‹ L'EnnuiChapitre 13 sur 68 · Amiel, Journal intime, t. I, p · texte numérisé non relu

Amiel, Journal intime, t. I, p

ballantes^, à l'esprit, flottant et bercé, ignore le réel et ne fait pas de conquêtes ; il reste pauvre, désarme, Pierrot blême en conversation avec la lune, étranger tombé des nues dans ce monde terrestre confisqué par les lutteurs robustes. Mystique épris d'un dieu introuvable ; spéculatif s'absorbant dans l'éternel ; contemplatif amoureux des apparences; fakir aveuglé par son extase ; poète captif de ses chansons ; sensuel enivré qui se dissout dans ses sensations trop sucrées ; monomane d'un opium, d'un poison délirant, le rêveur qui vit de sa propre substance, qui se dévore lui-même, s'étiole, divague, perd toute consistance, tandis qu'il étire en filigranes imperceptibles de minces flocons de fumée cérébrale; il finit dans l'obtusion intellectuelle, l'inaction cataleptique. Ses rêveries furent d'abord prodigieuses et ornées avec un choix exquis ; elles comportaient une certaine activité intellectuelle ; elles avaient pour point de départ une ivresse intérieure ; si cette fantasmagorie scintillante n'est pas objectivée en œuvres d'art plas ou moins réussies, il arrive qu'elle se dégrade; les opérations mentales se raccourcissent, ne livrent plus que bulles de savon et scènes brouillées. Dans sa cellule, dans son ermitage, dans sa tour d'ivoire, enseveli, perdu en lui-même, le rêveur succombe à l'ennui le plus aride qui soit; peut-être voulait-il fuir le néant de la vie vécue dans la foule : il est entré dans un autre néant.

Ces esquisses de caractères étaient à tracer dans leurs relations avec l'ennui; d'autres mentalités, d'un

tour spécial, sommairement indiquées, nous fourniront des traits intéressant notre sujet.

Il y a un enmii du solitaire. Il est une originalité, nettement frappée, d'intelligence ou d'âme qui situe le porteur dans une sorte de solitude, dans le désert de l'ennui. L'homme dont il s'agit sera singulier, malgré qu'il en ait, et ne trouvera pas à s'apparier; il n'est point compris, aimé, il a peine à se communiquer, personne ne parlant sa langue. Mais l'être banal rencontre partout ses pareils, qui le comprennent d'un regard et qui lui tendent des bras fraternels.

Il y a un ennui du dédoublé qui est l'homme réalisant une dualité foncière : on peut être à la fois et également sensuel et intellectuel, actif et rêveur, mystique et positif; pour citer des noms : Flaubert était au même degré réaliste et romantique : « 11 y avait en Théophile Gautier deux âmes rivales qui se sont disputé la possession de son talent, une âme gauloise et une âme contemplative, qu'il n'a jamais pu mettre entièrement d'accord et qui se sont toujours querellées '. » De telles dualités, accentuées et irréductibles, font les caractères morbides, et mettent leurs propriétaires dans l'embarras ; ce sont gens écartelés, tenus de vivre en partie double, et qui ne disposent jamais que de la moitié de leurs forces; incertains sur leur personnalité véritable, ils portent envie à ceux qui sont coulés d'un bloc.

\. Montégut, Nos Morts contemporains, p. 2.3.

Il y a un ennui du dilettante. Le dilettante, ou amateur, est un artiste manqué, un candidat au talent resté sur le carreau ; il est l'ébauche, qui ne s'achèvera pas, d'une personnalité de créateur. Réduit à l'attitude passive de spectateur, en perpétuel état d'attention expectante qui s'impatiente et s'inquiète, sujet qui attend le magnétiseur, il vit d'émotions raccrochées, de sensations de rencontre. Tandis que le producteur s'enferme, affranchi du temps et du monde extérieur, dans l'œuvre dont il est délicieusement possédé, s'annonçant prochain démiurge, le dilettante, badaud supérieur, a dû, pour « passer le temps », entreprendre des voyages que décident la mode ou son caprice, se nourrir de l'actualité accidentelle, se mettre aux ordres du snobisme, s'inventer des goûts artificiels. 11 y a en lui du faible d'esprit, dont le moi flotte au vent; du raté accouchant d'un spasme. Il montre une àme d'emprunt, collectionne les idées et les sentiments vécus par d'autres; vainement il croit éprouver les sentiments qu'il imagine et refuse de se spécialiser pour ne rien perdre de la vie, s'en approprier toutes les formes; miroir, écho, il n'a que des ombres; en dépit des pâmoisons qu'il s'administre à haut prix ou à bon marché, il traîne dans le dégoût et l'ennui.

L'ennui procède non seulement de l'infirmité de l'intelligence, mais de la pauvreté de cœur. Il y a un ennui de régoïate. L'égoïste actif et vigoureux, machine impitoyable, chargé d'appétits et de volonté, ne fait pas de longues stations dans l'ennui. Mais il est un égoïsme

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passif, replié sur soi, tout en défense, qui s'interdit comme excès débilitants les palpitations du cœur épousant l'émotion d'autrui. et jusqu'aux actes de bienveillance indifférente, valant comme gymnastique spirituelle mais qui le détourneraient, pense-t-il, de sa personnalité. Le partisan décidé de cet égoïsme sévère s'ennuie parce qu'il mène trop petite vie, ignore les échanges, l'idéation désintéressée ; il a une allure contractée, défiante, l'air féroce et fermé ; haïssant Ihumanité, crevant de la peur d'être dupe, l'égoïste retranché de la communion humaine s'appauvrit et se ratatine.

Nous allons produire, sous le titre un peu gros de ratés, et avec les réserves nécessaires, trois personnages qui ont crié d'ennui pendant toute leur existence : Benjamin Constant, Flaubert, Baudelaire.

Il y a du raté chez Benjamin Constant, si l'on considère qu'il a manqué toutes ses entreprises et gâché pitoyablement sa vie. L'ennui qui le minait fut d'une précocité paradoxale ; devançant l'expérience et la formation des idées générales, il procédait d'un vice structural, d'un défaut d'équilibre dans les facultés se trahissant dès leur premier jeu.

Liant un raté qui dirige mal ses efforts et se fourvoie, il fut un épuisé qui se décourage, et l'excès de souffrance le convertit au nihilisme ironique. Il n'eut ni enfance, ni jeunesse; aucun voile sur les yeux; il débuta par la sécheresse et l'analyse; ses lettres en font foi, et })rincipalement sa fameuse épître à sa grand'-

mère, écrite à douze ans : « Je voudrais qu'on pût empêcher mon sang de circuler avec tant de rapidité et lui donner une marche plus cadencée; j'ai essayé si la musique pouvait faire cet effet. Je joue des adagio, des largo, qui endormiraient trente cardinaux. Les premières mesures vont bien ; mais je ne sais par quelle magie les airs lents finissent toujours par devenir des prestissùno. Il en est de même de la danse. Le menuet se termine toujours par quelque gambade. Je crois, ma chère grand'mère, que ce mal est incurable... » Et à propos du jeu dont il est témoin dans ses soirées mondaines : « Cependant le jeu et l'or que je vois rouler me causent quelque émotion...» Il s'accuse quelque part d'avoir des goûts fort étroits, et cet aveu vaut pour notre thèse : « C'est une triste chose que d'avoir des goûts aussi resserrés que les miens. Aimer et penser sont mes seules facultés : ce qu'on appelle amusements, distractions, abandon, n'existe pas pour moi ; la nature me rend triste ; les honneurs me blessent '... » La souplesse lâche de l'esprit qui se prête à tout, et aux distractions vulgaires, est une excellente parade contre l'ennui de vivre ; l'ennui de Constant dérivait de son impitoyable besoin d'analyse, de sa dissection acharnée des autres et de lui-même ; il se plaisait à hacher la vie en miettes histologiques, relevant du microscope. L'abus de l'analyse détruit les ensembles vivants, qui ont pourtant leur raison d'être.

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