‹ L'enjoleuseChapitre 48 sur 111 · SCENE VI GRANDIER, HENIER · texte numérisé non relu

SCENE VI GRANDIER, HENIER

GRANDIER

Mais...Ah! c'est vrai, vous ne savez pas. Oui, elle a souffert, elle est encore un peu souffrante.

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HENIER

Croyez que je regrette. . . Je reprends donc : que pouvez-vous me vendre ?

GRANDIER (avec soulagement.)

Deux cent tonnes de fourrage, cinq mille minots d’avoine, de blé et d'orge.

YENIER (prenant des notes.)

C'est-à-dire à peu près le double de ce que vous m'avez vendu l’an dernier ? Bien. Comme vos produits ont été jugé de qualité supérieure, là-bas, dans les bureaux de la compagnie que je représente, nous ne discuterons des prix que pour la forme. Je vous donnerai le maximum. . .Ce sont mes instructions. (se rapprochant, et plus bas.) J'ai des nouvelles du docteur Reynaud...

GRANDIER (tressaillant.)

Oh !

HENIER Mais vous-même avez dû en entendre parler ?

GRANDIER

Je sais que, grâce à vous, à vos démarches, à votre énergique travail auprès des autorités judiciaires, vous avez réussi à faire libérer le docteur; mais c'est tout ce que je sais... Pierre, qui, coinme vous le savez, sans aoute, était chez le docteur avant d'entrer à mon service, a reçu une lettre voilà longtemps, mais il n’a pas semblé vouloir l'avouer .. Je sais cependant qu'il est en bonne santé et qu'il su} porte vaillamment son malheur...

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Son malheur ? Vous ne le croyez donc pas coupabl= comme on me l'avait dit ?

:GRANDIER Pas plus que vous...

HENIER

Oh ! moi, c'est par pitié... (avec intention.) Mais cette blessure que portait le docteur quand on l’a arrêté, ces vêtements déchirés, souillés, ces affirmations énergiques de culpabilité ? Que faites-vous de ces preuves ?

GRANDIER Rien. Je ne les comprends pas. . . Ah ! oui, les preuves contre lui étaient accablantes—trop accablantes—mais il y en aurait encore davantage que je ne croirais pas le doc-

teur coupable. ..Son passé le démentira toujours... HENIER (avec chaleur.)

Eh ! bien, vous avez raison. Ce n'est pas lui qui m'a attaqué l’an dernier sur la route, et cela je le dis avec d'autant de joie que je crois pouvoir retrouver le vrai coupable avant longtemps. . .

GRANDIER (avec effroi.)

Comment !..vous...vous connaissez le vrai coupa-

bie ?

Oh ! non, je ne le connais pas...Si cela était, la tâche me serait trop facile... J'espère tout simplement le rencontrer dans les alentours. . . Plus je vais et plus je suis

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persuadé que le coupable n’a pas quitté le pays, qu'il est caché quelque part, et que je vais finir par le rencontrer.

GRANDIER (avec soulagement.) Ah !eneffet...

HENIER

Car vous savez, le soir de l'attentat, des paysans ont vu un homme rôder sur le chemin, et l’un d'eux, ayant fit flamber une allumette pour allumer sa pipe, a pu voir à demi le visage du rôdeur. Or, ces paysans m'ont si bien tracé le signalement que je ie reconnaîtrai si jamais je le rencontre sur ma route, cela je vous le jure !

GRANDIER (se contraignant.)

Mais. . . pouvez-vous ajouter foi, comme cela, aux récits de paysans effrayés et superstitieux ? Comment auraient-ils pu reconnaître les traits d’un homme ce soir-là, alors qu'il faisait noir comme dans un four ? Et puis, s’il était vrai que ces paysans aient pu en donner un signalement quelconque, comment expliquez-vous leur silence lors de l’enquête, alors que le docteur Reynaud a été condamné ? Non ! elle est plus qu’improbable cette histoire, elle est stupide. ..

HENIER (surpris de cette violence.)

Et cependant, il y a un coupable !.. .Et ce coupable est si peu le docteur que personne n’a voulu le croire quand il s'est accusé. . .pas même ses juges. Je peux le dire au-

jourd’hui. ..

GRANDIER

Cela ne les a pas empêchés de le condamner...

HENIER

Le moyen pour eux qu'ils fissent autrement >? Le docteur affirmait si énergiquement sa culpabilité. . .

GRANDIER (avec effort.) Et savez-vous où il est maintenant, ce pauvre Jacques?

HENIER

Il est disparu au lendemain même de sa mise en liberté. J'ai appris hier seulement qu'il était à Montréal, végétant sous un faux nom...

GRANDIER (très ému.) Quelle situation !

HENIER

Et elle durera cette étrange situation tant aue nous n’aurons pas retrouvé les traces, le nom du vrai coupable. . Il y a dans cette affaire quelque chose d’étrange et de mystérieux que je ne m'explique point. . .Si le docteur n'est pas coupable—et j'ai prouvé, n'est-ce pas que je ne le croyais pas—pourquoi s’accuse-t-il, et pour qui se sacrifie-t-il ? Voilà la question...

GRANDIER Un sacrifice ? Vous croyez ?

HENIER (se levant.)

Ah ! mais, je ferai de la lumière sur cette affaire, j'y verrai clair ou jy perdrai mon nom...Il ne faut pas—je ne veux pas—qu'un brave et fier garçon comme le docteur Reynaud, sombre, disparaisse ainsi dans la honte et l’infa-

mie, et je rejoindrai le bandit pour qui il s'est sacrifñé; ça, j'en prends Dieu à témoin !

GRANDIER (agité.)

Mais si c'était un chemineau, un de ces oiseaux de passage qui viennent, demeurent un instant, passent et s’enfoncent dans la nuit pour toujours ? Un chemineau ? Oui ... pourquoi ne serait-ce pas un chemineau ?

HENIER (haussant les épaules.)

Comme si le docteur Reynaud était homme à se sacrifier pour un passant, un chemineau !

GRANDIER (atterré.)

C'est vrai...

HENIER

Quoi qu'il en soit, je suis ici ostensiblement en tournée professionnelle, mais en réalité pour ouvrir une enquête personnelle sur cette affaire...Voulez-vous m'aider à la

conduire à bien ?

GRANDIER

Moi, vous aider ? Mais que voulez-vous que je fasse? Je ne sais rien de plus que ce que j’ai dit devant les juges,

à l'enquête...

Je m'explique mal. Voulez-vous m'aider à revoir les lieux de l'attentat, la maison du docteur; à questionner de nouveau les paysans; à refaire en un mot, l'enquête de l’an dernier >? Je suis persuadé que la vérité est au bout. .

GRANDIER Mais...

HENIER (sans attendre.)

Et d’abord, faites venir Pierre, je vous prie. . . Je vais «mmencer par lui. Ce fut le principal témoin lors de l'instruction devant les juges, et l'avocat du docteur m'a dit plus tard que sa déposition, coupée de jurons, de protestations, d’aveux partiels, avait été à n’y rien comprendre. Eh ! bien, nous allons voir si nous ne serons pas plus heureux aujourd'hui...

GRANDIER (avec effort.) Mais monsieur...

HENIER (avec surprise.) Vous ne voulez pas ?

GRANDIER

Moi ? Mais je ne demande pas mieux. ..certes ! Mais je voulais...je crains que tout cela n'inquiète ma femme malade, et voilà pourquoi j’hésitais. . . Pourquoi ne pas poursuivre cette enquête ailleurs ?

HENIER

Parce que je ne veux pas mettre d’autres personnes dans le secret. ..Je désire procéder par surprise, et c’est pourquoi j'ai pensé à vous demander assistance. Mais cela vous gêne à ce que je vois. ..Et pourtant je croyais que votre plus grand désir était de travailler à établir l’innocence de Jacques...

GRANDIER

Et c'est, en effet, mon plus grand désir ! Je ne veux pas éviter cette enquête et je suis à votre disposition. (à

part.) Allons ! c'est la justice de Dieu qui se manifeste. (haut, avec décision.) Je vais appeler Pierre... (revenant.) Cependant, je ne voudrais pas que ma fille apprenne rien de ce que nous nous proposons de faire ici—du moins pas maintenant. Je vais l’éloigner. Quant à ma femme, je vous l’ai dit, elle est malade et ne bouge presque pas de sa chambre.

HENIER Bien. Vous revenez avec Pierre, n'est-ce pas ? GRANDIER Oui. (il sort.) SCENE VII HENIER

Si je ne savais pas que Monsieur Grandier était un des plus sincères amis du docteur Reynaud, je serais plutôt porté à lui trouver une attitude étrange. ..Enfin ! je tiens du moins mon enquête, et je vais la mener rondement. . . Bon! les voilà qui reviennent. . . Il s’agit de faire parler Pierre, et j'ai un plan qui réussira peut-être... Voyons ! (entrent Grandier et Pierre.)

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