CHAPITRE XI LE PROBLÈME DU CHRIST
On a le droit d'affirmer aujourd'hui encore qu'il existe, pour la pensée contemporaine, un problème du Christ.
Essayons d'abord de préciser quelques faits que nul ne pourrait contester à moins d'ignorance ou de mauvaise foi. Tâchons de le faire sans parti pris, sans égard pour aucune doctrine, pour aucune interprétation traditionnelle, d'une façon toute positive. Une fois ces faits constatés, nous verrons quelles difficultés ils soulèvent dans l'esprit et quelles sont les diverses explications qu'on s'efforce d'en donner. Plusieurs expressions dont je me servirai dans
LE MAÇON DE NAZARETH iSq
ce chapitre sont de mon cru; je ne les emprunte pas à Charles Secrétan.
Il y a presque deux mille ans, dans une province reculée de l'empire romain, un simple ouvrier, un jeune maçon, qui avait jusqu'alors travaillé de son métier dans son village, se mit à parcourir son pays natal, prêchant à tous ceux qui l'écoutaient qu'ils devaient changer de vie, renoncer à eux-mêmes et se tourner vers Dieu, leur Père céleste. De plus il guérissait les malades, notamment des paralytiques, et ceux que nous appellerions aujourd'hui des hystériques ou des épileptiques : on les appelait alors des « possédés ». Il était suivi par une foule enthousiaste. Il choisit quelques disciples dont il fit ses compagnons de route ; il les instruisait à part. C'était des gens du peuple, sans aucune culture ; malgré leur attachement à leur maître, malgré leur contact journalier avec une nature si délicate et si noble, ils gardèrent leur rudesse, leur naïveté, je dirai même leur inintelligence. Il arriva ce qui était inévitable; comme le jeune propliète avait coutume de
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dire tout ce qu'il pensait, comme les pauvres gens l'écoutaient volontiers, il eut l'heur de déplaire à quelques grands personnages, à des politiciens, à des prêtres. On fit un complot contre lui, on l'accusa devant le pouvoir romain, on le fit condamner au supplice. Il fut cloué vivant, les deux bras étendus, sur une croix.
Sa mort jeta le désarroi dans la petite troupe de ses sectateurs ; ils furent désorientés, frappés de tristesse et de découragement. Il semblait qu'avec la disparition de leur maître tout fût fini : c'était fait de sa doctrine et de son entreprise. Mais, le surlendemain, les disciples virent ou crurent voir le maître qui leur apparaissait. D'après le peu que nous savons, il ne semble pas leur avoir dit rien de bien nouveau ; il les a surtout rassurés, réconfortés. Ils continuèrent à vivre ensemble, à s'entretenir de leurs souvenirs et de leurs espérances. Quelques semaines après, étant tous en prière, ils eurent comme une extase ; il leur sembla que l'esprit même de Dieu entrait en eux et les rendait capables des plus grandes actions. Ils s'élancèrent dès ce moment à la conquête
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morale d'abord de la Judée, puis du monde entier. Quelque temps après, un de leurs plus farouches adversaires, un Pharisien lettré nommé Saul, de Tarse, fut à son tour, sur le chemin de Damas, où il allait pour en faire condamner quelques-uns, frappé d'une extase : il entendit une voix qui lui disait : « Je suis celui que tu persécutes. » Converti à la foi nouvelle, il alla convertir le monde païen, et devint le plus grand missionnaire de la religion chrétienne.
Gomme l'a fait remarquer un philosophe historien, M. Emile Boutroux, s'il y a un miracle dans l'histoire, c'est la propagation du christianisme. Aucune doctrine, semble-t-il, n'était plus mal faite pour conquérir le monde. Elle enseignait à ses disciples qu'il fallait respecter les pouvoirs établis, ne point se mêler du gouvernement des hommes, mais vivre d'une vie pure et sainte, dans le renoncement, la charité active et la prière, sans s'inquiéter le moins du monde ni d'organiser ni de transformer la société. Et malgré tout le monde
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antique est devenu chrétien. Pour employer des images qui sont de Jésus lui-même, le christianisme a d'abord été une graine minuscule, la plus petite des semences ; mise en terre, elle a paru mourir ; elle est morte en effet, mais il est sorti d'elle une faible plante, qui a grandi peu à peu, puis est devenue un arbre immense couvrant de ses branches la terre entière ; et sous son feuillage tous les oiseaux du ciel, c'est-à-dire toutes les âmes qui cherchent Dieu, ont pu se réfugier.
Cependant, si le christianisme a joué un rôle capital dans l'histoire pendant dix-neuf siècles, beaucoup d'hommes au cœur droit et à l'esprit sincère considèrent aujourd'hui que sa mission est terminée et qu'il n'a plus qu'à disparaître, plus ou moins péniblement, de la scène du monde. Il n'est plus en accord, dit-on, avec la pensée moderne. Sans doute, parmi les âmes ignorantes, les femmes, les êtres qui vivent davantage de sentiment et de routine, il en est beaucoup qui suivent encore cette ancienne et vénérable tradition. Mais parmi les hommes intelligents et cultivés on peut voir, depuis le dix-huitième siècle, la foi chrétienne aller
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toujours en diminuant : chez la plupart d'entre eux elle a disparu sans retour.
Comment expliquer une telle décadence de la foi religieuse ? Il en est qui diront : Le christianisme impose à ses adeptes une discipline trop sévère. « Soyez parfaits, disait Jésus^ comme votre Père céleste est parfait. » La charité qui se donne, Famour de tous les hommes, l'amour des ennemis, l'humilité, la pureté^ la sainteté, ces vertus surnaturelles sont trop loin^ nous dit-on, de l'humaine nature ; elles répugnent à notre égoïsme instinctif. Qui oserait prétendre qu'une telle explication est entièrement fausse ? Mais si c'est là vraiment la raison profonde pour laquelle le christianisme est en décadence, comment se fait-il qu'elle ait attendu tant de siècles pour agir ? car l'homme n'a guère changé depuis que nous le connaissons. L'objection, en somme, ne porte pas seulement contre la foi chrétienne, elle porte contre toute doctrine qui prétend élever l'homme au-dessus de lui-même, l'arracher à l'esclavage de ses sens et de ses passions. Le christianisme reconnaît qu'il est très difficile de vaincre l'égoïsme, mais il prétend apporter
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bien plus qu'une doctrine morale ; il prétend apporter un principe de vie nouvelle que ne peuvent donner ni les autres religions ni toutes les philosophies du monde.
De bonne heure les disciples de Jésus ont cherché à s'expliquer à eux-mêmes, par quelques formules courtes et frappantes, l'impression extraordinaire que le maçon de Nazareth leur avait faite et l'influence prodigieuse de sa personne et de son enseignement sur leur vie et sur leur caractère. Ils ont ainsi tracé les grandes lignes de la doctrine chrétienne : Jésus n'est pas, comme on pourrait se l'imaginer, un simple homme ; Jésus est le Messie ; plus encore, il est le fils de Dieu ; plus encore, il est Dieu même descendu sur la terre. Pourquoi Dieu est-il descendu sur la terre, sous la forme de Jésus le Messie? Parce que l'humanité était coupable; depuis le premier homme qui avait péché, la condamnation du péché pesait sur toute sa race ; et l'humanité criminelle ne pouvait pas se sauver elle-même, elle n'était pas assez riche pour acquitter sa dette, elle n'avait