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brutalités; elle manque de direction et de continulté; elle éparpille la force allemande; elle est tatillonne et brouillonne; elle donne à l’Allemagne, à tout propos, des apparences d’indiscrétion et de provocation qui ne répondent ni au tempérament ni aux désirs de la nation, et que le succès justifie trop rarement; et s1 l’on en vient à l’affaire marocaine, ils confessent qu’elle n’est, pour eux, que ténèbres, et qu'ils n’y distinguent rien, sinon l'inutilité d’un effort de huit années qui a abouti à l'avantage de la France.
Cette opinion parlementaire, c’est l’opinion générale que j'ai presque uniformément recueillie. Est-elle fondée? Ce n’est pas à nous de prononcer. Mais je me souviens de ce que me disait un homme d'esprit très fin, à qui je parlais de ces choses : « La science politique est encore trop neuve chez nous. Notre parlement ne possède pas, au vrai sens du mot, d'hommes politiques. Nos députés sont mal initiés aux questions. Si l’un d'eux veut faire un discours sur le Maroc ou tel autre sujet, savez-vous par qui il fait établir son dossier? Par le ministère des Affaires étrangères. » Mon interlocuteur riait grassement, et il décidait : « Nous manquons de tradition. » C’est possible. Mais ce député qui, sur un dossier constitué par les bureaux du ministre, conclut contre lui, témoigne une indépendance méritoire et affirme
une volonté. Or il est digne de remarque que si, dans tous les partis du Reichstag, la politique marocaine du gouvernement n’a rencontré que des censeurs, tous aussi se retrouvèrent unis pour attester leur esprit de paix, et le principal grief qu'ils formulèrent contre les initiatives hasardeuses de M. de Bülow et de M. de Kiderlen fut le risque d'aventures qu'elles portaient en elles. Voilà ce que nous devons retenir, et, si nous regardons d’abord au sommet, ce n’est certes pas de la bouche du président du Reïichstag que nous pouvons attendre jamais des appels guerriers. C’est chez lui que je fus d’abord.
M. Johannes Kaempf entra dans le salon luisant et grave où l’on venait de m'introduire, et je vis s’avancer vers moi, avec une austère bonhomie, un personnage d'Ibsen. Une longue barbe d’argent allonge son long visage. Il porte des lunettes, une cravate blanche, une redingote noire. Il a le front intelligent et les yeux timides. Il est affable et plein de circonspection. Il tousse, joint les mains sur ses genoux, craint de tout dévoiler, se reprend, hésite, mais retrouve pourtant une énergie souriante pour me dire, sur une question que je lui adresse :
— Je ne suis pas seulement un homme politique; je suis d’abord, monsieur, un industriel. Comme tel, puis-je souhaiter autre chose que la
tranquillité, la paix avec tout le monde, d’heureuses relations avec un grand voisin? Or nous sommes, en Allemagne, beaucoup d’industriels. Tous pensent comme mot, et, avec eux, la grande masse allemande. La guerre? Mais personne ici ne la croit possible!
— Comment donc expliquer 1911?
C'était sans doute une question délicate, car le président du Reichstag réfléchit :
— Il y a eu des deux parts, fit-il enfin, beaucoup de surexcitation, et peut-être davantage d’un côté. (Ce n'est pas à l'Allemagne qu’alors il songea.) Mais c'était passager. Le fond est pacifique. Au Reichstag, dans le gouvernement, partout, c’est le même sentiment. Notre industrie, notre commerce sont en plein développement. Une guerre ruinerait tant d'efforts. Chacun sent cela.
— Cependant, ce pacifisme a donné à la France des surprises assez fortes : Tanger, Agadir?
Un petit mouvement des mains croisées qui se soulèvent me signifia : « C’est le jeu de la politique. » Mais le président ne me répondit point directement. Il fit seulement :
— Oui, je sais, j'étais à Paris le jour d'Agadir; j'ai vu l'émotion.
— Que voulez-vous que pense un peuple qui, en pleine tranquillité?
— Vous voyez, on s’est tout de même arrangé.
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— Après quatre mois de négociations difficiles!
— Cela n’est rien, si le résultat est bon. Il est possible que des incidents se produisent encore, mais rien de grave n’en sortira, on s’entendra.
— Cependant?
— Si, si, tout ira bien, parce que tout le monde le désire, parce que personne n’est disposé à se résoudre aux calamités d’une guerre.
— Personne? Mais les militaires? Mais les pangermanistes ?
— Îl n'existe chez nous, ni à la Cour, ni nulle part, n1 parti militaire, ni coterie, ni rien de tel, et cest une grande erreur de le supposer, comme font certains Français. Nous avons des officiers dont le rôle est de se tenir prêts, si l’on a besoin d'eux un jour, mais qui ne font rien pour hâter ce moment. Quant aux pangermanistes, ils parlent fort, mais ne sont pas suivis. [l n’y a qu’en France que l’on fasse attention à eux.
Je voulais poursuivre; mais le président du Reichstag invoquait sa position officielle; il craignait d'en avoir trop dit, il appréhendait de parler davantage. Il me répétait : « Nous ne souhaitons que la paix, et notre Empereur n’est pas le dernier à la vouloir avec nous. » Je pris congé.
M. von Liszt, neveu de Franz Liszt, professeur de droit criminel et membre du Reïchstag, est à la
fois l’un des maîtres les plus renommés de l’Université et l’un des guides les plus actifs et les plus hardis du parti libéral. C'est un petit homme mince et vif, avec une large barbe grise bien coupée, des yeux bleus grands ouverts et curieux, un visage tout baigné de lumière. Il a des gestes rapides, la parole animée, un air de jeunesse et de bonne foi qui appelle la confiance et la sympathie, et, dès que j'ai passé la porte de son cabinet de travail, où, sur toutes les tables, les livres s'accumulent, il fait avec chaleur :
— Soyez le bienvenu, car vous accomplissez une œuvre utile. Et dites à vos compatriotes, dites-leur sur tous les tons, que le souhait ardent de l’Allemagne est non seulement de vivre avec vous en paix, mais de gagner, s’il se peut, votre confiance et, si vous y consentez, votre amitié. Nous avons, certes, contre l'Angleterre, que l'opinion allemande est agacée de rencontrer partout, des griefs qui, je l'espère, disparaîtront. Avec la France, au contraire, quelles raisons chez nous de ne pas désirer les meilleurs rapports? Nos qualités se complètent, nos défauts réciproques ne s'opposent pas. La culture française et la culture allemande dominent le monde. La réunion de l'esprit allemand et de l'esprit français ne pourrait que servir la civilisation générale.
S'il est, en Allemagne, des gens pour faire pro-
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fession de ne guère nous chérir, M. von Liszt ne s’en soucie point. L'Allemagne a ses nationalistes : n avons-nous pas les nôtres? Il y a partout « des fous ». Et les pangermanistes sont, pour lui, exactement comme sils n'étaient pas, car nul ne s'inquiète de leurs excès, et il affirme que la masse se désintéresse de leurs campagnes. Elles sont périlleuses, pourtant, et je montre à mon interlocuteur à quel point l’opinion française fut blessée, en maintes circonstances, autant des entreprises du gouvernement que des attaques de la presse gallophobe.
— Oui, je sais, me dit-il avec tristesse. Je voyage souvent en France. Toujours j'y ai trouvé la plus charmante courtoisie; avec toutes les personnes que j y rencontrais, il m'était jadis permis de parler de toutes choses, fût-ce de celles qui, de vous à nous, sont les plus délicates, et j'avais la liberté de m'exprimer sans arrière-pensée. En 1911, quelle transformation ! On nous avait changé la France. Plus d'abandon, plus de causeries familières. Sous la politesse générale, rien que de la défiance. Et l'on ne pouvait plus parler de quoi que ce fût. J'ai éprouvé, de ces heures critiques, beaucoup de peine. Voilà le bel ouvrage que nous devons à des ministres qui se croient des hommes d'État! Et le plus certain résultat de leur activité de 1911, c’est pour nous la haine de la France!
M. von Liszt s’animait. Il reprit, après un instant :
— J'ai cependant confiance. Pour ce mal déplorable, il est un grand médecin : le temps. Le temps apaisera les esprits. Sachons attendre. Ah! si la presse voulait, quel beau rôle elle aurait à jouer entre nos deux pays! L'influence des journaux est immense : que ne l’emploient-ils à une œuvre systématique de concorde? Avec quelle efficacité elle pourrait s'exercer, non point par de vagues arcles, par des campagnes de doctrine abstraite, mais par des informations précises, où l’on s’efforcerait réciproquement de présenter dans leur vérité stricte la vie quotidienne des deux peuples! Une foule d'erreurs et de préjugés sont entre nous. Bien souvent, je vous l’avoue, j'ai déploré le parti pris qui défigure les faits les plus certains. Comment l'Allemagne et la France se comprendraientelles, quand elles se connaissent si peu? Par exemple, quelles idées ne vous faites-vous pas en France de notre situation financière! Certains de vos journaux n'écrivent-ils pas que si nous ne faisons pas la guerre, c’est que nous n’avons pas de quoi la payer! Est-ce sérieux? Si par malheur la guerre éclatait, est-ce que la même perturbation qui bouleverserait Berlin ne s’étendrait pas à Paris, à Londres, au monde entier? Autre chose : vous avez, pour ainsi dire, créé l'aviation, et
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c'est une grande et belle œuvre que vous avez accomplie, bien digne du génie français. L’enthousiasme chez vous a été magnifique et justifié. Pourquoi faut-il que certains, le faisant dévier, lui aient donné des fins agressives? Avec fracas, on célébrait, dans l’aviation, la « cinquième arme ». mais sans dissimuler à quelle destination on la réservait. Contre qui, contre quoi, essayait-on ainsi de dresser la France?
« Au lieu de poursuivre de telles besognes, la presse pourrait travailler utilement à dissiper tant de malentendus détestables. Et je parle, croyez-le, pour la nôtre comme pour la vôtre. C’est, pour tout le monde, un malheur que, chez vous et chez nous, tant de journaux obéissent à un chauvinisme si étroit. [ls masquent la véritable pensée, les intérêts, et Jusqu'au caractère de nos deux nations, car on est toujours et malgré soi tenté d'identifier la véritable opinion publique à celle qu'ils expriment. |
— Aux gouvernements aussi, dis-je, demandez un peu plus de sagesse, de retenue, de jugement.
— De tant de fautes, les gouvernements ont leur grande part.
— Que les libéraux aient la direction, feront-ils une politique nouvelle?
— Ils seraient résolument pacifistes et le marqueraient en arrêtant le développement des arme-
ments. Mais c'est de quoi les conservateurs ne veulent pas. Au contraire, le salut de leur politique exige qu’ils arment de plus en plus.
— En quoi les libéraux se sont-ils donc distingués des conservateurs, puisqu'ils ont voté, puisque vous-même avez voté la loi militaire du 14 juin?
Cette interrogation précise ne troubla point M. von Liszt. Les libéraux ont voté la loi militaire? C’est, en premier lieu, parce que le service oblisatoire est, en Allemagne, depuis longtemps, un principe indiscuté, et que, même après l'exécution de la dernière loi, l'effectif budgétaire n'atteindra pas la proportion qui est de règle, soit un pour cent de la population totale. En second lieu, l'attitude de l'Angleterre a donné à réfléchir aux libéraux comme aux conservateurs. Îl ne faut pas se payer de mots. Une guerre navale ferait courir à la flotte impériale une terrible aventure. Elle risquerait d'y être écrasée. Dès lors, la seule chance de l'Allemagne serait sur terre. Elle doit être prête.
— Vous comptez donc sur la France, dis-je, pour vous payer des échecs que vous redoutez sur mer ?
— Nous sommes bien obligés de constater que la France et l'Angleterre marchent ensemble, et elles ne le cachent guère. Mais de ce que nous prenions contre l'avenir de justes précautions,
s’ensuit-il que nous ayons des intentions provocatrices? Pas le moins du monde, et j'observe que vous confondez trop aisément, en France, la prudence défensive avec la volonté agressive. Je vous répète que je crois la guerre impossible, aujourd'hui comme demain : notre gouvernement ne la veut certainement pas, et un mouvement populaire contre la France n’est pas vraisemblable.
J'évoque 1911, et M. von Liszt poursuit :
— En 1911, on n’a pas su. Personne n’a rien su, ni la presse, n1 l'opinion, ni nous-mêmes. Personne, à aucun moment, je souligne ces trois mots, n’a eu l’idée qu'un conflit pût sortir de la négociation sur le Maroc. Plus tard seulement, quand tout était fini, on a compris, et j'ai pu dire au Reichstag : « Sous quel régime vivons-nous donc, pour qu'il soit possible que nous passions près de la guerre sans que le Reïchstag n1 personne en Allemagne en ait le soupcon? » Et cette seule apostrophe détruit l'hypothèse d’un mouvement d'opinion dirigé contre la France. La vérité, la voulez-vous? C’est que personne ici n'a compris, que personne ne comprend encore l'affaire marocaine. Qu’a voulu le gouvernement? Pourquoi tant d'incidents et de coups de tam-tam, pour revenir en 1911 au point où l’on était arrivé en 1909? Mais vous n’en êtes plus, je pense, à croire que l'Alle-
magne ait une politique? La seule certitude qui
nous apparaisse, c est que nous sommes dirigés à l'aveugle par un gouvernement qui vit au jour le jour, qui n'a n1 idée ni plan pour le dehors, non plus que pour le dedans, qui accumule les fautes et, pour les réparer, en accomplit de nouvelles. Et le résultat de cette belle activité, tout le gain de 1911, c'est d’avoir déchaîné contre nous la haine de la France! Contre cette politique des grands gestes et des grands mots, toutes les forces intellectuelles des deux nations devraient se liguer pour l'empêcher de nuire...
. Et M. von Liszt en revient à son idée conciliatrice : l'œuvre essentielle est que les deux peuples puissent se mieux connaître et se pénétrer. L'un des bons moyens serait un échange actif d’étudiants; mais les jeunes Allemands vont de préférence à Genève. À Genèvel Est-ce là, leur dit-il, qu'ils s’initieront le mieux à la culture et à la langue française? Les Français, du reste, viennent moins encore à Berlin. M. von Liszt cherche, parmi ses papiers, des chiffres : cette année même, l’Université de Berlin n’a reçu que 4 étudiants français; en revanche, elle a ouvert ses portes à 39 Anglais, ce qui est encore peu, et à 406 Russes. Puis il conclut :
— Îl serait téméraire de vouloir aujourd'hui forcer les événements. On ne contraint personne à l'amour. Sachons attendre. Et disons-nous que
sévertuer pour la paix est l’œuvre juste, humaine et nécessaire, car la guerre ne serait pas seulement monstrueuse, elle serait absurde. Allonsnous, de gaieté de cœur, travailler pour le Japon et la Chine? Nous commencerons par nous entendre avec les Anglais, et j’ai confiance que nous pourrons ensuite trouver avec la France un arransement convenable. Que nous soyons seulement un certain nombre à le vouloir à la fois, chez vous et chez nous, et ce sera vite fait. »
Les apôtres et les théoriciens du socialisme d'État. — Un disciple impérial. — Après la défaite : l'Allemagne sauvée par sa langue. — La prédication des intellectuels. — Le Professeur est Dieu. — Les gardiens de la patrie. — Les temps nouveaux : le congrès de Heidelberg. — Von Schmoller. — Patriotisme étroit, vues courtes. — L'illustre Adolf Wagner, ami du peuple. — Un homme du midi. — « Nous ne voulons rien de vous. » — L'Allemagne pacifique. — Silence sur l’Alsace-Lorrainet — Le Français belliqueux. — Par delà les frontières, l’unité de l’esprit allemand. — Le jeu anglais. — « Si J'étais Français ».
Chez l'ennemi. — Un réquisitoire. — Les erreurs d'un historien. — La France provocatrice. — Deux déclarations.
L'Allemagne a ses temples laïques, qui sont ses Universités. Au Parlement, on fait, ou l’on essaye de faire de la politique, de la liberté, des affaires; à l'Université, on fait des âmes, et l’on travaille dans l’absolu. Les maîtres n’y professent pas, ils y officient. Voici deux professeurs, von Schmoller et Adolf Wagner. Ils sont illustres à travers toute l'Allemagne. Ce sont deux grands et vénérables professeurs.
[ls enseignent, à l'Université de Berlin, l'écono-
mie politique. Adolf Wagner y est le plus haut représentant de ce socialisme de la chaire qui florissait il y a trente ans, et qui, ayant conquis gouvernement et Parlement, donna à l'Allemagne une législation ouvrière qui, chaque année, lui coûte plus de 500 millions de marks, et dont l'exemple a peu à peu mis en mouvement toute l'Europe.
Mais, avant de prendre les ministres et les députés, les hommes de son école avaient réussi une bien plus magnifique conquête, et 1l est certain que, sans eux, l'Europe n'aurait pas assisté à cet engouement pour la politique sociale qui, soudain, enflamma la monarchie des Hohenzollern, quand le jeune kaiser Guillaume ceignit la couronne.
Depuis, d’autres tendances se sont manifestées. L'Allemagne enrichie, devenue moins sensible à la misère, a fait retentir dans l'Université libérale des voix conservatrices qui, volontiers dédaigneuses des forces du travail, montrent la puissance et prêchent l'utilité, dans l’État moderne, du capitalisme : l’enseignement éloquent d’un Bernhard s’oppose à celui des aînés, mais ceux-ci n'en demeurent pas moins les piliers de la chaire atlemande et les objets du respect public.
Il faut écouter avec attention Wagner et Schmoller. Des professeurs? Pas cela seulement. [ls sont l'intelligence, la culture et la science allemande,
et c'est quelque chose, en Allemagne, que la culture, la science et l'intelligence! Si frondeur que soit le Prussien, il est des institutions et des gens devant lesquels hésite et se trouble sa critique : l'école et l’armée, la chaire et le sabre, le maître et l'officier. Il sait qu’il leur doit tout. Après Iéna, après le cyclone français, il était bien bas, si bas qu'il semblait dévertébré et pour jamais abattu. Que lui restait-il? La Prusse saignait, et, du vieil empire médiéval, tout était mort, sauf la langue. La langue était le signe unique par où s’attestat la vie de l’Allemagne, et, si les écrivains et les poètes n'avaient surgi, rien désormais n’eût marqué, dans le monde indifférent, la place de cette grande personne historique qu'est le germanisme! C'était le temps où Gœthe songeait à réunir à Weimar une sorte de congrès de personnages éminents qui eussent délibéré sur tout ce qui intéressait la culture allemande, « afin de resserrer de toutes les manières, écrivait un contemporain, les liens de la civilisation et de la littérature allemande, par lesquels seulement nous subsistons comme nation ». Or, voici qu'à ce peuple éperdu des hommes déclarent que la langue est la réalité vivante des nationalités, le témoin authentique de la vie des patries, et qu’il en est le seul. Et quel témoin! C’est en 1808 que Gœthe donne son Faust.
Qui tient un tel langage? C'est un Fichte qui, à ces Allemands maintenant tournés les uns contre les autres, en de fratricides combinaisons d’alliances imposées, dit : « La distinction entre les Prussiens et les autres Allemands est artificielle, fondée sur des institutions éphémères ou établies par le hasard; la distinction entre les Allemands et les autres peuples européens est fondée sur la nature. Ils sont séparés de ceux-e1 par ce qui les réunit précisément entre eux, par la langue, par le caractère national. » C'est Arnim, cherchant, dans les vieux contes et les anciennes légendes, les premières formes de l'esprit populaire, et écrivant à Brentano, son ami, ce mot audacieux et sublime : « S1 la guerre éclate, alors notre patrie ne sera plus à Berlin, ni dans la Marche, ni ici, ni là, mais dans les hommes. »
Avec Fichte et Arnim, ce sont les écrivains, les intellectuels, les savants, les philologues, sujet d'orgueil de toute l’Allemagne du dix-neuvième siècle, les professeurs. Car c’est aux professeurs, par leur enseignement, leurs discours, leurs livres, de répandre la doctrine et, traduisant en système les images lyriques des poètes, de réveiller au cœur de la foule les courages vaincus. Leur objet premier, leur grand effort, au lendemain de la défaite. est de fonder à Berlin une Université nationale, destinée à devenir le conservatoire de
l’âme allemande, et qui embrassera l’universalité de la connaissance. C’est ainsi, non par de médiocres déclamations, qu’ils rendent à la patrie les soins qu'elle exige.
Cet apostolat fut un grand bien pour l’Allemagene, certes, mais en premier lieu pour le peuple de Prusse. Ainsi réconforté, 1l cessa bientôt de désespérer de son destin. Ses blessures pansées, 1l rassembla ce qu'il lui restait de son armée, et 1l construisit des écoles. Il crut à la force, et comment n'y eût-il pas cru, puisqu'un peu plus il allait en mourir? Mais il crut aussi à l'intelligence, au savoir, à la vertu secrète que porte en soi un cerveau qui sait, par le seul fait qu'il sait; et chez ce peuple méthodique, où la décision suit toujours la raison, la théorie tout aussitôt devint acte, et la foi se fit loi. Il fut en Europe le premier à instituer le service obligatoire, l'instruction obligatoire, créée vers 1835. Il remit son sort à la fois au professeur et au capitaine, demandant au premier de l'éduquer, au second de le discipliner. Par l’un, il devint fort; par l’autre, il raisonna sa force et lui donna un emploi. Il leur a dû Sadowa et Sedan (1); 1l
(1) Le colonel Stoffel rapporte un fait significatif, Après Kæniggrætz (Sadowa), les officiers et sous-officiers prussiens, aux côtés de qui il venait de faire la campagne de Bohême, se montraient justement fiers de leurs succès : « Ils les attribuaient en grande partie, écrit Stoffel, à la supériorité intellectuelle de
leurs soldats, et ils me disaient : Lorsque, après les premiers combats, nos soldats se trouvèrent pour la première fois en
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leur a dû la résurrection de l'Empire. Leur prestige est immense, et lorsque parle un Wagner, c’est comme si un Moltke donnait un ordre.
Eux, les professeurs, n’ignorent pas leur crédit, et l'Empereur, voix de la nation, ne néglige rien pour le perpétuer. Comment n’en seraient-ils point sonflés? Sadowa et Sedan, ces deux victoires de la force, leur a-t-on assez répété qu'elles étaient leur œuvre, l'œuvre des intellectuels et des savants bien plus encore que des militaires? N'ont-ils pas conscience d’avoir donné aux hommes de leur race mieux que des armées, une volonté commune et un esprit national? Mais de Sadowa et de Sedan quelle fut ensuite la conséquence directe, sinon d'ouvrir toutes grandes les portes du monde à l'Allemagne moderne, à la grandeur allemande, au génie allemand, à l'industrie allemande, au commerce allemand? Dès lors n'apparaissent-ls pas comme les chevaliers de cette magnifique renaissance, les artisans gigantesques du prodigieux essor de la plus grande Allemagne? Et s'1ls l’ont faite, n'est-ce pas à eux de garder et de défendre leur œuvre?
Un Français, de l'esprit le plus fin, et qui, pour présence des prisonniers autrichiens qu'ils virent de près, et interrogèrent ces hommes, dont beaucoup savaient à peine distinguer leur droite de leur gauche, il n y en à pas.un seul qui
ne se regardât comme un Dieu, comparé à de telles gens, et cette conviction décupla nos forces. »
vivre chez eux, connaît bien les Allemands, me disait : « Les universitaires, qui détiennent l’intelhgence et se savent les guides, se croient obligés à un patriotisme particulier, d’une forme peutêtre plus étroite. » De la patrie, en effet, ils se sont constitués les champions batailleurs et jaloux. Elle est leur ouvrage, elle est leur chose, l'arche sainte qui ne reçoit de soins que de leurs mains sacerdotales. Aux députés de politiquer;, aux ministres d'assurer la vie de chaque jour; mais il est quelque part une tradition contre laquelle les uns et les autres sont impuissants, il est un secret que ne possède point le commun, et c’est euxmêmes qui en sont les gardiens et les interprètes. A côté du khalife, suprême Commandeur des Croyants, le cheikh-ul-islam a le pouvoir de déposer le khalife. Le cheikh-ul-islam, en Allemagne, c'est « Herr Professor », c’est le Professeur. L'âme allemande, c'est lui qui la règle. Et il lui advient ainsi, ce qu'il arrive aux spécialistes et aux potentats, de tomber dans l’étroitesse, l’égoïsme et la suffisance, et, à ne considérer que l'immédiat, de ne point apercevoir l'immense horizon. Voilà pourquoi l’image qu'il se fait de la patrie, et qu’il glorifie dans son cœur, nous a si souvent paru sommaire, pourquoi la science allemande s’est donné de si arrogantes manières, pourquoi le professeur agressif et hargneux n’est pas tout
à fait une invention de la caricature française.
Grardons-nous cépendant de l'absolu. Cette image de l’universitaire est exacte, sans doute, mais elle n'est pas totale. Ce patriotisme avide et défiant n'emplit pas toute la chaire allemande. Il est des maîtres pour se faire de la patrie une conception moins hautaine, et qui possèdent un peu de cet «esprit international » qui commence seulement de pénétrer chez eux. Peut-être ne sont-ils pas nombreux, mais certains sont fameux, et ils osent parler : voilà l'événement qu'il convient de saluer. Ils n’ont pas craint de se montrer dans une assemblée où, naguère encore, l’esprit public de lAllemagne ne leur eût point permis d'apparaître c'était 1l y a peu de temps, en octobre 1912, dans la vieille cité universitaire de Heidelberg, où la branche allemande de la « Conciliation internationale » tenait son premier congrès.
Congrès de professeurs, à vrai dire. On y voyait MM. Ritter von Ullmann, Otfried Nippold, Walter Schücking, Robert Piloty, Karl Lamprecht, Philippe Zorn, Martin Rade, Niemeyer, Rehm, Curti, tous maîtres venus de toutes les Universités allemandes, de tous les points de l'Allemagne, de Bonn et de Francfort, de Marburg et de Leipzig, de Strasbourg et de Munich, de Kiel et de Wurtzburg. Des Français, des Anglais, des Autrichiens avaient été conviés, qui parlèrent à leur tour. Ce
fut une solennelle manifestation de l'esprit de paix, et lorsque M. d’'Estournelles de Constant, dans un discours éloquent, généreux et brave, sans rien céder de la dignité d’un patriotisme blessé, fit appel cependant à la coopération nécessaire des deux nations, c’est par des professeurs allemands
qu'il fut acclamé. Ainsi se justifiait, par l'écla-.
tante démonstration du fait, ce mot qu'il venait de prononcer : « Nous avons de plus en plus avec nous les éducateurs, les maîtres de la pensée moderne. »
Certes, ni M. von Schmoller ni M. Wagner ne se trouvaient parmi l'assemblée de Heidelberg. Ce sont d’autres discours qu'ils tiennent. En écoutant ces deux maîtres illustres et accueillants, de qui le zèle patriotique s’enveloppa pour moi d'aménité et de bonne humeur, je ne pouvais me défendre d'évoquer cette mission de gardiennage national que s’est conférée l’universitaire, et qui se marquait non seulement dans le ton, mais dans l’identité des arguments, dans la parité d'âme que décelaient mes entretiens avec eux.
Que dit M. von Schmoller? C'est un vieux homme, qui travaille chez lui en redingote, les pieds dans des pantoufles de tapisserie, et à qui sa longue barbe blanche fait la figure d'un père Noël qui serait un père Fouettard. Il procède par propo-
sitions péremptoires. La condition de relations normales avec la France, c’est, selon lui, le silence sur l’Alsace-Lorraine, car nulle autre question ne sépare les deux pays, et celle-ci est résolue. L'Allemagne est toute bonne volonté : la France seule met la paix en péril. À ce coup, je protestai. Mais le maître riposta par des arguments décisifs. La preuve de l’esprit accommodant de l'Allemagne est en ceci notamment quelle a laissé la France se livrer en toute tranquillité à son expansion coloniale. La preuve de l'esprit hostile de la France, c’est qu'elle s’est alliée à l'Angleterre, ennemie de l'Allemagne. Celle-ci done doit soncer à se défendre, à la fois contre l'Angleterre et contre la France, jouet de celle-là, qui la tient par « un contrat léonin ». D'où la nécessité d'une flotte. D'où l’accroissement de la force militaire, qui, d'ailleurs, se justifierait assez par le besoin d’une grande nation de posséder une armée proportionnée à sa population. Les Français parlent du Maroc? Ce n’est rien, le Maroc. Jamais aucun Allemand sensé n’a songé à y faire à la France « une concurrence politique »; les deux pays se seraient à merveille entendus : pourquoi fallut-il que l'Anglais vint mettre son nez où il n'avait que faire? Le peuple, tout le peuple, est prêt à partir pour la guerre, si on l'y appelle. Il sera sans peur, Car il croit à la victoire. Mais en même
temps il souhaite la paix, il veut la tranquillité, il ne demande qu’à s'unir à la France.
__ Bref, interrompis-je, ceci revient à dire que le peuple est neutre, prêt à l’entente, prêt à la dispute, comme on voudra? Mais la paix est une dure maîtresse qui exige des sacrifices.
__ [}/Allemagne est disposée à en faire.
— C'est done pour sacrifier à la paix qu'elle allait à Agadir?
Oui, patriotisme étroit, non agressif, sans doute, mais ombrageux et âpre. Vue courte, qui n’est pas d’un savant, mais d’un partisan. Que l'on aimerait à voir ce vieux maître, chargé d’ans et d'honneurs, quand il a fini son prêche allemand et quitté l’église allemande, entrer dans l'église francaise et éssayer d'y comprendre ce qui s’y dit, d'y deviner ce qui ne s’y dit pas! En me reconduisant, il m’exprimait son estime pour la science francaise, son personnel désir d'entente, 1l évoquait la sereine figure d'Émile Levasseur, son ami : vaines protestations, que ne nourrit point l'idée générale! Quelle victoire sur soi, si le professeur von Schmoller était capable de faire taire sa passion, quand ce serait le temps pour sa méthode de s’exercer!
Écoutez maintenant le professeur Adolf Wagner. Grand, sec, blanc, il est tout en yeux qui flam-
boient derrière les lunettes d’or, il est tout en poil, par la moustache hérissée, par les sourcils, par les cheveux qui, du crâne pointu, traînent dans le cou; il est aussi tout en oreilles, tout en lobes d'oreilles, et 1l est terrible. Terrible et jovial. C’est un orateur vigoureux. Il est l’ami du peuple. Tous les impôts qui frappent la bourgeoisie l’enchantent, et il s’époumone, en des conférences ardentes, à remontrer aux bourgeois qu'ils doivent payer avec joie et ne payent pas encore assez. Il croit profondément à ses 1dées. Ily a en lui du relisieux et de l’ascète. Et 1l a soixante-dix-sept ans.
Nous avons, durant une heure, bien disputé.
Il était, je pense, ravi. « Nous nous sommes bien entendus, » disait-1l le lendemain à l'ami qui m'avait introduit. Mais sa véhémence est bonne personne, et, tout en prononçant ses réquisitoires, il était plein de bonne humeur. « J'ai, faisait-1l, le tempérament un peu vif, parce que je suis du Midi; la Franconie est mon pays. » N'allais-je pas douter de son loyalisme prussien? Il le craignit sans doute, car, tout aussitôt, et d’un ton d'acte de foi : « Mais je suis Prussien de cœur; c'est la Prusse qui a fait l’Allemagne! Et tous, du nord au midi, nous pensons de même. »
Eh bien! donc, que pense-t-on? Vous allez retrouver, avec plus d'accent, le professeur von Schmoller.
— Je vous dis que nous sommes pacifiques, que nous ne souhaitons rien d'autre que de vivre en bon accord avec vous!
Et pourquoi l'Allemagne est-elle pacifique? C’est toujours, retenez-le, un argument réaliste qui se présente :
— Parce que nous ne voulons rien de vous, parce qu'une guerre heureuse ne nous donnerait rien que nous désirions. Mais qui ne veut pas de l’accord? C'est vous. Qui veut quelque chose de nous? C’est vous. Quoi? L'Alsace et la Lorraine. Tant que vous en parlerez, nous ne pourrons pas nous entendre.
— L'Allemagne, donc, est pacifique? Cependant toute son éducation est militaire. Comment initiet-elle ses enfants à sa propre histoire? Uniquement par les dates de ses victoires et de ses défaites.
— C'est inexact, fait vivement le professeur. Nous enseignons l’histoire, toute l’histoire. Peuton en supprimer la guerre? Et c’est un Français qui nous fait ce reproche! Mais toute l’histoire de France, depuis César, est une longue chronique de guerre et de conquête! Mais la gloire dont vous êtes le plus fiers, c’est votre gloire militaire! Que faites-vous de Napoléon? Et si les souvenirs de 1870 vous restent s1 cuisants, c’est que votre esprit guerrier en souffre! Les batailleurs, c’est vous!... Nous, Allemands, nous ne le sommes pas assez. L'esprit militaire nous est venu trop tard.
Si nous avions eu plus tôt une grande armée, une solide organisation, nous aurions évité deux ou trois siècles de défaites, quand nous étions vos adversaires malheureux, et Turenne n’aurait pas pénétré chez nous.
« L'Allemagne est pacifique, je vous le répète, et la France est belliqueuse. Vous dites non, mais vous vous trahissez vous-mêmes. Vous n’avez d'autre pensée que l'Alsace et la Lorraine, qui, depuis quarante ans, commandent votre politique. Dans vos écoles, vous donnez à vos enfants des cartes où est maintenue l’ancienne frontière. Je reçois une publication officielle de votre ministère des Finances, le Bulletin de statistique, et qu'y vois-je? Regardez : dans la nomenclature des États, aux différents tableaux, l'Alsace-Lorraine a sa place distincte, comme si elle était un État indépendant. Dans votre armée, vos officiers ne cessent de montrer à leurs soldats l'ennemi éternel, l'Allemand!
— Ce serait à prouver. Mais je voudrais bien savoir de quoi les vôtres entretiennent leurs hommes? L'Empereur, parlant un jour aux recrues devant les attachés militaires étrangers, c’est-àdire devant le nôtre, a désigné à son armée l’Erbfeind, « l'ennemi héréditaire ». Qu'en dites-vous?
— Pas possible? fit le vieux maître, un instant déconcerté.
— C’est certain. C'était en 1910, Excellence (car je ne vous ai pas dit que M. Wagner est « Excellence » et membre de la Chambre des Seigneurs de Prusse).
— Enfin, reprit-1l, vous ne nierez pas que toute la politique française ne soit tournée contre nous. Vous n'avez aucun contact, ni moral, ni social, n1 politique, ni économique, avec la Russie : vous avez fait l'alliance russe. Vous étiez les adversaires de l'Angleterre : vous avez scellé l'amitié anglaise. Contre qui cette alliance? Contre qui cette amitié?
— Vous aviez auparavant créé la Triplice. Contre qu1?
Écoutez cette réponse, qui vous montrera à quels excès le parti pris peut entraîner le cerveau le plus robuste et le plus sincère :
= La Triplice est un système de paix; la Duplice, un système de guerre.
— (juand a-t-elle fait ou voulu ou recherché la guerre ?
— Elle attend, vous guettez le moment propice. Si vous fabriquez et montez des aéroplanes, c’est contre nous que votre esprit les tourne aussitôt : en « septante », professeur à Fribourg-en-brisgau, j'ai vu chez vous le même enthousiasme pour les mitrailleuses.
— Oubliez-vous la folie d’orgueil qu'ont suscitée vos Zeppelins?
— Vos journaux excitent le peuple et lui montrent Berlin.
— N'avez-vous pas aussi vos nationalistes?
— Je suis nationaliste.
— Pas jusqu'à la Deutsche Rundschau?
— C’est mon journal.
— [l'est pangermaniste.
— Je suis pangermaniste. Je veux la grandeur et le rayonnement de l’idée allemande, qui est l’une des forces du monde moderne. Je veux, en Autriche, en Suisse, partout où 1l vit, voir s’aflirmer l’unité de l'esprit allemand (1). Est-ce à dire que je souhaite la guerre? Pas du tout. Ni avec vous ni avec l'Angleterre. Car notre véritable adversaire, c'est l'Angleterre. Elle ne nous pardonne pas de lui avoir ravi sa suprématie industrielle et commerciale, elle nous trouve audacieux d’oser avoir une marine. Elle nous déteste. Parce qu'elle nous déteste, elle essaye aujourd'hui contre nous ce qu'elle a, tout le long de son histoire, réussi contre qui, en Europe, semblait lui disputer
(4) C’est le patriotisme allemand, dans sa forme traditionnelle, qui s'exprime par la bouche du professeur Wagner. Ainsi parlaient, au début du dix-neuvième siècle, les Gœæthe, les Schiller, les Arnim, les Fichte, les Schlegel, les Schleiermacher, tous les précurseurs de l'Allemagne moderne, tous les créateurs véritables de l'Empire. Ainsi pense à leur suite l’empereur Guillaume, dont maints discours l’attestent. Le patriotisme allemand déborde les frontières : il est la conscience même du oermanisme,
l'empire. Elle est notre ennemie, comme elle fut la vôtre. Elle vous pousse, vous et les Russes, contre nous, comme elle a jadis, contre vous, dirigé toute l’Europe. Ne reconnaissez-vous pas son jeu éternel? Et vous en êtes les dupes! Vous ne voyez pas tout ce que votre entente momentanée a d’artificiel, tout ce que notre accord aurait de fort et de durable? C’est votre affaire. Cependant allons-nous partir en guerre contre l'Angleterre? Ce serait folie. Nous ne commettrons pas cette folie. Nous n’attendons rien des Anglais voulons-nous conquérir leur île? Je vous dis encore, je vous crie, et toute l'Allemagne vous dira, que nous voulons la paix, que nous la voulons principalement avec la France. Et, savant, je proclame en outre que tout désastre qui atteindrait la France serait un grand malheur pour l'Europe et pour nous-mêmes. Comment ne comprenez-vous pas qu’unis nous formerions un faisceau capable de défier le monde, et auprès duquel les alliances actuelles ne sont que fragilité? Mais vous ne voulez pas entendre raison, et toujours vous vous refusez.
Y mettez-vous du vôtre? dis-je. Qu'est-ce que l'Allemagne a fait pour nous gagner? Attendelle orgueilleusement une démarche humiliée, qui ne se produira pas?
Alors cet impitoyable théoricien redevint un
homme, et, patriote allemand, il consentit un instant à évoquer la patrie française :
— Je ne veux pas dire que la France ait tort. Je parle en homme sage. Si j'étais Français, il est probable que je penserais comme les Français.
Le feu de ses yeux étincelants s’était adouci. Sur la porte, 1l fit :
— Il y a aussi une question dont nous n’avons pas parlé. C'est celle de la population. Vraiment, vous ne faites pas beaucoup d'enfants. Nous, nous en faisons un peu trop (1). C’est cela qui change les choses.
M. von Schmoller, M. Adolf Wagner sont des hommes avec qui l’on peut s'entendre. Ils ont le parler rude; mais ce qui s'exprime en eux, c’est bien plus l'exaltation patriotique que Flhostilité contre l'étranger. J'en ai connu qui discouraient d'autre sorte. Ils sont rares, mais il ne convient pas de les ignorer. Je vais vous conduire dans la demeure d’un ennemi, j'allais écrire « chez l’ennemi ». |
Pendant que l'ascenseur me portait au quatrième étage de cette haute maison d'une rue active, je me demandais : « Quel homme vais-je rencontrer?” Que me dira-t-11? Comment me rece-
(4) Le professeur Wagner retarde. Dans quinze ans, l’Allemagne ne fera pas plus d'enfants que nous.
vra-t-il? » Le personnage qui, la veille, m'avait, par téléphone, fixé ce rendez-vous, s est créé en France une notoriété. Le goût des choses françaises n’est pas le premier dans ses préférences, et, pour mieux dire, 1l ne nous aime guère. Je sais à présent qu’il s’en défend. Mais 1l a pris soin de le démontrer avec surabondance, et je me persuade, du reste, que cette petite célébrité ne le contriste pas à l'excès.
À demi Allemand par la race, il s’est fait une âme furieusement allemande, intransigeante, soupçonneuse, une àme impérialiste, qui aurait quelque chose à faire oublier. Professeur, 1l enseigne l’histoire avec scrupule, je n'en doute pas. Mais il est aussi publiciste, et, durant les sept ou huit années de l'affaire marocaine, sa plume acide a plus d’une fois tracé la voie de la diplomatie, exalté l’opinion allemande et toujours exaspéré l'opinion française.
— Ah! ah! Vous allez le voir? m'avaient dit plusieurs de ses compatriotes. Vous savez qu'il n’est pas aimable!
Ils souriaient et me considéraient avec des mines amusées, comme un homme à qui 1l va échoir de bien bonnes aventures. Et de tous ces souvenirs, de ces avertissements, de ces sourires, il résulta que cette visite prit à mes yeux l'impor-
tance d’un petit événement.
Eh bien! il fut aimable. Je veux dire qu’il me reçut avec toute la courtoisie, et même la bonne grâce, dont dispose un hôte naturellement glacial et sec, et que, si je dois au célèbre professeur des surprises assez fortes, je lui dois aussi un accueil parfait. Ce n’est pas un homme qui se déguise, et, avec lui, l’on est à bon compte physionomiste. Rien qu'à la correction apprêtée de son costume et au soin avec lequel il poussa, en entrant dans son cabinet de travail, la large porte à coulisse, 1l se révélait méticuleux. Il se retourna, d’un mouvement raide de son corps mince, et je vis se poser sur moi de petits yeux gris, dont le reflet glacé est la seule lueur d’un visage pâle et triste. Il consentt pourtant à se détendre et à sourire, lorsque je lui dis, sans ironie :
— Monsieur le professeur, si je me présente à vous, © est qu'un Français qui veut interroger l’opinion allemande a pour premier devoir de venir vous écouter.
J'ajoutai :
— Vous savez que vous ne passez pas, chez nous, pour un ami de notre pays?
Mais 1l répliqua, en haussant un peu les épaules :
— N'essayons pas de lutter contre les légendes.
Je demeurai une heure dans ce vaste et lumineux cabinet de travail, où, signés ou non, suspendus aux murs ou debout sur des meubles,
abondent les portraits de l'Empereur. Tout ce que la passion peut mettre d'erreur dans une âme obstinée, je l'ai reconnu, à mesure que tombaient les mots, dans celle-là. J’ai entendu, contre la politique française, contre le sentiment français, le réquisitoire le plus courtois, certes, mais le plus net. Et je regardais avec étonnement un homme, un savant, dressé à la critique des faits et des textes, et qui, dans un débat où celui qui prétend régenter devrait le plus consciencieusement s’appiquer à dépouiller tout parti pris, ferme systématiquement son âme à ce qui n’est point nourriture pour son appétit de dénigrement.
Je me trouvais devant un historien. et cet historien ne daignait pas faire effort pour se hausser à comprendre l'adversaire. Alors que vous rencontreriez difficilement un Allemand pour refuser, à tout le moins, son estime au sentiment qui, depuis quarante ans, se perpétue en France, alors que le prince de Bülow, à la tribune du Reichstag, reconnaissait, dans la « souffrance éprouvée par le patriotisme français », le grand obstacle au rapprochement des deux peuples, et que le prince Lichnowsky, le prince Hatzfeldt, vont jusqu’à se demander si l’idée de revanche n’est pas devenue nécessaire à la conscience française, j'entendais parler, ce jour-là, des « constantes agaceries » de notre presse à propos de l’Alsace-Lorraine!
Mais ce n est pas ce qui devait me surprendre le plus. Ce fut, chez un homme qui, tant de fois, écrivit sur la France, une ignorance extraordinaire des choses françaises. Évidemment, il ne prit jamais la peine de les étudier. Il ne sait rien, ni de notre personnel politique, ni de nos journaux, ni des mouvements de l'opinion publique. Je vous étonnerais bien si je vous disais quels journaux lit cet étranger qui, ne pouvant assurément les pratiquer tous, devrait se borner aux organes les plus représentatifs. Je vous étonnerais davantage si je vous rapportais les idées qu'il se fait de ceux qu’il lit. Dans tel ou tel, 1l prétend reconnaître la pensée vraie du gouvernement qui, affirme-t-il, les inspire, et 1l a beau jeu ensuite pour dire son fait à la politique française. Il prend l’ancien ministère Poincaré pour une réunion de Méridionaux, et, quand 1l se plaint que toujours et partout l’Allemagne trouve en face d'elle la France pour la combattre, 11 m'en donne comme exemple... le Maroc! Le Maroc où, fidèle à la tradition agressive de la France, le ministre français des Affaires étrangères eut le premier, dit-il, la pensée d’envoyer, en réplique à l'initiative allemande, une escadre franco-anglaise!
Je m'écrie :
— Mais le Panther? Oubliez-vous Agadir et le Panther?
Mais lui, de sa voix unie :
— Que faire quand, ayant tenté de négocier, accumulé les propositions, on se trouve en présence d’une partie qui s’obstine ou à faire traîner les choses ou à ne pas répondre? La patience à des limites ; et toute l’Allemagne a eu l'impression qu'elle était dupe. À quoi pensait aussi, je vous prie, en 1903, M. Delcassé, lorsque, traitant avec toute l’Europe, il affectait de négliger l'Allemagne? Nous avions nécessairement, depuis la convention de Madrid, une politique marocaine. (Ne sait-1l pas qu’alors le plénipotentiaire allemand reçut mandat, de son gouvernement, de suivre la diplomatie française?) La prise de possession de l'Afrique est un fait mondial. À l'égard des musulmans, il faut songer à instituer, non pas des politiques d’États,
Mais une politique européenne. L'islam partout
s’agite; jusqu’au fond de l'Inde, retentissent les événements du Maroc, et il n’est plus une nation en Europe qui puisse se désintéresser de pareilles répercussions.
Ainsi donc, c’est, pour le professeur, un fait d'histoire que, dans la ligne marocaine où paisiblement marchait l'Allemagne, la France provocatrice est venue soudain se jeter. Et c'en est un autre que ce qu'il appelle « la malveillance continue » par laquelle la France ne cesse de se mani tester à l'Allemagne.
— C'est vous encore que nous trouvons contre nous dans l’entreprise de nos chemins de fer orientaux. Vous refusez d'admettre à votre cote nos valeurs. Je comprends cette politique; elle est conséquente. Est-elle amicale? Vous vous chargez de répondre, quand vous déclarez que votre marché n’a pas à entrer en affaires avec vos adversaires.
Il épluche aussi nos journaux, tels de nos journaux. Îl observe que si un étudiant, à Strasbourg, est poursuivi pour avoir « conspué » l'Empereur, ce n'est pas à lui, mais aux juges qui le condamnent que la presse française donne tort. Le rédacteur d'un journal parisien, qui vient d’assister aux belles fêtes de Prague, a écrit : « Ces fêtes me rappellent le mot de Tacite: les grandes haines communes font les fortes amitiés. » Il a retenu cette phrase et m'en cite d’äutres encore. |
Tel est l'homme. Ce n’est pas sa sincérité que je me permettrai de contester, mais la rectitude d’un jugement que fausse la passion. Et cette passion, empressée à traduire en loi des faits isolés et à conférer une valeur absolue à des propos sujets à révision, se nourrit avec transport des aliments que lui offrent certaines de nos feuilles publiques.
On pense bien que ce personnage n’est pas unique en Allemagne; mais l’erreur serait de lui attribuer une influence directe et profonde. Par
ses excès mêmes, il rebute la modération de l'opinion moyenne; mais pourtant 1l la tient en haleine, il l’excite, il la défie, et survienne un incident, il a en apparence le triomphe trop aisé pour qu'on le lui conteste. À l’égard du gouvernement, son rôle n’est pas non plus entièrement négligeable. Il est, pour les ministres, celui qui les guette et les pousse. Durant le calme, ils ne l’écoutent guère; mais comment, si l'orage vient à sévir, boucheraient-ils leurs oreilles à ses appels? Ce ne sont pas leurs adversaires déclarés que les souvernements, en de tels instants, redoutent le plus, mais ceux qui, en allant jusqu à l'extrémité de leurs propres idées, les tirent de loin sur la voie même où ils sont engagés. Le personnage de qui je parle est de ces excitateurs dangereux. Un Theodor Wolff, un Harden, qui combattaient la politique marocaine du gouvernement, étaient sur lui, en dépit de leur autorité, sans prise directe : combien plus gênant, celui qui, sous couleur de l’encourager, et parlant toujours comme du haut d’une chaire, ne cessait de le harceler : « Hardi! Vous êtes dans le vrai. Mais vous faiblissez. Allez plus loin. Plus loin. Plus loin! »
Ainsi m’apparaissait le polémiste que je venais visiter, ardent, concentré, et pour qui, j imagine, l'amour et la haine sont tous deux ensemble les sources vivifiantes et pures du patriotisme. Peut-
être aurais-je pu me dispenser de vous mener chez lui, si deux déclarations qu'il me fit, en complétant l'esquisse de cette âme complexe et illogique, ne portaient en elles un singulier enseignement. À ce contempteur de notre pays, à ce patriote affamé, à ce champion qui paraissait concevoir une négociation comme une manœuvre de cavalerie, et qui naguère avait décidé que le Maroc serait terre allemande, je demandai s'il pensait que du moins le débat marocain fût clos entre la France et l'Allemagne. Il me regarda avec surprise :
— Mais, sans doute, fit-11l. Nous avons signé un traité. C'est fini. Vous êtes les maîtres. Ce n’est pas nous qui vous troublerons jamais.
Puis, comme je désespérais d'entamer son parti pris hostile, je lui dis tout à coup :
— Pour conclure par une question brutale, êtesvous donc de ceux qui envisageraient allégrement l'idée d’une guerre?
Alors, pour la première fois, ce disputeur impassible, chez qui, depuis une heure, je guettais en vain un frémissement d'émotion, eut un mouvement un peu vif, un recul de tout le buste, et
son visage tressaillit :
— Oh! fitl, oh! Quelle idée! La guerre? Une guerre entre nous?... Mais ce serait une guerre
européenne, quelque chose de monstrueux, et qui dépasserait en horreur tout ce que le monde a
jamais vu! Allons, monsieur, il n’est que des fous pour désirer ou envisager une telle calamité. fl faudrait à tout prix éviter qu'un tel malheur ne se produisit.
Voilà donc la pensée dernière de l’un des hommes les plus ardents, en Allemagne, contre l'esprit français!
Il ajouta :
__ Que vos journaux mettent un terme à leurs attaques, à leurs sarcasmes, à leurs commentaires tendancieux; que notre pays cesse de rencontrer partout l'hostilité permanente du vôtre, je ne VOIS pas pourquoi la confiance désormais ne dirigerait pas nos relations. Il fut un temps où régna ce tacite accord, alors que gouvernait chez vous un homme d'État que la France a méconnu, Jules Ferry. De notre part, la bonne volonté ne manque pas. Bismarck lui-même n’a jamais eu, à l'égard de la France, d'autre politique que de supprimer ou d’atténuer, entre elle et nous, toutes les difficultés! Il ne dépend pas de nous que les choses aillent mieux qu’elles ne vont. Que seulement nous sentions de votre part des sentiments un peu bienveillants, vous trouverez immédiatement chez nous « de l’avenance », et vous serez payés de la même monnaie...
J'avais envie de riposter : « Croyez-vous donc que vos propres articles soient empreints de celte
bienveillance que vous nous recommandez? » Mais à quoi bon? Je quittai le professeur, et je me retrouvai dans la rue bruyante.
… Au récit de cet entretien et à ce portrait, je m aperçois qu'en vérité 1l ne manque qu’un nom. C'est que je n'ai pas le droit de le révéler :
— Je suis, me dit le professeur, tout à fait rebelle à l'interview. Elle m'a joué de mauvais tours. Promettez-moi de ne pas me nommer.
J'ai promis.
Chez le prince Charles Max Lichnowsky. — Un esprit libre. — La pensée de la revanche, idéal nécessaire. — Une alliance est-elle possible? — La position de la France. — Les impondérables. — Toute l'Allemagne pour la paix. — L'Angleterre. — Théorie de l’otage.
Le prince Hatzfeldt. — La loi militaire de 1912 n'est pas la dernière. — Ce qui nous sépare. — Le traité de Francfort intangible. — La bonne volonté allemande. — Une brochure française. — « Fions-nous au temps. »
A Amtitz, chez le « Prince Rouge ». — Le Prince Schœænaich- Carolath, dignitaire de la franc-maçonnerie, libéral, ami de Napoléon, de Gœæthe et des arbres. — Contre la guerre. — Les revanches de la France. — La « clique » des conservateurs.
Un catholique ultramontain : le comte Oppersdoriff. — Un catalogue des torts réciproques. — « Ne mélons pas les questions. »
Dans leurs immenses domaines silésiens, qui font ensemble, si je fus bien renseigné, plus de soixante mille hectares, j'ai été, à quelques jours de distance, l'hôte de trois grands seigneurs, Île prince Hatzfeldt, duc de Trachenberg, le prince Lichnowsky et le prince Schœænaich-Carolath. A leurs foyers, j'ai appris de quelles grâces et de quelle élégance sait s’envelopper l'hospitalité alle-
mande, et de quelle simplicité, de quelles prévenances, peut se parer la vie seigneuriale la plus somptueuse. J'y ai aussi entendu les voix les plus autorisées à parler des grandes directions de la politique impériale.
Pour rencontrer le prince Charles Max Lichnowsky, qui devait être choisi, quelques semaines après, pour succéder, à l’ambassade de Londres, au baron Marshall von Bieberstein, j'ai passé la frontière allemande et pénétré en Bohéme. C’est dans la Silésie autrichienne, à Grætz, non loin de Froppau, à l'extrémité d’un éperon montagneux, abrupt comme une acropole, baigné de la rumeur de forêts profondes et couronné d’un puissant château qui a gardé les créneaux de son mur d’enceinte, c'est là que le prince Max Lichnowsky, sixième du nom, baron de Woschütz, Altesse Sérénissime, seigneur fidéicommissaire de Grætz et membre héréditaire de la Chambre des Seioneurs de Prusse, abrite ses livres et quil venait naguère passer le temps qu'il ne donnait pas à l’autre domaine qui constitue son majorat, à Kuchelna, dans la Silésie allemande.
En cette magnifique demeure, où la salle à manger a des voûtes d'église, et d’où la vue s'étend sur les manteaux de sapins qui couvrent les épaules frissonnantes de la montagne, une plaque de marbre atteste le séjour qu'y fit Beetho-
Te Sd à —
ven, et, le long du mur du grand salon, cet Erard décoré de peintures pâlies est celui qui, sous les doigts du grand homme, répandit ses harmonies. Partout, dans le choix, dans l’arrangement des objets, on découvre la finesse d’un goût féminin, et, sur les tables où abondent les livres des maîtres de notre langue, les témoignages charmants de l'intelligence la plus cultivée qui, de Flaubert, préfère limmortel Bouvard et Pécuchet, et qui, entre toutes les héroïnes de Maeterlinck, a choisi la douce Sélyzette.
La princesse Lichnowsky, née comtesse Arco- Zünneberg, est Bavaroise. Une de ses sœurs a épousé le comte Harrach, sculpteur de grand talent, qui vit à Florence, et de qui le père, comte Harrach, est le peintre connu. Douée des dons les plus rares, elle peint, elle chante, elle écrit, et chacune de ses minutes à pour emploi d'ajouter encore aux richesses intellectuelles qui sont en elle. Un libraire, quelque jour, publiera un livre d'impressions de voyage qu'elle a rapporté d'Égypte, et qui sera illustré de sa main. Mais son travail essentiel est l'éducation de ses trois jeunes enfants, car il n’est point, selon elle, de devoir plus minutieux et plus redoutable que de préparer un être à la vie, « de le soustraire le plus longtemps possible, dit-elle, au contact de l'hypocrisie
et du mensonge », et elle songe à réunir plus tard
le recueil d'observations que lui a permis de faire une triple expérience.
A l'étage supérieur, loin de l'agitation, c'est le cabinet de travail et la vaste bibliothèque du prince. Conseiller de légation à Bucarest, où l'avait fait venir M. de Bülow, son ami de toujours, qui y gérait la légation; puis conseiller d’ambassade à Vienne sous le prince Philippe d’'Eulenbourg, il devint enfin conseiller intime à la Chancellerie, où l'appela le prince de Bülow, dès qu'il y parvint. En 1904, il quitta la diplomatie pour se marier, et, depuis, sa vie s’est passée à étudier en dilettante la politique et la sociologie, à s'intéresser aux arts, à intervenir par la plume, quand il le jugea bon, dans les affaires de son pays.
C’est un esprit éclectique et cultivé, qui avoue des inclinations libérales dans une âme conservatrice, et juge avec sévérité les résistances que le parti conservateur classique oppose obstinément au progrès. Il se dit membre du parti conservateur-hibéral, parti fantôme, dont il ne conviendra point qu'il est à la fois le président et l’assemblée générale, marquant ainsi une tendance, plus répandue en Allemagne qu’on ne croit, et qui commence à entraîner un certain nombre de grands seigneurs et de conservateurs traditionnels, dont les yeux s'ouvrent à la nécessité de faire sa part au mouvement des idées.
Mais la diplomatie demeurait, on l'a bien vu,
l’objet de la prédilection de ce diplomate, et c'est avec une intelligence lucide et avertie quil ne cessait d'examiner les problèmes internationaux posés devant toutes les nations. Il n'y apportait nul parti pris. Il est de ces hommes d'étude, trop rares en Allemagne aussi bien qu'en France, qui sont capables de balayer d’un raisonnement le préjugé et la passion et d'exercer sur un fait une critique objective. C’est lui qui, dans une lettre que venait de donner Nord et Sud, l’intéressante revue publiée par le docteur Ludwig Stein, écrivait ces lignes curieuses : « Rendons-nous compte qu'un peuple déjà diminué dans sa force vitale, ainsi qu’il est fatal pour tous les peuples parvenus à un certain degré de culture, et qui, dans l'étude des choses ét de la vie, s est accoutumé à apporter un esprit rationaliste et matérialiste, a besoin d’une idole nationale, quelle qu'elle soit, mais capable d’animer son patriotisme et d'entretenir dans la masse la faculté d'enthousiasme. Peut-être l'espoir de la revanche est-il maintenant cet 1déal qui enflammera les sacrifices personnels; et 1l est possible, du reste, qu’une telle croyance soit semblable à la croyance du Messie, qui jamais ne se réalisera, mais qui est destinée à soutenir le courage de l'humanité et à lui donner la consolation (4). »
(4) Gambetta, parlant aux instituteurs, avait dit jadis : « Le patriotisme, dans une nation vaincue, c'est le mysti-
D'allure très jeune et très souple, précis et abondant, rapide et péremptoire, plus préoccupé de suivre sa propre pensée que d'entrer dans celle de son interlocuteur, le prince ne perd point de temps en préparations oratoires, et, du premier coup, 1l me dit :
— Je ne crois pas à la guerre. Pour faire la œuerre, 1l faut être au moins un à la vouloir : ce n'est le cas n1 de la France, ni de l'Allemagne: j en suis convaincu pour vous, j en suis sûr pour nous. Mais 1l y a en Allemagne des gens pour désirer mieux qu'une position d'équilibre et rêver d'une alliance effective entre nos deux pays. Lei, nous entrons dans l'idéologie, et la critique n’y a plus de place. Une telle alliance, moi, j'y souscris des deux mains; mais comment serait-elle, actuellement, réalisable? D'un peuple tel que le vôtre, dont Fhistoire est si pleine, dont la langue sert encore à exprimer, dans le monde entier, les idées générales, dont la culture même, au temps du grand Frédéric, a dominé la Prusse, et dont les malheurs furent si cuisants, est-il raisonnable d'attendre une attitude exagérément effacée, l’oubh et l'humilité d'un renoncement? Je veux bien
cisme nécessaire; le culte du drapeau qui enseigne le sacrifice de soi, le martyre! On n'a le droit de toucher à un culte qui peut donner de haut l'exaltation de la souflrance, qu’en lui substituant une autre exaltation de la souffrance, du sacrifice de soï. le culte de la patrie. »
que les pénibles souvenirs de la guerre commencent à s’y assoupir; mais le sommeil n'est pas la mort : l’idée de la revanche sommeille, mais elle vit. N'oublions pas que tous les préparatifs militaires de la France, en dehors même de toute intention provocatrice, sont commandés par une pensée unique, dirigés vers un même but national. Si nous étions à la place des Français, aurionsnous moins de mémoire qu'eux-mêmes ?
« En politique aussi, il faut tenir compte de ce que nous appelons, en philosophie, les impondérables. Les souvenirs de 1870 sont, pour les Fran- Gais, parmi ces impondérables; on les trouve mêlés à toute leur vie publique; quiconque entre en conversation avec eux n’a le droit ni d'en ignorer l'existence ni d'en méconnaître la force; ils sont impérieux au point que les hommes même qui détestent le plus la guerre n’ont pas la liberté d'agir sur l'opinion dans le sens de la résignation, à plus forte raison de prononcer les paroles renonciatrices. Combien de temps encore ces impondérables exerceront-ils leur action? Qui le sait? Le temps guérit toutes les plaies... En attendant, sachons accepter les conséquences fatales de cette situation. Gardons-nous surtout de faire en politique de la fantaisie ou du sentiment, et reconnaissons que l'intérêt français est de se rapprocher des adversaires de l’Allemagne, hier de la Rus-
sie, aujourd'hui de l'Angleterre. Avec des arrièrepensées belliqueuses? Je ne le crois pas du tout; mais seulement pour essayer de laffaiblir. J'ai cette idée qu'à l'égard de l’Allemagne, la France est, pour le moment, également éloignée de la pensée d'une guerre et de celle d’une alliance. Estce que je me trompe ? »
Je ne répondis pas sur-le-champ au prince ; mais déjà, agitant un coupe-papier et martelant le cuir de son bureau, il poursuivait :
— Ah! que c’est dommage! Que c’est dommage! Mais pourquoi supposer que la guerre flambe nécessairement à l’extrémité du chemin que nous parcourons? La guerre? Ah! quand on imagine ce qu'elle serait aujourd’hui, quand on suppute les ruines effrayantes qu’elle laisserait, connaissez-vous — je ne dis pas même chez nous ou un homme assez
chez vous, mais dans le monde fou pour nous y jeter? Ne parlons pas de cela! Le fait que nous nous soyons finalement tirés de l'affaire marocaine et arrangés avec la France atteste notre volonté pacifique et démontre qu’à mesure que se présentent les événements, il nous est possible de trouver des arrangements. Maïs ce serait une erreur de croire que le traité du 4 novembre a, d’un coup de baguette, dispersé toutes les difficultés. Sachez cependant — et sachez-le
bien — que toute l'Allemagne n'éprouve pour la
France que sympathie, que nous n'avons aucun intérêt à compromettre une paix nécessaire à notre expansion industrielle, que M. de Bethmann est un homme pondéré, incapable de se risquer dans une aventure, que l'Empereur porte en lui profondément l’esprit de paix, que tout le pays enfin a le æoût et le besoin d’un développement pacifique. Ceci est la vérité stricte. Mais ajoutons tout de suite que le secret de la paix est moins dans les relations franco-allemandes que dans les relations anglo-allemandes. Rien d’irrévocable, certes, ne partira de notre part. J'espère très fermement que nous éviterons un conflit, car en vérité personne chez nous ne le souhaite, et pourquoi n arriverions-nous pas à en écarter la menace? Mais il est certain que l’Angleterre préoccupe davantage l'opinion que la France, et que l’on s'inquiète de ses menées et de ses armements.
Le prince avait dit cela : c’est donc l'Allemagne qui est menacée, c’est l'Allemagne qui prend ombrage des armements anglais!
— (Croyez-vous, demandai-je, qu une guerre avec l Angleterre déchaînerait aussitôt la guerre franco-allemande?
— Aht c’est possible. Dans une campagne navale de l'Allemagne contre l'Angleterre, la partie ne serait pas égale, et il y a des gens pour dire que l'Allemagne ne devrait pas hésiter à demander à son
armée des revanches sur terre. Je ne le ferais pas. Je n y crois pas. Je ne pense pas que les hommes qui nous gouvernentle projettent. Mais c’estune théorie.
— Oui, la théorie de l’otage.
Je désirais encore interroger le prince Lichnowsky sur la nouvelle loi militaire, sur les dangers que porte en soi l'esprit militaire quand il s'affirme aussi impérieusement qu’en Allemagne :
— Vous ne réfléchissez pas assez, fit-il, à la situation générale de l'Empire, au tempérament allemand. Le militarisme, avec ce qu'il comporte de discipline, d'habitude de l’obéissance, de conscience de la force nationale. est pour nous, en même temps qu une sauvegarde, une nécessité de notre vie intérieure, parce qu'il nous donne le moyen d’assouplir et de dominer les éléments subversifs de la population. L'amour du prochain peut, sans doute, être pris comme base de la morale, car, selon saint Paul, il contient toutes les vertus chrétiennes; mais, entre l'individu et l'humanité. se place la conception nationale, et le bien public exige que la nationalité s'affirme avec toute la vigueur possible. Songez encore à ceci. Pour la collectivité comme pour l'individu, c’est une nécessité de se développer sans fin, et, sous peine de déchoir, d'ajouter constamment à sa richesse et à Sa puissance. Demeurer immobile au milieu du monde en mouvement, c'est rétrograder, et nous
devons, nous, Allemands, en vertu de la loi vitale, qui n’est qu'une loi de défense, pousser incessamment notre industrie, notre commerce, notre force militaire, car tous ces éléments réunis concourent au rayonnement de l'influence allemande.
— Mais ce parti militaire dont on nous parle tant en France? N’est-1l pas capable de forcer un jour les sentiments de la nation?
Le prince haussa les épaules.
— Les militaires pensent à la guerre : c’est leur métier et leur devoir. Ils nous disent que l’armée allemande est bien entraînée, que l’armée russe n’a pas achevé sa réorganisation, que le moment serait bon...; mais voilà plus de vingt ans qu'ils racontent la même chose; et de ce qu'ils le disent, s’ensuit-il qu'ils forment un « parti » susceptible d'être entendu! Ce ne sont pas de tels propos qui pourront influer sur les destinées de l'Empire. Autre chose est d’être soldat, de tenir un langage de soldat, de préparer la guerre en soldat, et d'accepter la responsabilité de la déchaîner, de jeter dans les combats toute une nation pacifique sans raisons impérieuses, sans but. Or, je vous le répète, une telle guerre est pour nous sans nécessité, et elle serait, littéralement, sans but!
À peu de jours de là, j'allais rendre visite au prince Hatzfeldt et au prince Schœnaich-Carolath.
Je les connaissais pour des esprits bienveillants. Le meilleur de leur existence fut consacré au soin des affaires publiques. Ce sont deux sages que j allais consulter.
Le prince Hatzieldt, duc de Trachenberg, auprès de qui m'avait introduit l’aimable comte Oppersdortif, est l’un des plus hauts gentilshommes de l’Empire. Par toute sa lignée, il plonge au cœur de la vieille Allemagne légendaire. Dans son beau château de Trachenberg, qui développe harmonieusement ses façades du dix-septième siècle, on rencontre, avec des portraits de Napoléon, encastrés dans des vitraux ou se dressant en pied, des figures d’ancêtres bardés de fer. Il est petit-fils de ce prince Hatzfeldt qui, gouverneur de Berlin lorsque Napoléon y entra, emprisonné et condamné à mort pour une lettre interceptée, fut gracié par l'Empereur, sur une démarche suppliante de la princesse, grand'mère du prince actuel.
Toute sa vie fut donnée à l’État. Sept années durant, on le vit gouverneur de Silésie. Membre du Reichstag, 1l y était l’un des chefs du parti conservateur, où 1l apportait une nuance libérale, et ce fut seulement aux dernières élections, que, fatigué, il renonça à se présenter de nouveau, afin de donner tous ses soins à un majorat de vingt-cinq mille hectares. Son nom est respecté, son autorité est grande. Il est du très petit nombre de ceux à
qui, plus d’une fois, l’on songea pour la chancellerie. C’est hier qu’il eût dépendu de lui, s'il y eût consenti, de succéder à M. de Kiderlen-Wæchter. Il a épousé la comtesse de Benckendorff, dont un frère est ambassadeur de Russie à Londres, et l’autre, maréchal de la Cour à Pétersbourg.
Il est grand, élégant et simple; il a un visage bonhomme, avec une débonnaire moustache blanche. C’est le matin. La princesse est sortie dans le pays. Nous nous promenons lentement à travers le domaine, célèbre par ses chênes, des chênes impériaux, les plus beaux de toute la Silésie, et le prince, parfois, s arrête pour interpeller d'une voix familière un serviteur qui passe, un faucheur dans un pré, un paysan qui le salue.
— Pourquoi, me dit-il, l'Allemagne vient de voter une nouvelle loi militaire ?... Même après cette loi, nous laisserons tous les ans hors de l’armée, en violation du principe du service obligatoire, plus de quatre-vingt mille jeunes gens bien constitués. Our. C’estillégal et c'est mauvais pour la race. Ilest juste et excellent, au contraire, que tous les hommes valides aient été soumis à l'entraînement et à la discipline militaires. C'est la raison fondamentale de la loi de juin. Elle était, depuis longtemps, r'é-
clamée et attendue; elle ne sera pas la dernière (À).
(4) Notons ces mots, qui étaient prononcés en 1912.
— Mais quel moment a-t-on choisi pour la présenter? Six mois après une crise où la France a cru voir, dans le jeu de l’Allemagne, une menace!
— Quelle erreur! La provocation, Croyez-moi, nest ni dans notre tempérament, ni dans notre intérêt. Contre qui que ce soit, l'Allemagne n’est agressive, car, d'aucun côté, elle n’entend rien gagner. En France, je le sais bien, on a sur nous les idées les plus fausses. Vous pouvez cependant voyager à travers toute l'Allemagne, nulle part vous n y découvrirez aucune marque d’animosité contre la France, et, bien au contraire, vous y rencontrerez plutôt une certaine sympathie. Oui, on souhaiterait, entre elle et nous. de meilleurs rapports; mais comment s’y prendre? Je vois bien ce qui nous sépare. Il y a, d’un côté, l’'Angleterre, à laquelle on serait davantage disposé à tenir rigueur, l’Angleterre dont les interventions continuelles ont incontestablement froissé chez nous l'esprit public.
— Îl n'y a pas que l’Angleterre.
— Oui, je sais, et je n’éluderai pas la question essentielle. Je la juge avec bonne foi. Il faut bien cependant que les Français raisonnables se persuadent qu'il n’y a pas à remettre en discussion le traité de Francfort. Est-ce là une concession qu'un peuple qui sait le prix de la dignité puisse attendre d’un autre peuple? Mais je comprends aussi
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130 L'ÉNIGMÉE ALLEMANDE
qu’il soit difficile à une nation d'oublier une dure infortune. Je dirai mieux : je me demande, moi qui connais la France, si l'idée de la revanche n’est pas devenue chez vous une sorte de besoin national. Oui. IL faut à tous les peuples un idéal commun, dans lequel se réalise leur unité. Vous avez secoué successivement l’idée monarchique et l'idéal religieux : qui sait si la pensée de la revanche n’est pas aujourd’hui, pour le peuple francais, à la fois le stimulant et le lien, l'idéal entraineur de la masse?
Mon interlocuteur, en ce point, rejoignait le prince Lichnowsky. Je lui dis :
— Mais alors?
— La guerre, je n’y crois pas. De l’idée au fait, il y a un grand pas. La France me paraït, dans sa généralité, sincèrement pacifique, et, quant à nous, NOUS n y SONgeons pas.
__ Eh bien! dis-je au prince, comment accordezvous cette heureuse confiance avec l’état d'aigreur où nous voyons persévérer nos deux nations ?
Je suis de ceux qui, le plus sincèrement, le déplorent. Oui. Mais, si délicate que soit la situation où nous sommes, pourquoi ne durerait-elle pas? Moltke, en 1871, prévoyait cinquante ans de gêne entre nous. L'équilibre instable dure depuis plus de quarante ans; pourquoi ne le prolongerions-nous pas une quarantaine d'années? IL faut se
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contenter de ce qu'on a, et Le principal est d'éviter la guerre, n'est-ce pas vrai?
— Quarante ans encore d'incertitude, de défance, d'alertes et de crises? Prince, vous êtes philosophe!
— S1 nos rapports sont tels, nous nous imaginons très sincèrement que ce n’est pas de notre fait. Et s'il vous convient un jour de vivre avec nous en amitié, ce n'est pas à Berlin, soyez-en sûr, que se dresseront jamais les obstacles. Au contraire.
— Qui commencera? Est-ce à la France à demander ou offrir?
— Combien d’avances l’Allemagne n’a-t-elle pas faites, que la France n’a pas voulu apercevoir? Essayez de bonne foi d’un rapprochement, vous verrez comme vous serez tout de suite compris! Les jours d’Iéna sont loin.. Alors oui, on détestait la France. L'Allemagne avait été ravagée, les ruines fumaient sur son sol, la haine était dans les cœurs. Mais la Prusse avait réparé ses maux, le temps avait passé sur eux, et, bien avant 1870, on avait déposé les anciennes haïines. Tout cela est fini. L'Allemagne d'aujourd'hui est pacifique. Mais elle entend que, les intérêts des autres étant respectés, personne ne se mette en travers de son chemin.
Ceci était pour l'Angleterre, car dans chaque pensée allemande, ou passionné ou contenu, le
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sentiment qui s'inscrit avec le plus de force, c'est la rancune. contre l'Angleterre, celle de Lloyd George, qui formule des n0n possumus, celle de Churchill, qui prétend limiter l'armement allemand. « Mais elle ne nous fera pas la guerre, conclut avec confiance le prince Hatzfeldt, car elle sait bien que même sa victoire lui coûterait plus de la moitié de ses vaisseaux. »
Après le déjeuner, la princesse, me tendant un petit livre, me dit : « Connaissez-vous cela? » C’était une brochure française, que je voyais pour la première fois. Je la feuilletai. Elle était d’un chauvinisme grossier et bas, et, en conclusion d’une absurde histoire, où l’on imaginait, avec une apparence de précision militaire, ce que serait une œuerTre inévitable, annonçait la prochaine et 1irrémédiable dislocation de l'Allemagne vaincue. Comment un Français, en présence d’Allemands, ne serait-il pas gêné par de telles sottises ?
__ Voilà des choses qui font beaucoup de tort, me dit la princesse, car cette brochure est très répandue 1c1.
Un peu plus tard, nous nous promenions en voiture, et je disais au prince :
— Croyez-vous que la paix puisse longtemps encore résister aux défis qu’on lui porte, et ne voyez-vous pas un danger permanent dans la folie d’armements qui emporte l’Europe?
Le prince fit un geste rassuré :
— C'est dangereux, oui. Mais une guerre serait aujourd hui quelque chose de si effroyable que je n'y crois pas. Travaillons donc de notre mieux, chacun selon nos moyens, à éliminer les causes de désaccord, et n’essayons pas de violenter les circonstances. Voilà, Dieu merci! le Maroc désormais hors de notre route commune. C’est excellent. Il est excellent aussi que le traité renvoie au tribunal de la Haye toutes les difficultés d’interprétation, et il est d’un bon augure que deux nations qui ont tant de mal à s’entendre aient pu se mettre d'accord là-dessus. Pour le reste, fionsnous au temps...
« Fions-nous au temps », c’est aussi ce que me disait, sous les arbres d’Amtitz, dans la Basse- Silésie, le prince Schœænaich-Carolath. Car j'étais, ce jour-là, chez celui qu’on appelle « le Prince Rouge », grand seigneur lettré, qui se fait gloire de son indépendance d'esprit, qui, membre du Reichstag depuis trente-deux ans, y siège dans le parti libéral, et en qui je rencontrais l’un des grands personnages de la franc-maçonnerie.
Mais la maçonnerie, en Allemagne, est loin d'avoir les caractères qu’elle a pris en France. De politique, elle n’a cure, et d’ailleurs la politique ny serait point tolérée par le pouvoir. Elle est,
au sens strict. une œuvre de solidarité humaine. Lumière, Raison, Amour, Progrès, Fraternité, voilà les termes de sa proféssion de foi. Et, pour être certains qu’elle s’y tient, les princes de la terre se sont faits gardiens de la règle. Frédéric LL, Guillaume I”, furent maçons; le grand-maître actuel est le prince Frédéric-Léopold, fils du prince Frédéric-Charles. Le haut seigneur d'Amtitz est d’une compagnie où l’on a parchemins et sceaux ; la maconnerie allemande est une personne distinguée et de tout repos. Cependant le prince est aussi historien, connu pour ses études sur Napoléon, dont le souvenir est inscrit partout dans son château, et pour ses recherches sur la question de Louis XVII, en même temps fervent de Gœæthe et président de la « Société des amis de Gœæthe »; et, par surcroît, le prince Schœnaich-Carolath est encore un ami des arbres.
Dans son immense parc, 1l n'en est presque pas un dont il ne soit prêt à vous dire l’âge et l’histoire. Il sait doser exactement ce qu’il faut de soleil ou d'humidité à ces plantes- japonaises; il connaît l’âge de ce chêne américain, il vous explique pourquoi ces roses fleurissent ici et non ailleurs. La plupart des arbres que voilà, c’est lui qui, il y a trente ans, les planta — et ils font aujourd’hui une forêt. Cette épaisse charmille est son ouvrage. Tout ce grand domaine si varié, Si om-
breux, si parfumé, si riche de couleurs et de perspectives, son goût l’a voulu ainsi, l'a dessiné, l’a. dirai-je, sculpté, et, de toutes ses œuvres, c’est peut-être celle dont il est le plus fier. En nous promenant, il m'en détaille les grâces avec complaisance, me fait asseoir sur un banc pour admirer l’épais tapis d’une pelouse, s’arrête devant un hêtre pour se rappeler en quelle année il le mit en terre; il cueille de-ci de-là de belles feuilles rares que j'emporterai en souvenir, et que. revenu en France, j'ai devant moi en rédigeant ces notes. Et c'est au milieu de cette nature charmante et grave que le prince, marchant à petits pas, redressant, au-dessus d’un corps épais, une tête colorée et coiffée d’argent, faisant, de ses mains fines et diaphanes, des gestes doux, et prodiguant à son visiteur, prodiguant aux promeneurs rencontrés dans son parc, ouvert le dimanche à tous les paysans des environs, des facons aimables, simples et aristocratiques, c’est dans l'ombre de ces arbres romantiques que le Prince Rouge m’entretient de la paix et de la guerre.
Bien avant de l'aller trouver. Je connaissais son sentiment. Je le savais acquis à toutes les tentaives de conciliation des peuples, président, pour l'Allemagne, de la section parlementaire affiliée à l'Union interparlementaire fondée par M. d’'Estournelles de Constant. En 1908, il avait présidé à
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Berlin le grand congrès interparlementaire que le prince de Bülow ne dédaigna point d’honorer de sa présence, et l’on se souvient encore de la fête magnifique qu'il avait donnée à cette occasion. Il déteste la guerre, et il la déteste pour l'avoir faite, car il servit en 1870, en même temps, me dit-il, que notre compatriote M. Denys Cochin, avec qui il eut le plaisir de se rencontrer naguère à dîner et d'échanger des souvenirs sur la dure campagne où l’un et l’autre, aux mêmes lieux, se battaient en des camps opposés.
— Je voudrais, me dit-il dès le premier mot, que tous ceux qui peuvent sans horreur accepter l’idée seule de la guerre fussent menés sur un champ de bataille, dans la désolation qui suit un combat, parmi les appels des blessés et tout le sang répandu! Ils ne savent pas ce que c'est. Moi, je l’ai vu. Oui, j'ai vu cela, moi. C'est sauvage!
Lui non plus, le prince Carolath ne croit à un conflit. Il veut, et il estime possibles, un accord avec l'Angleterre, une entente durable, honorable, sans arrière-pensée, avec la France. Il n'est pas, selon lui, de peuple plus pacifique, dans sa masse, que le peuple allemand, et il juge que le peuple français est pareillement attaché aux biens de la paix.
— Oui, fait-1l doucement, la France est pacifique et raisonnable, et je ne découvre pas en elle
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plus de désirs belliqueux qu’en nous-mêmes. Chez vous, les petits rentiers, les villageois, les paysans, veulent à juste titre jouir de leur bien-être, et ils n'ont aucune envie de le compromettre; les ouvriers, eux, ne songent qu'à l'améliorer : qui ne les approuvera”? La haine de ceux qui avaient fait la campagne, souffert de l'invasion, se comprenait: mais Ceux qui les ont suivis n'avaient pas les mêmes raisons, et je crois bien que, pour les couches nouvelles, 1870 apparaît dans un lointain qui commence à s’embrumer.
Historien, le prince se pique de rapporter sans cesse sa conduite à ce qu’il appelle « les leçons de l’histoire », et de trouver en elles les éléments de ses jugements. C’est de ce point de vue qu'il apprécie le temps présent, et quand je lui fais remarquer que la question d’Alsace-Lorraine se pose d’elle-même et non du fait de la France, il réplique :
— Les Alsaciens ne sont pas contents, c’est vrai. Le furent-ils, lorsque Louis XIV les annexa? Je pense en historien. Je voudrais de tout mon cœur voir la France faire un effort sincère. Si pénible que la chose lui soit — et je le comprends — ne saurait-elle prendre son parti et se résigner? N'a-t-elle pas eu de belles revanches? Elle a rencontré un grand homme d’État, Jules Ferry, qui lui a donné un empire colonial si vaste, si magni-
lique, qu'iln'est pas une nation qui n’en puisse être jalouse, et tel que si quelque sybille, il y a seulement cinquante ans, le lui avait prédit, elle aurait refusé d'y croire. N'est-ce rien, voyons? Et dans ces splendides conquêtes, où elle a trouvé l’aide de l'Allemagne, n’y a-t-il pas de quoi satisfaire son juste orgueil? Qui oserait dire ou croire que la France d'aujourd'hui soit une nation diminuée?
Le prince me tint bien d’autres propos. Il est libéral. Il professe qu’une aristocratie « doit s'adapter sans cesse à la vie, avoir le courage de regarder en face les questions sociales, son seul privilège étant de se rendre utile », et il s’afflige de voir piétiner sur place un grand parti, sourd aux appels populaires qui, de toutes parts, retenüussent. « Notre aristocratie, fait-il, est en train de se compromettre et de se perdre : où va-t-elle? Où va-t-elle? Qu'elle regarde un peu l’histoire; qu’elle se souvienne de l’aveuglement de l'aristocratie française dans les années qui ont précédé la Révolution! » Mais je demande au prince si du moins le parti libéral a un programme, et quelle serait, le cas échéant, sa politique extérieure. Il lève les bras au ciel :
— Hélas! le pouvoir, pour nous, c’est la terre de Chanaan, la terre promise par Moïse, vers laquelle volent tous les espoirs, mais qui jamais n'est atteinte. Ce que feraient les libéraux, s'ils
gouvernaient?... Mais ils ne gouverneront jamais, Monsieur! Ah! la « clique » des conservateurs nous tient bien |
J'ai compris que le prince Carolath, qui pourtant possède à merveille notre langue, et qui est le plus courtois des gentilshommes, voulait dire «le clan ».….
Quelqu'un me dit :
— Tous les gouvernements, quels qu’ils soient, ont constamment besoin d’un feu qui couve pour tenir en haleine les populations, justifier leurs armements et assurer leur position. Là est la cause permanente et générale des dangers d’où sortent les guerres. Il n'y a rien à faire à cela; mais il faut sans répit penser au danger et veiller sur lui...
Qui parle ainsi? Est-ce un socialiste? C’est un membre du centre, c’est un ultramontain autoritaire, batailleur et intégral, c'est le charmant et obliseant comte Oppersdorff, membre du Reiïchstag et de Ia Chambre des Seigneurs, fils de mère française et beau-frère du prince de Radolin, et qui, jeune, élégant et mince, soigné sans afféterie, l'œil vif, la parole ailée, la barbe blonde coupée à l'autrichienne, possède à Obergogau, en Silésie, un vaste domaine, où il réunit. aux vacances, ses treize enfants, filles et fils, dont l’aîné semble son
frère cadet.
Le comte Oppersdorff, enfant terrible de son parti, y a jeté le feu en émettant cette opinion que le centre catholique devait se constituer au Reichstag le représentant direct de la volonté pontificale et recevoir ses instructions, sans intermédiaire, de la Cour romaine, nul intérêt temporel ne pouvant n1 ne devant prévaloir sur les intérêts spirituels dont le Pape a la garde. Les meilleurs des catholiques ont jugé excessive une thèse aussi absolue, qui va contre la tendance générale du centre de se dépouiller de plus en plus de tout caractère confessionnel, pour devenir un parti purement politique; mais le comte, obstiné et ardent, insoucieux du trouble qu'il jetait parmi ses coreligionnaires, n’en continuait pas moins de la défendre avec fougue dans son organe : Vérité et Clarté. |
— Mes sentiments, dit-il, ne sont pas douteux. Ma mère, française, a toujours fait le meilleur ménage avec mon père, allemand : pourquoi n’en serait-il pas de même de nos deux pays? Entre eux, un rapprochement est possible. Il n’y faut, de part et d'autre, que de la bonne volonté, avec du tact et de la discrétion, et la bonne volonté de l’Allemagne, Croyez-moi, est entière. Si nous commencions, vous et nous, par établir le double catalogue de nos torts et de nos fautes réciproques, ce serait déjà pour chacun, n’en doutez pas, une bonne
leçon d'humilité. Et si nous prenions ensuite, une fois pour toutes, le parti de renoncer à corrompre, à coup de préjugés et de sentiments factices, l’esprit de la jeunesse dès son initiation à la culture, le plus difficile serait fait.
Je posai au comte Oppersdorff cette insidieuse question :
— Je voudrais savoir comment peuvent s’accorder en vous une foi militante et des sympathies anciennes pour une nation maintenant séparée de l’Église romaine?
Mais je ne le génai point :
— Je sais distinguer, me dit-il, entre les affaires intérieures et les affaires extérieures. La France agit à son gré, et je n'ai pas à me méler de sa conduite. Et quand même le chrétien que je suis trouverait à la blâmer, serait-ce une raison pour m'interdire de vivre en paix avec elle? Du reste, catholiques, nous professons que tout pouvoir vient de Dieu, et nous devons donc admettre que le gouvernement de la France a la sanction de Dieu. De même aussi qu'il est permis à tous les Français d'espérer de ressaisir un jour l'Alsace et la Lorraine, de même les catholiques peuvent mettre leur confiance dans le triomphe de la foi et travailler à faire de la France, à l’imitation de ce que l’on a vu dans l'Amérique du Sud, une République religieuse. Ne confondons pas les questions
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de religion et les questions nationales, et souhaitons que nos deux pays cessent leur sourde guerre. C’est possible, si un certain nombre de personnes, chez vous et chez nous, le veulent sérieusement. Ne doutez pas que ce ne soit le vœu et l'espérance de la grande majorité des Allemands. »
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Y a-t-il une opinion allemande? — Un journaliste : M. Theodor Wolff, — La responsabilité des journaux. — Comment nos journaux sont renseignés. — Une opinion publique en formation. — Comment on la prépare et comment on s'en sert. — 1911. — La guerre est toujours l'ouvrage des minorités. — Quinze ans de « rebuffades ». — Le « renouveau » français. — L'accord toujours possible.
Un homme de lettres : M. Hermann Sudermann. — Fantasmagories et mensonges. — L'Allemand dans le théâtre français : le Français dans le théâtre allemand — Militaristes, oui : belliqueux, non. — L'Alsace non conquise, mais reprise. — La France haineuse et ses erreurs. — L’entente souhaitable et possible. — La plus belle victoire de la civilisation. — La parole est à la France.
En France, nous avons une opinion publique,
nous avons des journaux. Celle-là s exprime généralement par ceux-ci; mais nous savons que ceux-ci ne sont pas toujours les truchements authentiques de celle-là. L'Allemagne a des journaux : a-t-elle une opinion publique? Est-ce dans ses Journaux quil faut aller quérir la pensée populaire? Et dans les rapports des deux pays, ou embarrassés, tels qu’on les voit, ou bienveillants,. tels que beaucoup les souhaitent, quel fut, quel peut être le rôle des journaux?
Là-dessus, c'est à un journaliste qu’il convient de donner la parole, et quel autre sera plus quahfié que M. Theodor Wolf, le jeune directeur du Berliner Tageblatt, dont il a, en cinq ans, triplé le rage et fait l’un des premiers journaux d’Allemagne, par la rédaction, l’exactitude, la vente et l'influence? M. Wolf, qui est presque des nôtres, puisque naguère il habita Paris, où il fut le correspondant du journal dont il est aujourd’hui le maître, n'est pas loin, lui non plus, avec tant de ses compatriotes — et des nôtres — d’incriminer la presse. Il le fait avec circonspection, et, mettant hors de cause les journaux d’impartiale information, se défendant d’instruire le procès d'aucun, il parle pour ceux qui, loin de s’appliquer à calmer une opinion toujours irritable, semblent au contraire acharnés à l’exciter.
— Nous avons, me dit-il, notre presse nationaliste; mais elle n’est pas comparable à la vôtre. Nos pangermanistes ne disposent que de feuilles obscures, dont les excès trouvent immédiatement leur contre-partie dans vingt journaux sérieux, qui se hâtent de les relever. Mais les bravades de vos nationalistes retentissent dans le silence de toute voire presse, qui n'y réplique jamais. Cherchez quelle part elles peuvent avoir dans la loi militaire votée par le Reichstag.
« Vous vous plaignez parfois du ton de certains
de nos journaux; je n’y contredis pas; mais faites cette expérience : lisez quelques-uns des vôtres du point de vue allemand, et demandez-vous sincèrement ce qu on en peut penser.chez nous. Faitesen une autre : profitez de votre séjour en Allemagne pour vérifier l'exactitude et l’impartialité des informations qu’une grande partie de votre presse reçoit d'ici; vous serez édifié. Pourquoi tels ou tels des correspondants que vous avez à Berlin semblent-ils à l'affût tantôt de ce qui peut nous desservir, tantôt de ce qui peut vous froisser? Le moindre fait-divers, pourvu qu'il implique une brutalité ou une immoralité, est par eux recueilli et amoureusement présenté, comme si l'Allemagne avait le monopole de ces choses, et la feuille provinciale la plus ignorée ne publiera pas sur la France une sottise ou une insolence, sans qu’aussitôt se rencontre une âme bien intentionnée pour la télégraphier toute chaude à Paris, où votre public, ne connaissant rien de l’importance relative de nos journaux, la tient comme l'expression véridique du sentiment public.
« Voilà, continue M. Wolff, des tendances très fâcheuses, et dont s’affligent les amis les plus sincères de votre pays. L'Allemagne et la France s'ignorent mutuellement, et je m’en aperçois bien, puisque j'ai vécu sept ans à Paris. Mais je vous assure, sans le moindre parti pris, que l’Alle-
magne fait plus d'efforts pour vous connaître que vous n'en faites vous-mêmes pour la comprendre. Ouvrez nos principaux journaux. Vous y constaterez que nos correspondants parisiens essayent de s'informer de la vie française dans toute sa diversité. Nous voulons qu'ils entretiennent nos lecteurs de tout ce qui la constitue : de vos théâtres, de vos inventions, de vos expositions, de votre littérature, de votre industrie, de votre politique, fât-ce de la R. P., et ce n’est pas le plus amusant! La plupart de vos correspondants de Berlin, au contraire, ne s’y occupent pas de nous, en réalité, mais de vous. La vie allemande ne les retient que dans la mesure où la vie française y est mélée. Ils sont constamment à tâter le pouls de l’opimion, et l’on dirait, selon eux, qu’il n’y a rien d'autre, dans notre existence nationale, que le souci des rapports franco-allemands. C’est une question qui y a, certes, sa place, et dont nul ne peut se désintéresser; nous avons cependant d’autres préoccupations et un développement propre. Ils ne paraissent pas en avoir cure, et il en résulte que les informations françaises sur les choses d'Allemagne ont, à nos yeux, je ne sais quoi d’artificiel et d’arbitraire.
Ce n’est pas seulement parce qu'il est journaliste que M. Theodor Wolff fait à la presse une si
grande part dans le sort des relations de la France et de l'Allemagne; c’est parce que la presse est à la fois guide et servante de l'opinion, et qu il est de ceux qui distinguent en Allemagne la formation d’une opinion publique, hésitante aujourd'hui, maîtresse demain.
Ils sont encore rares. Vous entendrez le docteur Rathenau nous dire : « L'opinion, chez nous. c’est le chœur antique; elle accompagne les acteurs, mais ne participe pas au jeu. » Pour M. Alfred Kerr, ce que l’on nomme ainsi, c’est un orchestre en sourdine qui obéit à un bâton agité par le gouvernement; et si J'interroge sur le même sujet M. Maximilien Harden, dont la Zukunft, cependant, sut abattre quelques-uns des puissants du Jour, et à qui 1l suffit, naguère, de sa plume, si fine et si menue, pour tenir en haleine un empire, M. Harden hausse paresseusement les épaules. Ainsi pensent encore des députés et des princes, des écrivains et des industriels, et les ministres renchérissent.
M. Theodor Wolff ne les croit point. Pour avoir écrit un jour que l'opinion parle, en Allemagne, d'un ton si bas qu’il est difficile de l'entendre, je me suis attiré ses admonestations sévères. Il montre les dernières élections libérales-socialistes, faites par la presse; au Reiïchstag, le bloc de l’opposition, appuyé sur le consentement général, c’est-à-
dire sur l’opinion publique, tenant en échec, en plus d'un point, le gouvernement conservateur de M. de Bethmann-Hollweg, et allant jusqu’à le contraindre à retirer des projets de loi déposés par lui; le gouvernement enfin obligé sans cesse de compter avec les mouvements de la pensée allemande. « Soyez sûr, me dit-il, qu'il y a aujourd’'hui des choses que ni l’empereur ni aucun chancelier n'oserait imposer à l'Allemagne. »
Îl ajoute que l’on s’obstine, en France, dans les idées les plus fausses sur la condition de la presse allemande. La presse asservie, la presse reptilienne? Vérité d'hier, légende aujourd’hui. La presse est entièrement libre; dans le domaine de la discussion et de la doctrine, il n’est pas de frein pour la brider, et il le sait bien, M. Wolff, lui qui a fait du Berliner Tageblatt un organe d'opposition radicale et de polémique hardie, où les ministres ne sont pas ménagés. Est-1l donc possible de soutenir que l'opinion n'existe pas, en un pays où peut vivre, avec beaucoup d’autres, un tel journal qui, avec ses deux éditions quotidiennes, du matin et du soir, exprime la pensée de plusieurs centaines de milliers de lecteurs?
Soit. Et M. Theodor Wolff ne se trompe pas.
L'Allemand, sans doute, est naturellement sage, discipliné, et il s'incline sans effort devant les hiérarchies. « Chez nous, me disait M. Auguste
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Stein, on ne fait pas de politique. Chacun s'occupe de ses affaires. La politique de tous est celle du gouvernement. » Mais, si lentes que soient en lui les réactions, l’Allemand réagit cependant, et ce nest pas impunément que l’on confère à un homme, avec des droits de citoyen, un bulletin de | vote. Il s’éveille paresseusement à la vie publique, mais déjà il a les yeux grands ouverts, et il commence à écouter les discours qui l’emplissent. Dans les meetings, les orateurs socialistes bousculent sa nonchalance, et dénoncent l’égoïsme d'une bourgeoisie qui le tient en servage. Dans les Journaux, qui sont très libres, il voit mettre en discussion beaucoup des choses vénérables dans le respect desquelles il a grandi. Au Reichstag, il a entendu jeter dans les débats la personne même du Kaiser, avec plus de liberté que l’on n’en reconnut jamais à une Chambre française pour parler du président de la République. Et certains patriotes, ameutés sous la bannière pangermaniste, ne cessent de lui répéter que l’étranger le bafoue et que ses gouvernants le trahissent. Comment de tels accents, comment des spectacles si colorés n'agiraient-ils pas à la fin sur un peuple que saisit à son tour le tourbillon où nous voyons danser la | vieille Europe? Et quand une diplomatie sans mesure et sans nuances multiplie les coups de théâtre, Tanger, Algésiras, Agadir, quand une
politique impérialiste amène les gouvernants en quête d'argent à mettre eux-mêmes en branle le üntamarre patriotique, comment résisterait-il à de si imprudentes excitations? Un publiciste fort avisé me disait :
— Îl ny avait pas, l’an dernier (en 1911), chez nous, d'opinion publique. Il y en a une aujourd’hui. Elle a été préparée, elle a été faite par l'homme qui est là.
Il me montrait le ministère de la Marine, devant lequel nous passions alors.
— Oui, par l'amiral de Tirpitz. Un compagnon charmant et qui est mon ami. Le véritable homme d'État du gouvernement, c’est lui. Il voulait des bateaux, par conséquent de l'argent; il a fait, pour qu'on les lui donnât sans rechigner, tout ce qu’il a fallu.
Tout ce qu'il a fallu pour que l'opinion publique fût à point, y compris le risque de guerre, l'amiral de Tirpitz l’a accompli, il est vrai. Le gouvernement a ainsi constitué une force dont il peut jouer: mais déjà elle l’a gêné, qu’il s’en souvienne, en menaçant de l'entraîner où il ne voulait point aller. Quel philosophe ancien a dit : « Les vrais fous, ce sont les sages qui gouvernent »? Ils ne pensent pas aux lendemains. À une force qui s'ignore, ils sont les premiers, pour des fins provisoires, à donner conscience d'elle-même, sans
penser qu'elle peut un jour se retourner contre eux, et qu'il n’est pas toujours prudent, pour un dompteur, d'élever des lionceaux!
En 1911, la diplomatie allemande ne cesse pas de faire état de l'opinion publique. Que la France projette de s’avancer dans l’intérieur du Maroc contre une tribu turbulente, ou d'occuper Rabat, ou d'aller à Fez, qu’elle entre en négociations à la suite d'Agadir, en chaque occasion, contre le quai d'Orsay, résistant ou pressant, la Wilhelmstrasse invoque la volonté populaire. Le 13 mars, M. de Kiderlen craint que l'opinion allemande ne s’émeuve de telle initiative de la France. Dans chaque entretien, il se montre préoccupé de « l'impression » qui sera produite en Allemagne. Le 6 avril, il dit à M. Cambon : « L’occupation de Rabat soulèverait l'opinion. » Quelques jours après, il constate que l'opinion est « très nerveuse ». M. de Bethmann n'est pas moins attentif à la critique populaire : le 11 juin, il parle de « satisfactions à donner à l’opinion ». Il y a des moments où visiblement ils ont peur du monstre : le 19 avril, le chancelier, s'adressant à notre ambassadeur, s’écrie : « Je ne peux pas ne pas tenir compte de l'opinion! » Un peu plus tard : « L'opinion allemande, dit-il, tient à avoir sa part dans le partage du monde. » Le 10 juillet, c'est M. de Kiderlen qui dit : « Nous avons besoin, pour faire accepter cela de l'Alle-
magne, de nous présenter à elle comme ayant servi ses intérêts. » Un autre jour, M. Cambon, écrivant à M. de Selves, invoque à son tour l’état de l'opinion allemande; le 20 août, il écrit, dans une dépêche, cette phrase que j'ai déjà citée partiellement : « Un homme politique allemand de beaucoup de talent disait que le danger n’était pas dans les choses, mais dans l'opinion que les deux pays en avaient, et que l'esprit public en Allemagne semblait plus exaspéré qu'en France. » Je résume, mais la lecture du Livre Jaune est, à cet égard, édifiante. L'opinion! Toujours l'opinion! Commode argument diplomatique, sans doute; mais pas cela seulement. Cette opinion allemande, ce n’est pas assurément la volonté nationale délibérée et librement exprimée, — et d’ailleurs quel est le pays où ce qu on appelle l'opinion soit la voix authentique de l'indépendance, de la sagesse, de la conscience des citoyens capables de se manifester spontanément? L'opinion allemande, en 1911, ce fut le travail de quelques douzaines de coloniaux, de quatre ou cinq journaux pangermanistes sans lecteurs, mais écumants, de deux ou trois grands journaux librement rédigés, enfin de quelques personnages furieusement lancés en des manœuvres obscures contre les ministres ou même contre l'Empereur. Ce n’est pas de quoi constituer un mouvement populaire, mais c’en est assez pour influencer une
foule amorphe et pour obliger un gouvernement à réfléchir. Cela fait du bruit. Ces coloniaux sont embusqués dans les ministères; ayant de l'argent, ils possèdent des amis puissants, et. pour cent cinquante kilomètres de sable, ils font, me confiait M. de Kiderlen, un charivari. Ces pangermanistes, on s en est servi, on les a excités, on les a chauftés, lorsque l’on pensait avoir besoin d'eux, et, s'ils se retournèrent ensuite contre qui les avait poussés, c'est qu'ils n’entendirent point être dupes. Ges conspirateurs masqués, et dont on connaît les visages et les noms, comment les réduirait-on, alors que l'Empereur lui-même, contre qui ils intriguent, n'ose les affronter?
Restent les grands journaux, et de ceux-là il faut bien tenir compte, car ils pénètrent toutes les régions et toutes les classes, et c’est eux qui sont en train, jour par jour, de former en Allemagne une Opinion publique qui, hier encore inconsciente, se cherche aujourd'hui, et bientôt, n’en doutons pas, donnera la direction.
Au reste, la valeur de l'opinion se mesure-t-elle au nombre des bouches qui la formulent, et, quand il s’agit de la consulter, le problème est-il dans une addition? En tout temps, en tout pays, sous tout régime, pour la guerre et pour la paix, pour la révolution et pour la réaction, ce sont des volontés énergiques qui imposèrent leur décision aux
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gouvernements sans vigueur et aux masses 1gn0rantes et incertaines. En 1911, la solution de violence fut un moment menaÇante entre la France et l'Allemagne : croit-on cependant qu’elle eût pu sorür d’un plébiscite librement rendu par le peuple des deux nations ? En 1912, en 1943, la guerre plana sur l’Europe : croit-on qu'elle eût jailli du consentement des hommes? Dira-t-on que ce ne sont pas les peuples, mais les intérêts qui alors l’eussent déchaînée? Quelle erreur, puisqu’en 1912, comme en 1911, les intérêts de la France et de l’Allemagne, ceux de l'Autriche et de la Russie, ceux de l’Europe, se sont accommodés de la paix bien mieux qu'ils n’eussent pu faire de la guerre!
M. de Bethmann-Hollweg sait cela, lui qui naguère déclarait au Reichstag que les guerres aujourd'hui ne sont plus voulues par les gouvernements,mais qu'elles sont allumées par des minorités bruyantes et fanatiques. On se souvient que M. de Kiderlen, à son tour, me disait à Kissingen : « Les guerres, nous le savons bien, sont toujours l’ouvrage des minorités. » Et j'ai lu, au dernier mois de juin, qu'un haut fonctionnaire allemand, interviewé par le Berliner Lokalanzeiger, pensait que la prochaine guerre serait provoquée par la presse. Ne raillons pas les minorités. Ne méprisons pas un article de journal. Mais faisôns en sorte d'organiser en permanence une résistance efficace aux entre-
prises des minorités barbares, et d'avoir, je veux dire de mériter, une presse respectable, patriote et capable d’opposer, aux déclamations des excités. les grands intérêts de la société humaine, de la raison, de la civilisation.
M. Theodor Wolff n’a donc pas tort de dire que, déjà, le gouvernement allemand en est au point de compter avec une opinion publique dont il sent incessamment le contrôle.
— Eh bien! lui demandai-je, cette opinion allemande, que dit-elle aujourd’hui?
— Elle dit qu'elle veut la paix, qu’elle n’a Jamais voulu que la paix, qu’elle n’a rien compris aux rumeurs de guerre qui, en 1911, lui venaient de votre côté. Elle est, en ceci, d'accord avec le gouvernement. Vous savez si j'ai combattu Agadir et toute notre politique marocaine. Je vous assure cependant que les hommes qui l'ont faite étaient sincères. Qu'ils aient été maladroits, qu'ils aient incroyablement méconnu le caractère français, je vous l’accorde; mais ils ont eu l’honnête désir d’en finir, une fois pour toutes, avec le Maroc. C’est la vérité que je vous dis. Pendant quinze ans, l’Empereur, le gouvernement, le sentiment public, ont tout fait pour se rapprocher de vous: ils n’ont reçu que des rebuffades. Une autre méthode n’a pas mieux réussi. Que penserait la France à la place de l’Allemagne?
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