RÉSULTATS STRATÉGIQUES ET TACTIQUES DES COMBATS DE LA SAMBRE
Les résultats immédiats des combats de la Sambre sont d'ordre tactique et d'ordre stratégique.
Au point de vue tactique, les Allemands ayant pris l'avantage et surpris les armées alliées, les ont battues successivement dans les fonds de Sambre le 21 août 1914, sur les hauteurs de Sambre le 22 et le 23, et dans la région de Mons le 23 après-midi.
Mais l'armée von Hausen, qui avait commencé le passage de la Meuse à Hastière-Onhaye pour couper les communications de la 5^ armée, a été rejetée par le i^"^ corps, le 23 au soir, et, à l'autre aile, les troupes de couverture allemandes, qui tentaient de continuer le grand mouvement tournant vers la mer, ont été arrêtées à Tournai et en avant de Lille.
Le commandant de l'armée britannique et le commandant de la 5« armée française ont donné l'ordre de la retraite, le premier le 23 à 5 heures, l'autre le 23 à 9 heures du soir. La retraite qui s'en est suivie
8o L'ÉNIGME DE CHARLEROI
a été marquée par de violents engagements, notamment entre l'armée britannique et l'armée von Kluck.
Le 25 août au soir, les corps des armées alliées, par un mouvement général, direction du Sud-Ouest, étaient ramenés sur la frontière française.
Telles sont, au point de vue tactique, les grandes lignes de la « Bataille de Charleroi » ou, plus exactement, des « Combats de la Sambre ». Des trois places fortes qui consolidaient, en quelque sorte, le front de la Sambre, Namur a succombé, Maubeuge est assiégée, Lille, déclarée ville ouverte, est à la merci d'une patrouille de uhlans.
La victoire allemande est incontestable. Les chefs eurent l'impression profonde d'un succès inouï, inespéré. La manœuvre, empruntée aux conceptions de von Schlieffen, la surprise, si adroitement ménagée, avaient donc produit leur effet. Les armées alliées étaient battues ; mises en fuite, elles ne tenaient nulle part. Le résultat était acquis sûrement et brutalement, selon les termes mêmes de la prévision de Schlieffen, « comme dans la cour de la caserne, comme à l'école de bataillon ».
Certes, les pertes avaient été terribles de part et d'autre, mais qu'importait ? La victoire payait largement le sang des hommes, les risques courus, les années de savante préparation, les sacrifices que l'Allemagne s'était imposés pour devenir une puissance de guerre irrésistible.
Et elle l'était, en effet. Au premier choc, la supériorité de sa stratégie, la supériorité de sa tactique, de ses armements, de ses soldats s'affirmait. Les neutres, les ennemis eux-mêmes n'avaient qu'à s'incliner.
L'ORGUEIL DU CAMP ALLEMAND 8i
Un enivrement d'orgueil gonfla le cœur des troupes et du commandement lui-même quand fut démontrée et quand se propagea de bouche en bouche la certitude du succès par la manœuvre du grand mouvement tournant. Cette victoire et le retentissement qu'elle eut dans les deux camps donnèrent à l'empereur Guillaume et aux généraux qui avaient joué leur va-tout en Belgique la conviction qu'ils tenaient la maîtrise de la guerre. Napoléon et le vieux Moltke n'eussent pas fait mieux. La bataille de Charleroi était la solution, en quelque sorte mathématique, obtenue par l'opération géniale et si essentiellement allemande, dont la tradition, venue de Frédéric, s'était transmise par Schlieffen à Guillaume. Audace et brutalité, félonie et ruse, le lion et le renard, c'était tout l'acquis de l'art politique et de l'art mihtaire résumé en une seule formule.
Le déploiement soudain par la Belgique et par la rive gauche de la Meuse avait assuré, dès la première rencontre, le succès. L'intelligence allemande tordait à son gré les règles attardées des rapports internationaux et de la morale publique. Les traités ne valaient que pour le temps où l'on avait intérêt à les respecter ; une stratégie supérieure ignorait les frontières des petits États.
On riait à plein gosier, au Grand Quartier Général allemand, en songeant à la « surprise » de l'Angleterre, de la France et de la Belgique. La préparation et l'exécution étaient magnifiquement agencés, justes dans tous les sens du mot, puisqu'elles avaient réussi.
La conquête de la Belgique en trois jours, c'était un bénéfice qui, à lui seul, payait la guerre; et puis, lés armées françaises en déroute, la poursuite inin-
terrompue ramassant armes et prisonniers, la France envahie, le nach Paris, qui n'était la veille qu'un rêve de soldat, entrant dans les prévisions immédiates des états-majors ! Des faits acquis, des suites entrevues une fumée d'orgueil s'éleva qui, du cœur gonflé, gagna jusqu'à l'intelligence.
Même si l'adversaire se replie par ordre, on n'admet pas qu'il puisse se reprendre. Il est battu ; il fuit. On n'a qu'à foncer sur ses talons et à l'achever.
Avec plus de sang-froid, les événements eussent été considérés dans leur véritable caractère et, puisque Schlieffen était le maître respecté, ses propres observations, s' appliquant à des cas semblables, se fussent présentées à l'esprit de ses disciples.
« Les résultats d'une telle manœuvre, avait-il écrit lui-même dans son article Cannœ, ne sont que faibles, même dans le cas le plus favorable, si elle n' aboutit pas à une rupture et à V encerclement. Sans doute l'ennemi est repoussé, mais il présentera de nouveau, à quelque temps de là, sur un autre terrain, la résistance à laquelle il a momentanément renoncé. La campagne traîne en longueur... Mais ces guerres-là sont devenues impossibles, à une époque où l'existence de la nation repose sur la marche ininterrompue du commerce et de l'industrie, où il est indispensable qu'une rapide décision remette en mouvement les rouages arrêtés. Il n'est pas possible de faire de la stratégie d'épuisement quand l'entretien de millions d'hommes entraîne des miUiards de dépenses. »
Les idées de Schlieffen avaient été appliquées, mais le résultat qu'il exigeait, complet, immédiat, n'était pas obtenu.