‹ L'énigme de CharleroiChapitre 39 sur 53 · MARNE. — INSTRUCTIONS DU 24-25 AOUT · texte numérisé non relu

MARNE. — INSTRUCTIONS DU 24-25 AOUT

Le général Joffre a son quartier général à Vitryle-François.

Le temps est passé où un capitaine se portait à che\'al sur une colline, braquait sa lunette sur les accidents du terrain et les mouvements des deux armées, faisait mouvoir le centre ou les ailes et produisait l'événement par un ordre qui couronnait une manœuvre ou dénouait une situation. Le chef de guerre, aujourd'hui, est dans son cabinet. Autour de lui, son état-major travaille. Recevant, par un flot continu, les dépêches et les télégrammes, attentif aux coups de téléphone, les yeux fixés sur les cartes aux traits accusés, le laboratoire de guerre écoute, sans voir, le formidable arroi qui couvre, de son tumulte lointain, les immenses régions où se déploie la bataille. Car la bataille ne trouve son unité que là, entre les quatre murs d'un état-major. Le chef est le seul témoin total. Il comprend, ordonne, parle de loin. L'événement se produit en lui, à la seconde où sa prévision devient vision, où une succession rapide d'images, d'idées et de réflexions détermine sa volonté, et sa volonté l'action.

A la date du 23 août, où se produisaient les événements de la Sambre, Joffre était peu connu des troupes et du pays. On le savait un homme judicieux ; on connaissait sa belle carrière militaire et ses nobles facultés ; on pensait qu'il apphquait un plan non

pas sorti uniquement de son cerveau, mais fruit du labeur persévérant des états-majors ; on ne savait rien de plus. Son automobile passe à peu près inaperçue dans l'intense circulation des généraux et des états-majors. Il est le chef anonyme et sans visage. Dans les communiqués ou dans les journaux, son nom est à peine prononcé. Il circule, délibère avec le gouvernement, visite les quartiers généraux, les chefs d'armée, écoute et interroge les officiers de liaison.

Son refuge est le Grand Quartier Général de Vitryle-François. Là, vers les bâtiments du collège où il est installé, tous les fils convergent. Le général occupe le cabinet du proviseur. L'état-major, ayant pour chef le général Belin, travaille dans une grande salle où, sur des tables de bois noir, les cartes sont étalées ; de-ci, de-là, des bureaux ; dans un coin, le lit de camp où s'étend, quand l'énorme labeur le lui permet le général Berthelot.

C'est là que, du 21 au 24 août, arrive coup sur coup la série des mauvaises nouvelles : la 2^ et la i'^^ armées battues à Morhange et à Sarrebourg, en retraite sur la Mortagne et sur la Moselle ; la 3^ et la 4^ armées, battues dans les Ardennes et forcées de se replier sur la Meuse ; la 5^ armée et l'armée britannique battues dans la région de la Sambre et en retraite sur la frontière française.

Comment, sous ces atteintes successives, va réagir le commandant en chef des armées françaises ?

Jusqu'à cette heure, Joffre n'a pas eu le contact immédiat avec la volonté des adversaires : il a développé son plan ; mais les obstacles ne s'étaient pas dressés devant lui. On peut dire qu'il n'avait pas

SANG-FROID DU GÉNÉRAL JOFFRE çt

encore pris conscience de lui-même : car la valeur individuelle ne se réalise que dans la diificulté.

Voici donc que surgit la volonté adverse : elle se manifeste par le grand plan en tenaille, par le mouvement tournant, par les trois batailles de l'Est, des Ardennes, de Charleroi qui, toutes trois, sont malheureuses })our nos armes. Ces résultats écrasent, pour ainsi dire, le plan français sous le plan allemand et le brisent en trois jours...

Des témoins ont raconté qu'à ces heures d'angoisse secrète, quand, seul, il pouvait connaître la grandeur du péril, le général Joffre resta pareil à lui-même» attentif, appliqué, laborieux, confiant. Son souci n'apparaît qu'à son apphcation plus grande. L'œil mi-clos, il tend son esprit, et les avis qui viennent vers lui le trouvent silencieux.

Les vertus de Joffre sont, dans l'ordre moral, le calme et, dans l'ordre intellectuel, l'équilibre. Telle est sa nature, où la réflexion seconde l'instinct i quand il ne se sent pas d'aplomb, il cherche. Chaque modification qui se produit dans la balance des forces, il la sent, et se portant, en quelque sorte, de lui-même, au contrepoids, il refait ses calculs, redresse les lignes et n'est satisfait que quand il a restauré la stabilité.

Dans la terrible conjoncture où il se trouve, l'opération adverse ayant porté soudainement à l'Ouest des forces plus lourdes que celles qu'il a pu leur opposer, son premier mouvement est de chercher, sur ces données nouvelles, un équilibre nouveau. Avant même que les faits soient entièrement accomphs, il intervient. Pas une minute, il ne s'attarde à refaire une trame défaite, à rapiécer une situation déchirée : il taille pour recoudre.

Combien de chefs se fussent entêtés ! La lutte pied à pied est une ressource qui tente les soldats, ne fût-ce que par son caractère héroïque. Mais Joffre comprend qu'arrêter ses armées, même pour lutter, c'est risquer leur destruction : avant tout échapper et ensuite reprendre. Le général voit et, en même temps, il agit. Netteté et promptitude. Joffre se révèle à lui-même et au pays dans l'adversité. Sa figure apparaît telle qu'elle restera dans l'histoire : grave, forte et résolue. La France a trouvé un homme, un chef, un capitaine

Pour les armées de l'Ouest, le premier ordre qui part, dès le 24, du Grand Quartier Général, étabht clairement que le général en chef eSt décidé désormais, malgré l'échec que ses armées de l'Ouest viennent de subir, à leur confier le sort de la France et à leur transférer désormais la manoeuvre, c'est-à-dire l'ofiensive.

Jusqu'à cette date, il avait manoeuvré par l'Est. Mais il se sent tranquille de ce côté : ses dispositions sont prises et, d'ailleurs, la bataille de la Trouée de Charmes va le rassurer tout à fait. Ce sont donc les armées de l'Ouest qui absorbent toute son attention : et, de ces armées disloquées, il fait son arme principale.

Ce parti étant pris, il ne songe qu'à les consolider pour tirer d'elles tout ce qu'elles peuvent rendre et leur demander un effort dont l'ennemi certainement les croit incapables. La magnifique opération intellectuelle est là : changer d'objectif en marche. Joffre a considéré, sans trouble, à la fois le présent dans sa réalité et l'avenir tel que sa volonté entend le créer-

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