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avec eux abondamment, j'ai en outre consulté de nombreux documents destinés à préciser nos entretiens. Si je nomme quelques-uns des personnages que j'ai vus, on reconnaftra qu'il n’en est pas de plus autorisés à émettre une opinion sur les finances de leur pays. Je citerai seulement M. Carl Fürstenberg, directeur de la Berliner Handels Gesellschaft; le docteur Helfferich, directeur, à côté de M. von Gwinner, de la Deutsche Bank; M. Robert von Mendelsohn, M. Eugène Landau; M. Gutmann, directeur de la Dresdner Bank, et son collègue M. Nathan; je pourrais nommer encore le docteur Walther Rathenau, et l'on me permettra de me borner à ces noms.
Les financiers allemands se plaignent de la France, ou plutôt ils se plaignent de leurs confrères français. Ils se défendent de faire de la politique. « Nous nous interdisons, me dit M. Grutmann, d’avoir une opinion sur ce qui ne nous intéresse pas directement. La politique est l'affaire du gouvernement, qui est là pour s'en occuper. Dans ce cabinet, on ne parle jamais politique : on y fait des affaires. » Or ils ne font pas avec la France les affaires qu'ils souhaiteraient, et voilà de quoi ils ne sont point satisfaits. L'un d’eux, verveux etloquace, gesticulant et roulant derrière son vaste bureau, exhalait devant moi ses regrets :
—— La finance française se conduit si mal avec
nous! Nous ne lui demandons pas son argent, dont nous n'avons que faire; nous aimerions à Collaborer avec elle dans des entreprises communes, à être traités par elle, dans les affaires internationales, sur un pied d'égalité. Mais non, on nous regarde comme des mendiants, comme des affamés qui, n'ayant rien à se mettre sous la dent, courraient après les bonnes choses du dehors! On fait des affaires avec n'importe qui; 1l n y a pas de « sale mine d’or » (sic) qui ne trouve preneur; mais nous, nous nexistons pas. C’est un parti pris de nous ignorer. Nous sommes des pestiférés, et la Bourse de Paris n'a pas l'air de se douter qu'il y a un marché à Berlin. Seuls dans le monde, vous refusez votre confiance à des valeurs qui pourtant ont fait leurs preuves et, dans leur ensemble, valent les meilleures des autres. Il y a une vingtaine d'années, il n’en était pas ainsi. Entre l'Allemagne et la France, il se produisait un actif mouvement d'échanges; puis 1l s’est ralenti, arrêté, et nous sommes aujourd hui plus loin que jamais de l’entente que nous souhaiterions... Ah! toujours les mêmes, les Français! Il faut qu'ils mettent la politique partout où elle n'a pas sa place! Est-ce que je vous parle politique, moi? Je fais des affaires. Nous n'avons pas, comme vous, ce besoin de mêler la politique et les affaires. Or les affaires sont internationales; nous sommes prêts à en faire avec
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tout le monde. Vous ne comprenez pas cela. Nous sommes sans passion, et c’est, voyez-vous, notre force. Nous ne voyons que notre but. Mais la France est tellement nerveuse! À la moindre alerte, elle s'inquiète : en affaires, avec un tel état d'esprit, rien n'est stable... Je vous parle sans arrièrepensée; n’allez pas vous imaginer des choses, des choses... Nous n'avons besoin de personne, nous nous suffisons parfaitement à nous-mêmes; et je pense à votre intérêt autant qu'au nôtre. Vos financiers le savent bien, que c’est un grand mal pour nos deux pays que cette muraille qui les sépare. Ils savent, mais ils n’osent. Ils craignent la presse, l’opinion. Ils ne s’en cachent pas. Euxmêmes nous disent : « Ah! nous ferions bien avec vous telle ou telle affaire. Mais 1l y a les journaux : on va nous attraper (sic)! » Ma foi, tant pis pour tout le monde!
Je dis à mon interlocuteur :
— Vous ne cessez de me parler des méfaits de la « politique ». Vous distinguez « politique » et « affaires ». C'est bientôt dit. Mais croyez-vous que la politique ne s'occupe pas de vous, si vous affectez de ne pas vous occuper d'elle? Je ne fais pas 1ci de politique. Mais la paix ou la guerre, appelez-vous cela de la politique? Et vos affaires seront belles, si on se bat!
— C'est vrai. Mais sur la paix ou la guerre,
l'Allemagne est unanime. Elle veut la paix. Cela ne signifie pas qu’elle n’ait en même temps le souci de sa dignité; elle entend qu’on la respecte ; elle est prête à défendre, quand il le faudra et comme il le faudra, ses intérêts. Elle ne craint rien. De quoi nous servirait notre puissance militaire, si nous devions avoir peur?
Le docteur Helfferich ne s'exprime pas avec cette abondance ni ce pittoresque ; mais on devine, à travers ses paroles mesurées et graves, des griefs et des regrets presque pareils. Le docteur Helfferich n’est pas seulement l’un des grands financiers de Berlin, placé à la tête d’une puissante institution, il est aussi l’un des hommes les plus intelligents et divers de l’Allemagne actuelle. A la fois professeur, savant et financier, privat-docent d'économie politique, auteur d'ouvrages qui font autorité sur des questions économiques et monétaires, jadis conseiller de légation, puis directeur des chemins de fer d’Anatolie avant leur directeur actuel, M. Huguenin, il présente, dans une combinaison de savant, de diplomate, d'écrivain, d’administrateur et de financier, un personnage presque unique en Allemagne. Il est jeune encore, avec des cheveux gris coupés ras, un aspect énergique, élancé et souple à la fois, et il parle d’une voix unie, en termes simples et choisis.
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C'est à l'Orient qu'il pense tout de suite. Il a résidé à Constantinople de 1906 à 1908, et il connaît bien, me dit-il, un terrain sur lequel il eût été aisé à l'Allemagne et à la France de s'entendre pour une collaboration profitable à toutes deux! La Turquie est encore assez vaste et toujours assez arriérée, et ses pressants besoins sont assez divers, pour que l’activité de l’une et de l’autre s’y puisse exercer sans gêne mutuelle.
— Vous y avez jeté deux milliards et demi de francs, nous quinze cents millions, et nos intérêts n'y sont pas antagonistes. Nous y avons agi naguère en plein accord avec l’ambassade de France, avec la Banque ottomane, avec tous les représentants des groupes français : pourquoi fallut-il que cette heureuse harmonie ne se continuât pas à Paris? Pourquoi faut-il que, sur tous les points, les difficultés et les résistances viennent de votre côté? Dans cette affaire du Bagdad, le sentiment, de votre part, a dominé la raison. Il ne tenait, il ne tient encore qu'à vous, d'y être en tiers avec l'Angleterre et nous. À un moment, nous vous avons même proposé, l'Angleterre s’effaçant, d’en prendre la moitié...
— Je sais, interrompis-je; mais vous prétendiez garder à vous seuls la direction.
— C'était notre œuvre; pouvions-nous céder làdessus? Bref, la Banque ottomane n’ayant pu
obtenir encore l'inscription à la cote de Paris des actions du groupe français, l'affaire reste, depuis 19035, en suspens : est-ce raisonnable? Pourquoi ne pas la résoudre sans arrière-pensée ?
— Seriez-vous, dis-je, en mesure de la poursuivre Sans appui étranger ?
— Sans doute. Jusqu'à présent, la Deutsche Bank est seule en cause; il ne tiendrait qu’à elle de solliciter, si elle en avait besoin, l'appui des autres banques allemandes.
— Pourquoi donc tenez-vous. au concours de la finance francaise?
— Parce que nous avons le désir de travailler avec vous, et non seulement en Turquie, mais sur tous les champs d’action qui se présenteront : les Balkans, la Bulgarie, l'Amérique du Sud...
À Kissingen, j'avais entendu pareil langage.
Lui aussi, mais avec moins de détails, M. de Kiderlen-Wæchter déjà me parlait de la Turquie et des occasions de travail commun qui s’y offraient pour nos deux pays. Mais cette collaboration productive, dont la condition nécessaire était l'égalité, comment la finance allemande l’entendait-elle? Je citerai cette phrase d’une lettre que j'ai reçue récemment, et qui émane d’un haut personnage dont la parole n’est pas discutable. « Nous aurions « pu nous contenter de nous entendre (en Tur- « quie), les Allemands et nous, pour ne pas nous
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