‹ L'énigme allemandeChapitre 22 sur 106 · VERRE DER OP RL, RATE · texte numérisé non relu

VERRE DER OP RL, RATE

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clettes, et tout le reste! Tout cela dans l'intérêt de la paix, jugez-en par cette phrase de l’article que je citais tout à l'heure :

« Une grande guerre peut être retardée, non empêchée, si l'armement allemand n’est pas de nature à faire reculer d’effroi tout adversaire possible. »

La paix par l’effroi, la paix cependant : tel est donc le programme qu’on s’est tracé...

Accroitre la puissance allemande, renforcer un instrument déjà formidable, agir vite, faire savoir que l'on est décidé à plus encore, et que le fer chauffe à la forge : voilà ce que, en 1911, en 1912, a voulu l’Allemagne, voilà ce qu’elle veut encore en 1913. Pourquoi l’a-t-elle voulu?

En présence du grand effort militaire que représentent la loi de juin et celles qu’on annonce, comment n'en pas chercher le sens, comment ne pas se demander : « Que cachent-elles? Vers quels destins rouges l'Allemagne ne va-t-elle pas -conduire l’Europe? » Les paroles qui retentissent, au Reichstag et dans la presse, quand il s’agit de faire voter la loi ou pendant qu’on la vote, ne sont pas des paroles de paix. La précipitation même avec laquelle on prépare le projet, la hâte fiévreuse qui, sans répit, le jette aux délibérations du Parlement, ne sont pas, semble-t1l, les indices d’une cons-

cience pacifique. On veut être forts, et l’on veut être forts tout de suite. On se découvre cette volonté quelques mois après que déjà l’on venait d'accroître cette force. « Nous voulons, dit au Reichstag le général von Heeringen, ministre de la Guerre, fortifier notre défense nationale, et avant tout acquérir une rapidité plus grande dans la préparation de la guerre. » Pour justifier un besoin si urgent, qui donc menace l’Allemagne ? Ou qui menace-t-elle ?

C'est le thème. Déjà, le même ministre avait déclaré : « Les expériences de l'été et de l’automne 1911 nous ont fait reconnaître que les projets que nous vous avons soumis l’an dernier ne sauraient suffire à la longue. Depuis 1910, la situation militaire de l'Allemagne est en train de se modilier. » En quoi? Devant la commission, M. Erzberger, l’un des plus ardents orateurs du centre, annonce, pour soutenir le projet, que l'Allemagne a désormais à faire front de trois côtés : à l’est et à l’ouest, contre la Russie et la France, puis, en Belgique et en Hollande, contre l'Angleterre. Le jour du vote, le 10 mai, les partis délèguent leurs chefs à la tribune, et chacun de se camper fièrement face à l'étranger, pour lui notifier que l'Allemagne est résolue à se faire respecter et à augmenter, autant qu'il le faudra, ses moyens de défense. Le général von Heeringen, enfin, prononce ces paroles :

« On est d'accord sur ce point que l’armée doit arriver bien constituée devant l’ennemi. Aussi longtemps que les circonstances politiques ne seront pas modifiées, on ne pourra songer à abais ser l'effectif de paix. Nous avons besoin d’une armée prête à la lutte, et qui soit en état, à tout moment, sans qu'on ait à compter sur l’incorporation de recrues, de faire face à l'ennemi. »

Dans presque toute la presse, même son : l’Allemagne doit sans retard développer ses moyens militaires et se tenir prête à tout événement. Or ceci succédait à une période de tension diplomatique, dont Agadir avait vu le premier acte, et ce n'est pourtant ni la France ni l’Angleterre qui avaient envoyé le Panther sur la côte marocaine.

Le vote acquis, le ton baisse, et l’on ne tient plus le même langage. Il n’est plus question de frapper du pied en faisant sonner sa rapière, mais seulement de prendre ses précautions et d’appliquer des lois négligées. Un député me glisse à l’oreille : « Ne faites donc pas attention à tout ce que nous avons dit à ce moment. C’était pour la galerie. Il fallait bien hausser un peu la voix. L'important était de faire accepter la loi par le peuple, et comment l’eussions-nous pu sans noircir un peu la situation? » J'entends bien; mais quel besoin de « noircir la situation » et de faire une loi de force, si l’on n’a que des desseins pacifiques?

Un publiciste des plus distingués, l’un des grands informateurs de la presse, ami et confident des gens en place, me dit à son tour :

— Je vais vous révéler le secret. C’est de la politique intérieure.

Il m'explique alors que, depuis longtemps, les militaires réclamaient une loi d'effectifs. Pour des raisons financières faciles à deviner, et à cause de la difficulté de se procurer des ressources dont le pays n'eût point compris la nécessité, on ajournait sans cesse le moment de leur donner satisfaction ; mais à chaque avantage accordé à la marine, ils revenaient à la charge avec une obstination croissante.

Cependant, le chancelier résistait. M. de Bethmann-Hollweg est un homme prudent, modéré, de tempérament paisible, dont personne ne croit, sans doute, qu'il ait remplacé Bismarck, maïs dont tout le monde s’accorde à vanter la haute probité et l’inattaquable gentilhommerie. On dit aussi que, sérieusement attaché à la paix, soucieux de bonne administration, il n’est pas de ceux qui poussent à l'extension indéfinie du programmé naval. Mais il a Contre lui, en une telle occurrence l'Empereur et l’amiral de T irpitz, ministre de la Marine. M. de Tirpitz, homme d'intelligence et de volonté, n’est pas seulement le tenace auteur du programme naval, l’inspirateur du Kaiser et le permanent excita-

teur de ses énergies; il est encore, en coulisse, l’âme dirigeante du gouvernement actuel, et M. de Kiderlen le savait bien, lui qui ne supportait qu'avec impatience une influence qui ne craignait pas de s’exercer sur son propre domaine.

M. de Bethmann aurait souhaité que l’on soufflât un peu dans la course aux armements, afin de ménager les ressources de la nation autant que les inquiétudes anglaises; mais l’amiral est exigeant, le maître impérieux, et, lorsque le chancelier fut contraint de signer un nouveau projet, il fit : « Eh bien! soit. Mais il ne sera pas dit que nous donnons tout à l’armée de mer; l’armée de terre aura, cette fois, son tour. » Ou du moins, s’il ne prononça pas exactement ces paroles, elles furent dans son esprit, et il ne le laissa point ignorer.

— Et voilà, me dit mon interlocuteur, l’origine de la loi militaire. N’y cherchez pas d’autres raisons : surtout n y voyez de menaces contre personne.

— Pourtant, dis-je, il est bien singulier que ces combinaisons d’influences et de politique intérieure aient justement coïncidé avec la crise de 1911. Et vous me ferez difficilement croire qu’elle n’y soit pour rien.

— Mais je ne vous dis pas cela. Elle y est, au contraire, pour beaucoup. Elle est venue à point pour entraîner l'opinion. Si soumis, si discipliné,

si patriote que soit un peuple, ce n’est jamais de gaieté de cœur qu'un jeune homme quitte les siens pour aller passer deux ou trois ans à la caserne, et, depuis longtemps, les peuples donnent trop d'argent à leurs gouvernements pour que ceux-ci n'hésitent pas à leur demander des sacrifices nouveaux. L'affaire du Maroc, les discours anglais, le conflit avec la France, les excitations chauvines, ont fait, en trois mois, ce que ni des discours de ministres, ni des campagnes de presse n’auraient pu réussir en deux ans. L'opinion s’est trouvée, d'elle-même, montée au diapason qui convenait. Quand on lui a parlé de renforcer l’armée, elle a trouvé la chose toute simple, et, en effet, la loi a passé dans l’allégresse générale. Ah! nos ministres Sont malins, qu’en dites-vous? C’est bien joué. Mais votre erreur est de croire que la crise de 4941 a été la cause : elle n’a été que l’occasion.

J'ai accepté cette explication, mais je ne l'ai acceptée que pour une part de la vérité absolue. Cette vérité totale que je cherchais, dans aucune bouche je n’en découvrais l'accent. Je voyais les hommes les plus certainement pacifiques concilier sans peine, dans le calme de leur âme, un idéal de fraternité et le goût de la force; je les entendais. d'une voix égale, associer l'éloge de la paix et l'éloge de la loi de juin, l'espoir de la réconciliation et la fièvre militaire, et il ne me suffisait point

que celui-ci me démontrât les bienfaits du principe du «un pour cent », ou que celui-là m’assurât qu’en Allemagne l'éducation de la caserne remplace l'éducation sportive, chère aux Anglais, et qu’elle est excellente.

M. de Kiderlen-Wæchter et d’autres avec lui, — mails assez rares — avaient moins de souci de mâcher leurs mots. Le ministre des Affaires étrangères me disait honnétement, on s’en souvient : « Nous avons renforcé notre armée parce que nous comprenons maintenant que nous aurions, le cas échéant, à nous défendre à la fois contre vous et contre les Anglais. » Cependant, ce n’est pas sur terre que l’on se bat contre les Anglais. Croironsnous que c'est à tirer sur les cuirassés que l’on destine les cinquante mille fusils supplémentaires que l’on vient de se donner?

Si mes interlocuteurs étaient sincèrement attachés à la paix, pourquoi ne trouvaient-ils point de mots pour regretter une loi qui porte en elle tant de justes alarmes? Et, s’ils ne l’étaient pas, pourquoi ne pas dire hautement : « Oui, nous voulons posséder la force et nous en servir au besoin »? Mais comment n’eussé-je pas été frappé de cette insistance presque unanime à atténuer, à déguiser le sens de la loi, à la présenter comme une réforme naturelle et simple?

Un soir, autour d’une table où un hôte attentif

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avait rassemblé à mon intention quelques personnages de qui la connaissance m'était précieuse, j exprimais ma perplexité, et, avec la liberté de parole assurée à chacun, je posais ces questions et d'autres encore. Un convive me dit alors :

— J'aperçois, monsieur, ce qui vous tourmente. Vous pensez que l’on vous trompe, et vous en trouvez une raison qui n’est guère favorable à aucun de nous. En France, personne n'ignore, n'est-ce pas, pour quelles fins barbares l'Allemagne vient de renforcer son armure de fer? Mais c’est des bouches allemandes que vous souhaiteriez d’en recevoir l’aveu. Comme aucune d’elles ne vous dit rien de ce que vous attendez, vous ne comprenez pas. Permettez-moi de vous faire observer que, si vous ne comprenez pas, c’est que vous ne savez pas. Il faut connaître beaucoup de choses de l’histoire, de la vie, de l’âme allemande, pour juger avec équité l'acte que vient, d’un seul cœur, d’accomplir la nation. Cette connaissance constituerait, en quelque sorte, si le mot n’est pas trop ambitieux, la philosophie d’une loi militaire. Voulez-vous que tout à l'heure, en fumant un cigare, je vous en indique les éléments?

Celui qui me parlait ainsi était grand, mince, blond, avec un front intelligent et des yeux pâles. Il est officier d'état-major et Wurtembergeois. Je l’écoutai.

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