‹ L'énigme du monde et sa solution selon Charles SecrétanChapitre 75 sur 124 · LA THÉOLOGIE DU SANG · texte numérisé non relu

LA THÉOLOGIE DU SANG

pas de quoi payer sa rançon. Alors Dieu, généreusement, par un élan merveilleux de magnanimité, Dieu a donné son propre fils pour sauver l'humanité. Le Fils de Dieu s'est fait homme ; il est né humble et chétif, dans une étable ; il est mort sur une croix et, par sa mort sanglante, il a racheté le péché originel de la race humaine. Il fallait à Dieu un paiement pour le crime de l'humanité, il lui fallait du sang; conception qui nous paraît étrange, mais que l'on retrouve durant tout le cours du christianisme jusqu'à nos jours. Dans un cantique chrétien qui célèbre le sacrifice rédempteur de Jésus-Christ, l'auteur s'écrie :

Ma dette envers mon Dieu m'entraînait dans l'abîme ;

L'inexorable loi saisissait sa victime :

Un sang d'un prix immense apaise sa fureur ;

et il conclut :

Mon âme, égaie-toi!...

La raison moderne, parlons mieux, la raison humaine ne saurait admettre ni le dogme de l'incarnation, ni le dogme de Fexpiation. Que signifie l'idée d'un Dieu qui se fait homme?

l46 UN PARADOXE MÉTAPHYSIQUE

Est-ce un conte de fées, est-ce une imagination fantastique ? Gomment peut-on voir là un fait réel, un fait historique? Gela n'a pas de sens. Un Dieu qui se fait homme, c'est un Dieu qui se déguise en homme, qui joue ce rôle pour un temps. On nous dit qu'il a souffert dans sa vie terrestre. Eh oui, quand on joue la comédie, et qu'on tient le rôle d'un ramoneur, on se met du noir sur la figure ; puis l'on se débarbouille et rien n'y paraît plus. Pendant quelques années, le Fils éternel a joué à l'homme-Dieu ; puis, ayant repris sa forme divine, il est retourné dans la gloire céleste auprès du Père. Ce monstrueux enfantillage est un scandale pour la raison. Employons un mot plus discret: un Dieu qui se fait homme, c'est un paradoxe métaphysique.

Ce n'est pas tout. Tombant de Gharybde en Scylla, nous nous heurtons à un nouveau scandale pire encore que le premier. On nous assure que Dieu est juste, bon, parfait, qu'il est le Père de tous les hommes, qu'il est l'amour même. Puis on nous déclare que Dieu a voulu faire payer sa faute à l'humanité ; il ne pouvait pas consentir à lui pardonner tout simplement ;

UN PARADOXE MORAL l/^'j

il lui fallait un prix immense, il lui fallait du sang pour apaiser sa fureur. Gela n'est-il pas révoltant et tout à fait contraire à la notion de Dieu? Chez un païen, chez Platon, nous trouvons déjà la condamnation d'une telle doctrine. Il y a, dit-il au dixième livre des Lois, un genre d'athéisme pire que tous les autres, pire que de nier Dieu, pire que de nier la Providence divine ; c'est de croire que Dieu existe, que Dieu s'occupe en détail des affaires humaines, et d'admettre qu'il pardonne, c'est-à-dire qu'il se laisse acheter, qu'il trouve très naturel, si l'on a commis quelque faute, qu'on le paie d'un pigeon, d'un agneau, d'un taureau, suivant l'importance du crime ou les ressources du débiteur. La conception que Platon repousse comme absolument immorale, comme indigne de la nature humaine et de la nature divine, n'est-elle pas toute semblable à celle dn rachat par la substitution d'une victime sans tache au vrai coupable ? Pour employer encore le mot le plus doux, appelons cela un paradoxe moral.

l48 LA RAISON ET LA FOI

Nous sommes en présence de deux puissances rivales, d'une part de la raison humaine, dont nous venons d'énumérer les principaux griefs, et d'autre part de la foi religieuse qui, reconnaissons-le, n'est pas tout à fait morte, bien que ses adversaires le proclament. C'est là un vieux procédé de guerre qui servait déjà du temps d'Homère : les adversaires du christianisme, tout en combattant contre lui, crient bien haut qu'il est mort, pour affaiblir la confiance de ses défenseurs. Non, la foi chrétienne n'est pas morte; elle subsiste. Ses partisans nous déclarent qu'ils trouvent dans leurs croyances, dans leur adhésion aux dogmes étranges que nous venons de rappeler, une force incomparable ; et ils nous disent : Un arbre qui porte encore de tels fruits n'est pas mort. Il y a cependant quelque chose de douloureux et de tragique dans l'opposition de deux états d'âme qui peuvent se côtoyer chez le même homme et qui en tout cas coexistent dans la société contemporaine. Gomment résoudre cette antinomie ?

Lorsque dans l'esprit deux idées se combattent, il faut pour arriver à l'apaisement que

SOLUTION RATIONALISTE l49

l'une triomphe de l'autre. Il faut que la raison tue la foi, ou que la foi tue la raison. Chez un grand nombre de nos contemporains, la raison a tué la foi. Lorsqu'ils ont trouvé que les vieux dogmes chrétiens étaient contraires à toute raison, ils les ont rejetés. Ceux qui gardent quelque tendresse pour la religion qui avait bercé leur enfance disent : « Ce sont là des symboles ; Jésus était un homme tout à fait remarquable, il a donné aux hommes des paroles admirables, qu'on peut bien appeler divines. Il croyait en Dieu d'une foi vive, il nous a légué une notion de Dieu supérieure peut-être à toutes les autres. Mais enfin, c'était un homme. Quant au pardon des péchés, Jésus nous dit simplement : « Si vous remettez aux hommes leurs » offenses, le Père céleste vous remettra aussi » les vôtres. » Dieu est bon ; il ne faut pas que nous prenions au pied de la lettre le dogme barbare de la substitution. Dieu nous pardonne et nous devons aussi pardonner. » Une telle façon de justifier la foi reHgieuse a quelque chose de superficiel et de décevant. Les esprits qui voient clair, même lorsqu'ils admettent un tel symbolisme, se rendent compte que la foi

l5o SOLUTION SCEPTIQUE

religieuse ainsi atténuée n'a plus grand effet, ni en eux, ni autour d'eux : elle peut servir à quelques conférences, à quelques exposés éloquents ou ingénieux ; mais pour transformer le monde ou simplement pour transformer un homme, elle ne sert pas à grand'chose. D'autre part il ne peut leur échapper, s'ils sont perspicaces, que la foi qu'ils considèrent comme irrationnelle a vivifié des âmes et inspiré des peuples. A quelle conclusion aboutir? Ils se diront : « Ge qui est efficace, ce n'est pas la vérité, c'est l'illusion. » Ils douteront de la vérité, ils douteront de la raison, ils tomberont dans le scepticisme ; ils diront comme Renan sur son déclin : « Le monde n'est peutêtre qu'une mauvaise plaisanterie. »

La solution opposée consiste à dire que la foi religieuse, qui se démontre à elle-même sa valeur par son efficacité, n'a pas à s'occuper de la raison. La raison est une faculté humaine, c'est-à-dire relative, c'est-à-dire faillible, c'est-àdire imbécile ; sa faiblesse est telle qu'il ne faut pas en tenir compte. On jette de côté la raison, et voilà tout. Mais si on réfléchit un peu, comment admettre la foi du cœur et

TOUT s'Écroule i5i

repousser complètement le témoignage de la raison? Le cœur et la raison sont deux manières de penser que Dieu a données à l'homme. N'est-il pas surprenant que l'homme ait le droit de mettre de côté l'une de ces facultés pour s'en tenir à l'autre ? En rejetant ainsi la raison, ne risquons-nous pas, aux heures obscures de trouble et d'angoisse, de tomber ici encore dans le scepticisme? car si l'on vient à douter un instant de cette foi extraordinaire qui vous avait soutenu, alors il ne reste plus rien, tout s'écroule.

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