L'OPINION ET CHARLEROI
nérait en coq)s à coq)s. L'oncle de l'Empereur (?), le général prince Adalberi, a été tué ; son corps a été transporté à Charleroi. Notre année, calme et résolue, continuera aujourd'liui so.i magnifique effort ; elle sait le prix de cet effort ; elle combat pour la cixdlisation ; la France tout entière la suit des yeux, elle aussi calme et forte, et sachant que tous ses fils supportent seuls, pour le moment, avec l'héroïque armée belge qui, hier, a repris Malines, et la vigoureuse armée anglaise, le poids d'un combat sans précédent par l'acharnement réciproque et par la durée... »
Voilà tout ce que l'on apprend au public. De beaux faits d'armes, des combats héroïques, une retraite vigoureuse, des troupes harassées dont le moral est excellent, la Belgique évacuée, le territoire national envahi.
Le sens réel des événements n'apparaît pas. Sous les formules péniblement emphatiques on devine une vérité cruelle. L'obscurité redouble l'angoisse. On sent planer un malheur terrible et inavoué. ; Peu à peu l'idée se répand d'une bataille mystérieuse où des choses imprévues et extraordinaires se sont produites. On l'étend, par la pensée, sur tout le front occidental, depuis Tournai jusqu'à Metz. Des masses énormes ont été engagées : une retraite inexplicable et inexpliquée s'en est suivie. De cette bataille le pubUc ne saisit ni les précisions tactiques ni le sens stratégique. Il se trouve, ainsi, anxieux et désorienté, au moment où la « manœuvre morale • allemande, pénétrant par les neutres, va produire sur lui ses redoutables effets.
En Allemagne. — Dans le camp allemand, après
i8 L'ÉNIGME DE CHARLERO
un moment d'hésitation, ce n'est qu'un cri : « Victoire I »
Le premier communiqué visant les opérations à l'Ouest de la Meuse est du 23 :
« A l'Ouest de la Meuse, les troupes allemandes s'avancent vers Maubeitge ; une brigade de cavalerie s'étant portée vers leur front a été battue (il s'agit, sans doute du combat d'Anderlues). »
L'objectif donné, à savoir Maubeuge, vise déjà une prochaine invasion du territoire français.
Le communiqué du 25 août annonce la prise de Namur et de cinq forts ; la chute de quatre autres paraît imminente. Le 27, c'est le chant de triomphe :
« Les armées allemandes victorieuses en France. — L'armée allemande de l'Ouest a pénétré victorieusement, neuf jours après sa concentration, sur le territoire français de Cambrai jusqu'aux Vosges méridionales. L'ennemi a été battu sur toute la ligne et se trouve en pleine retraite. Vu l'étendue énorme du champ de bataille, dans une région boisée et en partie montagneuse, il n'est pas possible de donner des chifires exacts sur ses pertes en tués, blessés, prisonniers et étendards pris. L'armée du général von Kluck a culbuté l'armée anglaise près de Maubeuge. Elle a repris l'attaque aujourd'hui, au Sud- Ouest de Maubeuge, par un mouvement tournant. Les armées des généraux von Bùlow et von Hausen ont battu complètement environ huit corps d'armée français et belges, entre la Sambre, Namur et la lieuse (en réalité, deux corps d'armée, au plus quatre, ceux de l'armée Lanrezac, i^'', io«, 3^ et 18^ ; il n'y a aucim corps belge ; aucun autre corps n'a été engagé et n'a même figuré sur le front.) Ces combats ont duré plusieurs jours. Nos armées poursuivent l'ennemi à l'Ouest de Maubeuge (on
LES « COMMUNIQUÉS . ALLEMANDS ig
prétend imposer l'idée que les armées alMées sont tournées, et ce trait suf&t pour révéler les desseins du grand état-major). Namur est tombé en notre possession après deux jours de bombardement.
« L'attaque se dirige maintenant contre Maubeuge. »
La nouvelle d'une magnifique victoire, presque sans coup férir, dans l'Ouest, complétant et achevant les succès des Ardennes et de l'Est, se répand dans le monde allemand, chez les alliés de l'Allemagne, chez les neutres.
Elle tombe comme une pluie bienfaisante sur les régiments progressant sous la chaleur accablante, dans l'épuisement des combats : le 23 août, l'officier Kietzmann écrit sur son carnet de route :
« (Au sud de Ninove) : On nous apprend la nouvelle d'une grande victoire de nos armes, près de Metz. »
« Le 24 : Bientôt, on nous apprend que la cavalerie anglaise est anéantie et que six divisions anglaises ont été exterminées à leur débarquement du train. »
« Puis, le 25 : Nous prenons connaissance d'un télégramme de l'Empereur qui exprime sa joie sur les marches fabuleuses accomplies par le II^ corps. Les trois derniers jours, nous avons fait environ 130 kilomètres. L'adversaire s'éloigne toujours en arrière ; nous ne le rejoignons pas. On dit qu'une grande victoire vient encore d'être remportée devant nous. On parle de 20.000 prisonniers, de 150 canons pris à l'ennemi. »
Sous la date du vendredi 28, le carnet de route d'un officier d'artillerie qui appartient à l'armée von Kluck, témoigne de l'allégresse générale dans le camp allemand. Alors, s'élèvent ces chants de victoire que l'on entendait du camp français :
0 Vers le soir, nous eûmes connaissance des victoires de la II« armée Bûlow : quels sentiments nous prenaient l'âme quand, à la clarté de la lune et des feux de bivouac, toutes les musiques militaires entonnaient l'hymne de reconnaissance répété par plusieurs milliers de voix 1 C'était une joie, une allégresse générale, et quand, le lendemain, on se remit en marche, nous croyions presque que nous pourrions fêter Sedan devant Paris... »
On faisait contresigner, en quelque sorte, ces bulletins de la nouvelle « grande armée » par le vieil empereur François-Joseph, adressant à l'empereur Guillaume ce télégramme de félicitations :
« Victoire sur victoire ! Dieu est avec vous et sera aussi avec nous 1 Je t'envoie mes plus chaleureuses félicitations, cher ami, à ton cher fils, le kronprinz, le jeime héros, ainsi qu'au kronprinz Rupprecht de Bavière et à l'incomparable vaillante armée allemande. Les mots me manquent pour exprimer ce que mon armée ressent avec moi dans ces jours historiques. Je serre cordialement ta main puissante.
« François-Joseph. »
Ainsi, par toutes les voies, se répand et s'impose l'idée de l'importance décisive des combats de la Sambre et de la supériorité absolue des armes allemandes. La presse allemande exulte. Par ses récits enflammés, elle répand, jusqu'aux derniers rangs du peuple et de l'armée, la certitude d'une victoire prompte et l'ivresse d'une gloire que Dieu lui-même offre comme un hommage et une récompense au peuple élu. Pour les responsables de la guerre, l'ivresse tourne au délire.
Ils n'admettront plus, et le soldat vainqueur pas
LA f MANŒUVRE MORALE . 21
davantage, la pensée qu'un revirement quelconque dans le cours des événements puisse se produire.
Chaque jour, c'est une nouvelle victoire Liège Naniur, Dinant, Morhange, Charleroi. Après chaque dépêche officielle, le bourgeois allemand repérait les noms sur sa carte et accrochait un drapeau à sa fenêtre. Dans les campagnes, on sonnait les cloches pour convoquer les paysans à la lecture du bulletin. A Berlin, un dimanche soir, les agents de police du district du centre se chargèrent de communiquer au public une glorieuse dépêche survenue après la lecture des journaux. Dans une automobile militaire, un oÉ&cier remonta l'avenue des Tilleuls en criant la nouvelle à la foule. Les sergents de ville de garde, auprès des stations de tramways, l'annoncèrent dans toutes les voitures qui remontaient pesamment chargées vers les faubourgs populeux. En peu de temps, tout Berlin la connut, et, maJgré l'heure tardive, illumina et pavoisa.
« Ce furent des journées folles. Les Allemands les plus présomptueux n'avaient jamais osé penser que leur patrie était aussi puissante (i)... »
Donc, toute l'Allemagne répète : « Gloire au peuple allemand, gloire aux armées allemandes qui sont le peuple en armes et en marche ! Quand elles tombent sur le monde, elles le frappent d'épouvante et il n'a qu'à ramper à leurs pieds... »
Cette conviction de la supériorité fatidique des armes allemandes est telle qu'elle se glisse jusque chez l'adversaire, et le professeur E.-H. Baïer, chargé de l'apologétique de la guerre dans son Volkerkrieg,
(i) ***L'espri public en AlUmagnt. Les Victoires tfaoi^t, dans le CorrespoH' dant du 25 février 1915, p. 566.
emprunte au Times ce tableau des phalanges mandes se jetant, irrésistibles, au combat :
a Les commandants allemands portaient leurs trip en avant, comme si elles avaient une inépuisable; )K vision de bravoure. Les soldats vont au combat eisC' tions profondes fortement ramassées, en rangs s«fc ils ne se préoccupent pas de chercher des abris ; ilsna chent droit devant eux, à l'assaut, dès que l'artillie ouvert le feu. Que les ennemis soient à découvert oiiai une région vallonnée ou boisée, peu importe. Ils a qu'un mot d'ordre : En avant, toujours en avant ! h tillerie ennemie fauche des lignes entières ; souve ne reste plus que des cadres. Bientôt, les brèchesioi comblées, le corps est reconstitué et il avance sur d de cadavres. La semaine dernière (bataille de Mons)i|e puissance numérique était telle qu'on ne pouvaii plus les arrêter que les flots de la mer. »
Chez les neutres. — Si l'impression est telle 11 l'ennemi, que sera-t-elle chez les neutres ?
Les meilleurs sont ébranlés : ils cherchent'! raisons de ces succès incontestables, analysent, fi parent la qualité des armées, le mérite des chefs, à ils sèment, sans le vouloir, un doute de plus dansi prit des peuples alliés, au moment où ceux-ci aur«f besoin de tout leur sang-froid, de toute leur ■ fiance. j
« Les observations principales que l'on peut ! tirer de la bataille, écrit un Italien, le sage Angelo Cl sont les suivantes :
a jo Les Allemands ont, au point de vue stratég atteint leur but. Ils ont pénétré entre les trois allié: ont en partie battus, en partie séparés, de sorte qm