LE PROBLEME DU MAL
les plus fragiles, parasites et microbes, qui pullulent plus vite qu'ils ne meurent, dévorent en détail les animaux les plus massifs et les plus féroces, éléphants, vautours, lions, crocodiles, et semblent avoir une prédilection pour le corps humain. La vie est brutale, la vie est inique. L'hérédité fatale fait payer aux enfants les fautes de leurs parents et de leurs ancêtres. Pensez à ce qu'on appelle couramment l'injustice du sort, à ces morts imprévues d'hommes ou de femmes enlevés à la fleur de l'âge, au moment où ils étaient le plus nécessaires à leurs enfants, à leurs parents, à leur patrie, et peutêtre à l'humanité. Pensez au mal voulu, à la dépravation humaine; pensez à la souffrance universelle, à l'imperfection radicale de nos entreprises, à la stérilité radicale de tous nos efforts. Pour avoir le courage de vivre, il nous faut faire comme l'autruche, nous cacher la tête dans le sable et faire semblant de ne pas voir. A l'heure même où j'envoie cette page à l'imprimeur, je ne puis m'arracher à la hantise des nouvelles effroyables qui, de semaine en semaine, nous accablent. La cathédrale de Reims est bombardée depuis plusieurs jours :
LA LIBERTÉ l5
elle est en flammes ; elle risque de s'écrouler sur les blessés que la Croix-Rouge pouvait y croire en sûreté. La guerre actuelle est l'horrible synthèse de toutes les injustices, de tous les crimes, de tout ce qui peut scandaliser la conscience ; elle a réveillé les instincts de bête fauve qui sont au fond du cœur humain ; et la marée montante du mensonge et de la haine dépasse encore celle du carnage. Si le problème du mal s'impose à tout esprit qui réfléchit, il est plus terrible encore pour ceux qui croient en un Dieu parfait. Comment un tel Dieu peut-il avoir créé un monde rempli d'horreurs, où « l'injustice du sort » devrait s'appeler « l'injustice de Dieu »?
Le principe auquel Secrétan fait appel pour résoudre le problème du mal, c'est la liberté. La liberté, au sens philosophique, n'est rien de mystérieux ; je la constate sans cesse en moi. J'ai fait hier un acte quelconque : j'ai écrit une lettre ou j'ai négligé de visiter un ami. Aujourd'hui ma mémoire me le rappelle, et j'en suis certain. Mais en même temps ma