrassé le pape et controversé avec le diable, s’écriait : « L’humaine raison est quelque chose de surnaturel, un soleil et une divinité placés dans notre existence pour tout dominer »?...

Le général Keim est pangermaniste. Pangermaniste, il préside la Ligue militaire, dont le proeramme est premièrement d'augmenter sans répit les effectifs militaires. Il fait profession d’un patriotisme ombrageux et sévère, et l’un de ses moyens est de vanter les mérites de notre pays. En septembre 1912, il écrivait dans le Tag, de Berlin :

« Sous le rapport militaire, la Triplice est, en ce qui concerne le nombre et l’organisation, de beaucoup inférieure à la Triple Entente, sans même tenir compte de la supériorité écrasante de ce der-

nier groupement sur mer. À Sedan, au contraire, l’armée allemande avait un effectif deux fois et même trois fois supérieur à celui des Français. Même si l'Allemagne avait à lutter contre la France seule, on ne pourrait parler sérieusement d'une supériorité quelconque de nos troupes. »

Au mois de juin déjà, exprimant la même pen sée, il avait rappelé qu'en 1870 les Allemands, trois contre deux, avaient acheté cher le succès, et il ajoutait que Les Français, bons soldats, étant à cette heure à égalité, il convenait de rétablir sans retard l’ancienne supériorité. Gardons-nous de nous laisser prendre aux compliments de cet adversaire : quand il rend hommage aux qualités de l’armée française, ce n’est qu'un jeu de politique intérieure. La ligue qu'il dirige est, nous l’avons dit, l’un des organes qui travaillent le plus activement à enflammer, dans l’opinion allemande, la passion patriotique. Elle a contribué à créer l’état d'esprit qui aboutit, en septembre 1912, à ce congrès pangermaniste d'Erfurt, où le nationalisme allemand tint un si arrogant langage. L’« outrecuidance » de la France, la « faiblesse » du gouvernement impérial, impuissant à « défendre les intérêts allemands », furent les thèmes ordinaires des discours que l’on y entendit; le président du congrès, M. Claas, président de la Ligue pangermaniste, avec véhémence, y accusa le gouvernement

de tolérer, de la part des Danois, dans le Slesvig, « la pire propagande », de n’avoir amené, en Alsace-Lorraine, par la nouvelle constitution, « le moindre rapprochement avec l'Allemagne », de négliger, dans les marches de l'Est, la question du germanisme, « qui est la question pangermaniste par excellence ».

Voilà quelques-uns des accents du pangermanisme, et le général Keim n’en renierait aucun. On comprend qu'un certain nombre de personnes raïisonnables aient entrepris de mettre un frein à des excitations qui portent en elles de graves dangers. « Dans la poursuite de notre politique extérieure, écrivait récemment la Deutsche Revue, nous avons moins à craindre aujourd’hui l'absence de patriotisme que les exagérations de ce sentiment. Nous avons moins à craindre ceux qui veulent comme autrefois Bamberger et Wildthorst, contrarier les courageuses démarches du gouvernement, que ceux qui fixent à notre politique des buts lointains, inaccessibles ou compromettants. »

L'article d'où ces lignes sont extraites fit quelque bruit, au moment qu'il parut. Anonyme, mais présenté avec un certain apprêt et vraisemblablement sorti de la plume d’un personnage qualifié, 1l dut ce retentissement aussi bien au sérieux et à l'importance de l’organe qui le publiait, qu’à l'autorité grave dont il était pénétré. Il dénonçait les convoi-

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tises insensées d'associations telles que la Ligue navale et la Société coloniale. les surenchères d'écrivains sans mandat et sans peur, et il continuait ainsi :

« Enfin le dérnier et le plus massif anneau de cètte chaîne de politiciens irresponsables est constitué par les pangermanistes. Les buts poursuivis par l’association des pangermanistes sont obscurs. Ils disent qu'ils aspirent à l’union politique de tous les peuples de langue allemande; en pratique, ils donnent leur appui à tous les Allemaänds dont les intérêts sont en concurrence avec ceux d’autres races. C’est une tendance louable. Malheureusement, au lieu de recommander une tactique habile, ils exhortent le gouvernement à se montrer raide et tranchant, à menacer et à user de violence. Ce sont là des armes dangereuses. À les employér, on récolte la honte, en cas d’insuccès, et, en cas de réussite, la haine.

« Toutes ces influences se font sentir sur la presse et trouvent un écho démesurément agrandi parmi les philistins qui, après boire, aiment à causer politique, et ils crient assez fort pour être entendus! Aussi ne devons-nous pas traiter de fantasques et d’hystériques ceux qui, à l'étranger, racontent que l’Allemagne veut abaisser les autres nations et poursuivre une politique navale qui lui assure sur mer la place que la guerre de 1870 lui a donnée sur terre...

« … Les plus intelligents devraient considérer de leur devoir sacré de contribuer à augmenter auprès du peuple l’autorité du gouvernement. Ce devrait être le devoir du parti conservateur, sembletil, et pourtant qu'avons-nous entendu dire au début de cette année par les orateurs de ce parti? L'un d'eux n’a-t-il pas osé déclarer dans un discours électoral que le prestige de la nation avait diminué, et que les gouvernements étaient en direct désaccord avec le sentiment populaire! Jamais on ne porta un coup si violent à la plus haute autorité de l’État. Ceux donc qui s'offrent comme des amis du gouvernement sont, en fait, des excitateurs qui poussent aux aventures. La règle devrait être pourtant de soutenir le gouvernement de l’empereur, quand 1l se propose comme but immédiat non un agrandissement de territoire, mais une amélioration de ses relations avec ses puissants voisins. Ce n’est pas là une méthode de renoncement, mais une méthode de temporisation. C'est la seule qui permette d'éviter la catastrophe d’une guerre qu'aucune nécessité politique ou morale ne rend fatale. »

Ainsi parle une revue de haute sagesse politique, et ce langage atteste, de la part de ceux qui ont la direction et la responsabilité, la volonté réfléchie de résister aux entraînements chauvins des organisateurs patentés du patriotisme.

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J eusse vivement désiré de rencontrer le général Keim. Mais je n'y réussis point. J'ai cependant mieux que des propos à rapporter de lui, j'ai une lettre qu'il écrivit à la personne qui avait bien voulu lui demander pour moi un entretien.

« En ce qui concerne l'interview, y disait-il (1), j ai malheureusement fait avec quelques représentants de la presse des expériences peu encourageantes (2), et je m'abstiens, depuis lors, par principe, de toute entrevue de ce genre. Je prie donc le représentant du Figaro de ne voir dans mon reius rien de personnellement désobligeant pour lui.

« Je considère un rapprochement franco-allemand comme très désirable. Par suite du chiffre croissant de sa population, l'Allemagne se trouve justement forcée de pratiquer une politique coloniale en grand — du moins dans un temps plus ou moins éloigné —, si elle ne veut pas, comme on dit vulgairement, étouffer dans sa graisse. Or, la France peut très bien se permettre de jouer ici le rôle de personnage désintéressé, car elle possède plus de colonies qu’elle n’est capable d’en peupler. Mais jusqu'à présent, dans toutes les grandes actions politiques, elle s’est posée en ennemie de l’Alle-

(1) La lettre est écrite en allemand.

(2) Combien de fois, hélas! en Allemagne ou ailleurs, ai-je entendu cette phrase!

magne, partout où il survenait quelque chose dans le monde, absolument comme fait l'Angleterre.

« La solution la plus simple de ces malentendus serait qu’un ministre français déclarât ouvertement et officiellement le traité de Francfort intangible et définitif pour la France, et cela par conviction intérieure, non par pure formalité. S1 cela ne se produit pas, la France demeurera notre ennemie secrète, en dépit de toutes les assurances pacifiques données d’une façon générale.

« Dans ces conditions, j ai considéré comme un devoir patriotique, tout récemment encore, en ma qualité de Président de la Ligue de défense allemande, de demander une augmentation des effectifs, telle que la France se trouve dans l'impossibilité de songer à une guerre victorieuse contre nous, même avec le secours de l'étranger. Or nous avons assez d'hommes et d'argent pour cela. Ce but une fois atteint, peut-être commencera-t-on à comprendre à Paris qu'il serait beaucoup plus raisonnable et plus pratique de vivre sur un pied d'entente avec l'Allemagne. Tel est mon avis sur cette question. »

Dans cette lettre, d’ailleurs courtoise de ton, mais où s’accuse, avec tant d'ingénuité, le culte exclusif et barbare de la force, ne reconnaissezvous pas, sous l'enveloppe de la forme, les traits

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essentiels et les moyens d’action du pangermanisme : la suffisance, la menace, le goût d'humilier l'adversaire, le mépris de ces impondérables qui sont tout le système nerveux de l’âme humaine, le recours immédiat à l’argument animal, celui de la contrainte? La candeur aussi, — et comment désigner d’un autre nom cette invitation jetée à la France de se débarrasser bénévolement, au profit de la prolifique Allemagne, de colonies qu'elle est « incapable de peupler »? Donne-moi tes colonies, je te donnerai la paix.

Quelques jours après, le général Keim devait faire à ma demande d’entrevue une réponse moins directe, sans doute, mais plus précise encore. Il publiait, en effet, sous le titre ironique de la France réconciliée (1), un article que rien d'autre n’expliquait alors que l'enquête que j'étais venu poursuivre en Allemagne, et dont l’on commençait de s’entretenir dans les milieux politiques de Berlin. Il convient d'analyser de près cet article, où la pensée pangermaniste, en ce qui regarde notre pays — pensée commune du reste à beaucoup d'AIlemands qui ne sont point pangermanistes — est exposée avec une partaite netteté.

Comme il l’écrivait tout à l’heure, la condition préliminaire de bons rapports entre l'Allemagne et

(4) Taegliche Rundschau, 19 juillet 1912.

la France serait, pour le général Keim, de la part de celle-ci, une reconnaissance publique, formelle et irrévocable du traité de Francfort. Mais, ajoutet-1l, 1ln'en est pas question. Les Français ne renoncentpas à l'espoir de ressaisir l'Alsace et la Lorraine, et la vie politique serait impossible chez eux à tout ministre qui ne se ferait pas le serviteur de cette secrète espérance. Plus que jamais, 1l faut se souvenir de cette parole prononcée par Moltke après la guerre, que l'Allemagne en aurait pour cinquante ans à se tenir armée jusqu'aux dents. La politique marocaine de 1911 n’avait de sens que si elle devait aboutir « à un progrès décisif dans la voie d’un rapprochement véritable, effectif, politiquement palpable, entre les deux peuples ». Mais la psychologie des Français n’a pas changé depuis Jules César : excitable, ultra-nerveuse, « empreinte aussi de passion nettement belliqueuse ». La preuve en est dans les sacrifices considérables que consent le peuple français pour posséder une armée capable d'atteindre le but dont il ne saurait détacher ses regards. Le « militarisme pratique » est plus développé chez lui que chez les Allemands ; « la transformation de la nation en nation armée, et dans des proportions que nul autre pays, fût-ce l'Allemagne, n’a jamais égalées, s'explique par les tendances militaires de la République. »

L’attitude de la presse française en 1911, pour-

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