Ilislûire et Littérature, t
LES PAUVRES D'ESPRIT ET LES PAUVRES DAME o3
tion et matière d'œuvre d'art. Le talent requiert une excitation cérébrale violente; il se nourrit d'hallucinations. Mais, pendant ces périodes de monoïdéisme, les facultés proprement intellectuelles (raison, jugement, critique, etc.) un peu négligées, ne fonctionnent guère, et il se peut que l'édifice mental, dans son ensemble, soit en déséquilibre.
Flaubert, avec un parti pris d'isolement farouche, figura l'artiste intransigeant qui coupe les ponts entre lui et les hommes ; il vécut en styliste, au sommet d'une idée fixe, somnambule d'un rêve interminable. Il rétrécissait son existence jusqu'à s'hébéter. Haïssant la médiocrité, et dédaignant trop de choses ; épris de lyrisme et d'extraordinaire ; muré en lui-même, visionnaire, s' irritant des difficultés de son art, toujours geignant, ayant rompu avec la vie variée, libre, attrayante, il fabriquait de l'ennui sans relâche. Sa Correspondance est un bréviaire que doivent tenir à portée de leur main ceux qui maudissent le jour oii ils sont nés; on n'y entend que lamentations et hurlements; écoutons-le : « Ce sont comme des cataractes, des fleuves, des océans de tristesse qui déferlent sur moi. Il n'est pas possible de souffrir davantage. Par moments, j'ai peur de devenir fou... Dès que je ne tiens plus un livre ou que je ne rêve pas d'en écrire un, il me prend un ennui à crier. La vie enfin ne me semble tolérable que si on l'escamote... Mon isolement est absolu, et quand je n'ai pas beaucoup de chagrin, j'ai beaucoup d'ennui. Cela me change! Après les larmes,
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les bâillements... Le désespoir est mon état normal. Il faut une violente distraction pour m'en sortir. Et puis, je ne suis pas naturellement gai... J'étais né avec toutes les tendresses pourtant! Mais on ne fait pas sa destinée, on la subit. J'ai été lâche dans ma jeunesse, fai eu peur de la vie! Tout se paye !... Je me sens vieux, use, écœuré de tout. Et les autres m'ennuient comme moi-même. Cependant je travaille, mais sans enthousiasme et comme on fait un pensum... Tu ne peux pas te figurer mes fatigues, mes angoisses et mon ennui. Quant à me reposer, comme tu me le conseilles, ça m'est impossible. Je ne pourrais plus me remettre en roule. Et d'ailleurs comment se reposer, et que faire en se reposant?... Rien ne me soutient plus sur la terre que l'espoir d'en sortir prochainement et de ne pas aller dans une autre planète qui pourrait être pire. . . Ah 1 non! assez, assez de fatigue! »
Nous avons chez Flaubert l'ennui au complet, fait de fatigue, d'incapacité mentale, d'efforts mal dirigés, de nihilisme. Cet ennui, qui était sa vie et son àme, a donné à ses œuvres leur saveur de mélancolie et de désespérance. Il le vivait; ce fut une des attitudes constantes de son esprit. Or, quand un de nos états d'âme prédomine à ce point et nous tyrannise, il se peut qu'après nous avoir servi il nous égare ; le sentiment que tout est ennui, néant, farce grotesque, fournit à Flaubert le ton ironique de ses livres désenchantés; il lui inspire son chef-d'œuvre, Madame Bovarij ; mais il succombe à la vision accablante qui ne le quitte
pas, et, en dépit de son labeur acharné, son sang se fige et sa verve se glace.
L'ennui de Baudelaire est fait des tares que nous examinons ici : stérilité intellectuelle, désharmonie mentale, et toutes les convulsions du raté qui s'épuise et n'aboutit pas. Détenteur de quelques sensations rares, frappées en vers d'un effet saisissant qui nous ensorcellent, sa poésie n'en a pas moins le souffle court, elle est embarrassée, peu variée. Certains critiques ont été durs pour lui : « ... Le pauvre diable, dit Brunetière', n'avait rien ou presque rien du poète que la rage de le devenir. » Scherer, à plusieurs reprises'^, l'a exécuté avec la même sévérité : « Partout un esprit lourd et prétentieux, partout l'impuissance et le vide... Baudelaire manque de substance intellectuelle... Aucune génialité. » Et redoublant : « Baudelaire, lui, n'a rien, ni le cœur, ni l'esprit, ni l'idée, ni le mot, ni la raison, ni la fantaisie, ni la verve, ni même la facture. Il est grotesque d'impuissance. » Max Nordau^ lui fait son procès sans plus démesure : c'est un dégénéré, un mystique, un érotomane, etc. Mais il dit avec raison: « L'incapacité de l'égotiste d'éprouver avec justesse les impressions extérieures et la peine avec laquelle son cerveau travaille, sont aussi la clef de l'épouvantable ennui dont se plaint Baudelaire et du profond pessimisme avec lequel il contemple le monde et la vie... »
i. Questions de critique, 1889.
'2. Eludes sur la littérature contemporaine, t. IV et t. VIH.