CHAPITRE III LA CRÉATION
Etre, c'est agir. L'Etre absolu, tel que le conçoit Secrétan, est tout entier activité. SuJ)stance, il se donne l'existence: vivant, il se donne la substance: esprit libre, il se donne la vie: absolu, il se donne la liberté. La volonté est donc l'essence universelle : les dillérents ordres de l'être sont les degrés de la volonté. Exister, c'est être voulu: être substance, c'est vouloir: vivre, c'est se vouloir: être esprit, c'est produire sa propre volonté, vouloir son vouloir. Tout se résout en volonté.
La créature, nous l'avons dit, est voulue pour elle-ménie : elle est donc voulue dans toute la réalité de l'être : or la réalité de l'être est
UN CONFLIT NE VA-T-IL PAS SURGIR ? 3g
la liberté. Si l'on veut saisir la pensée de Secrétan, il faut oublier le sens ordinaire qu'on donne au mot « créature ». Il ne s'agit pas d'une créature humaine, comme Adam ou comme Eve ; il ne s'agit pas d'un être particulier, mais de l'univers entier, que dis-je ? d'un être qui est plus encore que l'univers.
Par amour Dieu fait naître la créature ; il la créera donc aussi belle, aussi riche, aussi élevée dans l'être qu'il est possible. Quel est le degré le plus liant de l'être ? la liberté. Mais que signilient ces mots étranges : produire une créature libre? libre, c'est-à-dire capable de se faire, de s'achever, de se créer elle-même. Quel conflit va surgir entre la puissance absolue de Dieu et la liberté, même relative, de sa créature ! En eii'et, si Dieu donne la liberté à cet être infiniment grand, plus grand que notre univers : alors, dans tout le champ d'action de la créature, la liberté absolue de Dieu va se trouver entravée; sur ce terrain, la créature sera libre, mais Dieu ne le sera plus.
La Liberté absolue peut-elle se mutiler ainsi, peut-elle s'arracher un lambeau de son propre douiaine, peut-elle se priver de ce qui fait son
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essence mcme? Allons-nous, au scandale de la plupart des philosophes et de tous les théologiens ou peu s'en faut, nier que Dieu possède la toute-science et Fenipiie absolu ? Ou bien dirons-nous que Dieu, ayant par amour donné l'être à la créature, n'a pas voulu lui donner la liberté qui est le plus haut degré de l'être? Secrétan n'hésite pas ; fidèle aux principes qu'il a posés, il préfère scandaliser tous les philosophes et tous les théologiens du monde que revenir en arrière. Il n'abandonnera pas sa glorieuse entreprise, qui est de résoudre le problème du mal, c'est-à-dire de résoudre le mal en bien, sans rien lui ôter de sa douloureuse réalité.
Les théologiens ont l'audace d'interdire à Dieu, au nom de leurs principes, ce qui leur paraît contraire à sa nature. Mais Dieu tel que le conçoit Secrétan, c'est-à-dire la Liberté absolue. Dieu peut tout ce qu'il veut; il peut même sacrifier sur un point sa propre liberté pour réaliser celle de sa créature. Et, si l'on y songe, cela n'a rien de contraire aux tendances de notre esprit. Ne concevons-nous pas Dieu comme supérieur à ce que nous saisissons ?