‹ L'énigme allemandeChapitre 23 sur 106 · BEL Î · texte numérisé non relu

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Une affirmation de puissance. — Mais non une affirmation guerrière. — Primum vivere. — Pour la patrie et pour l’armée. — La tragédie d’'Iéna. — Le relèvement par l’armée. — 1813. — La première constitution militaire. — Un grand souverain. — La réforme de 1860. — 1866 : l’essai de l’instrument. — À la veille de 4870. — Aussi forts qu’on peut l’être. — Caractères de la race. — Militaires, oui; belliqueux, non.

— « Les guerriers, c’est vous! » — A la recherche du mieux. — Ce que disait Bismarck en 1888.

Scandant les mots, appuyant le geste, le major prit la parole. Ses cils blonds donnaïent par moments à ses yeux un étrange regard, un air de volonté froide et tout ensemble d’exaltation mystique :

— Oui, c’est l'affaire du Maroc qui a fait La loi de juin. Oui, c’est le discours de M. Lloyd George, c’est la menace anglaise, la résistance de votre diplomatie, le ton de vos journaux, le frémissement de votre peuple, c’est tout cela qui aenflammé la nation allemande et brusquement posé devant elle la nécessité d’augmenter la force de l’Empire. Oui, c’est la certitude, dont nous avons été sou-

dain traversés, que l'entente franco-anglaise cessait d'être un jeu verbal et devenait une réalité concrète, qui a, tout d’un coup, secoué l’Allemagne. Oui, le gouvernement n’a eu qu’à prêter l'oreille pour entendre, à travers l’opinion, le cri de l’orgueil blessé. Oui, enfin, c’est une retentissante affirmation de puissance que l'Empereur, le gouvernement, le Reichstag et, avec eux, la nation unanime, ont prétendu signifier à l’Europe.

« Dites, s’il vous convient, que nous avons ainsi ag1 par fierté, par précaution, par désir d’intimidation, qui sait? ou par la poussée brutale d’un organisme vigoureux qui réagit, je n'y contredis pas. Mais de ce que nous nous armons, vous concluez que nous projetons de nous servir sans délai de nos armes : voilà votre erreur, et j'ajoute qu’elle n’est pas nouvelle. Aussi souvent que s’est marquée ostensiblement la constante évolution de notre armature militaire, soit dans les formations, soit dans l’armement, soit dans l’infinie variété des éléments d'une machine aussi compliquée, quelqu'un s’est trouvé, en France, pour nous attribuer des desseins agressifs, sans réfléchir ni que la volonté guerrière, pour devenir acte, n'aurait qu'à prendre conscience d'elle-même, n1 que, dans l’état économique de l'Allemagne, la plus belle victoire qu’elle puisse ambitionner — c'est un soldat qui vous parle, — c'est la paix.

« Vous êtes mal instruits de nos caractères individuels et sociaux. Nous sommes une nation militaire. Nous l’avons été d’abord par nécessité : la première affaire étant de vivre, le premier devoir est de s'organiser pour la défense de la vie. Puis. les conditions de l’état militaire s’accordant à notre tempérament, nous le sommes devenus par goût. L'Allemagne fait du militarisme comme un individu fait de l’hygiène. Tout, chez nous. aboutit à l’armée. L'armée est, pour nous, des services de la nation, le plus magnifique. Nul devoir n’est plus noble que celui qu’on rend à sa patrie. Il n’est pas d'état plus honoré que de la servir. Au village, le jeune homme que la conscription a laissé de côté est l’objet des quolibets de ses camarades. Dans les services religieux, l’armée est nommée après l'Empereur, avant le gouvernement et les autres institutions de l’État. Si une nation veut vivre, comment hésiterait-elle à mettre au premier rang de ses meilleurs serviteurs ceux dont le sacrifice quotidien assure en elle la libre évolution de la vie? L'Allemagne ne se contente pas de les honorer, elle les exalte. Dès sa naissance, l’enfant est dressé pour son service. Cérémonies publiques, exemple de la famille, éducation de l’école, sermons de la chaire, discours militaires : tout se tient, tout concourt à lui donner le culte de sa patrie, le sentiment de sa puissance, la certitude

de sa prééminence, à lui enseigner que l'obligation première de tout citoyen allemand est de consacrer à la nation tout son cœur et toutes ses forces.

« Sans doute nous sommes devenus aussi un peuple d’industriels et de commerçants; mais commerçants et industriels sont eux-mêmes des soldats, et le sont avec orgueil. L’Allemand aime son armée, non seulement parce qu’elle est l’épée sur laquelleïl s’appuie, parce qu’elle lui montre l’image de sa puissance, parce qu’il est vaniteux et se mire en elle, mais aussi parce qu’elle est le refuge de cet idéalisme qu’il porte éternellement en soi, et que l'esprit positif ne refoulera jamais. Enfin, il y a chez nous une très vieille manière de dire qui est toujours actuelle : « Tel ou tel pays possède une armée, mais l'Allemagne est une armée qui possède un pays. » Voilà pourquoi tout événement de la vie publique retentit aussitôt dans la vie militaire; toute émotion, heureuse ou pénible, tourne d’instinct le peuple vers son armée.

« Nous sommes militaires, et vous allez peutêtre me demander pourquoi nous le sommes à ce point. Nous le devons à la Prusse — je suis Wurtembergeois et n’éprouve aucun embarras à lui rendre cet hommage. La Prusse a fait l’Allemagne, mais c'est l’esprit militaire qui a fait la Prusse. Elle a eu son homme de génie, à qui elle doit son éducation historique, le grand Frédéric, dont toute

l’œuvre gouvernementale fut d’un incomparable divinateur. De son temps déjà, la Prusse, organisée militairement par son père, Frédéric-Guillaume, le « roi-sergent », a pu, pendant sept ans, soutenir, contre la grande Autriche appuyée tantôt par les Russes, tantôt par les Français, une dure guerre; et qu'était-ce alors que la Prusse? Une poignée de soldats, à peine quatre millions d’habitants! Mais une épreuve terrible l’attendait : Iéna.

« Vous ne savez pas, monsieur, ce que fut Iéna! C'est chez les vaincus que se perpétue le souvenir; les vainqueurs oublient vite les douleurs qu'ils ont répandues. Iéna, les suites d’'Iéna, furent la « passion » de la Prusse. C’est la nation ravagée, saccagée, bouleversée par une guerre impitoyable, anéantie, rejetée au delà de l’Elbe, soumise à des contributions exorbitantes, assujettie, par surcroît, à cette condition humiliante de borner son eflectit militaire à 40 000 hommes, obligée de se battre pour qui l'avait battue, traînée par lui sur de nouveaux champs de bataille, et tenue ainsi, jusque dans la paix revenue, à subir la contrainte du vainqueur (1). Ah! votre Napoléon avait

(1) Après Iéna, la détresse de l’État fut telle que les particuliers, achevant de se dépouiller pour lui, en furent réduits à la pire misère. M. Jules Huret a rapporté dans son livre, Berlin, cette anecdote, qu'il tenait du prince de Bülow, que les fiancés en étaient réduits à échanger des bagues de fer, où ils gravaient cette inscription : « J'ai donné l’or pour avoir du fer. » L’anec-

le poing lourd! Mais nous sommes tellement militaires que, chez nous, c’est l'admiration qui l’emporta pour ce grand homme de guerre; vous trouvez Son image partout en Allemagne, dans nos demeures, aux devantures de nos magasins; la littérature napoléonienne n’est pas moins copieuse chez nous qu’en France, et il n’est pas de peuple, y compris le vôtre, où son culte soit plus abondamment célébré.

« C'est Napoléon pourtant qui a jeté bas la Prusse d'un si rude coup qu’ilne semblait pas qu’elle pût Jamais se relever (1). Mais ce peuple est patient, énergique et dur. De la défaite, il sauva une âme

dote est d’ailleurs classique, et l'Empereur lui-même, dans un récent discours, y faisait allusion.

(1) Le 5 février 1913, parlant à Kænigsberg devant la Diète provinciale, l’empereur Guillaume évoquait ces jours sombres. Il disait : « Il est malaisé assurément de se représenter à cette heure le malheur et les désastres de ce temps. De précieuses parties du territoire national nous avaient été ravies par une guerre malheureuse. La population était décimée; le pays, avec la plupart de ses forteresses, était entre les mains du vainqueur et gisait écrasé par le fardeau énorme de la guerre. Les ennemis submergeaient nos campagnes du flot de leurs armées. Le commerce, l'industrie étaient troublés, le bien-être avait disparu, les champs n'étaient que partiellement cultivés, après la récolte désastreuse de l’année précédente. Le roi, surveillé dans ses moindres actions, n’était même pas en sécurité. Il était contraint, pour sauver la couronne et le pays d’un complet naufrage, d'envoyer vers l’est, en qualité de troupes auxiliaires, la moitié de la petite armée que le vainqueur lui laissait.

« Cest alors que la Providence divine mit brusquement fin à l'élan victorieux du téméraire Corse. On eut le sentiment que l'Europe touchait à la fin de ses cruelles épreuves, que le moment était venu de réaliser l’ardent désir de tous les cœurs prussiens en brisant ses chaînes de longue servitude. »

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