‹ L'énigme du monde et sa solution selon Charles SecrétanChapitre 72 sur 124 · EST L IDEAL DE LA RAISON I · texte numérisé non relu

EST L IDEAL DE LA RAISON I

» L'esprit s'émancipant par la conception des dieux humains, des dieux individuels, a donné jour à la philosophie. Les philosophes cherchent isolément, par la libre réflexion, le principe que les peuples cherchaient naguère collectivement et sans réflexion. »

La philosophie grecque, avec Socrate et Platon, aboutit à un idéal qu'on pourrait appeler l'idéal de la raison : c'est l'homme parfait, dont la raison gouverne absolument les passions, les appétits animaux, toutes les basses tendances ; l'homme dont la raison serait égale à la raison divine, l'homme qui deviendrait Dieu. La vie d'un Socrate manifeste au plus haut degré l'empire sur soi qui vient de la raison. « La participation de tous les êtres à la nature divine est exprimée par Platon sous le nom d'idée, par Aristote sous celui àe forme. yy

L'être humain étant à la fois nature et liberté, on peut dire que la pensée grecque s'est portée essentiellement sur l'idée de nature. La nature, c'est tout en un sens ; mais c'est surtout, les Stoïciens l'ont bien vu, la raison même, qui est ce que la nature a de plus haut et de meilleur. Il semble que la nature elle-

l3o COMMENT RÉALÉSER

même aspire à l'idéal de la raison. Les Grecs ont pourtant reconnu qu'il y a dans la nature quelque chose qui ne permet pas la réalisation parfaite d'un tel idéal. Dans un passage célèbre de la République, Platon fait parler son jeune frère, l'impétueux et brillant Glaucon, qui dit à peu près ceci : Supposons qu'il existe un homme parfaitement juste, un homme qui, dans toutes ses actions, veut être juste et non le paraître. Quel accueil lui fera-t-on ? On s'irritera contre lui, on le calomniera, « il sera fouetté, torturé, enchaîné, on lui brûlera les deux yeux, et il sera enfin, après avoir souffert tout ce qu'on peut souffrir, empalé. Ça lui apprendra, ajoute Glaucon toujours caustique, qu'en fait de justice il ne faut pas rechercher la réalité, mais l'apparence. »

Secrétan conclut en ces termes :

Ci La philosophie ancienne reconnaît que dans rhomme tel qu'il est, l'union des éléments qui le composent et Funion de son être entier à Dieu n'est pas accomplie ; il faut qu'il surmonte un principe de résistance; il faut qu'il s'élève à la contemplation des Idées par la purification, par le recueillement et par Famour. La philosophie

l'idéal de la raison? i3i

arrive donc à sentir que ie problème est pratique et quil s'agit d'une conversion de la volonté. L'effort qu'elle fait dans l'école de Socrate pour se rattacher à l'élément intellectuel par la doctrine que la vertu peut être enseignée et que nul ne fait le mal volontairement, cet effort presque convulsif montre mieux que toute autre chose que la pensée est arrivée au point qui sépare deux âges, deux mondes. La théorie veut tout embrasser, tout absorber, à l'instant où elle va mourir.

» Elle va mourir, parce qu'elle a vécu, parce que sa tâche est finie. La restauration de l'intelligence est bien loin d'être achevée, mais elle est parvenue à une limite que les efforts de la seule intelligence ne sauraient franchir. Idéalement cette restauration est accomplie ; l'idéal est placé devant les yeux de l'humanité, c'est l'union de l'homme avec Dieu, c'est l'union de la nature et de l'esprit dans l'homme. La tâche est désormais de réaliser cet idéal, et cette tâche incombe à l'individu ; elle est toute pratique. Aussi les écoles qui succèdent au grand siècle d'Aristote et de Platon n'ont-elles d'autre objet sérieux que la morale ; mais elles ne font que manifester l'impuissance de l'antiquité à résoudre la question morale. Du moment où il est constaté que l'inquiétude et le malaise de la pensée et de la société

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ne sauraient être calmés sans une révolution morale, dont le siège doit être l'âme des individus ; du moment où toutes les questions de la science sont venues se perdre dans la question du souverain bien, la graine est mûre, et la plante peut mourir. »

En face de la pensée grecque, nous voyons se dessiner l'idéal hébreu.

c( Le peuple hébreu, dit Secrétan, nous semble être la branche de l'humanité demeurée fidèle à l'élément particulièrement divin de son être, à l'élément libre, tout en brisant son union avec la nature, c'est-à-dire en la faussant.

jt> Dès l'origine, le Juif adore un Dieu libre, arbitraire même en ses décrets, séparé du monde et de la nature, auxquels il se montre hostile. Ce n'est pas labsolue liberté qu'il adore, c'est sa propre liberté qu'il se représente hors de lui-même et dont il fait son Dieu : de là son anthropomorphisme. La loi suprême des Juifs est l'obéissance aveugle aux ordres de ce Dieu, dont ils possèdent les promesses. Tous leurs succès sont rapportés à son bras puissant, eux-mêmes n'y entrent pour rien. L'antipathie de leur religion pour la nature

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se manifeste dans leur loi liturgique, qui est sans contredit la partie la plus caractéristique de leurs institutions. Au début de leur histoire, à Torigine de leur nationalité, ils n'ont point de patrie ; tout les tient donc éloignés de la nature.

» Il y a dans cette situation exceptionnelle quelque chose de violent, les Juifs le sentent euxmêmes ; aussi subissent-ils indirectement l'influence du mouvement mythologique ; une fatale impulsion les pousse vers les hauts lieux, leur foi ne se maintient que par des efforts continuels. Aussi longtemps que Tceuvre religieuse, intellectuelle et morale de l'antiquité nest pas accomplie, la fusion serait prématurée, et Dieu sait la prévevenir; mais ce n'est que pour un temps. »

L'idéal hébreu, ce n'est pas la nature, ce n'est pas la raison, c'est l'idée d'une liberté qui s'élève si haut au-dessus de la nature qu'elle n'en tient aucun compte. L'idée de la Cause première absorbe et supprime pour la pensée juive la notion des causes secondes. Le Dieu conçu par les Hébreux primitifs, c'est le Dieu jaloux, qui aime celui qu'il veut aimer, qui frappe celui qu'il veut punir. L'homme se sent misérable ; et dans sa faiblesse, il appelle

l34 IDÉAL IRRÉALISABLE

Dieu à son secours. Il implore la liberté divine et demande à Dieu de descendre jusqu'à lui. L'idéal hébreu, c'est le bonheur, la perfection du cœur ; c'est l'esprit de Dieu venant habiter en l'homme. Mais, aussi bien que le Grec, le Juif se rend compte que son idéal est irréalisable. Si l'homme parfait, si le serviteur de Jéhovah apparaissait sur la terre, on le mépriserait, on le frapperait, on le rejetterait. Ecoutez ce que dit de lui le second Esaïe :

On le maltraite, et lui se soumet à la souffrance

Et n'ouvre pas la bouche, Semblable à l'agneau qu'on mène à la tuerie, Et à la brebis muette devant ceux qui la tondent ;

Il n'ouvre point la bouche.

Il a plu à Jéhovah de le briser par la souffrance.

Il y a donc, malgré tout, de frappantes analogies entre ces deux grands courants qui finissent par se rencontrer :

ce Partant de rexlrême opposé au paganisme, les Hébreux tendent réellement à la même conciliation, par des phases correspondantes. La mission

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