‹ L'EnnuiChapitre 14 sur 68 · Journal intime de Benjamin Conslcmt, p · texte numérisé non relu

Journal intime de Benjamin Conslcmt, p

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Il sème à profusion dans sa correspondance les formules mordantes de son immense déo:oût : « Rien ne m'ennuie tant (jue ce qu'on me dit, excepté ce que je réponds. » « Je neveux rien voir lleurir près de moi. Je veux que tout ce qui m'environne soit triste, languissant, fané. » « Je vous envoie de la poussière, mais c'est tout ce que j'ai. Je suis tout poussière. » « Je passerai comme une ombre sur la terre entre le malheur et l'ennui. » « Le sentiment profond et constant de la brièveté de la vie me fait tomber le livre ou la plume des mains, toutes les fois que j'étudie. »

Son livre Adolphe étale l'impuissance d'aimer et met au jour un héros navrant de faiblesse morale. — Enfin l'ennui chez Benjamin Constant était tellement encombrant et envahissant qu'il paralysait par son action déprimante sa merveilleuse lucidité critique, et il se trouvait entraîné, par la suite, à d'énormes sottises ; il n'est qu'à citer : ses deux mariages bâclés au petit bonheur avec des femmes sans parité aucune avec lui ; ses amours orageux et tragi-comiques avec M°' de Staël; son amour- gageure pour M™' Récamier; ses palinodies politiques, sa passion du jeu, etc. Cosmopolite sans racines, aventurier des passions, sa carrière aux lacets brusques côtoie les abîmes et s'égare dans les maladresses commandées par un ennui extravagant. On a voulu faire de l'égoïsme le trait dominant de son caractère ; rien de plus faux : l'égoïsme, sentiment conservateur, l'aurait unifié, se serait opposé à sa manie-suicide d'auto-destruclion. Il a réfuté

LES PAUVRKS D'ESPRIT ET LES PAUVRES D'AME ol

lui-même celte interprétation lorsqu'il a écrit : « Une des singularités de ma vie, c'est d'avoir toujours passé pour l'homme le plus insensible et le plus sec et d'avoir été constamment gouverné et tourmenté par des sentiments indépendants de tout calcul et même destructifs de tous mes intérêts de position, de gloire et de fortune. » (Lettre à M"'" de Gérando.)

De l'ennui par désharmonie mentale nul n'a été plus représentatif que Gustave Flaubert : les grincements de sa pauvre machine seront longtemps une des curiosités de la littérature. Flaubert s'ennuie épouvantablement d'un ennui lourd, noir, asphyxiant, auquel il ne comprend rien, qui l'aveugle.

Comme l'eau qu'il secoue aveugle un chien mouillé.

Ce « patron des ratés' » avait des facultés tellement discordantes et ennemies qu'elles ne parvenaient point à se conceïter, et leur action n'était pas pour aboutira cet équilibre heureux qui est proprement l'intelligence. Aussi la lui a-t-on refusée. Anatole France prononce à cet égard : « Il était divers ; mais, de plus, il était disloquéetles parties quile composaient tendaient sanscesse, à se désunir. » 11 note « la désharmonie héroïque qui régnait sur toutes ses facultés intellectuelles et morales, et, ajoute-t-il, il y a là de quoi humilier notre petite sagesse : cet homme, qui avait le secret des paroles infinies, n'était pas intelligent^ ». Brunetière écrit :

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