‹ L'ennemi de la familleChapitre 23 sur 67 · Cantique des cantiques · texte numérisé non relu

Cantique des cantiques

LE CATHOLICISME

longtemps. Les sentiments vrais et naturels, de bon cœur et de bon sens ont disparu. A leur place vous avez cette spiritualité quintessenciée, cette fausse adoration pour Dieu, cet amour frelaté qui, après s’être ' un moment contenté des triomphes de Jérôme en face de Paule au tombeau, des efforts que fait saint Augustin pour ne pas pleurer sa mère, aboutiront au mépris des créatures, â l’horrible égoïsme soi-disant chrétien !

Au moyen âge, le mal est dans son plein.

C’est l’âge où le clergé pénètre tout, gouverne tout; où il n’y a plus ni conscience individuelle ni volonté! C’est l’âge où l’unité latine a tout envahi, où l’idéal latin est descendu sur la terre : une croyance, un culte, une pensée, un enseignement! C’est l’âge où s’achèvent les grandes organisations qui porteront les derniers coups à la famille : le célibat définitif du prêtre, la confession obligatoire! C’est l’âge qui voit naître la pureté angélique, les ordres errants et mendiants ! C’est l’âge qui voit la sainteté militante , les ordres persécuteurs, favoriser la révolte des enfants contre les pères, ordonner les délations, empoisonner ce qui pouvait rester de confiance, dissoudre ce qu’on avait pu garder d’intimité sous le toit effondré de la famille ravagée!

Suprématie papale, inquisition, le monde changé en monastère, les monastères couvrant le monde.

L’HISTOIRE

les terres incultes, les esprits en friche, la nuit partout, le moyen âge vous montrera cela.

Étonnez-vous s’il a supprimé la Bible ! Tantôt inconnue et tantôt proscrite, la Bible fait comme la famille, comme la société, elle s’évanouit. Soyons justes; l’armée monastique menant en laisse l’Europe cléricale, pouvait-elle tolérer ce livre, LE LIVBE ! si humain, si libéral, si émancipateur? Pouvait-elle permettre qu’on l’ouvrît et qu’on y retrouvât le cœur humain avec tous ses droits, sans autre maître que Dieu? Pouvait-elle permettre qu’on écoutât la Bible, le révélateur du mariage, le fondateur de la famille, qui ne dit pas un mot des moines et qui fait la guerre au clergé?

Laissons l’ironie; elle convient mal à ce temps de tristesse et d’abjection.

Entre le directeur et le seigneur, celui-ci malmenant la conscience, celui-là malmenant l’honneur, l’homme achève de périr. Le directeur lui prend Tâme de sa femme, de ses filles, de ses fils. Le seigneur lui prend son épouse, lui marie ses filles, lui enlève ses fils, à mesure que se faisant vigoureux ils pourraient aider le père et l’entourer de respect.

Au fond de ces demeures sordides, parmi ces âmes esclaves, sous cette pourriture, je ne vous dirai pas quels vices avaient germé.

La corruption répandue dans l’air imprégnait les

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quelques livres, rares et grossiers, que promenaient les colporteurs. Ni les fabliaux, ni les turpitudes qu’ils raccontent n’ctonnaient personne. Les pénitenciels en dressaient l’inventaire avec une naïveté d’impudeur qui donne la mesure des niveaux; les prédicateurs en parlaient dans un langage dont les termes, qu’on ne supporterait pas un instant aujourd’hui, n’offensaient pas plus qu’ils ne surprenaient les oreilles d’alors.

La misère était horrible.

Il y avait des chevaliers, oui, qui servaient pour les grands jours et pour les grands seigneurs! Le chevalier s’inquiétait peu du vilain, il ne s’en occupait que pour faire de lui ce qu’en faisait le seigneur : une bête de somme, une bête de trait, un instrument, un outil. On aurait fort scandalisé ces redresseurs de torts, si on leur avait montré, là, sous ces chaumes, dans ces fossés, parmi ces boues, sur ces champs que le vilain labourait, ensemençait, récoltait pour le maître, des droits à soutenir et des torts à redresser. Le vilain avait froid, avait faim, vivait escorté de souffrances, mourait sous sa vermine et ses haillons. Qui s’embarrassait de cela?

Une houle montait parfois des bas-fonds ; la bête se révoltait, elle s’enrageait; alors, de vilain à seigneur s’exerçaient des revanches inouïes comme les colères

accumulées, féroces comme les maux endurés. Mais le

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vilain n’avait pas le dernier mot, la conclusion appartenait au maître, et les tortures et les gibets sechargeaient d’en souligner l’éloquence.

Tantôt la disette, tantôt la peste venaient balayer le sol. Iï se faisait des vides prodigieux. Ce qui s’est amassé là de douleurs et d’agonies, nul ne le dira.

Eh bien, ni les morts noires qui traînaient leur linceul par les campagnes désolées, ni les guerres perpétuelles qui broyaient la chair du vilain, ni les jacqueries qui le jetaient plus désarmé aux vengeances de son seigneur, ni les détresses sans nom qui avaient tellement raccourci la vie humaine qu’après comme avant, jamais pestilences, batailles ou famines n’en ont si vite tranché le cours; rien de tout cela ne me paraît si funeste à contempler que l’âme avilie, que la conscience étouffée, que le cœur écrasé, que la famille détruite, que le mariage défait, que l’homme enfin démoli tout entier!

Afin qu’on ne m’accuse pas de prévention, je tiens à présenter un autre moment du catholicisme. Regardons l’heure brillante, l’heure acclamée : le siècle de Louis XIV.

Ce que furent les mœurs de cette époque, nul ne saurait l’ignorer. A part quelques familles parlementaires, à part les huguenots, tout ce qui avait bon air imitait le grand roi.

LE CATHOLICISME. 07

On sortait de la Fronde, cette guerre d’une frivolité sans exemple, menée par mesdames de Longueville et de Montbazon. Louis XIV étalait ses amours adultères; il faisait élever par la pieuse madame de Maintenon ses enfants adultérins. Jacques II, ce martyr de la foi, réfugié en France, menait partout avec lui son fils naturel.

On trouvait cela fort simple. Si l’hôtel de Rambouillet avait corrigé les formes grossières du langage, s’il avait remplacé la brutalité par la préciosité, le fond gardait sa boue.

Les plus prudes et les plus honnêtes soutenaient des relations suivies avec Ninon de Lenclos. On sait en quels termes madame de Sévigné, une mère, badinait sur les débauches de son fils. La cynique société du Marais d’ailleurs, où Condé, Molière, la Rochefoucauld rencontraient le duc de Vendôme, cette société faisait concurrence à l’hôtel Rambouillet. Ce monde-là préparait la Régence. Le xvn° siècle nous donne le mot du xviii®. Quiconque a étudié les gloires de l’un ne s’étonnera plus des hontes de l’autre; il en a perdu le droit.

Que devient la famille, entre les vices pompeux du Roi Soleil qu’escortent les vices bien portés des courtisans, et les orgies à bride abattue d’un Régent, d’un Dubois, d’une meute acharnée après toutes les corruptions?

L’HISTOIRE

Ce n’est pas tout. La religion, comme au temps des Pères, comme au moyen âge, se met contre la famille. Au nom de la religion, les familles protestantes sont traquées, violentées, séparées; le mari jeté sur les galères du roi, la femme écrouée au couvent; des plus heureux, l’un s’enfuit par les montagnes, cherchant refuge au pays étranger; l’autre, pour sauver un morceau de pain, pour effectuer des ventes qui sont des ruines, reste dans le logis désert et périlleux. Il rejoindra! non, il rejoint rarement; c’est la chiourme qui le voit arriver; c’est le gibet, c’est la roue qui le voient finir. Un édit, celui du 17 juin 1681, autorise les enfants à se faire catholiques; l’âge de raison, requis pour un tel acte, est l’âge de sept ans; et comme ces émancipés pourraient ne pas comprendre d’emblée toute l’étendue du'bienfait, on les aide en les enlevant 1 !

La famille catholique, j’entends sa personne morale, ne s’en tire pas mieux. Si vous voulez savoir comment sa religion la traite, ouvrez les panégyriques de Bossuet : saint Sulpice , sainte Thérèse, saint Benoit; lisez l’homélie sur l’état religieux; prenez les sermons devêtures, les discours à propos

1. Pour mesurer le chemin que, grâce à Dieu, nous ont fait parcourir les pays de la Bible, ces éclaireurs et ces entraîneurs, regardez le scandale, je dis européen, qu’a causé la séquestration du jeune Mortara, suivie de sa conversion.

LE CATHOLICISME

des fêtes de la Vierge Marie; vous verrez ce qu’il fait de la famille, le grand catholique, et à quel rang le mariage est placé! Ecoutez Fénelon, le docteur aux paroles onctueuses, au cœur didactique et froid; que fait-il de la femme, par conséquent du mariage, par conséquent de la famille et du foyer? Regardez cet état rabattu, ces perspectives courtes, ce quelque chose d’asservi, de mesquin, d’étroit, où l’on étouffe! Les dédains de l’antiquité ont disparu, les sourires de Montaigne se sont éteints; un arrêt anguleux et tranchant les a remplacés : c’est l’infériorité de la femme, non point constatée — nos saints hommes s’embarrassent bien de cela, — mais affirmée, proclamée, exigée! Et vous chercheriez en vain Yaide semblable à lui que Dieu avait mise près de l’homme, « parce qu’il n’est pas bon que l’homme soit seul ».

Madame de Maintenon, d’un mot sec et glacé comme elle, achève le tableau. Elle dit à Louis XIV

qui meurt — touchant adieu entre deux époux : —

« La mort n’est pénible que lorsqu’on a de la haine ou de l’attachement aux créatures ! »

Fénelon, Bossuet, madame de Sévigné, la Fontaine, la Bruyère, la Rochefoucauld, ont admiré ce motlà' !

1. Il appartenait de le dire à cet esprit politique, le moins féminin possible, qui a toujours calculé, qui n’a jamais senti, trop étran-

L’HfSTOIRE.

ger à latrie espèce d'attachement pour être même égoïste, qui regardait passer choses et gens d'une même- indifférence, vulnérable en ce seul point, de gouverner un royaume au de petites filles, peu importe, pourvu qu'il gouvernât.

Quant à la famille, à ce qu’en pensait madame de Mairvtenon, relisez ses lettres sur le mariage de son frère, et rappelez-vous les enlèvements d’enfants !

LA. RÉFOnME

Un des grands spectacles du xvi* siècle, ce lut l’auslérité des mœurs chez les huguenots.

Tout à coup la Bible reparut, et la famille avec file.

11 y eut de vraies femmes, compagnes dans le bonheur, secours dans le péril, modestes, braves, et qui savaient aimer. Il y eut Jeanne d’Albret, il y eut madame Duplessis-Mornay, il y eut ces fortes Anglaises, qui ramassaient au pied d’un échafaud l’oreille sanglante de leur mari et qui la baisaient. On les torture, on les brûle, on les noie, elles ne faibliront pas 1 !

i. Nommons Anne Askew. Soumise durant des heures au supplice du chevalet — le chancelier, Wriothesley, furieux, avait ôté son habit pour aider le bourreau à serrer les cordes, — Anne, couchée sur les dalles, sanglante, haletante, subit la double torture d’une «discussion sans pitié. Condamnée au bûcher, ses pauvres jambe

L’HISTOIRE

Voyez celte douce Catherine de Bora, « le docteur Catherine », comme l’appelait Luther 1 , qui tremble, souffre, et n’a jamais détourné son mari du devoir. Voyez-les, solides à la brèche, émues au logis, fidèles, graves, soumises, dignes et ne se laissant dominer par qui que ce soit : rappelez- vous la hère réponse de madame Duplessis-Mornay, à je ne sais plus quel pasteur dont le zèle indiscret se mêlait de régenter sa coiffure*.

Ces femmes sont bien les femmes de leurs maris ; leurs maris s’assurent bien véritablement en elles. Le couple s’est reformé dans sa force et dans sa grâce. Vous n’avez plus cet état inférieur, cette concession aux débilités de la chair, qui ne demande rien à l’âme et qui ne lui donne rien ; vous n’avez plus cette espèce de servante, je ne veux pas dire d’esclave, qui se rata-

brisces ne peuvent l’y conduire, on l’y porte; là, en face des fagots, en présence de tout ce que la cour renfermait de seigneurs musqués et de belles dames, il lui faut écouter l’interminable sermon d’un prêtre catholique. Anne se bornait à dire de sa voix douce et ferme : « Il se trompe, il parle sans le Livre !» On la lia par trois chaînes de fer au poteau, et les flammes eurent raison de son corps.

1. « Ma bien-aimée Catherine a été une épouse fidèle, pieuse et douce. Elle m’a toujours entouré de sa tendre affection. » Testament de Luther.

2. Les trois pasteurs et le consistoire de Montauban avaient, s’en référant à une épitre de Paul, interdit les cheveux bouclés, menaçant de refuser la cène à toute femme qui enfreindrait la défense ! — Bel exemple du despotisme papal qui renaît vite partout où il y a un clergé ! — Madame de Mornay et ses filles arrivent à Montauban, coiffées comme on se coiffait alors. Grand émoi; madame de Mornay, sommée de défaire sa frisure, tient bon; elle discute, elle correspond avec

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