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Telle est la thèse allemande. J'en rassemble les arguments principaux, sans les commenter. Mais revenu en France, après l'achèvement de mon enquête, ] ai eu le désir, pour mon enseignement personnel, d'en exposer les résultats, en ce point spécial, à qui était capable de les discuter avec autorité. J'ai consulté deux personnages, qui ne veulent pas être nommés, mais dont la compétence et la parole possèdent un crédit que nul n’oserait récuser. L'un est un homme politique qui fut porté aux plus hautes charges et aux plus lourdes responsabilités, et dont la science financière s’impose à ses adversaires même ; l’autre est le savant et actif directeur de l’un de nos plus considérables établissements financiers. L’homme d’État me dit :
— Que l’Allemagne, fortement engagée à New- York, ait subi le contre-coup de la crise américaine; que les affaires de Mongolie et du Mexique l’aient à son tour influencée, c’est exact. Mais que le marché de Paris ait été plus éprouvé que le mar-
Berlin, le même rôle que la rente française à la Bourse de Paris. Le capitaliste allemand dédaigne la rente et lui préfère de beaucoup les valeurs industrielles; chez nous, au contraire, de même qu'en Angleterre, le capitaliste lui garde sa prédilection. Il s'ensuit que les fonds d’État, qui, à Londres et à Paris, apparaissent comme les témoins et les régulateurs du marché, sont considérés, en Allemagne, comme des valeurs quelconques. Ils sont les derniers sur lesquels retentisse un trouble politique ou économique, tandis qu à Paris et à Londres c’est à leurs pulsations mêmes quil est possible de mesurer la fièvre du marché.
ché de Berlin, c'est une grande erreur. La vérité est, au contraire, que la tempête nous a trouvés beaucoup plus résistants, et les preuves en abondent. Si nos caisses d'épargne ont remboursé cent millions, chiffre que je n’ai pas vérifié, qu'est-ce à dire, Sinon que nos paysans, gênés par le médiocre rendement d'une récolte qui fut aussi mauvaise chez nous que chez nos voisins, se sont naturellement dirigés vers leur recours habituel, la caisse d'épargne? Quelle que soit leur richesse, qui est réelle, si énormes qu'apparaissent leur travail industriel et leurs gains, les Allemands n'en sont pas encore à posséder la capacité financière de la France; c’est là un fait qu'il me semble daifticile de contester.
« En revanche, j’approuve vos interlocuteurs de s’élever contre les fables mises en circulation à Paris, en 1911, sur le rôle de la finance française. Que n’a-t-on pas propagé alors! C était le marché de Paris qui commandait le marché de Berlin! Et successivement l’on soutint ces deux thèses contradictoires : en premier lieu, qu'il avait suffi aux banques françaises de reprendre à l'Allemagne les capitaux qui alimentent ses entreprises pour y déterminer une panique mortelle; puis qu'à une heure décisive où la finance allemande était acculée à demander merci, ces mêmes banques, par une avance de 300 millions, avaient permis à la Bourse
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de Berlin de faire face à la liquidation de septembre!
« Ce ne sont que plaisanteries. À aucun moment, pareil service n'a été, soit directement, soit indirectement, n1 sollicité par la finance allemande, ni proposé par la finance française. Et si l'Allemagne s'est tirée d'embarras, ce fut par ses propres moyens. Quant à l'argent français placé en Allemagne, 1l y en eut, de tout temps, très peu. S'ils en évaluent la somme, en période normale, à 300 millions, les financiers, à coup sûr, ne dépassent pas la vérité. Peut-être même font-ils trop bonne mesure. Le capital français ne pourrait être, dans de grandes proportions, engagé dans les affaires allemandes sans que ce fût visible. Celui qui, chez nous, le détient, est, en grande majorité, un petit rentier peu enclin aux entreprises hasardeuses, et qui recherche les placements sûrs, cotés à la Bourse, afin de suivre les mouvements de son capital. Ce qui lui plaît, ce sont les fonds d’État, les chemins de fer, tout ce qui comporte une garantie. Il est engagé en Russie, en Autriche, en Turquie, en Espagne, en Amérique; mais il ne possède pas de rente allemande, et il ne connaît rien des affaires industrielles allemandes. On a parlé aussi, je le sais, des banques suisses ou belges, qui eussent été les intermédiaires occultes de ces opérations. Je n’y
crois guère. Ce n’est point par là qu’il eût pu filtrer grand chose. Tout cela n’est que légende.
« L'Allemagne peut, financièrement, se suffire à elle-même, sachons-le. Et sachons aussi que la supériorité de résistance que nous reconnaissons aujourd'hui à la France n’est pas éternelle. L’avantage actuel de notre pays est en ceci, que, la plus grande part de sa fortune étant représentée par des valeurs étrangères, il lui serait, en cas de crise, plus aisé peut-être de vendre son papier qu à l'Allemagne, qui ne pourrait réaliser son portefeuille qu'en se ruinant elle-même. Mais cette situation n est que provisoire.
« D'une part, la croissance de l’industrie allemande n'est pas indéfinie. Déjà la natalité décroît, et le moment viendra bientôt où la population aura atteint son point fixe. N’apercevez-vous pas aussi la tendance universelle à fermer les frontières par des tarifs douaniers? Les marchés se rarélieront, et, quelque jour, la demande n'équivalant plus à l'offre, il se trouvera que l’industrie allemande aura réalisé son plein et ne sera plus en appétit d'absorber, comme aujourd’hui, tous les capitaux disponibles. Dès lors, qu'adviendra-t-11? C'est que ces capitaux, repoussés au dedans, se placeront au dehors, et que le portefeuille allemand y acquerra une élasticité qu'il ne connaît pas.
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« Ce n’est, du reste, qu’un côté de la question. La vraie richesse d’une nation est dans son soussol. On a cru jusqu’à présent que le sous-sol de la France était pauvre; elle est donc demeurée agricole, et il a fallu la longue ténacité d'économie de sa population pour lui conquérir la fortune. Or la France est à la veille d’être entraînée dans la marche qui emporte toutes les nations modernes et de passer de l’état agricole à l’état industriel. On a découvert qu’elle possède de la houille, de l'or, et elle promet de devenir à bref délai — avec les nouveaux traitements dont la chimie dispose — l'État le plus riche en minerai de fer de l'Europe et peut-être du monde. Ce n’est pas une évolution, ce sera une révolution. Nous allons demain assister à un vaste mouvement de placements industriels. Nous verrons la France, de banquier du monde, devenir sa propre préteuse. Il en résultera pour elle un grand essor, un renouveau économique, qui, du reste, a déjà commencé, mais en même temps un embarras certain à réaliser sur l'heure, s’il le fallait, son capital. En d'autres termes, puisqu'en définitive c’est de cela qu'il s’agit, j'estime qu’une guerre, au point de vue financier, aurait été, pour l'Allemagne, 1l y a dix ans encore, une entreprise extrêmement difficile; je pense qu’elle le serait moins aujourd’hui; dans dix ans, elle le sera moins encore; dans vingt ans,
très peu. Et je crois qu'à mesure qu'elle se libérera, c’est chez nous que, le besoin survenant d'un grand effort, s accentuera la gêne. »
Le second personnage à qui j'allais demander la critique de l'opinion allemande m'accueillit par cette apostrophe :
— Vous venez de voir les Allemands? Eh bien!
êtes-vous convaincu que, s’1l y a un peuple pacifique, c'est celui-là?
— Aurait-il, dis-je, les moyens de faire la guerre ?
Le financier considérable que j’interrogeais haussa les épaules :
— Une guerre générale déchaînerait, sur toutes les nations européennes, une terrible crise économique etfinancière, où la plus riche ne serait pas la moins éprouvée. Dans le monde ébranlé, les États-Unis seraient seuls à faire de bonnes affaires, et sur notre dos. Je veux bien que nous soyons capables alors d'offrir une résistance particulhière ; rappelons-nous cependant qu'en 1870, par l'emprunt Morgan, nous avons dû recourir au crédit anglais. (C’est une erreur, en tout cas, de supposer que l'Allemagne pourrait, faute d'argent, être contrainte de reculer. Un peuple comme celuilà, en pleine croissance, en pleine production industrielle, en plein rendement national, trouve