‹ L'énigme allemandeChapitre 12 sur 106 · DÉS · texte numérisé non relu

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suit l’article, n’a-t-elle pas attesté, pour le bon public allemand, que la réconciliation n’a pas fait tant de chemin que l’on veut bien le dire? Bien au contraire, ce ne sont que paroles belliqueuses qui ont retenti, et « finalement le sentiment national a retrouvé en France une force et une unanimité qu'on ne lui avait pas vues depuis 1870. Finissonsen chez nous avec la légende du feu de paille français, aussi bien qu'avec nos fanfaronnades sur l'accroissement de notre population, comparé avec l’abaissement de la natalité en France. Les Fran- Çais, en ce qui concerne la politique et la guerre, se Sont toujours montrés un peuple vraiment sérieux, et nous autres Allemands, instruits par notre histoire, le savons mieux que personne. Pour ce qui est de la différence de population, il n y à pas lieu d’en tenir compte, car nos centaines

de milliers d'hommes non exercés ne sont d’au-

cune valeur pour les batailles décisives. Il n’y a là que mirages. »

La vérité est donc là, continue le général. En Allemagne, les hommes prévoyants qui font entendre des paroles d'avertissement, on les appelle « chauvinistes » et « excitateurs ». En France aussi, peu de temps avant la guerre de 1870, le peuple demandait le désarmement. Mais que les Allemands lisent donc les journaux français qui ont rendu compte de la revue du 14 juillet : c’est

une lecture édifiante. « Depuis l’affaire marocaine, il s’est produit un changement manifeste, et qui n est pas, à ce qu 1l semble, dans le sens de la réconciliation. »

« À tant de symptômes du réveil du sentiment national, 1l n'est qu'une réponse : l'augmentation des forces allemandes, la supériorité des effectifs portée au point où elle se trouvait au début de la guerre de 1870. Elle était alors d'environ un tiers pour l'infanterie et de plus du double pour l’artillerie. Aujourd'hui, 1l n’est plus question pour l'Allemagne d’une supériorité numérique vraiment notable. Allons donc de l'avant. Ni l'argent ni les hommes ne nous manquent. Pourquoi ne redeviendrions-nous pas ce que nous étions 1l y a quarante-deux ans? Il ne faut que de la volonté pour concevoir et exécuter les grands desseins...»

Ainsi s'exprime le général Keim. Militaire, président de la Ligue militaire, 1l parle en militaire. Il est de ces Allemands qu'enchante l’idée d’un rapprochement avec la France, mais pour qui rapprochement signifie domination, et qui ne conçoivent l'amitié que par l’écrasement. Le général Keim est pangermaniste.

Il est d’autres pangermanistes, de ton plus amène, et qui se font de la patrie allemande une image moins arrogante. Ils sont plus policés. Ils

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montrent, des intérêts et de la dignité d'autrui, un souci raisonnable. Si leur patriotisme est avide et défiant, du moins n’exige-t-1l point que toutes les autres patries disparaissent devant lui. Ils sont gens avec qui l’on peut causer. Le comte de Reventlow est de ceux-là. Je suis allé le voir.

Grand, fort, rasé, glabre, le comte de Reventlow est une tête ronde, avec des cheveux drus et ras, un teint terreux, des yeux bleus et glacés. A le voir s’avancer, raide, flegmatique et digne, on a l'impression d’une machine lourde, puissante, opiniâtre, une belle machine bien réglée, sortie des métallurgies de Düsseldorf. Il est impassible et dur, son pâle regard est fixe, et les muscles de son visage ne jouent jamais. Cependant il a des façons distinguées et accortes, une parole mesurée et lente : Le comte de Reventlow est un gentleman. Dans son cabinet d'étude, où l’on devine un homme qui travaille, les livres, maniés et feuilletés, s'accumulent dans les bibliothèques et sur les tables. Il y en a beaucoup d’anglais et de français. Un saisissant portrait de Tolstoï est parmi eux. Sur un meuble, se dresse une statuette de Bismarck. La dure pensée du chancelier de fer est évidemment l’âme de ces lieux.

Le comte de Reventlow, écrivain militaire et naval, disserte aussi sur la politique étrangère en tête de la Deutsche Tages Zeitung, le grand journal

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agrarien. Il y tient un langage souvent rude, maïs il discute. Son pangermanisme accepte des raisons. Ses adversaires le goûtent pour sa modération relative et sa courtoisie. Il passe pour bien informé. Il a de bons amis à la Wilhelmstrasse et, plus d’une fois, dit-on, fut chargé de jeter des amorces dans l’opinion publique. Il m'accueillit avec empressement et, tout de suite, comme pour attester une sympathie préalable, voulut bien m'exprimer les regrets de la comtesse, empéchée par son état de santé de recevoir un compatriote, car la comtesse de Reventlow est Française.

Nous parlâmes d’abord de l’affaire marocaine.

J'ai été, me dit-il, hostile à la politique de notre gouvernement. Elle a été maladroite, et elle s’est trompée. Celle de la France, au contraire, fut conduite avec habileté, et nous l'avons vue, depuis l’origine, constante vers son but. Les Français auront au Maroc de grosses difficultés, mais les nôtres eussent été bien plus graves. Ils sont les voisins de l'empire du Sultan, et nous en sommes très loin. Pour le conserver seulement, il nous aurait fallu y entretenir deux corps d'armée et, pour les soutenir, installer sur l'Atlantique une base navale, c’est-à-dire un port et une flotte; c’eût été alors nous placer délibérément sur la grande route navale de l'Angleterre et nous mettre en conflit avec cette nation. Tel eût été le résultat de cette belle opéra-

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tion. J'ai d'ailleurs cette opinion que nous ne devons occuper dans le monde que les territoires

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libres et que personne ne nous dispute. Quel besoin de nous hâter? Souvenons-nous des conseils de Bismarck, selon qui l’Allemagne, loin de s éparpiller, avait le devoir de se concentrer et de

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constituer chez elle un foyer très intense, capable de faire rayonner au loin son influence politique et commerciale. Là est, selon moi, la vérité allemande. Tenons-nous y.

Voilà de sages paroles. Qui ne les approuverait? Pourquoi faut-il que, dans l'instant suivant, M. de Reventlow, opposant à la France, qui ferme ses colonies, l'exemple de l’Angleterre, fidèle au principe de la porte ouverte, m’ait dit que « la France a le tort d'apporter, dans sa politique coloniale, des préoccupations mercantiles »? Sans doute, le traité du 4 novembre lui donne, en ce point, satisfaction; mais la France, « entraînée par de vieilles

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ler toutes les colères pangermanistes? Qu’importait à l’Allemagne, disait-il en substance, que la tâche française fût difficile et rude? La France, désormais, puisqu'elle l’avait voulu, devait être tenue pour responsable au Maroc de l’ordre et des personnes. « Îl serait de l’intérêt de la France. concluait-1l, de prendre un peu plus au sérieux ses devoirs au Maroc. Nous n’y avons plus, nous, Allemands, que des intérêts économiques; mais il serait fort peu avisé, de la part de la France, de les méconnaître. »

Comment concilier ce langage avec celui que j avais entendu? « Tel qu'il est, me disait le comte, ce traité me suffit, et l'Allemagne n’aura rien à dire, s’1l est exécuté dans son esprit. »

Notre entretien, quittant le domaine limité de la contestation marocaine, s’était élargi, et J'avais posé cette question :

— Quelle idée se fait-on, en Allemagne, de la France?

Mon interlocuteur m'avait répondu sans équivoque :

— Beaucoup de gens s’imaginent que, le jour où elle se croira capable de vaincre, la France ne reculéra plus devant la pensée d’une guerre qui lui rendrait ce qu’elle a perdu. On n’a pas conlance, ici, dans la stabilité de la politique francaise.

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— Après tous les sacrifices faits depuis quarante ans, par la France, à la paix?

Un indéfinissable sourire d’incrédulité, un sourire glacé et tordu, plissa la bouche du comte.

— Vous avez fait des sacrifices à la paix?

__ Des sacrifices si certains et, semble-t-1l, si mal compris, qu’une partie de l’opinion ne doute pas que vous ne guettiez le moment d'achever à coup sûr votre victoire de 1871.

—— Quelle idée! Quelle inconcevable erreur! Achever notre victoire? Qu’entendez-vous par là? Supposez-vous donc qu’en 1870 le but ait été d'abattre la France? En réalité, il s'agissait de quelque chose de bien différent, de quelque chose de positif et d’essentiel pour la vie même de l'Allemagne, arrivée à l'heure historique où elle devait se lier. Promenez-vous chez nous, vous n’y découvrirez nulle part de sentiments d’hostilité préconçue à l'égard de la France : une certaine amertume seulement qui reste de la déception causée par le traité du 4 novembre.

— À ceux qui parleraient de conciliation entre nos deux pays, fis-je, et des conditions qu’elle supposerait, que répondriez-vous ?

— Je poserais d’abord cette question : la France est-elle disposée à reconnaître, irrémissiblement, sans arrière-pensée, l’état territorial de l'Europe?

—Qu'eussentrépondu vosancêtres,si Louis XIV,

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jadis, à propos de cette même Alsace, eût exigé

pareil engagement?... Que l’on n'arrête pas l’histoire, et que l'avenir n’est à personne!

— Soit. Ne parlons donc plus de cela. Mais observez que l'Allemagne ne demande rien. Elle n’a pas besoin d'arrangements. Elle peut très bien continuer à vivre comme elle fait. Elle ne se plaint pas. Je ne crois pas le moins du monde au danger de guerre entre nous; mais s1 la guerre vient, nous sommes prêts. Notre peuple attend les événements. Ceci ou cela lui est également indifférent.

— Croyez-vous donc que cet état de paix armée, qui, chaque année, dévore en Europe des milliards, soit normal et puisse durer indéfiniment?

— Qu'est-ce qui est normal? Qu'est-ce qui ne l’est pas? Je vois que la guerre, sur notre planète, a toujours existé, et les charges de la paix armée ne me semblent pas tellement accablantes, puisque, en somme, l'argent qu’elle coûte à la nation profite à la nation. Je pense aussi que l'armée est, au point de vue moral, aussi bien que physique, une excellente école pour le peuple. L’accroissement, récemment réalisé. de notre force militaire n’a, quoi que vous en pensiez, aucun sens belliqueux, tandis que j ai l'impression qu'il se développe en France un sentiment guerrier qui est nouveau. Là est le danger. Quant à l'Allemagne, elle se contente de prendre des précautions. Et pouvons-

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nous les négliger? Comment ne serions-nous pas attentifs à ce qui se passe en Angleterre, bien que, pour nous, la décision, quoi qu'il arrive, doive toujours rester sur le continent? Mais je ne crois pas plus à une guerre navale qu’à une guerre continentale. L’Angleterre, croyez-moi, y courrait de gros risques. Elle sait que, dans la mer du Nord, les conditions stratégiques travaillent pour nous. Elle sait que nous pourrions, à notre gré, faire traîner longtemps une guerre navale. Elle sait qu'elle a sur le globe une foule de points vulnérables, et nous, aucun. Elle sait qu’elle ne peut pas nous affamer... Je ne connais rien de l’avenir, mais je n'y aperçois rien dont nous puissions nous alarmer. Nous sommes prêts à tout.

« Nous sommes prêts à tout » : les lèvres sèches du comte de Reventlow avaient sifflé, plus qu’elles n'avaient articulé, ces paroles assurées. Tout le pangermanisme s’affirmait en elles, avec sa lourde suffisance.

M. Alfred Kerr. — Paradoxe ou vérité? — « Ils vous ont tous menti! » — La guerre et les 25 milliards. — Amour quand même. — Tout pour le profit. — N'oubliez pas 1941. — Pas d'alliance avec l'Allemagne. — Fond guerrier de la race. — La discipline allemande. — La « machinerie » allemande — Un fruit mûr. — L'inévitable. — Place aux jeunes. — Les restes d’un bon diner. — Le moyen de faire l’économie d’une guerre. — Ce sera demain.

M. Alfred Kerr donne à ses interlocuteurs une grande sécurité : il ne leur cèle pas ce qu’il pense. Il m'a tenu, d’une bouche aimable, un langage brutal, tout en protestant, pour m’en consoler, que ce langage n’était pas le sien. Puis il ne cessa de faire parler d’anonymes personnages que pour invoquer le destin ou, plus scientifiquement, les lois historiques. Ainsi j’ai passé, en sa compagnie, un long temps à frémir. M. Kerr est-il donc pangermaniste? Non pas tout à fait. Mais il parle, ou plutôt 1l interprète, en l’ennoblissant de biologie, la langue classique du pangermanisme.

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