‹ L'ennemi de la familleChapitre 33 sur 67 · I. K SOCIALISME · texte numérisé non relu

I. K SOCIALISME

menacée, cou rl des risques beaucoup plus sérieux. On la ménage, on lavante; en réalité, on la démolit.

Au surplus, nous allons bien voir !

Et nous verrons aussi dans quelle mesure la cause de la famille se lie à celle de Dieu.

Car il n’y a pas ici deux intérêts, il n’y en a qu’un : celui de la foi, qui est celui de la famille ; comme il n’y a qu’un adversaire : celui de la famille, qui est celui de la foi. Le danger, pour nos croyances, s’accroîtra toujours des diminutions de la famille. La famille, à son tour, ne trouvera nulle part ailleurs que dans la foi l’énergie pour se maintenir, le secours pour vaincre, l’idéal pour viser haut, le ciel pour arriver.

Le grand modèle socialiste, celui auquel on revient toujours, parce que seul il a vécu, c’est Sparte. La législation de Lycurgue excite et conserve, au travers des siècles, une admiration que je parviens mal à m’expliquer.

Est-ce l’égal partage des terres qui la provoque? Mais alors on affecte d’ignorer ceci : qu’en face d’une aristocratie très-restreinte, propriétaire unique du sol, se déployait une immense population d’esclaves, les ilotes, qui travaillaient. Jamais le socialisme ne se passera d’une servitude. Il faut bien que quelqu’un laboure, sème, tisse, charpente ou forge ; or ce quelqu’un, il faut bien que de force on le contraigne au labeur quand la famille, quand les besoins de lafamille, quand l’avenir de la famille, ne sont plus là pour l’y pousser i

LF. SOCIALISME.

On oublie encore ceci : c’est que Sparte, en dépit de Lycurgue, a donné le spectacle d’opulences et d’avarices également scandaleuses; c’est que Sparte, malgré son heure de fortune et de gloire, est venue

aboutir à un dépérissement si complet, que la race des Spartiates avait disparu, et qu’on cherchait çA et là, comme une rareté, quelque dernier spécimen de ce peuple, le plus oppressif et le plus dur qu’ait produit le despotisme le plus absolu.

J’ose à peine indiquer les détails d’un tel régime, auquel rien sur la terre ne saurait se comparer. Sparte était traitée comme un haras humain. Des lois y réglaient les adultères officiels. Le meurtre des enfants ¥

ou débiles ou contrefaits assurait la vigueur de l’animal. L’égorgement périodique des ilotes prévenait dans les campagnes l’expansion exagérée, quand elle n’était pas dangereuse, de la population. On avait, pour se débarrasser de la famille, la vie en dehors et les repas en commun. D’autres moyens conjuraient le péril. Ni les pères, ni les mères n’existaient à Sparte ; à peine s’il y avait des époux. L’État seul élevait le troupeau des enfants; l’Etat prenait possession des générations nouvelles; l’État était tout, l’État faisait tout.

Voilà donc le socialisme réalisé! La famille est supprimée, l’individu anéanti. Qu’on ne nous parle plus d’aucun de ces sentiments qui jaillissent des profondeurs de l’àme : l’amour conjugal, la tendresse

maternelle, les viriles affections du père, le respect pour la femme, la confiance de l’enfant, l’attachement au foyer ! ces sentiments-là risqueraient de nous donner des hommes. Or ce que Sparte veut, ce ne sont pas des hommes, ce sont des esclaves en bas : les ilotes; ce sont des esclaves en haut : les aristocrates. Sparte veut des animaux robustes, bons pour la bataille, incapables d’un autre métier, étrangers à tout développement intellectuel ou moral : il lui faut des instruments de combat et de domination.

Peut-on descendre davantage? Je ne le crois pas.

Notre rhétorique aura beau faire, cette servitude acceptée reste un des plus ignobles phénomènes qu’ait amenés sous nos veux le tableau des défaillances du sens

moral, l’histoire des aberrations de l’esprit humain. Que Léonidas avec ses trois cents hommes communique à Sparte un passager éclat d’héroïsme, j’y consens. Rien avant, rien après ne vient remuer les fibres du cœur.

Comme elle nous a fourni le socialisme en action, la Grèce nous donne le socialisme en théorie. La législation de Lycurgue d’un côté, les livres de Platon de l’autre 1 ont défrayé les dualismes de tous les temps.

1, La tendance antique tout entière poussait au socialisme communiste; les repas en commun, cette ruine de la famille, étaient éta-

m LE SOCIALISME.

La République , expression sincère et complète de la pensée socialiste, nous fait voir ce que, privée de l’Évangile, serait devenue l’humanité.

Plus de mariage ! on le remplace par des associations annuelles. Celles-ci, dans l’intérêt de la race, sont réglées par les magistrats.

Plus de pères, plus de mères ! les enfants, placés dans un asile commun, allaités en commun, élevés en commun, ne connaissent pas leurs parents. Inutile de dire qu’ici, comme à Sparte, les enfants mal venus sont égorgés.

Plus de propriété privée ! il n’y a d’autre possesseur que l’État.

Plus de repas en famille ! il y a la table de l’État.

Plus de travail indépendant ! l’État seul fait travailler.

Plus de croyances individuelles! l’État pense et croit pour vous.

Ainsi Platon, disciple de Socrate, proclame le principe en vertu duquel son maître périra. Mais tout se tient, et quand on prétend supprimer l’homme pour mieux garder le citoyen — triste citoyen que celui-

blis en Crète par les lois de Minos. Aristote, un des esprits les plus opposés à celui de Platon, inclinait à les vouloir.

Absentes des habitudes et des faits, ne nous étonnons pas de ne trouver dans l’art et dans la littérature grecs, ni les personnes de la famille, ni les sentiments de la famille, ni la famille elle- même, à aucun degré

là, — il faut bien commencer par tuer ce qu’il y a de plus vital dans l’homme : la conscience; ce qu’il y a de plus résistant dans l’âme : les convictions.

La République , avec son caractère absolu, était pour Platon le type parfait. Tenant compte, il le fallait bien, des oppositions du cœur, qui ne se laisse pas écraser sans protester, Platon consentit à modifier son projet. De là le livre des Lois.

Vous n’y trouvez plus la communauté des femmes, dégoûtante et rigoureuse application du système. C’est une inconséquence. Conserverie mariage, c’est mettre de la contradiction entre le principe et les faits. On se demande ce que deviendront les femmes, là où il n’y a ni ménage à conduire, ni intérieur à charmer, ni mari à aider, ni enfants à aimer, là où il n’y a rien : pas un intérêt, pas une œuvre digne de ce nom, pas plus de présent que d’avenir !

Platon, qui se le demande aussi, envoie les femmes à la guerre. Voilà un bon débarras *.

- Il règle, ne vous en étonnez point, jusqu’aux relations les plus intimes de l’union conjugale. Existe-t-il un sanctuaire pour l’État? Des matrones sont pré-

1. « Ce qu’il y a de plus important est que personne, soit homme, soit femme, ne secoue en aucune rencontre le joug de la dépendance, ni ne s’accoutume, dans les combats véritables, ou môme dans les jeux, à agir seul et de son chef; mais qu’en paix comme en guerre, tous aient sans cesse les yeux sur celui qui les commande, ne faisant rien que sous sa direction, et s’abandonnant à sa conduite dans le» plus petites choses. » {Les Lois, livre XII).

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posées à la surveillance du mariage, dans ce qu’il a d’inviolable, dans ce qu’il a de sacré. Ces matrones emploient tour à tour la douceur et les menaces envers les jeunes mariés récalcitrants. S’il le faut, elles en appellent aux gardiens des lois ! — Trouvez quelque chose de plus ridicule et de plus odieux.

Ces lois séparent , au bout de dix ans, les époux restés sans progéniture! — Trouvez 'quelque chose de plus monstrueux et de plus ignoble !

Le divorce, cela va sans dire, existe de plein droit.

Platon voudrait bien mettre les femmes au régime des repas en commun. Mais les femmes y répugnent; il craint de n’en pas avoir raison.

S’agil-il des esclaves? Quiconque a tué quelque pièce de ce bétail en est quitte pour se purifier. Si l’esclave, en revanche, a, « dans un mouvement de colère, » tué son maître, « les parents du mort feront souffrir à cet esclave tous les traitements qu’ils jugeront à propos, pourvu qu’ils ne le laissent pas vivre ».

Voulez-vous savoir ce que Platon pense de la liberté? <c Quant à l’indépendance, il faut la bannir du com merce de la vie 1 »

Voulez-vous savoir ce qu’il en fait? « Il ne sera permis à aucun citoyen, avant l’Age de quarante ans, de voyager, quelque part que ce soit, hors des limites de

i. Les Lois, liv. XII.

lor,

l’État '. » Par compensation, il lui est ordonné d’avoir femme et enfants, de vingt-huit à trente-huit ans, sous peine d’amende et de blâme publie 1

Platon, cet ami des lumières, a grand soin de mettre son peuple sous l’éteignoir : « L’effet naturel du commerce fréquent entre les habitants de diverses nations est d’introduire une grande variété dans les mœurs, par les nouveautés que ces rapports avec les étrangers font nécessairement naître : ce qui est le plus grand mal que puissent éprouver les Élats polices par de sages lois ! » — Les jésuites au Paraguay n’ont rien inventé de mieux, et le mot burlesque : renouvelé des Grecs ! trouve ici, comme pour tous les despotismes, sa funeste, son humiliante application.

Platon, génie poétique, bannit les poètes de sa cité. Un poète, c’est un remueur d’idées, on ne saurait tolérer les idées où l’on ne tolère pas la liberté.

Le socialisme, il faut le répéter, n’admet pas plus d’hommes libres que la famille ne supporte d’hommes asservis. Liberté, égalité, progrès, famille, ces quatre termes sont solidaires. Partout où le socialisme ré-

r 1 . Passé quarante ans, le citoyen obtient a liberté de voyager; voici en quoi cette liberté consiste : nul ne voyagera en son nom, mais seulement au nom de l'État, en qualité de héraut, d’ambassadeur, d’observateur. Suivent d'interminables enchevêtrements de règles, pour rendre compto des voyages, disons mieux, pour les entraver autant que faire se pourra. A Sparte ils étaient interdits.

LE SOCIALISME

gnera, vous les verrez disparaître ; partout où la famille renaîtra, vous les verrez revenir.

Soyons équitables. Platon a de bonnes intentions, Platon aspire au bien; mais il y marche comme on y marche sans l’Evangile : par la mutilation. Les religions et les philosophies émanées de l’homme se reconnaissent à ceci, qu’elles montrent pour l’homme et pour ses droits un indicible dédain. On reconnaît à ceci la Révélation de Dieu, qu’elle a pour l’homme un profond respect, qu’elle fonde et qu’elle affirme ses droits, qu’elle ne le gouverne qu’à la condition de le développer. Les unes, qui sont d’en bas, font des esclaves; l’autre, qui est d’en haut, fait des individus *.

Un nom, dans l’histoire moderne, le nom de Thomas Morus, le célèbre chancelier d’Angleterre au xvi é siècle, vient se placer à côté de celui de Platon.

A travers beaucoup de précautions et de réserve, Thomas Morus poursuit le même idéal. 11 n’ose pousser jusqu’aux limites extrêmes. Le Platon de la République le fait reculer. Morus essaye de s’arrêter à la position intermédiaire, inconséquente et fausse, du Platon des Lois.

1. Platon, bien plus discoureur qu’homme d’État, n’entend rien à la pratique. Les conceptions, dès qu'il s’agit du gouvernement en fait, sont d’une inouïe pauvreté. Beaucoup de paroles et peu d’idées, point de plan net et défini, des détails sans fin, aboutissant à la minutie; voilà ce que présente le livre des Lois; on y rencontre des clartés éparses, des désirs intègres, mais le généralisateur, le logicien, manquent absolument.

Los grands traits s’y retrouvent tous. Suppression de la propriété individuelle, l’Etat maître du sol, le travail obligatoire, les repas pris en commun ; tel est le thème invariable et passablement pauvre, convenonsen, sur lequel les théories socialistes, depuis des siècles, exécutent leurs monotones variations. Diminuer l’homme, grandir l’Etat, c’est toujours le but; un despotisme étroit et minutieux, c’est toujours le moyen. L’utopie de Thomas Monis, comme la législation de Lycurgue, comme la République et comme les Lois de Platon, nous montre l’homme réduit aux fonctions de rouage. Faute d’esclaves — les ilotes lui manquent, — Thomas Morus est obligé de demander le pain de chaque jour, c’est-à-dire le travail, aux habitants de sa cité. De laces règlements mesquins, de là ces tyrannies de détail qui vont écraser les derniers vestiges de la spontanéité dans l’âme. L’individu ne peut aller et venir, ne peut se reposer, ne peut obtenir quelques moments de solitude, que conformément aux ordres et au programme de l’Etat.

Heureux pays, merveilleux affranchissement de l’esprit humain 1

Et l’utopie, telle quelle, il faut le dire à la honte du Don sens, rencontra partout un enthousiaste accueil !

Le siècle suivant vit un autre théoricien, Campanella, reproduire sous un habit nouveau les vieilles théories

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