L’INCRÉDULITÉ
trouve l’amant; l’amant attitré, l’amant légal ; et c’est lui qui reçoit, et c’est lui qui est chez lui, et quand on est las l’un de l’autre, on se quitte d’un commun accord pour passer à une autre amitié, et telle est la dégradation, que pas une femme mariée ne consentirait à ne point avoir eu d’amants, que le monde ne le lui pardonnerait pas, et que rester fidèle au même adultère, c’est faire preuve de haute vertu * !
Telle est la famille des esprits forts.
Ce monde-là, qui a rejeté toute règle, qui a brisé tout frein, qui a répudié toute souffrance, en quête du seul plaisir et ne s’en refusant aucun; ce monde bâille d’un bâillement immense, d’un bâillement qui n’en finit pas. 11 a cru ne se débarrasser que des convictions, il s’est débarrassé du cœur. En tuant le devoir il a tué la passion. Ces amants sont absolument incapables d’amour; ils s’ennuient; le siècle dépravé s’ennuie; les siècles dépravés sont toujours des siècles ennuyés. Un vide sans mesure, celui qu’a laissé la foi, reste béant; la place de la famille absente reste inoccupée; on y met ce qu’on peut; rien ne tient. Si l’on pouvait tuer le temps comme on a tué l’âme ! Mais on ne peut pas. Elles se traînent, les heures inexorables, ralentissant le pas à mesure que décroît la vie et que les pâles ressources, les dernières, s’en vont.
1. Lisez les Mémoires de madame d’Épinay, vous verrez si j'en dis trop.
L’HISTOIRE
S’il vous faut un exemple, prenez madame du Deffant, racornie dans son fauteuil, l’esprit plus desséché que le corps, comptant les visiteurs qui se font rares, reployée sur soi, ne parvenant pas môme à pleurer Pont do Veyle, son ancien amant; sceptique, déprise de tout sans avoir rien saisi; triste d’une tristesse morne, ironique, sans souvenir comme sans espérance; dégoûtée de la vie, mais qui s’y cramponne, parce que la mort lui fait peur.
Ce mot du siècle, ennui, Louis XV, le débauché, le rassasié, le répétera.
Choiseul : — Sire, le peuple souffre!
Le roi : — Je m’ennuie.
Rendons justice à Rousseau; il est venu, vers la fin de cette lamentable époque, secouer de sa rude main tous ces gens qui s’ennuyaient.
Que leur a-t-il apporté? Le devoir et la famille! bien incomplets, sonnant faux par plus d’un endroit, mais enfin il a foulé aux pieds toute cette société pourrie, il a parlé aux mères de nourrir leurs enfants, aux pères d’élever leurs fds, il a brisé les fenêtres, déchiré les rideaux de lampas, soufflé sur les bougies; il a mis du soleil, de la nature et du grand air partout. On a entendu le chant des oiseaux sous les feuilles ; piême on a cru surprendre, çà et là, dans la famille, quelques accents d’amour. L’excès de sécheresse s’eq