‹ L'énigme du monde et sa solution selon Charles SecrétanChapitre 77 sur 124 · IL FAUT UN SACRIFICE · texte numérisé non relu

IL FAUT UN SACRIFICE

réprouve. Dirons-nous cependant avec le rationalisme théologique qu'il faut faire table rase de l'idée d'expiation et surtout de l'idée barbare de la substitution d'une victime innocente à la créature coupable ? Non certes, dit Secrétan. Pour que tout rentre dans l'ordre, pour que la créature déchue puisse être réconciliée avec son Créateur, il faut qu'il y ait un sacrifice, et un sacrifice épouvantable. Mais dans la conception traditionnelle Dieu n'est pas vraiment le maître suprême de l'univers. Comme le Destin des Grecs planait invisible au-dessus du roi de l'Olympe, Dieu est soumis à la loi du Bien et du Mal, contre laquelle il ne peut rien. Le péché entraîne la condamnation, le péché entraîne la mort. Il faut que la créature meure, et pour qu'elle ne meure pas elle-même. Dieu, généreusement, se substitue à elle. Si nous concevons au contraire, comme le fait Charles Secrétan, que Dieu est vraiment audessus de tout, au-dessus même du bien et du mal, le bien étant ce que Dieu veut et le mal ce que Dieu ne veut pas, alors nous saisirons une secrète harmonie entre l'idée d'expiation et l'idée de justice.

l6o IL FAUT QUE LA CRÉATURE MEURE

Dieu a voulu la liberté de la créature, parce que la liberté est le plus haut degré de l'être. Mais la liberté, puissance mystérieuse et invisible, implique de terribles possibilités. Comme le courant électrique, qui resplendit et qui foudroie, elle donne la vie la plus haute, elle donne aussi la mort. Si la créature choisit le mal, c'est-à-dire l'égoïsme, sa chute est irréparable : elle a mal usé de sa liberté et elle en porte le châtiment, qui est l'enchaînement à la fatalité, l'extinction de l'esprit, en un mot la perte de sa liberté même. Qu'ad viendra- t-il de la créature qui a mal usé de sa liberté ? Il n'existe aucun moyen pour elle de retrouver l'équilibre et l'harmonie qu'elle a perdus. Je me trompe, il existe un moyen, un moyen effrayant : il faut mourir ; il faut que la créature meure volontairement, qu'elle accepte de mourir. Mais comment vaincre le vouloir-vivre, qui est tellement enraciné chez tous les êtres vivants, même lorsque la vie n'est plus en eux qu'une faible étincelle ? Gomment surmonter l'invincible répugnance que la créature éprouve à s'offrir elle-même à la mort, alors qu'elle se cramponne désespérément aux lambeaux de

LE GENIE DE JÉSUS l6l

vie, de force et de bonheur que la chute lui a laissés? Il faudrait qu'un homme, pionnier de l'humanité, un homme délivré de l'égoïsme, eût l'audace de se jeter en avant, comme Arnold von Winkelried ramassant en gerbe sur sa poitrine les piques des soldats ennemis et frayant la route de la victoire à ses compatriotes.

Jésus de Nazareth, quand il eut grandi, quand il eut pris conscience de sa vocation divine, se trouva, comme à un carrefour, devant deux chemins. C'est, si l'on veut, la crise intérieure que les Evangiles nous dépeignent au début de son ministère dans le récit symbolique de la Tentation. Mais tout dans la vie de Jésus n'a-t-il pas été une tentation? Restant ce qu'il était, innocent, juste et bon, Jésus pouvait se prévaloir de ses capacités, de ses talents, de tout son génie. Il avait en lui, qui en pourrait douter? l'étoffe d'un grand orateur: voyez son empire sur les foules qui l'écoutent sans savoir si le temps passe ; d'un grand poète : lisez ses paraboles ; d'un grand savant : voyez son génie

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d'observation ; d'un grand psychologue ; d'un grand politique. Mais il n'a été rien de tout cela ; il n'a pas voulu profiter de ses merveilleuses capacités pour se glorifier lui-même et pour être glorifié par les hommes. Ses disciples voyaient en lui le Messie triomphateur, le futur roi du monde, et souhaitaient d'être assis à sa droite et à sa gauche sur des trônes, comme ses vizirs. Mais Jésus comprit peu à peu au cours de sa carrière douloureuse que Dieu l'appelait à être le Messie opprimé, celui qu'avait prédit le second Esaïe, celui qui se laisse maltraiter et insulter, celui qui s'abaisse jusqu'à une mort ignominieuse pour sauver son peuple.

L'humanité recouvre en Jésus la liberté originelle de la Créature. Il y a cependant une différence capitale : pour se donner à Dieu la Créature n'avait qu'à le vouloir ; en aimant son Créateur elle atteignait, sans aucun sacrifice, l'équilibre du parfait bonheur. Au contraire, dans la condition déplorable où la chute nous a réduits, il faut que nous passions sur le corps de nos adversaires pour ressaisir le drapeau divin. Et nos adversaires, hélas ! c'est nous-

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mêmes, c'est notre égoïsme farouche, notre sensualité, notre orgueil. Il faut que l'humanité consente à mourir. Gomment le pourra- t-elle ? Jésus a librement accepté de se dévouer jusqu'au bout, afin d'entraîner derrière lui tous ses compagnons indécis, toute l'humanité faible et dévoyée. Il s'est donné tout entier. Il a donné sa vie, il a donné sa chair et son sang pour le salut du monde. Ces expressions nous paraissent étranges. Et cependant leur sens est clair. Est-ce que Jésus n'a pas dépensé toutes ses forces, toute l'activité de ses muscles, de son cerveau, tout son corps et toute son âme, au service de son Père céleste et de ses frères humains? Est-ce que par son supplice sur une croix il n'a pas donné au monde une inspiration nouvelle, un idéal définitif ? plus encore, la preuve par le fait qu'on peut réaliser le comble du désintéressement, anéantir l'égoïsme et se donner tout entier, les yeux grands ouverts, sachant pleinement ce que l'on va faire. « Il n'est pas, dit Jésus, de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime. » Il a donné sa vie non pas pour épargner aux autres un pareil sacrifice, mais pour les aider à le

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faire, pour le leur rendre possible ; il est mort pour apprendre à l'humanité à mourir.

Il ne s'est pas contenté de nous montrer la route. Il a promis à ses disciples, qui dans tous les temps ont ressenti les effets de cette promesse, qu'après la consommation de son propre sacrifice, il les prendrait lui-même sur ses épaules, comme le bon berger prend sa brebis blessée, pour leur faire traverser à leur tour le précipice béant devant lequel tremble l'humaine nature : le renoncement à l'égoïsme, la mort qui conduit à la vie.

Dans la théologie traditionnelle, l'expiation est le but de l'incarnation : Dieu devient homme pour acquitter par son propre sacrifice la dette de l'humanité. Dans la philosophie de Secrétan, l'expiation a pour but l'incarnation : les souffrances de la créature la rapprochent de Dieu, et lui permettent enfin de s'unir à lui. Au moment où Jésus, cloué sur une poutre entre deux brigands, expirait dans l'agonie ; au moment oti son entreprise de rapprocher Dieu et l'humanité semblait aboutir à une banqueroute irréparable ; quels sentiments trouva-t-il dans

JÉSUS DEVIENT DIEU l65

son cœur à l'égard de ceux qui l'avaient accroché au gibet? « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. » Par un tel amour, l'homme Jésus devenait l'Homme-Dieu ; le germe divin qui était en lui achevait de s'épanouir.

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