‹ L'EnnuiChapitre 21 sur 68 · Ma Jeunesse, p. 7o · texte numérisé non relu

Ma Jeunesse, p. 7o

aux vies manquées est, en son fond, incurable ; les minutes de joie que les estropiés définitifs ravissent au destin ne vont pas à les redresser ; quand la vie n'est pas sublime, elle est pitoyable.

Il y a bien des façons de manquer sa vie, et cela parce que nous avons à mener de front deux existences qui rarement réussissent toutes les deux à la fois : une existence extérieure et une existence intérieure. Nous tenons un rôle public qui est presque un non-moi, un rôle de cabotin; et nous avons un moi intime qui est plus à notre ressemblance que notre figure sociale, qui est notre personnalité véritable.

Ces deux moitiés de nous-même peuvent ne faire qu'un bloc, et il en va ainsi chez les natures simples, harmonieuses ; et en première hypothèse, nous posons : si, étant de ces unifiés, notre carrière sociale a conduit à leur épanouissement nos facultés essentielles, les plus représentatives de notre individu; si, d'autre part, le succès nous a servi ponctuellement, nous figurons l'homme heureux par excellence; heureux face au public, et devant son miroir, dans sa chambre ; portant beau dans la coulisse comme sur la scène. Une telle réussite est un miracle à célébrer comme il convient, et le vainqueur n'a de compte à rendre qu'à l'ennui par satiété.

Passons à des lutteurs moins triomphants, qui sur deux parties jouées en perdent une.

Soit une carrière publique ascendante à souhait, marchant vers son couronnement, comblée de fa-

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veurs, mais qui a pour conlre-partie le moi intime sacrifié, qui a dû se faire polit pour laisser grandir l'homme extérieur; froissé dans ses aspirations légitimes ou chimériques, ce moi caché protestera; notre âme a une plaie, notre vie intérieure nous apparaît comme manquée. — Ou bien, il se peut que notre vie extérieure soit ratée, celle que nous promenons dans les rues, qui paie patente; alors le sujet essaie de se rattraper sur les jouissances intimes et les trésors de l'intériorité. Ces deux cas, qui s'opposent, sont à examiner dans leurs rapports avec l'ennui.

Nous avançons cette proposition incontestable dans sa simplicité originelle : un homme se meurt d'ennui dans les fanfares mêmes de son triomphe, s'il n'a pas l'àmedu personnage dont il fait les gestes.

Ilien n'existe pour nous que les choses perçues et les aliments digérés : à quoi bon les richesses, les honneurs, un décor somptueux, une valetaille à nos ordres, si ces extériorités meurent à notre seuil, si dans notre poitrine une âme secrète est refoulée, étrangère à ce vacarme, et qui n'a pas reçu satisfaction? Parfois, quand le succès est gros, sonore, il peut intéresser notre vanité, assez pour nous empêcher de réfléchir; mais que dire des cas où nous sommes mis en demeure d'exercer une fonction détestée, qui nous vaut tout juste l'entretien quotidien?

Le divorce est fréquent entre l'homme et son rôle ; mais nulle part il n'y a une distance plus grande entre le costume et le moi que dans la classe des fonction-

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naires, et c'est chez les plus haut perchés que le désaccord est le plus criant. En effet, tandis que dans le commerce, l'industrie, les carrières libérales, artistiques, intellectuelles, il est difficile de réussir si l'on n'aime pas son mélier jusqu'au fanatisme, si l'on ne met pas toute son intelligence dans ses affaires, il se trouve que dans les carrières administratives, dans l'armée, la magistrature, la bureaucratie, le clergé, on peut parvenir aux plus hauts grades eu s'y laissant porter, sans avoir manifesté des facultés de premier ordre. Qu'est-ce qui a décidé l'ascension? Le favoritisme, la tactique de l'intéressé, le fonctionnement automalique de l'avancement. Les galons s'ajoutent aux galons; les décorations font brochette sur notre poitrine ; notre traitement grossit en boule de neige ; mais quoi! l'argent n'est qu'un objet d'échange; les titres les plus flatteurs perdent bientôt de leur sonorité caressante, et si nous avons épousé notre fonction pour sa dot, si notre àme est absente des exercices qu'on lui impose, l'ennui nous ronge sous notre uniforme flamboyant et sous nos caparaçons de gala.

Allons plus loin : en règle générale, une carrière surtout en façade, qui comporte un service social exorbitant, une tenue très surveillée, est pour froisser l'homme intérieur et contrecarrer notre goût naturel de liberté. 11 suffit de se remémorer les déclarations concordantes des moralistes : l'homme est un animal qui garde son fonds sauvage, en dépit des pédagogies prétentieuses ; ses passions, ses appétits se placent au-

dessus des lois ; la civilisation la plus parfaite est celle qui fabrique le plus de muselières. — S'il est vrai que l'animal humain soit de nature indomptable, qu'il nourrisse un désir immodéré de jouir, d'être libre, il suit de là que les praticiens des professions sévères, à redingote glaciale, à soutane, à haute cravate ; les embrigadés des carrières hiérarchisées, encombrées de chefs, chargées de formalisme, de réglementations, où la part est énorme faite à l'étiquette, à la discipline, à la parade, à la corvée ; les pontifes de tous grades, de toutes catégories, éprouveront, dans le tréfonds personnel et secret de leurs âmes, les protestations, les colères, les rages bâillonnées d'un ennui recuit et condensé. Le ligoté, à figure revêche, regimbe contre ses liens ; il a un jetage de paroles virulentes sous le masque qui l'étoulfe et lui mange le visage. L'homme vrai bâille et grimace derrière ce déguisement professionnel qui est sa caricature ; vienne l'heure oii il quitte son estrade, où il se démet momentanément de son rôle, quel changement à vue ! l'acteur solennel fait place à un gamin joyeux qui brise en mille morceaux les attitudes du mannequin.

L'ennui des fonctionnaires, et de ceux qu'on peut appeler les officiels, est dénoncé par la négligence proverbiale que tous apportent dans leurs fonctions assommantes; par la jalousie féroce entre collègues qui se disputent l'échelon de l'avancement ; par une propension singulière vers la débauche brutale, revanche de leurs dehors hypocrites et gourmés; enfin

par une haine spéciale et furibonde au delà du croyable dirige'e contre les types d'hommes qui sont l'antithèse criante de l'embrigadé tremblant, du bourgeois confit dans son sacerdoce ; nous entendons nommer : le spéculatif, esprit serein qui se joue de la mascarade sociale ; Finsouciant bohème des professions artistiques ; l'aventurier hors cadre que ses avatars divertissent, et toujours supérieur à son emploi présent.

Nous concluons : nous manquons tous plus ou moins notre vie intime, la vraie, celle dont nous gardons les dates, vie du cœur, des sens, de l'esprit, viedeTimagination et du rêve, parce que nous sommes l'acteur guindé d'une profession qui accapare nos forces, nous déforme et nous spécialise, et nous nous ennuyons mortellement dans les fers qui nous entravent et sous le costume qui nous déguise.

Arrivons à dire ce qu'il faut penser de ceux qui ont manqué le but ostensible qu'ils visaient.

Un pauvre diable en pleine déroute qui sauve ses épaves et panse ses blessures n'a pas tout d'abord le temps de s'ennuyer. Mais les lendemains à jamais mornes qui suivent ces jours agités sont accablants. Examinons de plus pjès cependant ceux qui échouèrent dans la carrière qu'ils avaient entreprise. On peut les ranger dans deux classes : dans la première nous mettons ceux qui se fourvoyèrent dans un emploi qui n'allait pas à leur taille, oi!i ils se montrèrent à leur désavantage ; ils le tenaient avec des nonchalances appuyées qui faisaient fuir le public; dans la seconde, se placent

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ceux qui ont péri moins par manque de vocation que par le défaut de chance. Ces deux groupes ont une origine un peu différente, mais le malheur identifie bientôt leurs physionomies; quelle que soit la cause de leur défaite, tous les vaincus finissent par se ressembler. Comment se comportent les vaincus de la profession sociale? Ils chercheront des compensations du côté des sensualités faciles : ils se rejetteront sur le « sentiment » (amour, amitié, affections de famille), domaine agréable des discours vagues et des actes peu importants. Qui n'a pas le préjugé des apparences s'inscrit joyeusement contre l'arrêt du destin et ne manquera pas entièrement sa vie : les naufragés passés à l'insouciance, les réfractaires qui ont refusé le licol et le harnais d'un métier ont les premiers découvert les jouissances infinies que recèlent la paresse et les femmes, le printemps embaumé, les routes ouvertes sur la campagne, la contemplation des ciels changeants, les cigares lentement savourés.

Si nous disons maintenant que toute vie est plus ou moins manquée, parce que personne ne remplit son idéal ou n'atteint le bonheur absolu, qui nous contredira? Les richesses, les loisirs n'y font rien; notre démon est dans notre cœur. C'est ainsi qu'entre autres plaintes on entend retentir partout ces mots lamentables : Je n'ai pas été compris ! je n'ai pas été aimé comme je méritais de l'être ! personne ne s'est donné à moi I je n'ai été connu de personne! etc. Ah! que d'amertume au fond des cœurs ! que de nuages sur les

fronts! Ne serait-il pas bon, à la satisfaction du soupir universel, de ramener l'amour du ciel en terre, de le faire descendre des hauteurs éthérées où le lyrisme imprudent des passionnés et des poètes l'a fait monter ; en un mot, d'en donner une définition plus large et plus compréhensive, afin que tout le monde pensât y avoir participé ? Les joueurs résolus prennent plus d'un billet à la loterie... La femme, moins douée, moins rebondissante que l'homme, a moins de branches oij se rattraper; elle met son seul avenir dans la vie du cœur et du sentiment; et elle se range avec une résignation touchante parmi les existences manquées dès qu'elle a désespéré de recevoir les satisfactions sentimentales qu'elle attendait d'un mari, d'un amant, de son désir d'être mère.

L'eiNnui des vies frappées d'infériorité. — - Il serait oiseux de définir ce que nous appelons une vie frappée d'infériorité : ces mots s'entendent d'eux-mêmes et les développements qui vont suivre jetteront toute clarté.

Un cas simple d'infériorité manifeste, et qui mène à l'ennui, est celui du malade chronique : la vie se ferme pour lui ; il pourra accepter, pourtant, sa condamnation, et, à force de vivre dans un horizon fermé, oublier les séductions du monde ; il est des paralytiques cloués au fauteuil, ramassés dans l'intérêt palpitant de leur situation, qui déclarent ne pas connaitre l'ennui.

Des souffrances excessives, supportées à l'aurore de la vie oij l'àme est tendre, détériorent l'être à jamais

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et lui donnent le pli de l'ennui. Il en va ainsi chez tant d'infortunés, dont l'enfance et la jeunesse furent salies par la misère et les humiliations. Quelques-uns se renouvellent, — vitalité supérieure, destinée enfin triomphante, — et voient s'effacer la griiTc des mauvaisjours; le plus grand nombre ne se relève pas des épreuves par trop cuisantes, et ils en gardent, disons-nous, un nuage sur le front et des ténèbres au fond de l'àme. La richesse conquise, la gloire même, Féloignement dans le temps, notre transformation par les années ne sont point une garantie contre la morsure des souvenirs :

On meurt en plein bonheur de son bonheur passé.

Esquissons maintenant une revue générale des stigmatisés de l'ennui.

Il y a ennui par sentiment d'infériorité dans toute vie qui n'est pas de premier rang. De cette proposition nous déduisons l'ennui des subalternes, des humbles, des petites gens, des races domestiquées et esclaves, des avilis du sort, peuples ou individus. Derrière les chefs qui ont l'initiative et qui triomphent : audacieux qui raflent les richesses et les jouissances ; derrière les acteurs de grands rôles acclamés, marquent le pas et s'ennuient les comparses, les obscurs, les manœuvres qui ont dressé la table servie, qui ont construit le palais habité par les maîtres, qui furent à la peine et ne sont pas à l'apothéose; les figurants, les anonymes qui composent la foule ; les pauvres hères, les parias qui font le troupeau.

LES VIES MAXQUÉES 01)

Tous ceux qui n'ont pas rempli leur juste Jestint-e, qui ne furent pas les enfants gàte's de la fortune, sont frappe's d'infériorité et s'ennuient. Rentrent dans cette catégorie les candidats à la gloire ou à la richesse qui n'ont pas décroché leur timhale; les disciples ou les imitateurs de grands hommes qui marchent dans le sillage d'un héros; les minores qui n'ont pas régné; les timides qui ne se sont pas produits ; les impersonnels agis par les autres ; les indiscernables aux traits effacés qui n'ont pu parvenir à une figure individuelle, émerger hors de la banalité. — S'ajoutent à ce lot, blessés de l'ennui, tous ceux qui ont connu les lendemains de la prospérité et du bonheur : les rois détrônés, les riches tombés à la ruine, les politiciens en disgrâce, les vaincus de la conquête étrangère, les classes refoulées dans l'ombre des partis d'opposition ; — et encore, les éplorés qui survivent à des êtres chers, les retraités en demi-solde, les expulsés, les délaissés, les gens cassés aux gages, les détrompés, les cœurs brisés, les dégoûtés de soi et des autres.

Le souvenir poignant d'une erreur commise, de fautes lourdes, difficiles à réparer, produit un sentiment d'indignité et d'ennui. Il en va ainsi chez le dé-

roqué que son ancien habit obsède, qui porte dans le fond de son âme un ergo erravi lancinant; chez le naïf plumé vif, à qui ses illusions ont été arrachées un peu brutalement; chez l'homme qui a trop cru aux promesses de son imagination, aux élans de son cœur, et qui finit désabusé honteux, nigaud à figure longue; et

tous ceux qui ont débuté par une jeunesse follement ingénue, idéaliste par delà les étoiles, gardent, dans la suite des années, l'air atterré et penaud d'imprudents qui ont reçu une formidable raclée.

Le sentiment d'infériorité est particulièrement subjectif, mais amène un ennui réel chez ceux qui souffrent d'une disproportion entre leur taille et leur armure ; et soupçonnent n'être point à la hauteur de leur chance invraisemblable : rois écrasés par leur trône; millionnaires empêtrés dans leur fortune ; parvenus déconcertés par leur élévation trop rapide ; hauts dignitaires de fonctions transcendantes mal préparés à leur emploi et qui n'ont pas l'envergure de leur rôle.

L'auto-suggestion est prépondérante, et à elle seule fait l'ennui, chez nombre de ceux que leur imagination tourmente et humilie : rêveurs maladifs en désaccord avec la réalité et qui prendraient volontiers pour devise le mot fameux : « N'importe oii, hors du monde » ; imaginatifs purs, amants de la lune, enflés de prétentions irréalisables; têtes fêlées, têtes creuses oij sévit l'esprit romanesques, qui consiste à vivre au delà de l'horizon, alors qu'on est incapable de tirer des choses qui nous entourent leur saveur, leur grâce, leur agrément, et, si l'on veut, leur poésie.

S'éprouvent inférieurs et s'ennuient, par suggestion encore, ceux qui se déprécient à plaisir par d'incessantes comparaisons. Ils regardent de bas en haut, s'accusent d'être laids, pauvres, foulés aux pieds, misérables, ils font delà « haine de classes » et maudissent

leur sort qu'ils mettent en parallèle avec celui des favorisés. La comparaison de soi avec autrui, qui est un bon exercice, a toujours produit Teffet, chez ceux qui en usent à tort et à travers, d'une arme qui les blesse : « Si on ne voulait qu'être heureux, cela serait bientôt fait; mais on veut être plus heureux que les autres; et cela est presque toujours difficile, parce que nous croyons les autres plus heureux qu'ils ne sont-. » Oui, comment savoir au juste oii l'on en est? Retours sur soi peu réjouissants, jalousie qui sonde le bonheur des autres, terreur d'être le dindon de la farce, de n'avoir du festin que les miettes, voilà bien le thème de l'ennui.

Nous signalons un état dinfériorité véritable, partant l'ennui, chez les suppliciés et emmurés du ghetto domestique ; les cas suivants se rencontrent fréquemment : le fils abruti par le despotisme du père, qui en demeurera à jamais courbé ; — la jeune fille qui s'étiole à l'ombre mortelle de la maison familiale et invoque l'époux-sauveur qui la délivrera; — la femme annihilée méthodiquement par son mari, réduite à un servage tremblant ; — le mari-valet, bête de somme du ménage, succombant sous le faix, et qui disparaîtra le premier.

Enfin tous les malchanceux, les égarés en un métier oiî ils se montrent insuffisants, les dépaysés qui se meurent d'asphyxie dans un milieu non respirable;

1, Montesquieu.

tous ceux condamnés à vivre au rebours de leur nature ; les fourvoyés de toute catégorie sont mis en état d'infériorité et s'ennuient. Il en va ainsi de l'actif mis aux travaux forcés de la sédentarité ; du sensitif douillet qu'on jette dans une carrière d'action dont la rudesse le déchire et l'abat. Le sociable sans compagnon, qui ne trouve pas de société où s'agréger, est atteint de paralysie foudroyante; mais s'il est laissé seul, il ne peut plus penser, agir, manger; et le solitaire n'est plus lui-même, si l'on envahit sa solitude, si l'on ne respecte pas sa misanthropie, sa méditation, son rêve, son silence. S'ennuient aussi le rural transplanté à la ville, qui ne peut s'y acclimater ; le citadin exilé aux champs qui pense y périr d'inanition mentale et de détresse.

Nous n'insistons pas davantage : l'idée que nous exposons est d'une fécondité d'exemples infinie et nous en fixons la formule en ces termes : il y a état d'ennui toutes les fois que violence est faite à notre personnalité, longue violence entraînant une dépression sensible de notre vitalité.

Nous allons maintenant produire des tableaux plus détaillés oii nous ferons saillir les stigmates d'ennui qu'imprime sur la figure du patient l'infériorité de sa condition. Nous allons dire l'ennui des successeurs, l'ennui du peuple, l'ennui de la vieille hlic.

L'ennui des successeurs. — Un continuateur par rapport au créateur, et, pour préciser la question, un (ils

qui prend la suite du métier paternel, e'proQvent presque fatalement cette impression que l'intérêt de l'œuvre où ils viennent s'atteler était tout entier au temps du prédécesseur; qu'ils font de l'imitation, à la suite du fondateur qui a eu les joies de l'initiative et de la création. Cette vue a sa justesse. Le successeur d'une charge, l'héritier d'un établissement dynastique devront bannir de leurs procédés toute innovation qui dérouterait la clientèle; ils sont tenus de se conformer à un rituel, de calquer des gestes consacrés; il leur faut endosser la défroque d'un mort, chausser ses souliers, jouer au sosie, au double. La tradition est lourde à soutenir, particulièrement pour le successeur d'un père opérant dans le bâtiment même oi^i rôde obstinément son ombre. Quel tremblement pieux nous saisit quand nous rapportons nos actes à la mesure de cet auguste modèle ! Et marchant derrière ce spectre, redisant ses paroles qu'on nous a souflîées, dans cet air fade respiré dès l'enfance et qui ne se renouvellera pas, l'impression est accablante du « déjà vécu » qui aplatit absolument notre propre sensation de vivre. Les continuateurs, les imitateurs tombent sous le coup de l'ennui, parce qu'ils sont condamnés à la copie servile et à de passives contrefaçons.

Dans l'ordre général se retrouve cette diminution des descendants par le souvenir idéalisé des ancêtres : les épigones sont écrasés par les protagonistes ; et pour se défendre contre des comparaisons qui tendent à nous rabaisser, il est de tradition que la génération

nouvelle contredise et insulte celle qui la précède*.

L'ennui du peuple. — Le peuple est voué à l'ennui, il y est immergé de naissance parce que son existence est grossière, sans intérêt supérieur, livrée aux travaux épuisants; à lui les produits avariés, les logements malsains, les mauvaises places, les plaisirs ridicules. « Qu'est-ce que pour le peuple la beauté du printemps? Rien. Le ciel étoile ? Rien. Que lui dit l'art? Rien. Que sont pour lui la poésie, l'amour? Rien, Tout lui est interdit par la réalité^ car c'est elle qui de son poing de fer le courbe dans la fange-. » Oui, incolore, plate, nulle, assommante, est la condition de l'homme du peuple.

Dans la classe populaire, le corps naît, se forme, peu apte à la joie, parce que les générateurs sont des surmenés du travail morne, parce que l'enfant pauvre sera mal nourri, mal soigné, ravagé par des maladies interminables. 11 grandit, tant bien que mal ; les travaux forcés commencent de suite : à l'usine ! à l'atelier ! et quel air ! quelle nourriture ! quelles récréations ! quelle hygiène ! Dans ce corps au développement contrarié, qui ne sera point couronné par une intelligence culti-

1. Musset retrouve cette impression d'accablement pour qui marche à la suite, jusijue dans l'idée «que nous sommes nés trop tard dans un siècle trop vieux ». Sully Prudhomme, dans le môme sentiment, dit :

Ah! frustrés par les anciens hommes, Nous sentons le regret jaloux Qu'ils aient été ce que nous sommes, Qu'ils aient eu nos cœurs avant nous !

(Printemps oublié.)

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