OS ST
plus? Les peuples sont comme des enfants : si l'un oronde, l’autre n'ose s'approcher. Vous grondez sans cesse. Réfléchissez pourtant; est-ce que la culture moderne peut se passer du travail commun de nos deux nations? C’est en cette nécessité vitale que je place ma confiance. Il faudra bien que vienne le jour où savants, poètes, artistes, industriels, travailleurs de l’une et l'autre race, se rejoindront par-dessus les frontières, et ce jour verra la plus belle victoire de la civilisation. Mais qui donc a qualité pour parler en leur nom, sinon les journaux? Il dépend d'eux d'effacer bien des malentendus, et, de tout mon cœur, je souhaite “qu'ils le veuillent... »
Le docteur Walther Rathenau, industriel, financier et philosophe. — Une belle conférence. — « Vous ne nous comprenez pas. » — La France boudeuse. — À quand le snobisme allemand? — L'échec de l'Empereur. — « Tout est déchiré : il faut recoudre. » — Un peu de psychologie. — « Notre dignité. » — L'âme latine. — Les brocarts français. — Le clair-obscur germanique. — Alsace-Lorraine. — Grand jeu et petite amusette. — Les « bornes » des Français. — Dénigrer, comparer. — La peur du nouveau. — Les hardiesses de M. Antoine. — Les pangermanistes braïllards. — Ne brusquons rien. — Sujets interdits. — Les professionnels de la haine.
Grand et mince, quarante-cinq ans environ, élégant, soigné et fin, le front large, la barbe courte, la moustache coupée ras, les yeux perçants, scrutateurs et réfléchis, les mains aux poches d’un veston bien coupé, le docteur Walther Rathenau, avec son air d'intelligence et de décision, se promenait à travers son cabinet de travail.
A la fois industriel, financier et homme de culture, 1l montre une curiosité active pour tout ce qui peut solliciter un cerveau humain. Ancien codirecteur de l’une des plus considérables sociétés financières de l'Allemagne, la Berliner Han-
delsgesellschaft, directeur, avec son père, de la Société générale d'Électricité, dont on connaît le vaste rayonnement, 1l appartient encore à soixantedix conseils d'administration, Je crois, et s’intéresse à plus de trois cents sociétés. Ce labeur suflirait à bien des hommes: mais celui-ci a en outre trouvé le temps de publier des brochures de sociologie, de philosophie et d’art, où éclate l'originalité de son tempérament.
Il savait pourquoi je le venais voir. Il savait ce qu'il me répondrait. Il est joli parleur. Il manie notre langue en homme qui la connaît bien. C’est presque une conférence qu’il me fit, et je n’ai qu’à la résumer. Elle me parut éloquente, sincère et. en plus d'un point, profonde. Elle était réfléchie. prononcée sur ce ton de gravité qui convient aux grands sujets, empreinte d’un esprit d'équité digne de respect. « C’est ainsi, pensais-je. que des hommes cultivés et sages devraient toujours s’entretenir d’une telle matière! »
M. Rathenau débuta ainsi : « A l'égard de la France, l'Allemagne est dans la situation d’une maîtresse qui multiplie les sourires et n’arrive pas à plaire. » Je l'interrompis d’un « Oh! » de surprise. Il répliqua :
— Mais oui. Vous ne nous comprenez pas. C’est peut-être, c est sûrement de notre faute. Allez, je ne Suis pas aveugle sur nos défauts. Évidemment
RE CRSR EN EN See psédie iig De eee Me US ES TS ù.
F à tt : ("+ à
CRE à .
ane
nous manquons de grâce. Nous ne savons pas dire les mots qu'il faudrait. Nous sommes des buveurs de bière, nos déclarations sentent le tabac.
Je me mis à rire. Mais lui, flegmatique :
— Je parle sans ironie. Je ne songe pas à bafouer l’image que l’on se fait de nous en France. Ce que je dis est exact, ou, si vous le préférez, à peu près exact. Et il faut bien qu'il en soit ainsi, puisque vous ne nous avez pas entendus. Mais, tandis que vous vous moquiez, nous vous écoutions, nous; nous lisions vos journaux, vos livres; nous étions dans vos théâtres, nous entrions dans votre Parlement. Ah! ce n’était pas toujours pour nous ravir! Vous vous exprimiez à demi-mot, par allusions, avec cette terrible courtoisie qui glace et désarme. Et nous nous faisions l'effet d’être de ces enfants devant qui, à la table de famille, les parents se mettent soudain à parler anglais, de peur qu'ils ne comprennent. Nous comprenions. Car nous sommes tout de même capables d'entendre un certain nombre de choses, même l'esprit français, cet esprit que nous aimons et que nous envions. Nous avons fini par nous lasser, et c'est alors que nous cessâmes de sourire. Cependant, ce fut bientôt le temps de l'Exposition de 1900. Nous nous sommes jetés chez vous en foule, avec élan, comme des amis. A la faveur de la fête, n’allions-nous pas enfin nous serrer les mains? La
fête close, ce que nous retrouvâmes en face de nous, ce fut la même France boudeuse, armée tourjours de cette impitoyable correction qui arrête toute expansion et tue tout sentiment.
« Une illusion nouvelle alors nous a bercés.
Nous connaissions une France légère, spirituelle, amoureuse du changement; un jour ne viendrait-il pas où, fatiguée des « antiquités », lassée des vieïlleries franco-russes, des bojé tsara krani et du reste, elle finirait par faire attention à nos arts, à notre littérature, à tout ce qui compose l'esprit allemand, tout au moins comme à des curiosités de jardin zoologique, à des tours de barbares intéressants? Nous nous trompions encore : après le snobisme russe, qui a fait son temps, ce n'est pas le snobisme allemand qui vous a plu, c’est le snobisme anglais, et nous assistons à son triomphe. Nous nous serions, nous, contentés de moins; c'eût été toujours un moyen de nous approcher. En dernière analyse, nous avions placé une part de notre espérance dans l’action personnelle de l'Empereur. Il aime la France, il parle d'elle sans cesse, il est attaché à la paix, 1l sait que la paix franco-allemande serait le grand fait moderne, que la civilisation et la culture universelles en seraient plus riches... L'Empereur, à son tour, a échoué. Ah! vous me direz que c’est la faute des Holstein et de leurs pareils? Soit. Alors a commencé une
Te van D
se it es ame ‘ = Le
x À db 2 Dir Musée N Mens nd ES D 3 — À.
. se n : ”
PTT AT EA 17 Pac HT 7 ns — EN Es 2 ef ge 2 dc dog
RE Dar oo—v7v7 ES
site a 22 Fe
ELU 7e a tre . «
SERIE ss er:
EMA ES UE ù | ETES E = nterr RR EE a RFA png eue ae Eu een ” b à ns er. o d. née u hr AE ie 4 e = a. SAPIN. "2e = AMEN PE PPS AE x à mi a
a SRE 72e 6 mr
EU
TES re ASUS j:
Pot onaatimtrentimertend diliiinen
Es
période lamentable. Le Maroc, Tanger, Algésiras, Agadir. Oui, c’est à Agadir que sont venus aboutir et sombrer tous nos beaux projets! Et il a bien fallu se reposer, chez nous, de l’amour de la France.
« On s’est reposé, c’est le mot juste : n’en cherchez pas qui soit plus fort. Ne croyez pas à de l'hostilité. Ne vous imaginez pas que personne — vous entendez, personne — ait, l’an passé, songé à la guerre. Pour moi, je n’ai jamais cru à une pareille calamité, parce que je n’ai vu personne qui fût disposé à s’y résoudre. Mais il est évident que maintenant, tout est déchiré; il faut recoudre; ce sera long ; il y faudra des mains délicates. Voilà le beau travail que l’on nous a fait.
« Tel est, en gros, l’historique des relations franco-allemandes, depuis une trentaine d'années. Mais on peut regarder les choses d’un point de vue différent, et, si nous en étudions la psychologie, elle ne sera pas moins intéressante.
« Bien des éléments nous échappent de votre vie sociale et de votre vie morale. Par exemple, nous ne sommes pas habitués chez nous à compter avec l'opinion publique. C’est quelque chose qui, pour nous, n a aucune importance. L'opinion n’a jamais fait la politique. Elle est un peu comme le chœur antique, qui subit et commente une action
— Tr
qui se déroule en dehors de lui. Je la comparerais à la foule qui accompagne, maïs n’est pas admise au jeu. Îl nous est donc très difficile de saisir le mécanisme d’une opinion publique qui intervient en toutes choses, règne dans la politique, dans l'administration, dans l’armée; et qu’elle ait accès dans les salles de justice, c’est pour nous proprement inconcevable.
« Voici un autre exemple. Chaque peuple a son idéal de hauteur morale, où il puise ses principales raisons d'agir. Il exalte telles qualités de l’âme, fait moins de cas de telles autres. En France, l’'amour-propre, l’orgueil sont les grands ressorts des âmes collectives et individuelles, le levier des fortes ambitions. Cela non plus n’entre pas dans des cervelles de Germains et d’Anglo-Saxons. Vertus chez vous, faiblesses chez nous. Je ne dis pas, notez-le bien, que vous ayez tort. Je constate seulement que, dans l’échelle des valorisations, nous les plaçons très bas. Les héros de Corneille ont sans cesse à la bouche des mots tels que « mon honneur, ma gloire, ma vertu ». Vous ne trouverez rien de pareil dans notre littérature, et c’est là ce qui, dans la vôtre, nous choque le plus.
« Or, quand un peuple place sa base morale dans l'amour-propre et cherche ses mobiles dans l’opinion publique, il devient très difficile à comprendre pour des gens qui ne lui ressemblent pas. Le tort
de la France est de ne pas s’en rendre compte et de se froisser de nos dissonances. Elle devrait observer, bien plutôt, qu'elles rendent malaisée jusqu à la moindre conversation d’affaires. En 1911, j'étais sûr que nous aurions du mal à nous mettre d'accord. Je disais à mes amis : « Vous verrez qu’au bout de chaque entretien, lorsque nous aurons essayé de grouper des raisons que nous jugerons bonnes, on nous répondra : notre dignité (1). » Que dire à cela? Voilà pourquoi nous serons toujours, avec vous, battus dans les négociations.
— Vieux procès, fis-je. Toujours les Latins en face des Germains.
— Sans doute. Et je ne prétends pas découvrir l’âme latine. Je cherche seulement les raisons
(1) Sans doute, et nul ne contredira M. Rathenau. Mais la dignité et l’orgueil ne sont-ils pas des mobiles légitimes? Tout, dans la vie, ou privée ou publique, n'est-il donc que marché ou marchandage? Un exemple, en tout cas, appuie les paroles de M. Rathenau. Le 24% juillet 4911, M. de Kiderlen et M. Jules Cambon discutaient l'affaire marocaine. Ils en étaient au Congo. M. de Kiderlen demandait beaucoup, M. Cambon offrait peu. Le ministre allemand insistait. Il s’'étonnait de la réponse de la France; il croyait, disait-il, lui demander moins et lui donner plus que l'Angleterre n'avait fait; il ajoutait : « L’abandon absolu que nous vous ferions du Maroc, la cession du Togo et celle de tout le Haut Cameroun, c'est cependant quelque chose, et cela mérite considération. »
Alors l'ambassadeur de France, sans discuter même la valeur de l'offre allemande : « D’autres points de vue, réplique-t-il, entrent à nos yeux en considération. Il nous est impossible d'abandonner le Congo français. »
C'était la raison sentimentale qui intervenait dans un débat d’affaires. On se rappelle quel rôle elle joua en France dans les véhémentes oppositions qui accueillirent le traité du 4 novembre.
d’une incompréhension réciproque, que je regrette. Et voulez-vous me permettre d'ajouter autre chose? Nous savons très bien quelle idée les Francais se font de nous. Nous connaissons quel emploi ils nous réservent. Nous sommes épais, nous a1mons la bière et la saucisse, les femmes laides, les propos grossiers. Nous ne possédons, c’est entendu, ni la grâce, ni la fantaisie, ni le liant qui font le charme de l'esprit français. Eh bien! soit; mais nous le savons trop, et nous trouvons qu'on nous le reproche avec une insistance un peu désobligeante.
— Plaisanteries! Caricatures!
— Je le sais. Je m’imagine pourtant que ces plaisanteries, où se mêle de la vérité, vont plus profond et plus loin que la caricature. Mais je veux bien que ce ne soit pas très grave. Je le veux, car j'appelle de toutes mes forces le moment où, de telles plaisanteries, nous pourrons rire ensemble, amicalement. Je crois obstinément, en dépit de tout, que la France aura, ou proche ou lointaine, sa période de snobisme allemand. Nous la méritons. Oui, l’activité intellectuelle, la curiosité artistique de l'Allemagne moderne sont dignes de la sympathie d’un peuple tel que le vôtre. J’aperçois les obstacles. Il est très difficile de traduire de l'allemand en français. Votre génie est lumineux et simple. Le nôtre s’attarde volontiers dans le clair-
DS 104, 7 ne N
ne ere
mt RAT FLE DEEE FF HRQS ES à MAP re QE ER Xe rt
AT e pp —*
dis. a 44
MAR een |
tm RUES TONI V5 hs + = LE
£- F1 rep ON SP LE ER g dd dE de hr > bas ;