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le temps où Lessing avoue ne rien entendre à ce que peut être l'amour de la patrie! Voilà, monsieur, d'où est parti ce patriotisme qui vous semble aujourd’hui exigeant.
« I va bientôt apparaître cependant, non pas sous la forme politique d’abord, mais sous la forme littéraire. Comme tous les grands faits sociaux, il faudra qu'il se réalise en premier lieu dans l'âme populaire avant de s’imposer aux politiques, et, n ayant d'autre point d'appui que la communauté du langage, c’est par la littérature qu'il va entrer dans l’histoire. »
Mon interlocuteur s’interrompit à ce moment : « Ces choses, du moins, ne vous ennuient-elles pas? » Je protestai, mais il crut néanmoins devoir me rassurer.
— Ne craignez pas, fit-il en riant, que je fasse défiler devant vos yeux toute l'Allemagne du dernier siècle. J’irai vite. Mais si vous consentez à me suivre, vous verrez bientôt à quel point Je suis dans le sujet.
« Klopstock, le prussien Klopstock.. Retenez bien ce nom. C’est celui d’un poète que Je ne vous donne pas comme celui d’un très grand écrivain, mais Klopstock fut un grand patriote, le premier des patriotes allemands. Le premier, il regarde, derrière la Prusse et son roi, la grande masse immobile et amorphe du germanisme ; il lui raconte ses
origines, les luttes héroïques des ancêtres contre Rome; 1l lui annonce des destinées étincelantes, un rayonnement splendide, d'innombrables victoires, mais, retenez ceci, des victoires de l’idée, non de la force. Pour Klopstock, le germanisme doit devenir dans l'humanité divisée un instrument de réconciliation et de paix, et, si le poète chante la Révolution française, c’est qu’elle ouvre l'ère de la fraternité humaine.
« Dès lors, la route est faite. Les écrivains, les poètes, les philosophes vont s’y presser, et, grâce à eux, la langue de Luther revêt un éclat magnifique. À ce moment, la plupart des hommes qui ont composé votre incomparable école du dixhuitième siècle, sont morts ou vieillis, et il nya pas dans le monde un seul peuple où la pensée et les lettres soient servies avec autant de splendeur que sur cette terre qui n'a même pas encore de nom! Tous, qu'ils l’aient ou non résolu, travaillent pour la formation d’une âme nationale. Il n’est pas nécessaire, pour cela, qu’ils se fassent professeurs, qu'ils s'organisent en phalange et se répandent en discours didactiques ; c’est assez qu’ils célèbrent le passé, qu'ils y retrouvent et y révèlent la continuité du germanisme; c'est même assez qu'ils pensent, écrivent, parlent, chantent en allemand!
« C’est Lessing qui, tout à l'heure, niait l’idée de patrie, et qui, féroce dans sa critique des maîtres
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de votre dix-septième siècle, exalté dans son apologie de la pensée allemande, va devenir un des plus vigoureux fondateurs de la patrie. C’est Herder qui, avec une fertilité incroyable et une sorte de flamme intérieure, établit dogmatiquement la supériorité de l’esprit allemand et, le premier, formule un appel véhément qui est comme le cri de rassemblement jeté à toute la race. Puis ce sont, répondant à son adjuration, deux écrivains considérables, dont l’œuvre nationale n’a pas cessé de retentir sur tout le dix-neuvième siècle : Arnim et son ami Brentano. Répétant avec enthousiasme l'appel de Herder, contraignant leurs compatriotes à s admirer dans les recueils de la vieille poésie qu'ils ressuscitent et à s'appuyer ferme sur le passé pour dominer l'avenir, ils jettent au monde germanique en sommeil la sommation qui sera obéie, vous savez quand : Pour l'Allemagne, par la Prusse! C’est Arndt, patriote fougueux, à qui la vue de l’Alsace aux mains françaises arrache de douloureuses et d’ardentes protestations. Enfin, pour abréger, ce sont Wieland, Schiller, Fichte, Goethe, dont les œuvres, avec celles du vieux Kant, sont autant de monuments dressés à la patrie qui n’est pas encore.
« Et presque tous sont pacifiques, songez-y. ILs croient au génie allemand et à son triomphe, mais n’entendent pas qu’il s'exerce contre autrui, Herder
le dit. Arndt est démocrate. Si la plupart ont accueilli avec transport, au début du moins, la Révolution française, c’est qu’elle leur est apparue comme l’avènement de la bonté. Schiller, en attendant qu'il se reprenne, est révolutionnaire et parle à peu près le langage d’un Robespierre. Kant écrit la Paix perpétuelle. Wieland fait comme Schiller. Gœthe prononce : « Pour gagner la paix, nous lancerons la force contre la force. » On est humanitaire, libéral et fraternel; on croit à la bonté, au progrès; si l’on évoque la force, c’est comme l'instrument de l'amour. Tels sont les hommes, telles sont les idées qui bercèrent, à l’origine, le patriotisme allemand. Il est né d’un instinct de race, servi par l’unité de langue. Il ne demande qu’à vivre et ne cherche pas à détruire. Et s’il se montre parfois agressif à l’égard de la France, c’est que la France a tous les prestiges, militaire, historique, politique, littéraire, et qu'étant celle que l’on craint et jalouse, elle est celle dont on pense se rapprocher en la diminuant. C’est alors qu’à ce jeune patriotisme qui s’essaye, il advient une sanglante épreuve, un affront mortel : Iéna! Iéna qui, en frappant la Prusse, a secoué toute la race et l’a mise debout...
— Jéna! dis-je. Toujours Iéna! Je ne rencontre pas un Allemand qui ne me parle d'Iéna. Comme vous y pensez!
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— Comment n’en serions-nous pas obsédés?
Jéna fut le sépulcre où le vainqueur du monde pensa coucher notre cadavre, et dont nous avons, d'un terrible effort, rejeté la lourde pierre... Oui, vraiment, [éna est le pivot de l’Allemagne moderne. Et cette littérature qui s’essayait si honnétement dans les voies nationales et pacifiques, il faut voir ce qu’elle devient! Loin de se décourager, elle redouble. À ces Allemands, qui ne sentent même plus entre eux le lien fragile du Saint-Empire romain, disparu dans la tourmente, six mois après Austerlitz, elle répète que le salut est en eux; elle ne cesse de célébrer, dans le temps et dans l’espace, depuis les Romains, des Alpes à la Baltique, de Kœnigsberg à Strasbourg, la fraternité d'un peuple sur les lèvres duquel chantent, à travers les contrées différentes, les mêmes mots. Plus profondément qu’elle n’avait encore fait, elle se plonge dans le passé, elle le brasse, elle le féconde, opiniâtre à faire jaillir de l’obseur moyen âge toutes les fleurs dont se composera la couronne du germanisme, poésie, légendes, architecture, art. Gœrres, les frères Grimm, Arnim, y retrouvent des contes qu'ils rendent au jour; Heinrich von der Hagen publie les Niebelungen. Frédéric et Wilhelm Schlegel, Arndt, parlent au peuple de la € mission » historique qui lui est dévolue. « La patrie de l’Allemand, chante Arndt dans un poème
qui embrase les âmes, ce sera toute l'Allemagne ! »
« Toute l'Allemagne, vous entendez bien, c'’està-dire toute la terre où l’on parle la langue allemande, où souffre le germanisme! Dans ces prédications patriotiques, à côté d’un Jean-Paul Richter, pour qui toute force ne doit être que la servante de la paix, vous percevrez sans doute des appels guerriers que l’époque précédente n’a pas connus. Arndt, je le sais bien, annonce la guerre; Jahn, démocrate et pacifique, et qui se proclame avant tout humanitaire, n’admet d'autre guerre que la guerre de défense, mais il la prévoit; l'héroïque Theodor Kœærner chante, annonce, exalte la revanche, et c’est bientôt. que, soldat parmi ces chasseurs de Lützow dont il a célébré l'épopée, il tombera au combat, frappé sur son cheval. Enfin, c’est le temps que le Tugendbund prépare les esprits à l’œuvre qui vient...
« Oui, oui, si vous m'objectez cela, vous ne m apprendrez rien. Mais qu'était-ce alors que l’AIlemagne”? Rien. Et la Prusse? Moins encore. Du rêve brisé des premiers patriotes, il ne demeurait qu une « Confédération du Rhin », créée par l’impérial vainqueur des débris des vaincus, placée sous son protectorat personnel, liée par une alliance perpétuelle à l'Empire français et contrainte de lui fournir, en cas de guerre, un contingent de 63 000 hommes. L’étranger était chez nous, sur
notre sol, dans nos foyers, au centre de notre gouvernement! C’est de lui que nous devions recevoir la loit C’est pour lui qu’il fallait nous battre et mourir, s’il lui convenait de nous traîner à travers le monde derrière ses armées ! Et combien de purs Allemands de notre race ne se sont-ils pas couchés dans les glaces de la route de Moscou! Quel devoir plus pressant que de délivrer la chair allemande de la domination étrangère? Et vous étonnerez-vous que nos écrivains et nos poètes aient mis tant de cœur à le formuler, alors que nos hommes d’État et nos militaires s’efforçaient à le réaliser?
« Mais en même temps qu'ils le prêchent, quel idéalisme ne versent-ils pas sur la blesssure de l'âme allemande! Il y eut en ce temps un théologien dont la prédication magnifique enflamma les contemporains. Il s’appelait Schleiermacher; 1l annonçait l’Allemagne; mais, pour y parvenir et la gagner, il ne montrait au peuple d'autre route que celle du travail. Dans le même moment, une autre voix se faisait entendre, celle de Fichte. Fichte est un grand précurseur. La moitié de ses idées sont restées les bases de l'Allemagne d'aujourd'hui. Éducateur prodigieux, il a fourni à notre pédagogie les méthodes dont elle vit encore. Sociologue, il a, plus que nul autre, contribué à donner à notre peuple la foi en soi, en sa destinée, en sa préémi-
nence. Il lui a dit, répété, avec tant de force que toutes les cervelles allemandes en demeurent pénétrées : « Est de ta chair et de ton sang quiconque parle ta langue! » Et cependant Fichte avait commencé par le libéralisme, l’internationalisme; il était révolutionnaire; il se publiait citoyen de l'Europe! Et, dans l'instant même où 1l réclamait pour l’Allemagne un Empereur, où, pour mieux dire, il notifiait la volonté des patriotes que l’Allemagne écartelée devint un État, il continuait de s'affirmer pacifique!
« Nul de tous ces hommes, remarquez-le, en dépit de la défaite, ne souhaite pour l'Allemagne un destin guerrier. Une guerre, puisqu'il le faut, la vengera; mais, la revanche prise, la liberté conquise, c’est dans les œuvres de paix qu'elle se fortifiera et qu’elle affirmera son génie. Toute la pensée allemande roule éperdument dans un flot d'idéalisme. On se grise de germanisme, on célèbre la supériorité de la race, mais on ne doute pas que toute la vigueur dont elle frémit ne soit marquée pour le service exclusif de l'humanité. Idéologie, me direz-vous. Soit. Mais qui a sa grandeur. Du reste, je n’en fais pas la critique. Je raconte et j'expose. Et j'ajoute la preuve.
« Leipzig est venu, puis Waterloo. C'est la fuite, la chute; et bientôt, après un éclat passager, c’est l’irrévocable ruine du rêve napoléonien;
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puis, quelques années encore, la mort. Tout danger, pour la Prusse sauvée, pour le germanisme libéré et maître de la Confédération germanique, est donc passé. Nul ennemi ne les menace plus. L'Europe lassée s’est assise sur les champs de bataille encore sanglants. On peut vivre.
Alors, phénomène étrange, on voit baisser le crédit de ces hommes acclamés hier, quand ils appelaient le peuple à se faire une patrie. On se défie d'eux. Que veulent-ils? Ne songent-ils pas à de nouveaux chocs? Et l'Allemagne, recueillie, écoute désormais avec une sorte d'inquiétude ceux qui pourtant ne lui parlent que de la majesté de son avenir. Îls ne se rebutent pas. Ils continuent leur fier apostolat. Pierre à pierre, ils construisent l'édifice intellectuel et moral qui abritera l’Allemagne contemporaine. Politiquement, ils la veulent unie, solidaire, érigée en Empire. Socialement, ils la souhaitent libérale, et ils annoncent que son destin est, flambeau, d'éclairer le monde. Quelqu'un surgit bientôt pour appuyer, de son verbe sec et avec sa dure logique, la croisade qu'ils mènent depuis cinquante ans : Hegel. L'influence de Hegel va maintenant dominer toute la pensée allemande. Il sera, avec Fichte, l’une des deux colonnes du temple patriotique. À l’idéalisme qui emportait la Germanie, il opposera des maximes d'un réalisme cru. Il aura des formules pour Justi-
fier le fait, quel qu'il soit. « Ce qui est, dira-t-il, est la raison réalisée. » Et qu'enseignera-t-1l? Que l'heure a sonné de la troisième période humaine, et que le moment germanique se prépare!
«…. Vous ne voulez pas, monsieur, que je poursuive plus avant? Si je faisais un cours, je vous montrerais, à travers le dix-neuvième siècle, le torrent des idées politiques et sociales dont voilà les sources. Vous les verriez évoluer, rouler, grossir, bouillonner, à travers notre littérature, notre enseignement, notre philosophie. Vous les reconnaîtriez dans les actes de nos hommes d’État. Vous comprendriez davantage les directions fatales d’un Bismarck. Enfin vous constateriez comme elles ont, peu à peu, façonné l'Allemagne, et comme elles l’ont amenée au point de sa concentration. Ce fut en 1871 que cette unité se réalisa, en conclusion d’une guerre qu'il faut regretter pour la civilisation. Est-ce donc une pensée belliqueuse, est-ce la haine, le besoin de conquérir et de se battre, qui, depuis le dix-huitième siècle, ont conduit l'Allemagne? Vous voyez bien que non. Mais l’orgueil de la race, certes, l'ambition de parvenir, la foi en soi-même, la volonté de réussir : sentiments assez nobles en somme, et qui méritent l'estime chez une nation aussi bien que chez un individu. Cependant, me direz-vous, c'est dans le sang que l'Allemagne unifiée s'est retrouvée?
Croyez-vous donc que nous ayons désiré cette guerre? Ah! comme il nous aurait plu d'en faire l’économie! Nous l’avons subie. Interrogez-vous, et dites-moi en conscience s1 la France impériale de 1870, déjà au regret de nous avoir laissés battre l'Autriche quatre ans plus tôt, était disposée à nous permettre de nous constituer sans son agrément ?.… Vous ne répondez pas. L’évidence historique répond pour vous... »
Le train s'arrêta quelques minutes. En silence, nous suivions distraitement du regard les allées et venues, sur le quai... Nous repartîmes, et je dis :