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force elle confère à la puissance allemande (1).
Déjà, le 27 mars 1911, l’Allemagne s’était donné une loi militaire d’une extrême importance. Qui, hors les spécialistes, s’en soucia en France ? Indifférents à la vie des nations étrangères, fût-ce à ceux de leurs actes qui semblent le plus immédiatement intéresser notre propre vie, nous mettons au service de notre nonchalance un incurable optimisme, et volontiers nous déciderions que rien n'existe de ce que nous ignorons. Pourtant la loi allemande de 1911 était déjà une grande loi, et ce n'est pas un an plus tard, c’est alors qu'il eût fallu montrer de l’inquiétude. Si l'effectif de l’armée demeurait, à peu de chose près, stationnaire, puisque l’augmentation numérique ne dépassait pas 11 000 hommes, tous les corps spéciaux étarent accrus, organisés ou réorganisés, automobiles, chemins de fer, aérostiers, pionniers, compagnies de mitrailleuses, etc.…., et, de ce grand travail, devait résulter un accroissement important de la valeur technique de l’armée.
Neuf mois après, survient la loi du 14 juin.
Qu’apporte-t-elle de nouveau?
Les renseignements détaillés ne sont pas très
(4) J’ai à dessein négligé, sauf dans un tableau d’ensemble que l’on trouvera plus loin, les accélérations répétées que l’Allemagne fait subir à son développement naval. Son programme est bien connu, et il y avait, d’autre part, un intérêt spécial à isoler les augmentations de l’armée de terre.
faciles à rassembler. Les Allemands montrent peu d'empressement à les fournir, et, quand ils le voudraient, ils ne le peuvent pas toujours. Il est malaisé, en effet, de produire des chiffres précis et de se reconnaître dans les pièces officielles. Les seules qui aient une valeur certaine sont les documents budgétaires; maïs les dépenses n’y sont pas spécialisées, les crédits non employés sont reportés à l’année suivante, les chapitres se chevauchent et s’enchevétrent, tout, enfin, semble y être calculé pour gêner le contrôle parlementaire et permettre aux bureaux de se mouvoir hors des curiosités indiscrètes. Nous n’avons de certitude que pour l'effectif des soldats et caporaux, et c’est du reste l’essentiel : cet effectif est, en vertu de la loi nouvelle, de 544 211. L’effectif de 1910 était de 504 446; celui qui résultait de la loi de 1911, de 515 321. On voit donc que l’augmentation, qui avait été de 11 000 hommes en 1911, qui est de 29 000 en 1912, est, au total, en vertu des deux lois, de 40 000 hommes.
Ce n’est pas tout. Il faut ajouter à ces effectifs ceux des sous-officiers (environ 97 000, en augmentation de 10 500 sur 1910), des volontaires d’un an (environ 14 000), des employés militaires subalternes (environ 5 000), enfin des officiers et des fonctionnaires assimilés (environ 33 000, au lieu de 28 500 en 1910); le total de l'effectif, en temps
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de paix, doit être de 695 000 hommes, officiers compris, au lieu de 637500 en 1910, et l’accroissement réel des forces allemandes sera, sur le pied de paix — déduction faite des officiers — de cinquante mille hommes, c’est-à-dire de deux corps d’armée. Entendez que, chaque année, 25 000 jeunes gens seront incorporés, qui ne l’étaient pas, et que, par conséquent, dans dix ans, l’Empire pourra mettre en ligne deux cent cinquante mille combattants de plus qu'il n’en possède actuellement. Selon l'article 60 de la Constitution fédérale de 1866, l'effectif budgétaire de l’armée de la Confédération devait égaler, les officiers exceptés, un pour cent de la population, et la loi d'avril 1871 avait confirmé ce principe; on fait mieux, puisque l'Allemagne aura désormais, pour 65 millions d'habitants, 660 000 citoyens sous les drapeaux, non compris 35 900 officiers, alors que le principe posé en 1866 ne lui en accorderait que 650 000.
Cinquante mille hommes. C’est donc, chaque année, près de 25 000 jeunes gens que l’Allemagne va puiser dans l’immense réservoir de sa population, pour en faire des soldats supplémentaires. Considérez en regard l’armée française; son effectif budgétaire était, pour 1912, de 555 900 hommes: en 1913, 1l est de 563 500 hommes; on compte, dans ces chiffres, l’armée d'Afrique (Algérie, Tuni-
sie, Maroc), mais on n’y comprend pas l’armée dite coloniale. Or l’effectif budgétaire, chez nous, n’est pas l'effectif net. Il en faut déduire les morts, les malades, les insoumis. En Allemagne, au contraire, l'effectif budgétaire est toujours, à une unité près, réel, parce que, à mesure que manque un homme, on appelle, dans le grand réservoir, un remplaçant.
Comment répondre à une telle augmentation d'effectifs? La force de l'Allemagne est en ceci que, n'incorporant pas tout le contingent, elle peut, à son gré, selon ce qu’elle y prend, accroitre sa force combattante. En fait, c’est son dessein. On nous annonce, dès maintenant, que la loi du 14 juin n’est qu'une étape, que, devant avoir, en 1915, achevé de produire son plein effet, elle sera alors suivie d’une loi nouvelle: on nous invite à nous y préparer (1). On dit qu’il est temps pour l'Allemagne, désormais riche, de réaliser le principe du service obligatoire inscrit dans la charte. Et il semble, à en croire des campagnes de presse trop générales et trop obstinées pour être spontanées, que déjà l’échéance de 1915 paraisse trop lointaine.
(1) Cette page est une de celles qui ont paru sous forme d'articles. Elle à été publiée dans Le Figaro le 9 septembre 1912. On voit que, dès ce moment, avant même que l’on songeât à l'éventualité de la guerre balkanique, encore moins aux résultats qu’elle devait avoir, l'Allemagne ne considérait la loi de 1912 que comme un acheminement à des lois plus vastes encore. Au chapitre IX, nous avons vu, d’ailleurs, le général Keïm réclamer, en juillet, de nouveaux armements.
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Mais, chez nous, le service obligatoire appelle, sans exception d'aucune sorte, tous les jeunes gens de vingt ans à la caserne. Seuls, en sont exemptés les malades, les incapables, ou ceux qui, rebelles aux lois, s’en dispensent eux-mêmes; la France est véritablement, au sens strict du mot jadis inventé par la Prusse, quand elle créa le service obligatoire, « le peuple en armes ». Que par des moyens artificiels elle augmente l'effectif budgétaire; qu’elle dote de très hautes payes les rengagements, qu’elle revienne même au service de trois ans, elle possédera, certes, un plus grand nombre d'hommes, dans le même temps, mieux entraînés, mieux disciplinés; mais le total de ses combattants sera toujours le même, puisque ceux qu’elle enrôle, c’est déjà toute la nation. Ce qui est saisissant, dans l’exemple allemand, c’est que, dans dix ans, l’Allemagne sera en mesure d’amener sur les champs de bataille deux cent cinquante mille soldats robustes qui, sans la loi du 14 juin, ne s’y montreraient point!
À ces contingents nouveaux, il faut des cadres. La loi les crée. Deux commandements de corps d'armée, une inspection d'armée, deux états-majors de division, vingt-deux inspections de landwehr, seize bataillons d'infanterie, six escadrons de cavalerie, trente batteries nouvelles d'artillerie de campagne, sections d’infirmiers, bataillons de pion
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niers, vingt-six trains de projecteurs, sections d'aviateurs, etc. voilà ce que la loi inaugure. Et si nous voulons, échappant aux détails, pénétrer jusqu à l'esprit même qui a dirigé l'état-major dans la conception de ses deux projets, nous nous apercevons qu il a été dominé, en 1911 et en 1912, par la pensée d’augmenter, grâce à une accélération de la mobilisation, la puissance effective de l’armée, sa résistance dès le premier choc, puis la force de masse qu’elle tient de ses réserves, plus nombreuses et plus rapidement rassemblées. C’est donc bien d’un accroissement considérable de la puissance militaire de l'Allemagne qu’il est question, et si, après l'avoir considéré du point de vue technique, nous l’examinons maintenant du point de vue budgétaire, la volonté continue de l’Allemagne nous apparaîtra plus saisissante encore.
L'exposé des motifs du projet — seule source où 1l soit possible de puiser — se bornaït à évaluer, mais sans les justifier, les dépenses pour les années d'application de la loi, de 1912 à 1917. et il en donnait le total : 440 millions et demi de marks. Gest une manière fallacieuse de présenter les comptes, parce que, d’une part, l’exécution de la loi laissera après elle une augmentation permanente de dépenses qui grévera tous les budgets postérieurs (elle est évaluée par le projet à 58 mil-
lions de marks par an), et que, d'autre part, toutes les dépenses n’ont pas été expressément prévues. Ce chiffre n’est donc, pour nous, qu'une indication tout à fait insuffisante et précaire des besoins financiers créés par la loi. En réalité, on peut dire qu’elle équivaut à une dépense de plus de 800 millions de marks, soit environ onze cent millions de francs.
Le tableau que voici, et qui réunit les chiffres de la guerre et ceux de la marine, nous permettra de saisir, dans un raccourci éloquent, le prodigieux effort poursuivi sans répit par l'Allemagne. Il montrera dans quelles proportions, de 1900 à 1912, elle a augmenté les crédits de l’armée et de la marine. Ces chiffres sont pris dans les derniers budgets militaires. (Ils représentent des millions de marks) :
Dépenses mili-
Guerre, Marine. taires totales.
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Dépouillons ces chiffres, et mesurons, depuis douze ans, les augmentations annuelles. Elles ont été environ :
De 1900 à 1905........ .. de 24 000 000 marks. Dé #90D 4 1910: 5: de 60000 000 — PAR ADEME RE de 24000000
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Vous lisez bien : 143 millions de marks (près de 180 mullions de francs) d'augmentation annuelle des budgets militaires à partir de 1912! Et, sur cette somme, la guerre seule figure pour 129 millions de marks!
Je n'ai pas tout dit. Le gouvernement allemand a voulu, sans doute, faire crand; mais il a, en même temps, voulu faire vite, et ceci n’est pas un des moindres caractères de la loi du 14 juin.
On avait prévu, pour la loi de 1914, un délai d'application de cinq années; en 1912, on décide que toutes les prescriptions des deux lois devront être exécutées incontinent et achevées dans le plus bref délai. « Si nous voulons fortifier notre armée, déclare devant le Reichstag le général von Heeringen, ministre de la Guerre, les améliorations doivent se faire le plus vite possible. La limite extrême est le 1* octobre 1912. Toutes les mesures proposées seront, autant qu'on le pourra, exécutées pour cette date; nous ne remettrons aux années suivantes que les transformations dont l’ajournement n’a pas de trop grands inconvénients au point de vue militaire. »
Cela est net. Or, les Allemands ne se payent pas de mots. Ils n’avaient pas attendu que la loi fût votée pour en préparer l'application. Ils l'ont,
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depuis, poursuivie avec une hâte continue. Elle fut, au terme fixé, achevée. Et lorsqu'en France on s’attardait encore à en expliquer le mécanisme et les ressources, déjà elle avait quitté le papier pour devenir une création vivante |
Mieux encore, on prépare en hâte une loi nouvellet Ce renforcement du système militaire, à grands cris exigé par les pangermanistes, obscurément souhaité par beaucoup d’'Allemands qui ne le sont point, c'est la guerre d'Orient, c’est le risque qu'elle a fait courir à la paix européenne, ce sont les conséquences qui s’en dégagent, qui auront arraché à la faible volonté d'un gouvernement certainement pacifique. La défaite turque fut cruellement ressentie en Allemagne. Sans aller jusqu’à dire, comme firent certains journaux fran: cais que ne rebute pas le paradoxe, que furent battus. avec la Turquie, les méthodes allemandes, le matériel allemand, on a compris; en Allemagne, que quelque chose du prestige national venait d’étre atteint; et quel prestige! Le militaire! Ces Tures qui se faisaient battre si continûment, c’étaient les plus anciens élèves de l’état-major allemand, les plus obéissants, les meilleurs, ceux dont on se targuait le plus volontiers; le grand homme de la Jeune-Turquie, Chevket, avait vécu des années en Allemagne; et le fameux feldmaréchal von der Golz avait lui-même présidé à
l'organisation, à l’entraînement de l’armée ottomane, de ses services et de ses cadres!
Si le maréchal et ses officiers avaient à se défendre, ils ne manqueraient pas sans doute de bonnes raisons. Mais il s’agit bien d’une démonstration! Ce qui est en cause, c’est la confiance même de l'opinion allemande, c’est-à-dire, en réalité, sa sécurité morale; ce qu’il est urgent de coniurer, © est une crise de l’orgueil national; et les lignes suivantes, qu'imprimait naguère, dans un article de tête, l’un des grands journaux de Berlin, le Berliner Lokalanzeïger, sont à cet égard significatives :
« Il suffit, écrivait le journal, d’avoir causé avec un grand nombre d'officiers de tous rangs pour se convaincre que toute confiance et toute joie en eux ont fait place au pessimisme. Ce changement est déplorable; plus déplorables encore sont les raisons qui le justifient. »
Pour rassurer cette opinion, dont fléchit la conlance à l'instant même où des menaces guerrières font trembler le sol de l’Europe, on ne trouve rien de mieux que de lui montrer des bataillons nouveaux. Puisqu'elle hésite sur la qualité, on va l’éblouir par la quantité! On va lui donner des compagnies de mitrailleuses, des bataillons d’infanterie, des pièces d'artillerie, des escadrons de cavalerie, des dirigeables, des aéroplanes, des bicy-
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