‹ L'énigme allemandeChapitre 3 sur 106 · FL Y · texte numérisé non relu

FL Y

compris. Elle a dit : « L'Allemagne a besoin d'argent pour construire son chemin de fer; elle m en demande. »

Là-dessus, M. de Kiderlen, comme tous les financiers allemands, proteste. Puis, revenant à l’idée qui le domine, il me montre dans le Bagdad le type d'entreprises communes. Je l’entends encore me dire, arrêté, à l’entrée de la ville, devant une petite boutique de souvenirs de Kissingen :

— Voilà de ces occasions que nous devrions saisir pour en faire l’objet d'accords entre nous.

Et il vante l’excellence d’une méthode qui, en réduisant entreles deux pays les points de friction, leur créerait des raisons supplémentaires de vivre en bonne intelligence.

Est-ce là le langage d’un homme systématiquement hostile à notre pays? M. de Kiderlen s’aïtirmait pacifique, et il était sincère. Comme l'Empereur, comme le gouvernement, comme tout le peuple allemand, il voulait, disait-il, travailler honnétement aux œuvres de paix... Soit. Mais, le 14 juin 1912, est-ce aussi pour la paix que le Reichstag faisait effort en votant la nouvelle loi militaire? Et lorsque l'Allemagne guerrière, hérissée, ajoute à sa ceinture de nouvelles épées, est-ce pour la paix? Si l’homme d’État, interrogé, {avait

J tm

me me

été tenté d'exprimer sa pensée en une formule dépouillée de toute équivoque, il eût répondu sans doute : « Ce sera pour ce qu’on voudra. » M. de Kiderlen ne m'a pas tenu ce propos; mais, tandis qu'il parlait, je croyais l’entendre résonner à mes oreilles. Le gouvernement impérial n’éprouve nul embarras à expliquer cet accroissement de force mihtaire. Il pourrait chercher à ergoter; il dirait que, depuis longtemps, les militaires réclamaient ces mesures nouvelles; que la loi organique qui stipule le service obligatoire n’est pas appliquée, et que, chaque année, des milliers de jeunes hommes ne sont. point enrôlés; que l’éducation physique et morale de la caserne est un entratnement excellent à la vie sociale; et il le dit en effet. Mais 1l ajoute aussi, sans se faire prier : « On semblait nous menacer : ne devions-nous pas montrer que nous étions capables de nous défendre? »

Qui donc semblait menacer l'Allemagne? Ou du moins par quise crut-elle menacée? Par l’Angleterre. Mais contre qui ces armées que l’on équipe en hâte ont-elles charge de défendre leur patrie? Contre la France. Et si je dis : « La France ne vous menace pas! » on me répond : « Que nous soyons engagés dans une guerre contre les Anglais, connaissez-vous, chez vous, un gouvernement qui, le voulût-il, serait capable de résister plus de trois

heures à la poussée populaire qui jetterait le pays à la frontière? »

Je méditais ces propos en traversant le jardin de la villa Germania. C’est ici que, un an plus tôt, presque aux mêmes Jours, M. Jules Cambon venait élaborer avec l’obstiné ministre ce traité dont l’enfantement dura quatre mois. Comme il faisait très chaud, ils s’assevaient volontiers, à la lin des jours pesants, sous les grands arbres impassibles. Ici est une tonnelle avec sa table blanche et ses sièges de fer; là, un banc de jardin: au détour de cette allée, voici encore une table avec des fauteuils d’osier.. Est-ce ici, est-ce là, que, certain jour, les deux diplomates sont demeurés debout, immobiles, muets, se tournant le dos, sûrs tous deux, à la même minute, que si l’un prenait son chapeau, l’autre ne le retiendrait pas? Laquelle de ces tables a reçu le coup de poing qu'une main coléreuse lui asséna? Vers quelles branches sont allés mourir des éclats de voix dont les murs d’un cabinet diplomatique eussent été épouvantés ?.…

Les mois ont passé. La paix est descendue dans les âmes. Faudra-t-il que de nouvelles et vaines alarmes troublent le travail réparateur qui y efface les cicatrices? Au bout de la rue du Prince- Bismarck, la nature, indifférente aux querelles des

hommes, répand à travers le jardin parfumé sa sève généreuse, et le ministre des Affaires étrangères de l’Empire, avec son petit chapeau vert et sa grande pèlerine, se promène doucement en fumant — hommage à son collègue von Tirpitz — des cigares longs comme des torpilleurs. Il est vigoureux, planté droit dans le sol, et semble fort à vivre cent ans : six mois après, 1l était mort.

Du régime absolu au régime parlementaire. — Le paradoxe du prince de Bülow. — Le premier chancelier parlementaire. — M. de Bethmann-Hollweg, soldat de l'Empereur. — Les mots et la chose. — La censure des couloirs. — Un personnage d'Ibsen. — M. le Président craint de se compromettre. — Le député-professeur von Liszt. — Une œuvre utile. — Les raisons de s'entendre. — Les pangermanistes font du bruit. — « Le bel ouvrage » des politiciens. — Espoir dans les journaux. — L’aviation agressive. — Pourquoi les libéraux ont voté les armements. — La crainte de l'Angleterre. — L’Allemagne détachée du Maroc. — La politique des grands gestes. — Patience et confiance.

Le Reichstag, ce n’est pas, certes, la Chambre française, maïs ce n’est pas non plus la Douma russe. Il n'est plus tout à fait exact de dire que le régime monarchique est, en Allemagne, un régime absolu, ni que le chancelier, c’est-à-dire le gouvernement, nest responsable que devant le souverain. L'Empereur agit à son gré à l'égard de ses ministres, et, s’il lui convient de les renvoyer, nul nu a qualité pour lui en demander compte; mais qu'il lui soit permis désormais de les maintenir en place contre la volonté du Reichstag, c’est la théo-

rie. En fait, il lui faut un chancelier capable de s'entendre avec l'assemblée élue, et toute la politique gouvernementale consiste à s'appuyer sur elle, avec l’apparence de l’indépendance. Il peut la dissoudre. Il peut, de l'opposition des élus, en appeler aux électeurs. Sans doute. Mais en Allemagne non plus qu'ailleurs, on ne trouve pas toujours, au fond des urnes électorales, ce qu on y cherche, et M. de Bülow le sait bien, qui, sur les ruines de sa politique vaincue, annonçait à ses vainqueurs l'assaut de la vague socialiste et leur criait : « Nous nous retrouverons à Philippes! » Les tenants de la monarchie absolue, qui accusent volontiers le prince de Bülow de cette évolution parlementaire du régime impérial, ont la vue bien courte. L'ancien chancelier, avec la sensibilité d’un esprit largement ouvert à toutes les choses de son temps, a perçu les signes encore incertains du mouvement qui commençait, et il a compris que ce mouvement allait devenir 1irrésistible. Sans s’attarder à la vaine entreprise de le dompter, 1l a prétendu le diriger, et 1l fut en réalité le premier chef parlementaire de l'Allemagne monarchique. Avec les conservateurs, les hbhéraux et les radicaux, réunis par lui en un bloc imprévu, il forma une majorité, gouverna avec elle, fit des sacrifices pour la conserver, et il lui arriva même d’en changer; pour finir, il fut renversé par elle.

ST TER EE Re ET

Il suffit pour cela que, l'impôt sur les successions menaçant les intérêts des possédants, les conservateurs, tous plus ou moins agrariens, missent fin, par leur défection, au paradoxe de leur alliance avec les radicaux. Joueur audacieux, il riSqua, pour plaire à cette majorité, un Jeu mortel. Il alla jusqu’à découvrir son souverain, jusqu'à publiquement désavouer, censurer l'Empereur, lui tracer des règles, et, en plein Reichstag, sa parole fleurie et son geste harmonieux lui tendirent la muselière.

Que fit l'Empereur, ainsi mis en tutelle à la face du monde? L'Empereur garda le silence et attendit. Ou plutôt il guetta. Ce qu'il attendait. c'était l'échec parlementaire, la rupture de la ma- Jjorité de son chancelier, et, quand elle se produisit, M. de Bülow, abandonné à la fois par le Reichstag et par l'Empereur, privé de ses bases, s’écroula sans rémission. Mais le Kaiser n’a-t-il pas vu que son désaveu, de quelques formes qu’il ait été enveloppé, suivant celui de l'assemblée, équivalait à prendre acte d’une décision parlementaire, et qu'ainsi le maître et le bénéficiaire du régime absolu, dans le moment même où il pensait exercer Son privilège, ne faisait rien d'autre que d’avaliser la sentence des députés de la nation, c’est-àdire de reconnaître le pouvoir populaire? Lui aussi s’est, à son tour, incliné devant l'inéluctable.

Page 1