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du vieux socialisme, usé dans la l'orme et dans le fond.
Campanella, un moine, avait tout ce qu’il faut pour pousser le socialisme jusqu’au bout. Les villes dont il peuple sa cité du soleil sont de vastes 'couvents. Sans hésiter une minute, il applique aux sociétés humaines tous les instruments d’oppression inventés par le système monacal. Comme il ne peut exiger le célibat universel, et qu’il faut pourtant abolir le mariage, Campanella ne recule pas, lui le religieux, devant la communauté des femmes. Il le sent avec Platon, ce n’est pas en ôtant la propriété seulement qu’on aura raison de la personnalité humaine et qu’on la fondra dans le grand tout ; aussi longtemps que subsistera le mariage, on n’aura rien fait ; tant qu’un fragment de la famille restera debout, il y aura quelque chose d’individuel et d’indépendant ici-bas. N’ayez pas peur que le socialisme conséquent supporte une telle anomalie.
Et Campanella bâtit ses monastères gigantesques pour y enfermer le genre humain, et le genre humain y suit la règle, du lever au coucher du soleil, du crépuscule à l’aurore, docile, automatique, prenant ses repas en silence, pendant qu’un solariste lui fait la lecture à haute voix ! .
Nousn’avonspas le droit de sourire. Ces doctrines, qui présentées dans leur nudité choquante excitent notre ironie, renferment une doctrine générale à laquelle un très-grand nombre d’esprits se rattachent aujourd’hui.
Et cependant, pour nous aussi, l’expérience a été faite.
Les anabaptistes à Munster, les jésuites au Paraguay nous ont montré l’œuvre avec ses fruits.
Jean de Leyde, aussi conséquent que l’était Campanella, mettant en action ce que l’autre mettait en théorèmes, étend la nature humaine sur son lit de Procuste et taille en pleine chair. 11 faut voir à quelles horreurs , à quel esclavage , à quelles dépravations mène le système, lorsqu’il s’applique librement. Communauté des biens, polygamie, débauches inouïes, despotisme sans merci, tout se rencontre à Munster. Jean de Leyde — il ne faut rien faire à moitié — joint sur sa tête la tiare du pontife à la couronne du roi; le peuple fanatisé contemple, subit, accepte! Le prophète anabaptiste a réalisé les rêves du moine calabrais. Elle bon sens public n’oppose pas une résistance, et la conscience ne pousse pas un cri, et Jean de Leyde pétrit, meurtrit Münster à son gré, jusqu’au moment où Waldeck, après un siège de six mois, prefid la ville par trahison.
Les jésuites, maîtres au Paraguay, n’ exerceront ni terreurs ni violences; point d’excès non plus; tout y sera paternel, bénin, d’une suave douceur; seulement, là vous aviez des esclaves, ici vous aurez des enfants: vous n’avez des hommes nulle part.
Directeurs absolus, les jésuites décident les ma-
LE SOCIALISME
riages, dirigent les éducations, créent ou détruisent les industries, tiennent en main l’agriculture, fixent les vocations, font et défont les lois, règlent jusque dans ses moindres détails l’emploi du jour, ont bien soin d’établir la clôture, fermant hermétiquement le pays, de telle sorte que le Paraguay ressemble trait pourtrait à un couvent de nonnains. Le résultat, c’est une papulation éternellement mineure, éternellement inférieure, frappée d’impuissanee chronique, privée d’initiative, dépourvue de virilité, qui ne pense pas, qui sent à peine, incapable de vouloir, incapable de ne pas vouloir, et si parfaitement inhabile à se gouverner, qu’une fois les jésuites partis tout s’écroule, et que ces civilisés retombent à l’état sauvage, instantanément, d’un bloc, comme cette chose inerte qu’ils sont, sans âme, sans résistance, sans rien d’acquis parce que rien n’a été conquis : un poids quelques instants soulevé par une force extérieure, et qui, le levier disparu, se laisse choir.
Si nous arrivons à la fin du siècle dernier, Morelly — son Code de la nature — y marque pour nous l’état des tendances socialistes et communistes. N’y cherchons pas de nouveautés; il n’y en a point; il n’y en a jamais eu depuis Lycurgue et Solon. C’est toujours le même rêve, c’est toujours cette apparente diversité qui sépare les conséquents des habiles, renversant le mariage avec ceux-là, laissant croire avec ceux-ci que le
Ht .
LES SYSTÈMES SOCIALISTES, mariage subsistera. Suppression de la propriété, l’État seul producteur et seul maître, le. travail forcé, les enfants livrés dés l’âge de cinq ans à l’éducation commune, vous retrouvez les traits, éternellement pareils.
Morelly, cependant, se montre original en ce point, qu’il a le premier dévoilé la base du système : Yhommc bon ! et qu’il l’a établi en termes clairs. Morelli balaye ce vieux préjugé qu’on nomme la morale. Nos passions, toutes, sont excellentes; le vice n’existe pas. Nos passions, mouvements légitimes de l’âme, demandent, non à être réformées, mais utilisées. Que venez-vous parler de mal et de bien? Le bien, c’est ce que pense, sent et fait l’homme ' t le mal , c’est la compression contre nature exercée sur l’homme par le code intérieur et le code extérieur.
Ainsi Morelly formule la théorie sur laquelle Charles Fourier bâtira son phalanstère.
En attendant, la doctrine de Morelly, reprise en sous-œuvre par Mably, puis par Brissot, puis par bcfucoup d’autres, arrive au parti violent que personnifie Babeuf et dont il est le chef.
Lisez le manifeste des Égaux!
« Nous voulons l’égalité réelle ou la mort. — La Révolution française n’est que l’avant-courrière d’une autre révolution, bien plus grande, qui sera la dernière! Périssent, s’il le faut, tous les ails! — La terre n’est à personne. — Les fruits sont à tout le monde! »
LE* SOCIALISME
Babeuf, extrême mars illogique, hésite devant le mariage; il n’ose pas le proscrire du premier coup. Ses décrets, préparés à l’avance, ne contiennent que ce que contenait le programme des devanciers. C’est toujours la spoliation pratiquée par l’Etat, toujours l’éducation commune, les repas communs, le travail contraint, avec des peines rigoureuses pour assurer l’exécution du projet. Notons néanmoins cette différence énorme, que de l’ordre des idées, la théorie tout entière va s’élancer dans celui des faits.
Chacun le comprit alors. Babeuf, qui y comptai! bien, se modérait alin de ne pas trop effrayer le monde social qu’il se préparait à démolir. La société française, à peine sortie de la crise révolutionnaire, et qui, malgré les précautions, en sentait venir une autre plus formidable, reculait épouvantée devant l’écroulement final.
Elle recula jusque sous le sabre de Napoléon. Babeuf a contribué, pour sa part, à nous donner l'Empire. Entre les deux despotismes, celui d’en bas, celui d’en haut, nul ne pouvait hésiter.
Le socialisme contemporain, le nôtre, a fait comme il a pu ses théories et ses applications. Les saints-simoniens ont cherché la femme libre et ne l’ont pas trouvée; ils ont inventé le Père, c’est-à-dire le maître; ils ont supprimé l’héritage, établi l’échelle des capacités ,
essayé la vie en commun, pratiqué un culte nouveau. La popularité leur a fait défaut, car ils conservaient . une hiérarchie et reconnaissaient un principe d’inégaVité fondamentale : les aptitudes diverses, la valeur proportionnelle des facultés. Vous savez comment le saint-simonisme et les saints-simonierîs se sont évanouis d’eux-mémes, sans que personne y touchât.
Fourier en est .resté aux spéculations. Son Al traction passionnelle , son identification du plaisir et de la vertu, mènent droit à l’abolition de la famille. Fourier ne s’arrête pas en si beau chemin; il supprime la famille hardiment. Polygamie, polyandrie, divorce, tout dans le Monde-harmonie affranchit les sexes des entraves qui avaient jusqu’ici faussé leurs instincts et dénaturé leurs relations! Les enfants vont se perdre dans la communauté du phalanstère, comme c’est leur devoir et leur droit.
Cabet expérimente; aussi vous le trouverez plus prudent. La famille se maintient en Icarie. Affaire de transition. A ceux qui lui reprochent son inconséquence, Cabet répond par des raisons d’habileté. La communauté des biens une fois établie, soyez tranquilles, la famille partira. Nul plus que lui, d’ailleurs, n’a posé en termes si nets l’absolu despotisme de l’État. Pas un atome de liberté! Il n’y a point de journaux en Icarie, si ce n’est le Moniteur de l’État; il n’v a point de livres, si ce n’est les livres de l’État;
il n’y a point de science, si ce n’est la science de l’Etat; il n’y a point d’histoire, si ce n’est l’histoire écrite par les ordres de l’État. En revanche, les Icariens ont tous et chacun les travaux forcés à perpétuité.
On sait ce que l’Amérique a fait du système lorsque Cabet l’y transporté, et comme ce système y est mort, tout simplement par incapacité de vivre.
Pierre Leroux, Louis Blanc, propagent sinon la même organisation, du moins des tendances pareilles. Les ateliers nationaux nous ont montré ce qu’il faut attendre du droit au travail. En dépit de cette expérience, certaines idées se sont répandues ; elles composent ce que j’appellerai le socialisme anonyme : celui qui, appartenant à tout le monde, ne compromet personne.
Vous ne trouvez plus aujourd’hui ni saint-simoniens, ni fouriéristes, ni cabétistes; encore moins des disciples de Campanella, de Morus ou de Platon; mais ce que vous rencontrez à chaque pas, ce sont des gens qui rêvent l’égalité décrétée par la loi, l’existence assurée par la loi, une sorte de partage opéré par la loi, et qui ne voient pas qu’en promenant le tranchant de leur niveau sur tout ce qui se permet de différer, c’est-à-dire de vivre, ils tuent d’un seul coup l’individu, la famille et la liberté.
L ’ Immolation de l'individu à F État, principe même de l’antiquité païenne, se place au premier rang.
Quand la croyance est asservie, que reste-t-il de l’homme?
Rien.
Et Platon, ce coryphée du socialisme antique, l’a si bien senti, qu’il achève de ruiner la personnalité humaine en imaginant la métempsycose, le Lélhé, l’oubli complet des existences antérieures; autant dire le néant.
Et Pierre Leroux, ce disciple conséquent de Platon, l’a si bien compris, qu’une fois les convictions personnelles abolies, il nie la personnalité de l’homme, ne la voyant plus que dans le vague ensemble de l’humanité.
LE SOCIALISME
La Tonle-pumançe réformatrice de l'État vient après.
L’individu ne peut rien. La société peut tout. Elle fait ce qu’elle veut. S’il y a des souffrances, c’est la •faute de la société. D’où il résulte que c’est à la société de réparer le mal.
D’ailleurs l’homme est bon. C’est la société qui l’a üâté.
Un philosophe, qui tout en combattant le communisme lui appartenait par beaucoup de ses instincts, Rousseau, a proclamé, avec plus d’éclat que de jugement, cette absurde et contradictoire théorie de la société mauvaise et de l’homme bon.
Chacun dans l’école de répéter après lui : Le législateur peut tout! On transforme les mœurs par les lois! Légiférez, votez, décrétez, le bonheur universel descendra sur la terre !
Admirable moyen d’éluder la responsabilité, admirable manière d’échapper au repentir, recette infaillible pour se dispenser du travail sur soi. 11 ne s’agit plus de changer les cœurs, mais les textes. La réforme n’a pas à s’opérer par dedans, il suffit qu’elle badigeonne les dehors !
On imaginerait difficilement une plus ignoble erreur. La prétention utopique est pourtant là tout entière, et je lui reproche moins de rêver son paradis ici-bas que de le rêver séparé de la conversion.
La Parole de Dieu nous tient un autre langage. Elle
aussi nous promet le paradis sur la terre. Il y viendra le jour où le péché en aura disparu.
Otez le péché, vous avez le paradis, même au milieu des misères du temps présent. Conservez le péché, vous aurez l’enfer, même au milieu de l’abondance, môme au sein de toutes les jouissances matérielles accumulées, même avec les lions repas annoncés par Fourier : nous pouvons devenir plus gras sans en être plus heureux.
UÉgalité, beau mot, belle espérance à laquelle, nous le verrons, l’Évangile donne et donnera la plus magnifique des réalités, l’Egalité vient illustrer à son tour le programme des socialistes contemporains.
Entendons-nous. L’égalité telle qu’ils la rêvent, ce coup de hache qui met tout à bas pour tout remettre à niveau, cette égalité-là ne subsistera pas un jour.
Vous partageriez ce soir, que demain comme hier il y aurait des gens honnêtes et des fripons, des paresseux et des travailleurs, des économes et des dissipés, des incapables et des intelligents, des forts et des faibles, de petits et de grands appétits, de bonnes santés et des santés débiles, des méchants, des boffs, des beaux, des laids; il n’y aurait plus d’égalité.
Prenez un article, un seul, le travail; et dites-moi de quelle manière vous vous y prendrez pour faire travailler ceux qui n’en ont pas envie. J.c sais bien
LE SOCIALISME
qu’on vous propose l’égalité des salaires en dépit de l’inégalité du labeur; je sais bien qu’on tient le fouet en réserve pour égaliser les efforts. On aura beau s’ingénier : même payés pour ne rien faire, même esclaves et fouettés comme tels, nous ne produirons pas également.
Disons mieux. Nous ne produirons pas du tout. Dût-on nous traiter comme des ilotes, ce qui présente quelques difficultés, il est des choses qu’on n’obtient pas à coups de fouet, les maîtres d’esclaves le savent bien. Ce quelque chose, c’est l’initiative, c’est la volonté, c’est l’élan, c’est la vie; elle seule répond aux besoins de la société. Dès que vous avez pris l’engagement de me nourrir, de me vêtir et de me loger, cela ne me regarde plus; vos discours n’y font rien, vos lois pas davantage; je me couche et je m’endors. Dès qu’il n’y a plus ni propriété ni famille, ni mobile ni devoir, ni responsabilité ni foyer, je ne vois pas pourquoi je violenterais mes instincts, qui sont de me croiser les bras; pourquoi je prendrais de la peine, comme avant l’égalité !
Les socialistes l’ont bien senti; sur ce point-là, du travail obligatoire, le système, privé de l’esclavage, a toujours fait fiasco. Le socialisme, c’est la fin du travail; par conséquent, c’est la lin de la richesse.
Le socialisme a deux problèmes devant lui, l’un trèsfacile, l’autre impossible à résoudre : le facile, c’est
•d’appauvrir les riches; l’impossible, c’est d’enrichir les pauvres. On ne décrète pas la confiance, on ne ressuscite pas les capitaux morts, on ne refait pas les industries anéanties, on ne galvanise pas les facultés paralysées, on ne peut ni créer l’énergie, ni commander la spontanéité.
Très-vite on en arrivera là. Quelques semaines, quelques jours suffiront pour amener l’indigence universelle. Piller et manger, cela se fait en un tour de main. Rebâtir ce qu’on a démoli, cela prend plus de temps.
Réussit-on à rebâtir? les peuples suicidés se relèvent-ils? Je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est qu’il y avait une fois une poule aux œufs d’or, qu’on la tua, et que lorsqu’elle fut tuée elle ne pondit plus.
Quant à Y Abolition du mariage, doctrine essentielle du socialisme, on pourra bien essayer de l’atténuer ou de la voiler, elle reparaîtra toujours. Elle tient au cœur même du principe : la communauté. Les principes ne se limitent pas. Une fois la propriété détruite, une fois l’individu supprimé, je vous défie de conser — ver la famille. La famille s’écroulera sous vos ménagements hypocrites; vous-mêmes vous ne les garderez pas. Platon avait raison, Campanella avait raison, Fourier avait raison, Saint-Simon avait raison : il faut descendre jusqu’en ces fonds perdus, jusqu’au divorce
LE SOCIALISME
de plein droit, jusqu’au facile échange des unions temporaires, jusqu’à la destruction du dernier lien, jusqu’à la négation du dernier devoir.
On se rassure en disant: Cela ne durera pas! — Je crois bien que cela ne durera pas ! Essayez de faire durer quelque part une application quelconque du socialisme!
Cela ne durera pas, mais nous aurons fini de vivre. Un incendie ne dure pas, mais il laisse la ruine après lui. Un assassinat ne dure pas, mais il laisse un assassiné.
Môme réduit à n’être qu’une convulsion, le socialisme*, s’il se réalisait, fût-ce un an, fut-ce un mois, porterait aux sociétés humaines un de ces coups qui donnent la mort.
En doutez-vous? Alors regardez le trait distinctif, la doctrine par excellence : le Despotisme! El quand le despotisme aura tout broyé, tout ployé, tout abaissé, dites-nous ce que vous ferez de ces âmes d’esclaves!
L’État souverain, l’Etat pensant, l’Etat croyant pour tous et pour chacun, c’est la fin ; c’est la ruine des caractères et des consciences, c’est l’écroulement de se qui se tenait encore debout ici-bas.
Quel vestige de liberté maintiendrez-vous là où l’homme enrégimenté dès son berceau, administré jusqu’à son dernier soupir, absorbé par la machine
publique, travaillant pour l’impôt, vivant de l’impôt, a cessé d’être homme, et n’aspire plus qu’à devenir fonctionnaire de l’État? — Certes c’est quelque chose d’être nourri; mais, sans compter qu’on ne le sera guère , être nourri à des conditions pareilles, cela peut sembler un triste marché.
Que la démocratie du siècle ne vous rassure pas. Démocratie et despotisme ont plus d’une fois marché d’accord; l’histoire du passé devient facilement la prophétie de l’avenir.
D’ailleurs les socialistes sincères nous laissent peu d’illusions. Ils nous annoncent que dans l’État parfait, toutes les libertés : liberté de l’individu, liberté de la famille, liberté de l’action, liberté de la presse, liberté de la propriété, liberté des instincts et de la volonté, des tendresses et des goûts, des habitudes et du choix, toutes auront disparu.
C’est à nous d’aviser.
On l’a dit, le socialisme s’attèle à rebours au char de la civilisation. Pas un progrès qui ne se soit accompli sans lui, contre lui, en vertu du noblq régime de l’indépendance, de l’ effort, de la conscience, de la famille et du devoir. Le socialisme a toujours fait reculer le progrès.
Regardez Sparte, dure, tyrannique, ignorante, ramassée sur elle-même comme une fauve dans
LE SOCIALISME
son repaire, égoïste jusqu’à en oublier le patriotisme grec!
Regardez les anabaptistes, qui nous ramènent aux sauvages férocités et à la polygamie !
Regardez les jésuites, qui maintiennent au Paraguay l’éternelle enfance des Indiens.
Contemplez la famille partout ravagée.
La famille,' c’est l’humanité. Tant que la famille ■durera, l’homme restera maître de soi. Aussi dans tous les temps, sous toutes les apparences, vous verrez le socialisme battre en brèche son implacable ennemi. Ceux qui veulent établir le despotisme par excellence savent bien qu’il faut supprimer la résistance par excellence : qu’il faut raser ces forteresses qu’on appelle des familles, car aussi longtemps qu’elles tiendront, l’homme se maintiendra.
Abolition des intérêts communs : plus de propriété, plus d’héritage, plus de travail indépendant et personnel ! Abolition de la paternité : les enfants enlevés à la mamelle, et jetés au mécanisme sans entrailles qui se charge d’en fabriquer des citoyens! Abolition du mariage par la pluralité des femmes, par le divorce, par l’absence même de tout lien ! Abolition de l’intérieur : le foyer éteint et la table renversée ! Abolition de l’individu, que l’État prend et pétrit et forgejusqu’à ce qu’il en ait fait son instrument ! Aussi longtemps que le socialisme professera ces doctrines, nettement,
«crûment, le socialisme ne sera pas à redouter; il rencontrera partout devant lui les révoltes du bon sens.
Mais nos socialistes modernes, plus habiles que Platon et moins sincères, sont parvenus à vêtir d’une façon décente le système et ses cyniques laideurs. Là est le danger. Nos socialistes nient le renversement de la famille, nient les tyrannies de l’État, nient la proscription des lumières, nient les mesures extrêmes, nient la spoliation! C’est pour cela que le socialisme, qui dans les âges précédents n’avait pu parvenir à sortir de la théorie, devient un fait actuel et plein de périls. Le socialisme de notre temps se produit moins comme système politique, se présente moins comme parti révolutionnaire, qu’il ne s’insinue sous la forme hypocrite et bien plus à redouter de grandes . innovations industrielles, d’habitudes imposées, de bienfaisance exercée, d’un terrain silencieusement, sournoisement occupé, sans bataille, sans éclat, mais positivement acquis, grâce à notre aveuglement, à notre paresse, à notre lâcheté.
Pour nous, qui ne nous soucions pas de périr, ouvrons les yeux, levons-nous, et démasquons l’attaque.
LES MANUFACTURES
La manufacture, cet agent du socialisme, inconnu a l’antiquité, au moyen Age, au monde moderne jusqu’à nos jours, amène une des crises les plus effrayantes que les sociétés humaines aient jamais eues à traverser.
Naguère encore , beaucoup d’industries s’exercaient en détail, en petit. L’outillage était insignifiant, la main de l’homme jouait un rôle essentiel. L’ouvrier pouvait produire à part, habiter la campagne, travailler chez lui, travailler en famille. La femme, comme le mari, rencontrait là, sans quitter ni le ménage ni les enfants, l’application de ses facultés et trouvait son gagne-pain. On ne se séparait pas, on n’était pas condamné à la vie commune; l’intérieur restait intime et sacré.
LES MANUFACTURES
Le monstre est venu. La machine à feu continu a embrasé ses foyers d’enfer. Elle a sifflé; il lui fallait des hommes, des femmes, des enfants. Elle a pris tout cela, elle a jeté tout cela dans ses engrenages qui ont broyé la famille, fourrant le père ici, fourrant la mère ailleurs, parquant l’enfant loin des siens, selon l’aptitude ou les besoins, car l’être humain n’est plus qu’un outil !
Ainsi a disparu la saine industrie, l’industrie morcelée, l’industrie heureuse, l’industrie morale, l’industrie sagement combinée avec le travail des champs, l’ industrie qui réunissait la famille au lieu de la disperser.
Ainsi la femme, l’épouse et la mère, a disparu. La femme, c’est le foyer; la femme, c’est la famille; la femme, c’est la joie ; la femme, c’est le doux lien. Elle éclaire, elle réchauffe, elle sait; elle a dès énergies pour les forts, pour les faibles elle a des compassions; elle veille sur tous, elle a prévu tous les besoins; bien-être, prospérité, tendresse, tout ce qui attire et tout ce qui retient rayonne de ce centre lumineux. Une fois éteint, c’est fini, le froid saisit au cœur. Dès que la femme s’en est allée, la maison se fait déserte, le foyer se fait vide et glacé.
Le soir, tard, on voit revenir une ouvrière lasse, usée, qui tout le jour a poussé ou tiré le même engin, qui a vécu de la vie de phalanstère, qui ne sait plus ce
LE SOCIALISME
que c’est qu’un ménage, qui sait à peine ce que c’est qu’un mari, que ses enfants ennuient, qui n’en peut plus, étrangère chez elle, presque inconnue aux siens.
C’est tout, il n’y a rien d’autre, et cela repartira demain, pour recommencer, comme hier, comme aujourd’hui, comme toujours 1
Autrefois, l’ouvrier s’intéressait à son œuvre; cette • œuvre lui appartenait, il s’y consacrait; les doigts n’allaient pas seuls, une pensée les inspirait. Voyez le moindre verrouil, voyez le plus chétif escabeau; l’homme s’y reconnaît: il a forgé, taillé, orné, suivant l’idéal qu’il portait en lui. Aujourd’hui la manufacture, en divisant à l’inlîni le travail, a créé le travail abrutissant. Au lieu d’un individu, il y a un automate qui répète du matin au soir le môme mouvement. Au lieu d’un ouvrier, il y a une machine qui sert une autre machine. Plus d’initiative, plus d’intcl- * ligence ! Et c’est si vrai , que le triomphe de la machine, c’est de gagner du terrain sur l’homme, c’est de faire ce que faisait l’homme, et de faire mieux, parce qu’elle pense moins !
Cette espèce de rouage revient le soir, lui aussi, engourdi, asservi, abruti, l’âme harassée de vide, hébété, atrophié, incapable de devoir et de bonheur.
Voilà ce que la manufacture fait de la famille.
La manufacture fait autre chose encore ; elle chauffe grand train la corruption. Séparant ce qui devait res-
LES MANUFACTURES
ter uni, rapprochant ce qui devait demeurer séparé, elle favorise toutes les éclosions du vice, elle excite toutes les pourritures du cœur.
La manufacture n’est pas au bout; elle tient en réserve des secrets de misères devant lesquels nous reculons épouvantés. Certains bouges, certains entassements, certaines détresses : pas d’air à respirer, pas de loques pour se vêtir, pas de pain à mettre sous la dent, les dernières abjections par le dernier dénument, la manufacture nous a donné cela.
Elle nous l’a donné parce qu’elle a détruit la famille, et que du môme coup elle a fait tomber les salaires.
Dès qu’elle s’est saisie des femmes et des enfants, le salaire, nécessairement, abaissé. Et ne dites pas que ces fractions de l’ancien salaire le dépassent en se multipliant; ne dites pas que les gains réunis des enfants et des femmes entassés dans les manufactures l’emportent sur le produit du travail qui se faisait en famille jadis. Cela n’est pas vrai. Cela fût-il vrai, les âmes et les santés perdues, à quel chiffre les évaluezvous? L’argent dissipé en de précoces débauches par l’enfant, quelle part aura-t-il au budget? Les désordres du père, l’incurie de la mère, toutes ces sources de ruine, que vont-elles produire? Sera-ce l’aisance ou sera-ce la pauvreté?
Tant que la famille existe, la famille tient à son logis. Ellele veut aimable, gracieux, attrayant. Elle ne se passe
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LE SOCIALISME
ni de clarté, ni de propreté, ni des coquette ries du nid ; car c’est là qu’elle se retrouve tout entière, c’est là qu’elle se possède, c’est là qu’elle sent battre son cœur.
La famille, tant qu’elle reste unie, ne descendra pas au-dessous d’un certain niveau, elle n’acceptera pas certaines pénuries qui entraînent l’abandon de soi, elle n’admettra pas un excès d’indigence qui compromet la vie des siens, elle ne supportera pas de les voir en haillons, de les voir affamés; elle fait effort, et par cette saine vigueur qui est en elle, gagne leur pain, saisit leur bien-être, et ne le laisse pas échapper. Une fois écrasée par la manufacture, une fois émiettée par la machine, ne demandez plus à la famille ni l’énergie qui résiste, mi l’élan qui conquiert. Ce que vous avex devant vous n’est plus un corps vivant, pensant, qui veut ou qui ne veut pas ; ce sont des membres disloqués, qui se laissent faire, qui subissent, qui n’ont ni centre, ni foyer, ni intérieur, auxquels un trou pour se remiser la nuit, quelque grabat où se jeter durant un instant, suffit .au besoin, et qui très-vite en viennent à ne lien prétendre au delà! — Qu’on se dédommage par les jouissances grossières, cela va de soi. Le calcul des sommes que l’ouvrier dépense au cabaret, dans les désordres de tous genres, a été fait : il a signalé un total plus que suffisant aux nécessités du ménage. C’est le logement, c’est la saine alimentation, c’est la propreté, c’est le respect de soi, c’est l’honneur et c’est le
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bonheur qui s’écoulent ainsi, ha famille jamais ne les aurait lâches.
J’ai dit la famille! Mais à côté de la famille il y a des existences isolées, laborieuses, qui se suffisaient autrefois. On voyait autrefois l’ouvrière en couture o-agner largement son pain •; et quand elle était économe, assidue, elle gagnait sa dot. Qu’est-ce que la manufacture en a fait? Demandez-le à rabaissement des salaires. Malgré l’ordre le plus strict, malgré un travail excessif, malgré bien des privations, l’ouvrière à l’aiguillé parvient à peine à subsister. Qu’une maladie arrive, qu’un chômage se produise, que le caprice d’une fournisseuse de magasins lui retire 1 ouvrage, ou le ralentisse sous ses doigts, l’ouvricre n’y parvient plus du tout. Ab ! que je les trouve nobles et touchantes celles qui à force de labeur, de veilles, de pénuries courageusement affrontées, luttant avec une énergie surhumaine, meurent souvent à la peine, mais réussissent à ne pas tomber! Quelles me paraissent dignes de pitié celles qui s’affaissent vaincues!
Notre temps prendra-t-il son parti de voir toute une. classe de créatures humaines condamnées au travail sans relâche, vouées à la misère sans espoir, ne vivre guère que pour souffrir, ayant faim, ayant froid, ne parvenant à rester honnêtes qu’à la condition de ne rencontrer ni chômage ni maladie sur leur sentier ? Notre temps voudra-t-il que l’alternative de faillir ou
LE SOCIALISME
de se jeler à la rivière s’impose en quelque sorte à des milliers de femmes, heureuses et préservées si. elles eussent eu du pain?
Rien qu’à y penser on ne peut plus ni manger ni . dormir.
Ici encore la famille se présente comme le seul remède qui puisse guérir un tel mal. La famille étant donnée, il n’y a plus d’isolement. La famille recueillera l’ouvrière isolée. La famille ajoutera peut-être à ce budget insuffisant un autre budget plus sûr et mieux fourni. La combinaison des ressources et des charges résout de grands problèmes. D’ailleurs Dieu l’a dit : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul. »
Ajoutons qu’il faut détourner les femmes des carrières qui, décidément, ne peuvent subvenir à leurs besoins. Ajoutons qu’une foule de vocations, accaparées aujourd’hui par les hommes, appartiennent exclusivement aux femmes, et qu’il faut les leur restituer. Ajoutons — j’exprime ma pensée, quelque excessive qu’elle puisse paraître, — ajoutons que le travail extérieur des femmes est contre nature, que la place des femmes n’est ni dans l’atelier ni dans la fabrique, qu’elle est au foVèr, qu’elle appartient à l’intimité, à la modestie conjugale, à l’éducation des enfants, à la tenue du ménage, au bon ordre, à tous les bonheurs !
Une société bien organisée doit en venir là. Une
LES MANUFACTURES
société bien organisée ne comptera pas le salaire des femmes comme une ressource indispensable à la vie en commun. Une société bien organisée comprendra qu’en se retirant de la manufacture et de l’atelier, les femmes feront hausser de tout ce qu’elles gagnaient le salaire des hommes, et qu’ainsi l’équilibre sera maintenu au profit de tous.
Voilà mon idéal.
On n’y arrivera pas du jour au lendemain. Toutefois, marchons de ce côté.
En présence de la manufacture, de ce fait si nouveau, de cette redoutable alliée du socialisme, qui ne tend à rien moins qu’à écraser l’individu, qu’à supprimer la famille, nous avons un seul moyen de défense : reconstruire la famille, relever l’individu.
On nous dit que la manufacture est nécessaire ! il se peut. Mais vivre est nécessaire aussi, or la vie s’en va; penser est nécessaire aussi, or l’ouvrier machinisé ne pense plus; la famille est nécessaire aussi, or la famille, tuée par les manufactures, disparait.
Ne supportons pas cela. Ne consentons pas,' fût-ce une heure, à un état de choses par l’effet duquel des populations immenses jetées au laminoir y sont broyées, qu’on ne se marie plus, qu’on vit dans le désordre, qu’il n’y a plus de chez-soi, plus d’épouse, plus de mère, plus d’enfants; que les membres de l’ancienne famille, dispersés et séparés des leurs, con-
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damnés à de brutales accointances, étiolés, engourdis, asservis par la machine qui devait les affranchir, sans intelligence, sans affection, baissant chaque jour au physique et au moral, revenant au logis, quand ils y reviennent, incapables de devoir et de joie, nous présentent le spectacle d’une dégénérescence fatale, d’un abrutissement sans rémission, race d’ilotes à jamais privée de tendresse, de progrès, d’intérêts élevés, et pour qui la canette d’eau-de-vie, quelque débauche quand on peut, forment tout le soleil icilias.
Dieu me préserve de maudire l’industrie; elle n’existe que dans les pays civilisés. Si elle a, partout où elle s’est exercée sans contrôle, abaissé les populations, le peuple en général lui doit plus d’un soulagement. La manufacture d’ailleurs est un fait; or la sagesse ne consiste pas à protester contre un fait lorsqu’il n’est pas vicieux en soi; la sagesse consiste à l’accepter, mais pour en opérer la transformation. Gémir ne sert à rien, agir vient à bout de tout. Voir et vouloir, le remède est là.
Nous avons vu. Reste la volonté.
Eli bien, je voudrais, avant tout, soustraire aux manufactures, par une loi positive, obéie, et non par des mesures hypocrites qui laissent tout faire et tout passer, les enfants, ces victimes sans défense»
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que notre temps jette à son Moloch, à la fabrique, à la machine, qui les tue, Ame et corps, sans pitié! Je voudrais que tout travail fut interdit à tout enfant, dans toute manufacture. Je voudrais que l’enfant suivit l’école jusqu’à seize ans, pour le moins; y développant son âme, y exerçant son esprit, croissant en plein air quand il n’est pas en classe, devenant un homme au lieu de devenir un objet inerte et.souffrant. Tous y gagneraient: le pays, que n’appauvrirait plus une race malsaine, chaque jour plus débile, moins propre à la vie, plus déshéritée des terrestres félicités, moins propre aux éternels bonheurs; l’ouvrier, dont le salaire reprendrait les niveaux équitables; le maître, qui aurait des individus complets à son service, au lieu d’êtres ébauchés, manqués, espèces de larves qui ne parviennent jamais à l’éclosion, ni des forces physiques, ni des facultés.
Je voudrais qu’un arrêté pareil vint absolument interdire aux femmes tout travail industriel et public, les renvoyant chez elles, à leur mari, à leurs enfants, au foyer, à l’atelier de famille, intime et libre, le seul qui ne compromette ni leur honneur ni leur bonheur.
Je voudrais qu’au moyen de conventions internationales, les plus glorieuses qui puissent honorer notre siècle, les mêmes lois fussent votées, le même but fut atteint, une même reconstruction de la famille fût opérée dans tous les pays.
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Je voudrais que le même accord amenât le respect volontairement accepté, rigoureusement maintenu, du dimanche, du repos d’un jour sur sept, tel que Dieu l’a donné et ordonné.
Je voudrais que le travail fût limité à douze heures, ni plus ni moins; afin que l’ ouvrier eût la possibilité d’être homme, tout en restant travailleur *.
Je voudrais que la loi sur les logements insalubres, achevant son œuvre, fermât non-seulement ces bouges qui se nomment les caves de Lille, mais proscrivît toute espèce de taudis privé d’air et de lumière, insuffisant, où s’entassent, ramassés les uns sur les autres, sans distinction des sexes, au péril de la moralité — sans compter le mépris de la pudeur, — père, mère, enfants de tout âge, tant qu’il en peut tenir!
Alors, dans les grands centres industriels, au lieu de ces horribles casernes, sortes de cages à compartiments décorées du nom de « cités ouvrières » que l’ouvrier, dont le sens est juste, fuit d’instinct, on verrait s’élever, à l’exemple de Mulhouse, des habitations indépendantes, pourvues chacune de son jardin, mises au service de l’ouvrier, qui, moyennant un loyer calculé d’après d’infaillibles données, en devient propriétaire sans qu’elles lui coûtent rien.
Propriétaires ! comprenez-vous la magie d’un tel
1. Le travail de nuit, dévorant, contre nature, formerait l’objet d’une libre convention entre les maîtres et les ouvriers.
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mot ? pressentez-vous quelle puissance de .régénération, de bonheur, de santé morale, de poésie, de progrès il renferme? Propriétaire! posséder cette maisonnette, ce bout de terrain, planter, arroser, regarder par sa fenêtre, respirer le parfum de ses roses, avoir un chez-soi, à soi! Mais c’est Le foyer rallumé, c’est la famille reconstruite, ce sont les bonnes joies qui mettent à la porte les mauvais plaisirs, c’est la débauche flétrie, c’est le cabaret déserté, c’est le vrai travail revenu, c’est l’ordre, c’est l’épargne, c’est l’idéal, ce sont les intimes trésors, c’est l’homme, pour tout dire, qui reconquiert sa royauté !
Voilà ce que je voudrais.
Reste l’ouvrière isolée.
On a inventé pour elle des asiles, disons des couvents — en vérité c’est cela — dirigés par des sœurs !
C’est prendre la question à rebours. Il s’agit de sauver la société. On sauvera la société en reconstituant la famille; on ne sauvera pas la société en organisant ici •des phalanstères, là des cloîtres dont les pensionnaires plus ou moins séquestrées, plus ou moins sécularisées, suivront la règle, machinisées par le couvent comme elles le sont par la fabrique, sans initiative, sans expérience de la vie, en tutelle, aux lisières, ne sortant que sous la surveillance des religieuses, rigou-
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reusement défendues contre tout contact extérieur !
Tl y a* Dieu merci, de meilleurs moyetis pour sauvegarder l’ouvrière.
Il y a la famille. Et toujours c’est là qu’il en faut revenir.
L’atelier dans la famille, tel qu’on le rencontre aux abords de Lyon, tel que nous le montrent les cantons de Zurich et de Saint-Gall, avec leurs chalets de bois bien clos le jour, entourés de fleurs, qui laissent le soir sortir la brodeuse; ces nids gracieux et parfumés peuvent abriter la jeune fdle isolée; tout naturellement elle peut y retrouver une mère et des sœurs. L’atelier de famille lui donnera l’existence normale et simple. Ouvert en pleine nature, comme il existe en Suisse, comme l’industrie horlogère du canton de Neuchâtel a su le conserver; il entremêlera pour l’ouvrière les bons, les gais travaux de la campagne, les fenaisons, les moissons, au labeur assidu qui la relient sédentaire au logis. Voilà ce que fera la famille.
Si l’fn veut réunir les ouvrières isolées, absolument, qu’on regarde à l’Amérique. Loivel offre le type d'un abri commun qui n’est pas le cloître, d’une surveillance qui n’est pas la tutelle; l’ouvrière américaine, très-indépendante et très-honnête, y va chercher sa dot, l’acquiert en peu do temps, et rentre chez elle pour se marier.
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Mais avec nos mœurs, avec notre inhabileté à nous gouverner nous-mêmes, l’atelier de famille vaut mieux.
Tout est-il dit? Non.
Reste la grande question du patronage; gardonsnous de l’éluder.
Le patronage met 'la main du riche dans la main du pauvre. Le patronage remplace l’aumône à distance, toujours sèche, toujours débilitante, par cette affection pleine de sympathie, par cette protection de frère aîné qui soutient les faibles et qui relève les abattus. Quelques-uns de nos établissements manufacturiers, Saint-Gobain, pour ne citer que lui, ont compris cela. Saint-Gobain possède, nous ne disons pas sa population, mais sa famille d’ouvriers dont il est le centre, la sécurité, l’avenir, et qui le servent de père en fils. Pas un de ceux-là n’inventerait de déserter; s’en aller, ce serait s’exiler. Écoles, associations entre ouvriers, soins, prévoyances, gâteries de la fabrique envers ses enfants, les intérêts de chacun protégés, le sanctuaire de chaque intérieur entouré de sollicitude et de respect, Saint-Gobain a réalisé ce beau rêve industriel.
Regarde-t-on aux difficultés, aux conflits, aux crises?
celle du Lancashirc, récente et vaincue, nous prouve
qu’il ne faut pas désespérer de l’industrie tant que
l’industrie laisse l’homme debout. Aucun problème
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n’cst insoluble avec l’intégrité de^ la conscience, avec la prière, avec la ténacité dans la poursuite du bien; aucun n’est insoluble avec des individus et non des machines devant soi ; aucun n’est insoluble avec la famille relevée, avec l’amour fraternel pour la maintenir, avec l’Évangile pour lui donner son vrai caractère et toute sa dignité.
Je ne sais pas de plus belle vocation aujourd’hui que la vocation d’un industriel qui, ne se méprenant pas sur son rôle, ne le mesurant pas aux petitesses de l’égoïsme, mais à l’ampleur de la sympathie et de la foi, en reconnaît l’élévation suprême, en mesure la portée immense, lui obéit dans ses plus vastes expansions.
Tout, au reste, pour l’industriel comme pour l’ouvrier, se résume en un mot : conversion du cœur. Dès que vous aurez la famille, vous aurez l’homme ; dès que vous aurez l’homme, vous aurez l’âme; dès que vous aurez l’âme, il lui faudra l’Evangile. Et sitôt que vous aurez l’Évangile, c’est-à-dire Jésus mort pour nos olfcnses, Jésus ressuscité pour notre justification, vous aurez le renouvellement, vous aurez la sanctification, vous aurez le cœur, Vous aurez tout.