CHAPITRE XII JÉSUS DE NAZARETH
Pour le problème du Christ comme pour tous les autres, Charles Secrétan, selon sa coutume, a cherché à fondre les deux thèses adverses dans une synthèse supérieure. La philosophie de la liberté, déjà si riche et si compréhensive, trouve ici son couronnement.
Considérons d'abord le premier paradoxe : Dieu se faisant homme. Cette doctrine est une pierre d'achoppement pour la raison, car si Jésus est vraiment Dieu, sa condition humaine n'est qu'un déguisement ; sa tentation et ses souffrances perdent toute réalité, toute signifi-
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cation, toute valeur. Comment la pensée de Secrétan parvient-elle à concilier le dogme de la divinité de Jésus et le fait de son humanité?
Dieu est amour. Il a créé par amour un être libre, qui pouvait user de sa liberté pour aimer Dieu et lui restituer, grâce à l'obéissance parfaite de l'amour, la portion de puissance dont Dieu s'était librement départi afin d'en doter sa créature. Mais elle, ayant préféré s'affirmer elle-même, s'est anéantie dansl'égoïsme. Voulant lui redonner la vie et la liberté, le Dieu Sauveur lui inspire des prières qu'il réalise lui-même avec la collaboration chancelante de la créature tombée. Peu à peu elle se réveille, et donne naissance à la matière cosmique, aux astres semés dans l'infini, à la vie organique, aux espèces animales, enfin à l'humanité. Au sein même de l'humanité, la créature aspire sans cesse, et sans y parvenir, à une nouvelle délivrance. Tous les peuples de l'antiquité, les plus civilisés et les plus barbares, ceux qui vivaient aux confins du monde, occupant les régions torrides ou glacées, Lybiens, Ethiopiens, Indiens, Scythes, Sarmates ;
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ceux qui cultivaient les riches vallées du Nil, de l'Euphrate et du Tigre ; ceux qui habitaient les côtes du Liban et les rives en dentelle de la mer Egée ; tous, à Babylone comme à Memphis^ à Tyr comme à Jérusalem, k Ninive comme dans Athènes, tous sont travaillés du même désir : qu'il naisse dans le monde un homme parfait.
c( Il faut qu'il se trouve enfin un homme qui veuille pleinement ce que Dieu veut, et la délivrance aura commencé... L'humanité ne saurait le produire, mais elle peut le désirer, l'implorer et l'attendre. Dieu l'accorde, il naît dans une étable et reçoit le nom de Jésus... Et comme le fruit contient a plante, Jésus contient aussi l'humanité tout entière. Le mouvement qui l'apporte est un mouvement universel; une puissance universelle réside en lui; sa mission est universelle : il doit accomplir la tâche de l'humanité. »
Jésus est vraiment homme ; il est comme chaque individu un organe de l'espèce ; il est le fils de l'humanité. Jésus reste homme toute sa vie ; il est pareil à chacun de nous ; un seul trait le distingue : sa pureté, c'est-à-dire sa liberté. Par elle il est unique, car il est dès
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l'abord entièrement délivré de la servitude originelle ; il est innocent, il est aussi libre que l'était la créature primitive ; il peut donc reprendre à l'égard de Dieu l'attitude filiale et réparer l'immense désordre que la chul;e a produit.
Jésus est vraiment homme, vraiment fils de rhomme ; et pourtant il est aussi fils de Dieu et vraiment Dieu. Gomment cela est-il possible ? Le vieux dogme des deux natures s'efforçait maladroitement d'expliquer l'incomparable personnalité de Jésus par une sorte de dualité, par la coexistence en lui de la nature divine et de la nature humaine. Au fond qu'est-ce que cela veut dire? Personne ne l'a jamais compris. J'irai plus loin: personne ne l'a jamais admis. Les uns, ce sont les croyants, pensent que Jésus est vraiment Dieu ; les autres, ce sont les incroyants, disent que Jésus est vraiment homme. Il faut, selon Charles Secrétan, rapprocher ces deux termes qui paraissent inconciliables : Jésus est vraiment homme parce qu'il est vraiment Dieu; d'autre part il est vraiment Dieu parce qu'il est vraiment homme.
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«La divinité de Jésus-Christ, telle que je cherche à la comprendre, ne s'ajoute pas à l'humanité pour former deux êtres dans un être: sa divinité consiste dans la perfection de son humanité. »
Jésus est vraiment homme parce qu'il est vraiment Dieu. En effet Dieu seul peut produire au sein de l'humanité ce qu'elle réclamait depuis si longtemps, et qu'elle ne pouvait réaliser elle-même, étant trop enlisée dans la solidarité du mal. Chaque individu, selon Secrétan, est un germe que le Dieu Sauveur dépose dans le sol de l'humanité. Mais ce germe, à mesure qu'il pousse, rencontre tant d'obstacles qu'il n'atteint jamais son développement normal. Pour la première fois, la tige s'est élevée droite vers le ciel, et la pulpe tendre qui formera l'épi n'a pas la plus légère meurtrissure. Jésus réalise complètement la notion idéale de l'humanité, parce que le Dieu Sauveur s'est incarné en lui.
D'autre part Jésus est vraiment Dieu parce qu'il est vraiment homme. Notre grande faute, d'après Secrétan, n'est pas de mettre Jésus trop haut ; c'est de nous mettre nous-mêmes trop bas. La Créature est fille de Dieu, et tous les
JÉSUS EST LE FILS DE DIEU ift^
fils de l'humanité sont par conséquent les lils de Dieu. Jésus lui-même, rappelant un passage de l'Ancien Testament, a dit aux hommes : « Vous êtes des dieux. » Ailleurs, dans un texte que nos anciens traducteurs n'ont pas osé traduire littéralement, Jésus dit : « Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent, afin que vous deveniez les fils de votre Père qui est dans les cieux... Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » Au lieu du mot « fils » on a mis « enfants ». Si nous sommes tous fils de Dieu par droit de nature, et appelés à le redevenir plus profondément par une victoire morale que la grâce peut seule produire en nous ; Jésus, représentant par excellence de l'humanité, est aussi par excellence le fils de Dieu. Il l'est dans un sens unique, car il est le premier, car il est le seul parmi tous les individus chez qui se soit épanouie la divinité latente en chacun de nous. « Il réalise en lui-même, pour la première fois et le seul sur la terre, l'humanité véritable, et telle est aussi sa divinité. » Ainsi se justifie le paradoxe métaphysique.
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c( L'homme se faisant Dieu, tel est l'idéal du païen ; Dieu se faisant homme, telle est l'espérance du Juif : tous deux possèdent la vérité, mais leurs pensées se confondent... Idéal de la sagesse, accomplissement de la prophétie, exaucement de la prière, Jésus apparaît quand la terre est prête à
le recevoir. »
Passons au paradoxe moral : Dieu faisant payer sa faute à Fhunianité.
Secrétan remarque d'abord que le dogme de la substitution, sous sa forme brutale, nous apparaît aujourd'hui comme tout à fait inadmissible. Chez nos ancêtres barbares il était de règle, lorsqu'on avait commis un assassinat, qu'il fallait rembourser à qui de droit le prix de son forfait. Il fallait payer une plus grosse somme pour un grand personnage que pour un homme de rien. Lorsqu'on ne pouvait pas s'acquitter soi-même, quelqu'un payait pour vous. Et s'il n'avait pas d'argent, il payait de sa personne ; il était vendu comme esclave ou il mourait à votre place.
Une telle idée assurément est contraire à toute justice ; notre conscience morale la