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« L'opinion serait heureuse de sceller une bonne entente, mais elle se voit rebutée et n’est pas très contente. Elle se demande aussi ce qui se cache sous ce que vous appelez un renouveau patriotique. Qu'est-ce donc que cette sorte d’allure nouvelle qui se marque dans les enquêtes sur la jeunesse, et que vos journaux célèbrent à l’envi? L'Allemagne, qui n’a jamais pris ombrage de lalliance franco-russe, cherche le sens obscur de l’amitié anglaise, qui, du fait de la presse française et des hommes d’État anglais, a revêtu un caractère agressif que n'avait pas la première. Voilà les objets de l'inquiétude publique; mais il suffirait, pour l’apaiser, de la volonté de la presse et du discours d’un ministre. Nous sommes deux peuples qui se soupçonnent, s’épient et se prêtent mutuellement des pensées ou des passions qu'ils n ont pas. La bonne action serait de leur montrer leur erreur. »
Ainsi parle un journaliste. Que dira, à son tour, un homme de lettres, un romancier, un auteur dramatique, qui, en contact permanent avec le public, est en mesure de connaître ses réactions en présence de certaines idées générales? Je l'ai demandé à M. Hermann Sudermann.
M. Sudermann montre sur son visage un peu de la lumière qui baigne ses heureuses pensées. Îlest erand, élégant et fort, et tout en lui exprime la
santé et la joie. Il se plaît au milieu des arbres, dans la fraîcheur parfumée de sa propriété de Blankensee, où, fuyant Berlin, il passe tous les étés à courir la campagne et à travailler, car il aime ardemment le travail. Romancier et auteur dramatique, il a écrit des récits célèbres et charmants, tels que Madame Souci, et ses pièces sont connues pour l'ingéniosité et la solidité de leur charpente, pour l’art avec lequel l’auteur sait graduer l’émotion et tenir le public, pour la qualité des sentiments et des idées qu’il y met en œuvre. Mme Sarah Bernhardt l’a fait connaître en France, en jouant de lui jadis, à la Renaissance, cette Magda qui remua Paris; depuis, le théâtre Antoine et l’'Odéon révélèrent au public français Honneur et Parmi les Pierres. Mais le bagage de ce dramaturge, l’un des plus fameux représentants de l’art dramatique dans l'Allemagne actuelle, est assez nombreux pour que nous formions le souhait de ne pas voir se borner là les emprunts de la France. Les œuvres se pressent : Jean le Précurseur, la Fin de Sodome, le Feu de la Saint-Jean, Morituri, etc.
— Ah! fait-il dès mon premier mot, tous les Français sont les mémes!... Lorsque je vais à Paris et que j y constate à quel point l’on s’abuse sur les sentiments de l'Allemagne, je ne sais que dire à vos compatriotes. Je voudrais leur crier : « Vous vous trompez! On vous ment! Vous vous mentez
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x vous-mêmes! » Et je pense à des articles, à des conférences, à toute une propagande que je n'ai pas, malheureusement, la liberté d'entreprendre, mais qui serait cependant si utile pour persuader la France qu’elle se fait des chimères! Oui, out, tout ce que vous supposez, tout ce que vous croyez, c’est de la fantasmagorie. Dans toute l'Allemagne, il n’y a que sympathie pour la France et pour ce qui vient de France et je n'ai jamais rencontré une seule personne qui ne considérät comme une calamité la seule perspective d’un conflit nouveau. Cela, je vous le jure. C’est la vérité stricte. Hors d’elle, il n’est qu'illusion et duperie!
La voix chaleureuse de M. Sudermann montait dans le silence, et, se tournant vers la fenêtre ouverte, il semblait invoquer les grands arbres immobiles sous le soleil. Avec de larges gestes, 1l continuait :
__ [/Allemagne malveillante?... Comparez, je vous prie. Dans vos caricatures, dans vos livres, vos théâtres, vos cafés-concerts, quel rôle donnezvous à l'Allemand? C’est un lourdaud antipathique, un sournois, qui ne sait pas s'habiller, mange sloutonnement et se tient mal; les louches affaires, les marchés équivoques, les sales trahisons, c’est le bagage du juif allemand; enfin le personnage infâme, celui qu’on bafoue, qu'on déshonore et qu’on déteste, toujours l'Allemand. Faites main-
tenant la contre-partie; promenez-vous à travers l'Allemagne, entrez dans nos théâtres et nos cafésconcerts, ouvrez nos Journaux de caricatures, à Berlin comme à Francfort, à Breslau comme à Munich : -quand il y est question d’un Français, c'est presque toujours pour lui donner un caractère aimable et un rôle sympathique. Encore hier, un de nos bons romanciers, Walther Blæm, publiait un roman, l'Année de fer, dont l’action se passe pendant « la grande guerre » (celle de 1870), et, parmi ses principaux personnages, figure un officier français qu'il a paré de toutes les noblesses. J'aurais trop beau jeu, si je voulais mettre en regard tout ce que la littérature française, depuis Maupassant, a produit sur nous. Il vaut mieux ne pas insister. Eh bien! croyez-moi, en ce point comme en beaucoup d’autres, notre littérature et notre théâtre enregistrent, à leur insu ou non, les idées et les penchants communs à la masse. Toute ma génération a été élevée dans des sentiments de sympathie respectueuse à l’égard de la France, et le langage que je vous tiens, c’est celui que vous tüendrait tout Allemand instruit.
Je fais alors observer à M. Sudermann que l'Allemagne, quoi qu’il en ait, apparaît comme un État avant tout militaire, que l'éducation y est dirigée dans le sens militaire, que les mœurs des étudiants y sont militaires, et qu’il est difficile
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d'imaginer un militarisme sans objet extérieur. Enfin la question de l’Alsace-Lorraine, qui reste vivante entre nos deux pays, n'est-elle pas, pour ce militarisme, un aliment permanent?
__ Combien d'erreurs! fait en souriant mon interlocuteur. L'Allemagne, certes, est militaire, en ce sens qu’elle aime fortement son armée, mais c'est parce qu’elle considère en elle la garantie de son indépendance. Il ne m'apparaît pas, cependant, que notre jeunesse ait une formation particulièrement militaire ; cette discipline et ces mœurs que vous observez dans la vie de nos Universités sont un legs de lointaines époques, les témoins d'une tradition ancienne et de beaucoup antérieure à l'institution de l’armée, coutumes extérieures du reste, qui n’impliquent en aucune manière l’adaptation des tempéraments. Et comment l’enseignement de l’histoire deviendrait-1l, comme vous le supposez, dans l'âme de nos enfants, le ferment de l'esprit militaire? Quelle est celle de nos guerres dont le récit inspirerait à un enfant le goût de la conquête? Quoi que l’on pense et dise du germanisme conquérant, la Prusse et l'Allemagne, depuis le moyen âge, ne se sont jamais battues que pour se défendre, quand ce n'était pas pour se constituer, et la dernière guerre, la grande guerre, en est le plus vivant témoignage. Dans la pensée du peuple, laissez-moi vous le dire, l'Alsace n à
pas été conquise, elle a été reprise : c'était la croyance nationale, que l'Allemagne avait été jadis frustrée d’une terre qui était son bien, où l’on parlait sa langue, et je me souviens d’une chanson populaire que l’on m'’apprenait, quand ] avais six ans, plusieurs années avant 1870 : O Strassburg ! o Strassburg, die wunderschoene Stadt! (0 Strasbourg ! Strasbourg, la plus belle des cités 1).
€ Il est très malheureux, continue M. Sudermann, que cette question ne cesse pas de falsifier entre nous toutes choses. Depuis quarante ans, votre haine, en vous donnant le sentiment d’être menacés, bouche vos yeux à la réalité; et, de notre côté, 1l nous a bien fallu nous accoutumer à votre état d'esprit et Le considérer avec calme et résolution. Mais il engendre les plus détestables, les plus dangereuses erreurs. Je me souviendrai toujours de l'impression que j’ai éprouvée l’année dernière, presque à pareille époque. Je venais de quitter Paris, livré au plus noir pessimisme, où il semblait chaque jour que la guerre, voulue par l'Allemagne, fût pour le lendemain: J'arrive à Berlin, je vois mes amis, je me renseigne : tout le monde était ferme et tranquille, et, chez qui que ce soit, je ne découvrais la plus lointaine pensée d’une provocation!
— Si, par malheur, dis-je, la guerre éclatait. serait-elle populaire?
__ Comment répondre à une telle question? Le peuple allemand a confiance dans l'Empereur et dans le gouvernement. Il les sait pacifiques, et il ne doute pas qu'ils ne se décident à rompre la paix que sous la contrainte des circonstances. Si donc la guerre éclatait, le peuple ne songeralt ni à raisonner ni à critiquer. Il irait droit devant lui. I se jetterait dans le combat sans demander de comptes. Nous n’avons pas, chez nous, de ces orands courants tumultueux qui emportent les masses, de ces tempêtes qui soufflent la révolte. Ici, la rue ne œouverne pas. Mais on peut dire, je crois, qu'en 1914 les dirigeants étaient en plein accord avec la nation. Elle avait, à tort ou à raison, le sentiment que, dans toute cette affaire marocaine, la France s'était moquée d'elle, et elle approuvait sa diplomatie de défendre l'intérêt allemand.
« Dieu merci! Toute cette tourmente est heureusement passée, et, à examiner objectivement les faits, on arrive nécessairement à cette conclusion qu'entre votre pays el le nôtre, l'entente est souhaitable et qu’elle est possible. Le secret de cette entente est dans vos mains. Nous vous apportons nos sympathies, notre estime, notre désir d'amitié. Nous n’avons point d’arrière-pensée. Nous sommes laborieux et pacifiques. Ne pouvez-vous donc vous convaincre que ces sentiments sont sincères? Cependant, que pouvons-nous de