I. UNITE DE L HUMA.NITE
nous l'avons dit, par Timpossibilité pour l'individu de subvenir seul aux nécessités de son existence et de réaliser l'idée de l'homme, par l'action intellectuelle et morale que les individus exercent les uns sur les autres, par la communauté de sentiments et de pensée qui règne chez les nations, par la solidarité des destinées humaines, qui ne permet pas même à Fégoïste intelligent de demeurer insensible aux biens et aux maux des populations les plus éloignées, attendu qu'il finit inévitablement par en être atteint lui-même. Si l'idée de l'humanité n'était qu'une abstraction, l'histoire ne serait qu'une vaine apparence, puisqu'elle n'aurait point d'objet propre, et partant, point de lois propres. Si l'humanité n'est qu'une collection, chaque homme est une monade, c'est-à-dire un univers impénétrable aux autres... ; mais rien ne s'explique dans ce point de vue. Au fond, l'unité substantielle de l'humanité est implicitement admise par tout le monde ; il ne s'agit que de prendre au sérieux la conviction universelle.
ï> La raison milite en faveur de cette idée d'unité ; contre elle s'élève le préjugé des sens ; la question est donc proprement de savoir auquel des deux nous devons accorder la préférence...
» Pour ceux qui choisissent la raison, la discussion que nous avons engagée se résume en
EST UNE UNITÉ SYNTHÉTIQUE Io3
termes bien simples : si Thomme individuel, nous dit la raison, est incapable de réaliser à lui seul, indépendamment de la société et de l'histoire, la mission que lui assignent son organisation physique et ses dispositions morales, il n'est pas un être réel à lui seul ; mais l'être réel c'est l'humanité, seule capable de se conserver et de réaliser sa destinée. L'unité de l'individu est l'unité d'un organe. Les individus sont les organes de l'humanité, leur vie partielle concourt à la vie du tout, tandis qu'à leur tour ils en reçoivent continuellement la vie. L'individu est organisé et forme un tout en lui-même, comme chaque membre de notre corps, ou plutôt chaque ensemble d'organes forme un tout en quelque façon ; car notre vie totale est une synthèse de vies partielles et relatives ; l'organisme corporel est un système de systèmes. Il n'en va pas autrement de l'humanité. Le système des systèmes, l'organisme des parties elles-mêmes organisées, tel est le véritable être et la réelle unité. ï> L'unité d'un être réel est toujours une unité synthétique ; elle comprend en elle-même une pluralité de parties réelles et concrètes, qui cependant ne sont pas des êtres distincts, parce qu'elles ne forment pas un tout par elles-mêmes. Eh bien, l'humanité est une dans le sens où tout être réel est un, dans le sens de l'unité concrète. Les organes
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de cette unité n'adhèrent pas sans doute les uns aux autres. Le lien qui les unit n'est pas matériellement palpable, mais il n'est pas moins réel, pas moins puissant, pas moins évident pour cela. La conscience qu'a chacun de nous de sa personnalité distincte paraît d'abord suggérer contre ce point de vue une objection sérieuse, elle constitue un fait très important dans l'ensemble, nous ne méconnaissons point l'obligation d'en rendre compte ; mais si les hommes ont conscience de leur distinction, ils ont aussi conscience de leur solidarité, et cette conscience se développe de plus en plus.
;s) Il est clair que l'humanité n'est pas une de la même manière que l'individu. Elle est une à sa manière, comme chaque ordre d'existence est ce qu'il est à sa manière. L'unité de la plante n'est pas la même que celle de l'animal, l'unité de l'humanité n'est pas non plus la même que celle de la personne physique, mais le trait fondamental n'en demeure pas moins. L'individu ne saurait exister indépendamment de l'humanité, doncl'individu n'est pas un tout, il est un organe du tout. »
L'évolution de la nature, depuis les organismes les plus simples jusqu'aux vertébrés
DE l'humanité totale io5
supérieurs et jusqu'à l'homme, aboutit à la formation de l'individu :
« Si nous nous élevons assez pour embrasser d'un coup d'œil le mouvement général des choses, nous reconnaîtrons dans l'individualité un caractère historique. Les progrès de la nature sont marqués par les progrès de l'individualité, qui atteint sa perfection relative dans l'homme naturel. L'unité la plus forte est aussi la plus riche ; c'est en elle que se combinent le plus grand nombre d'éléments. Avec l'achèvement de l'individualité naturelle, terme du progrès de la nature, commence l'histoire proprement dite, qui tend au développement de l'individualité morale. La liberté politique, pour laquelle a coulé tant de sang et qui coûtera tant de larmes encore, n'a de prix que comme garantie du développement individuel. L'affranchissement de l'individualité est l'idéal de la culture intellectuelle.
» Cependant la formation des individus n'est qu'un côté, le côté négatif pour ainsi dire, du mouvement progressif de l'histoire. Le but direct de l'histoire est la constitution de la société, qui d'abord absorbe l'individu, puis le limite, le comprime et finit par l'émanciper et par s'appuyer sur lui. La perfection de la société exige le consente-